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Isabelle
GILLETTE, sociologue
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Arguments développés en France pour la perpétuation
de lexcision
Même si lexcision est pratiquée suivant des modalités
spécifiques selon les sociétés, même
si elle est présente dans des systèmes symboliques
et des formations sociales différentes, à partir de
lobservation contemporaine de son application, nous pouvons
retenir trois grands types darguments : coutumiers, religieux
et sociologiques.
1.1. Raisons dordre
coutumier
Interrogés sur les raisons pour lesquelles se perpétue
cette pratique, les migrants soudano-sahéliens, originaires
de sociétés rurales et dun faible niveau scolaire,
nont dautres arguments que dinvoquer la "
coutume ".
" Cela sest toujours fait, ma mère, ma grand-mère,
lont fait, donc mes enfants seront excisées ".
Cette explication se suffit en soi.
Les personnes invoquant ce type dargument sont souvent celles
dont le discours et les pratiques témoignent dune plus
grande soumission à la pression sociale. Ces migrants ne
désirent pas sintégrer, de peur quen acceptant
en partie les règles de la société daccueil,
il ny ait plus de retour possible. Retour qui serait physiquement
réalisable, mais socialement inacceptable. De surcroît,
il occasionnerait une trop grande souffrance sociale.
Par ailleurs, bien souvent lorsquil sagit des femmes
immigrées, les revenus du ménage ne leur permettant
pas des voyages fréquents en Afrique, surtout en cas de polygamie,
elles ny retournent quaprès une période
assez longue, à savoir de huit à dix ans.
En revanche, leurs maris y retournent plus souvent et surtout plus
régulièrement, soit tous les deux à trois ans.
Toutefois, ces derniers, surtout dans le cas des sociétés
Soninké et Toucouleur, ne sont traditionnellement pas informés
des rites qui entourent la pratique de lexcision.
Par conséquent, cest à lépouse
que lon demande si ses filles ont été "
coupées " et non au conjoint. Mais des changements ont
pu se produire durant labsence de ces femmes, changements
qui ont pu conduire au recul notable de la pratique de lexcision
dans leur société dorigine, donc à la
disparition de la nécessité de sy conformer.
Des campagnes nationales de lutte contre cette pratique existent
dorénavant dans de nombreux pays africains.
De surcroît, du fait de lexode rural, beaucoup de familles
vivent désormais en ville, et au même titre que limmigration
provoque un phénomène dacculturation, la vie
citadine modifie les conduites.
Autrement dit, les femmes et les hommes africains émigrés
vivent souvent dans une espèce de nostalgie de lAfrique,
qui nest plus tout à fait celle quils ont quittée,
ni tout à fait celle quils retrouveront. En fait, leur
désir de revendication et daffirmation dune identité
africaine, en quelque sorte stéréotypée, les
conduit à maintenir dans limmigration des pratiques
telles que lexcision, cette dernière étant sans
doute amenée à disparaître plus rapidement en
Afrique que dans les pays démigration comme la France.
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1.2.
Raisons dordre religieux
Lexcision, tout comme linfibulation, est pratiquée
par des animistes, des catholiques, des coptes, des juifs, des musulmans,
des protestants, dans les pays concernés.
Nombreuses sont les familles qui mettent en avant une prescription
religieuse des mutilations génitales féminines. Il
ny a en a aucune. Dailleurs, il est prouvé que
les pratiques mutilatoires ont précédé lapparition
des religions du Livre.
Chez les musulmans notamment, cette coutume a souvent été
perpétrée dans la croyance sincère, mais erronée,
quelle était réclamée par le culte islamique
et pratiquée en fonction de cette tradition. Pourtant le
Coran ne dit mot de lexcision.
1.3. Raisons dordre
sociologique
Même sils savent que lexcision nest pas
recommandée par le Coran, les migrants africains musulmans
invoquent toutefois des " valeurs coraniques " comme la
virginité des jeunes filles et la chasteté des épouses
pour la perpétuer.
Les hommes, en particulier, voient dans lexcision un moyen
de garantir :
- " lhonneur de la famille " : lexcision permettrait
de conserver la virginité des jeunes filles jusquau
mariage, en prévenant le désir sexuel et, par conséquent
une expérience sexuelle prénuptiale.
- " lhonneur du mari " : lexcision réduirait
le désir sexuel des femmes, qui, frustrées par la
polygamie, ne seraient pas tentées davoir des relations
adultérines.
Pour les femmes, cest surtout un moyen déduquer
les filles afin quelles restent " sages ", et bien
sûr, quelles se marient.
En effet, une des raisons les plus fréquemment évoquées
par les mères africaines pour justifier lexcision de
leur fille est que, non excisée, elle ne trouverait pas à
se marier.
Or, en Afrique, le célibat implique limpossibilité
pour une femme daccéder à la reconnaissance
sociale en devenant mère. Dans la majorité des sociétés
pratiquant lexcision, le statut de la femme est subordonné
au nombre denfants quelle mettra au monde.
De plus, si les mères africaines sont si attachées
à cette notion de mariage, cest quelles font
référence au mariage endogame. En effet, ces femmes
migrantes vivent toujours dans la perspective " dun retour
au pays ". Elles ne peuvent envisager pour leur fille quun
mariage avec le mari que la famille lui aura choisi.
Ainsi le fait que leur fille soit scolarisée en France, donc
supposée avoir accès à une éducation
différente de celle de ses parents, et même dans certains
cas quelle ne soit jamais allée en Afrique, ne semble
pas empêcher les mariages arrangés, voire précoces
et forcés, avec un parent (cousin) souvent plus âgé
vivant au village.
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2.
Le rôle de la pression sociale
La communauté dorigine exerce sur les émigrés
en France une très forte pression sociale. Elle peut sexprimer
de diverses manières et elle constitue un facteur déterminant
de la perpétuation de la pratique de lexcision.
2.1. Domination masculine
et soumission des femmes
Une des raisons souvent évoquées par les hommes pour
expliquer le maintien de cette pratique est que cest "
une affaire de femmes " et que, de ce fait, ils nont
pas leur mot à dire.
Les hommes ne veulent pas selon leurs propres paroles " être
complices de cette pratique ". " Ce sont les femmes qui
décident. " Les femmes disent aux hommes : " Cest
mon problème, cela ne te regarde pas ".
Mais si lon interroge les femmes, on entend dire : "
Toutes les femmes sont sous la domination du mari et elles doivent
obéir. "
Pourtant il est indéniable quen grande majorité,
en dépit de leurs affirmation, les hommes sont informés
de cette pratique.
En fait, ils contribuent à son maintien, en refusant dépouser
des femmes non excisées.
Ils la perpétuent également en payant les services
des exciseuses.
Car comment peut-on imaginer que la majorité des femmes africaines
immigrées en France puissent rémunérer les
services dune exciseuse alors quelles nont pas
dautonomie financière ?
En effet, en général, elles nont pas accès
à largent du ménage, le mari se chargeant des
dépenses et du budget.
Toutefois, il est vrai que traditionnellement, en Afrique, dans
certaines sociétés, du fait de la différenciation
de genre (femme-homme), il était sans doute inconcevable
que les hommes puissent intervenir dans le maintien ou le rejet
de cette pratique.
En revanche, même pour les personnes les plus convaincues
que " cest laffaire des femmes ", il ne fait
cependant aucun doute que lhomme est à lorigine
de cette pratique afin de contrôler la sexualité féminine.
Enfin, en plus de cette " domination ", intégrée
par certaines femmes comme normale, il ne faut pas négliger
la pression de la communauté villageoise qui sexerce
sur les femmes comme sur les hommes.
2.2. Excision et communauté
villageoise
Toutes les personnes qui se sont interrogées sur la réalité
et la perpétuation de cette pratique sont arrivées
au constat suivant : sans la pression du groupe social dorigine,
du groupe de référence, et et plus particulièrement
la pression des anciens, la pratique de lexcision aurait sans
doute depuis longtemps disparu.
Cette très forte pression sociale exercée par le milieu
dorigine sexprime selon des modes divers. Car partir
est une rupture temporaire avec le village en tant quunité
résidentielle, mais non avec la communauté dorigine
que lon retrouve à Mantes-la-Jolie, aux Mureaux et
ailleurs.
Ainsi la pression sociale, le poids de la tradition, des coutumes,
qui sont sans doute les arguments les plus récurrents, se
traduisent parfois par la peur que les enfants puissent être
excisées contre la volonté des parents biologiques,
à linitiative des grands-parents, voire dun autre
membre aîné de la famille, souvent une sur, restés
en Afrique.
Toutefois, suivant lorigine rurale ou urbaine des intéressés,
le temps passé en France, le degré dintégration,
le recul vis-à-vis de léducation traditionnelle,
la soumission à la famille est plus ou moins forte.
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