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Sur cette page, deux articles :
 



 L'information, entre explication et compréhension.



 
    Prologue

 « Un dauphin de près de quatre mètres est venu agoniser mercredi sur une plage de Gironde, victime d'une occlusion intestinale due à l'ingestion de sacs plastique. "Les globicéphales se nourrissent essentiellement de calmars et une poche en plastique flottant entre deux eaux a les mêmes reflets qu'un calmar", a expliqué Anne Collet, directeur adjoint du Centre national d'étude des mammifères marins de la Rochelle. Lors d'une autopsie pratiquée sur la plage, Mme Collet a trouvé dans l'estomac du dauphin plus de 30 morceaux de poches de supermarchés, d'emballages de barres de chocolat, de sachets d'amorces de pêche. Quelques 500 dauphins sont venus s'échouer en 1990 sur les côtes françaises. » Journal Libération du 26 juillet 1991.


    Cette petite et triste histoire, relatée avec toute la sécheresse, mais aussi avec toute la précision, d'un communiqué d'agence de presse, m'apparaît riche d'enseignements divers, dont on verra qu'ils ne sont pas sans relations avec le type d'interrogations que peuvent se poser les enseignants, dont je suis, qui ne sont nullement spécialistes de l'information , mais que trouble ce concept . Elle n'est pas non plus sans rapport avec un certain malaise que j'ai cru percevoir parmi les participants du colloque consacré au Management des systèmes d'information , organisé conjointement par l'INT et l'ESC Grenoble les 2 et 3 octobre 1991, notamment parmi ceux d'entre-eux  qui avaient à enseigner ou à faire enseigner cette "matière". C'est ce trouble ou ce malaise partagé qui m'ont conduit à écrire ce texte.

    Comment et pourquoi meurent les dauphins ?

    La question que se pose, tout d'abord, comme le ferait tout scientifique, le spécialiste de l'étude des mammifères marins est de savoir comment est mort ce dauphin échoué sur la plage. Question qu'éludent généralement les auteurs des articles de journaux qui titrent : "Suicides de dauphins", "Suicides de baleines", etc. L'autopsie pratiquée permet en effet de répondre à cette question d'une manière quasi-certaine. Ce dauphin est mort d'une occlusion intestinale, provoquée par l'absorption de poches en plastique parfaitement non digestibles. L'enchaînement causal est, semble-t-il, impeccable : l'absorption de sacs en plastique provoque une occlusion intestinale et l'occlusion intestinale, plus ou moins rapidement, entraîne la mort. On pourrait remarquer que cette cause n'est pas nécessaire et objecter qu'elle n'est peut-être pas, à elle-seule,  suffisante. Les dauphins finissent  toujours par mourir, pas toujours en avalant des sacs en plastique, c'est une évidence banale, et tous ceux qui en avalent n'en meurent peut-être pas. L'acceptation du constat comme la réfutation ou la validation de l'objection sont affaires d'observations et d'expérimentations scientifiquement conduites. Nous sommes ici dans le domaine familier de l'explication. Pourtant, parce qu'il traite du vivant, le spécialiste va au-delà de la simple explication. Il ne peut se résoudre à laisser de côté la question du pourquoi. En substance, nous dit le spécialiste, ou plutôt nous laisse-t-il prudemment inférer, si ce dauphin est mort (et, sans doute aussi, nombre de ses congénères), c'est parce qu'il a cru voir et manger des calmars (dont il est friand), là où il y avait des sacs en plastique. Implicitement, nous sommes passés du niveau explicatif à un niveau compréhensif : pour avancer son "explication", le spécialiste, mais aussi tout interprète possible, est conduit à se mettre à la place du dauphin (du vivant) et d'imaginer ce qu'il peut voir, de le comprendre, d'être fictivement un dauphin qui, et c'est déjà une attitude compréhensive déterminante, voulait vivre et non mourir !

    Peut-on dire que ce dauphin a été victime d'une erreur d'information ? S'il y a erreur, elle n'est certainement pas située à "l'émission" : les sacs en plastique ne se sont pas transformés en vrais calmars pour leurrer le dauphin, ils sont restés eux-mêmes. Est-elle du côté de la "réception" ? A vrai dire, à "l'émission" comme à la "réception",  il n'y avait pas d'information, mais seulement signal lumineux ou sonore éventuellement bruité. Ce n'est qu'au niveau de la perception, à partir d'une "transformation", à l'intérieur du cerveau du dauphin, des "chocs" visuels et acoustiques reçus que s'est créée une "image" qui a une certaine forme, que s'est créée une in-formation. Quelle est cette forme interne ? est-elle erronée ? Fait-elle "voir" un calmar là où il y a un sac en plastique ? Nous n'en savons strictement rien. Tout ce que nous savons, c'est que cette forme interne, quelle qu'elle soit, n'a pas été mise en relation avec un comportement d'évitement mais d'ingestion de l'objet émetteur du signal lumineux ou sonore (par écho du sonar). Une forme "erronée" qui aurait fait "voir" et éviter un rocher là où il y avait un sac en plastique aurait-elle été la bonne forme interne ? la bonne information ? Inévitablement, nous sommes conduits à imaginer les raisons  de cette ingestion mortelle. Est-ce une erreur de classement dans le "monde propre" du dauphin entre ce qui est comestible et ce qui ne l'est pas? ce qui est mortel ? En ce cas, il n'est pas besoin d'erreur de perception pour "expliquer" son comportement. On peut imaginer que le dauphin avale, par jeu, des sacs en plastique, parfaitement perçus comme tels, mais en ignorant les conséquences à terme de cette ingestion. Il y a alors erreur d'information à un niveau plus profond que celui de la "simple" perception, à celui du "savoir". On peut aussi imaginer, de manière totalement anthropomorphe et en retrouvant après un détour explicatif les titres des journaux à sensations, que le dauphin perçoive parfaitement, et la nature, et les effets de son ingestion, mais qu'il ait décidé, excédé par la pollution de la mer, de se suicider. Comment trancher? Qui peut répondre vraiment aux questions : que veut, que perçoit, que sait un dauphin ? Il faudrait non seulement que les dauphins sachent parler, mais surtout qu'ils puissent nous parler. En attendant, nous en sommes réduits à accepter la  version la moins invraisemblable, à nos yeux, de toutes les interprétations, compatibles avec le niveau explicatif, qui nous permettent de comprendre ce qui s'est passé (il n'est pas vrai de dire que toutes les interprétations sont possibles ou que nous créons librement  la réalité).


Retour aux humains

Que veut, que perçoit, que sait, que veut percevoir, que veut savoir un homme ? Ce sont, peut-être, parmi d'autres,   les questions qu'ont à se poser ceux qui ont pour profession d'aménager, pour les autres, des systèmes d'information ? Il m'a semblé, lors du colloque précité, soit que lesdits professionnels ne se les posaient pas, soit qu'ils se les posaient d'une manière confuse et douloureuse pour eux. Ce malaise a surtout été perceptible au moment où était débattue la question de l'enseignement d'une telle matière. Il était frappant d'entendre, notamment, des enseignants primitivement formés aux  sciences de l'ingénieur, à l'informatique principalement, annoncer leur  difficulté à cerner le contenu de la discipline système d'information  qu'on leur demandait maintenant d'enseigner, voire leur doute sur sa consistance et sur son existence.  On put entendre des propos opposant les "sciences dures et les sciences molles", cette opposition étant elle-même assimilée à une opposition entre le formalisable et le non-formalisable, puis entre le mathématisable et le non-mathématisable, et, peut-être finalement pour certains, entre le sérieux et le non-sérieux. En sens inverse, on put entendre que "jamais l'Homme ne se mettrait en équation" et qu'il n'était précisément pas sérieux de confier l'enseignement de cette discipline à des gens qui manquaient de culture en "sciences humaines" ou d'expérience du "terrain". La demande réconciliatrice d'un retour de l'enseignement des "Humanités" dans les écoles d'ingénieur, retour déjà effectif dans certaines d'entre-elles (Ecole Centrale, par exemple), fut pratiquement unanime. Je crois que ce retour ou cette introduction est, en soi, une bonne chose. Je ne suis pas sûr qu'il permette, en juxtaposant un enseignement humaniste et un enseignement scientifique (ou technique, au sens où le sont aussi, parmi les disciplines de gestion, la comptabilité ou l'analyse financière par exemple), de résoudre la situation de "crise" dans laquelle, si l'on en croit les propos entendus, se trouve la discipline système d'information.

    Mon hypothèse est que le malaise ressenti est lié d'une manière très profonde à une sorte de quiproquo sur la définition et sur la "nature" de l'information. Il est remarquable de constater qu'à aucun moment, lors du colloque, il ne fut question de chercher à définir ce que l'on entendait par information     (nous ne parlerons pas du mot système). Peut-être n'était-ce pas le lieu, peut-être est-ce évident, peut-être est-ce trop difficile ? Ce qui m'apparaît certain, c'est que les informaticiens et les spécialistes des télécommunications pensent savoir de quoi ils parlent : l'information est transmise, elle est discrétisée, elle est restaurée, elle est compressée, elle est codée, elle est cryptée, elle est quantifiée, etc. Est-elle définie ? Non, elle était déjà là, implicitement ou explicitement donnée. Peut-elle être définie dans le monde de l'explication qui est celui de ces scientifiques ? Je ne le crois pas. La virtuosité incontestable du traitement du support de l'information obscurcit la question de sa définition, rend incongrue la question elle-même. Il me semble pourtant que la définition, si définition il y a, se situe du côté compréhensif, que l'on ne peut pas éviter la question : information pour qui ? Pour le dauphin ? pour la bactérie ? pour l'homme ? pour l'informaticien ? pour le comptable ? pour le géographe ? pour la cartomancienne ? pour soi ? pour les autres ? pour soi et les autres ? Si cette hypothèse est juste, on voit que ni les informaticiens, ni les spécialistes des télécommunications ne sont préparés à cette attitude compréhensive, qu'ils l'ignorent. Il leur est demandé, sans qu'ils le sachent, de quitter leur domaine où ils excellaient, celui de l'explication, pour celui, obscur, confus, invérifiable, de l'interprétation, de la compréhension des autres et, singulièrement, de leurs langues.  Il y a de quoi être désespéré.

    Information ou perturbation ?

    Une information effective, écrit Cornélius Castoriadis, est toujours une présentation -donc toujours une  mise en image, et une image ne peut jamais être un atome, mais toujours déjà aussi mise en relation : elle comporte, indissociablement, des "éléments" (en nombre du reste indéterminé) et leur mode de coappartenance.
   
    Peut-être est-ce d'une telle définition de l'information, ou d'une définition voisine, telle que l'on pourrait la trouver chez Francisco Varela ou chez Heinz von Förster, qu'il nous faut partir pour tenter de qualifier plus précisément le malaise que nous croyons percevoir. Visiblement, cette définition récuse l'idée d'information comme simple juxtaposition ou séquencement d'éléments plus ou moins probables, pour affirmer, implicitement ici, celle d'une construction de l'information, si "élémentaire" soit-elle, comme système (éléments et mode de coappartenance) par un récepteur qui a cette capacité. Selon cette conception, les informations ne sont ni données, ni à cueillir,  ni à recueillir, mais à construire par et pour un sujet. Si l'on poursuit cette idée jusqu'à son terme, il devient impossible de parler de transmission de l'information et pourtant quelque chose  se transmet que l'on  appelle de l'information ! Cette impossibilité paraît paradoxale voire insoutenable pour tout lecteur ou auditeur qui reçoit de l'information. L'observation la plus banale semble réfuter la définition ici donnée. Le maintien, non paradoxal, d'une telle conception me semble cependant, non seulement possible, mais aussi extrêmement pertinent et fécond, si l'on considère que ce qui se transmet n'est pas information mais perturbation potentielle d'un système (modification de ses éléments et/ou de leur mode de coappartenance), celui du récepteur. L'information n'est que l'effet de cette perturbation, dans le cas où celle-ci atteint le système récepteur, et c'est par  abus de langage ou synecdoque que l'on parle généralement d'information quand il faudrait dire perturbation. Et si cette synecdoque fonctionne à l'insu de tous, c'est, le plus souvent, que la perturbation est émise de manière intentionnelle, contrôlée (différemment, selon que le récepteur est présent ou non, qu'il s'agit d'oral ou d'écrit, qu'il y a interlocution ou non), comme trace externe  de ce qui est in-formation  pour un sujet, comme message, à destination d'autrui qui, est-il supposé, construira cette perturbation comme information et peut-être, si la virtuosité perturbatrice du sujet émetteur est suffisante, si sa compréhension de l'autre le lui permet, comme même  information.

     Qu'il faille une telle virtuosité apparaît avec évidence dans le travail de traduction ou d'interprétation, où la langue de départ (celle du scripteur ou du locuteur) transmet au destinataire, qui ne la comprend pas, une perturbation à partir de laquelle il ne peut que "construire ceci est incompréhensible pour moi"  (c'est du chinois) et où, par le truchement d'une transformation incroyablement complexe (très loin du simple transcodage via un dictionnaire des significations) de la perturbation initiale,  le traducteur ou l'interprète réussit, en écrivant ou en parlant la langue du destinataire (la langue d'arrivée), à le placer en situation de construction d'une information supposée équivalente à celle de l'auteur. Sa position réflexive de bi-récepteur lui permet, semble-t-il, de juger, par comparaison interne, en accord avec ses pairs parfois,  de cette équivalence. Ce qui peut frapper dans ce travail de traduction, soit à partir d'une expérience personnelle vécue, soit, avec plus d'autorité, au travers de ce peuvent en dire les praticiens reconnus de l'interprétation ou de la traduction qui théorisent leur activité, les traductologues, c'est que ce travail est une lutte contre l'attraction qu'exerce la langue de départ sur la langue d'arrivée. Jean-René Ladmiral, pour ce qui est de la traduction de textes, qualifie de sourciers  ceux des traducteurs qui succombent à cette attraction, préférant quant à lui s'en détacher en cibliste . On retrouve cette même difficulté, amplifiée par les contraintes temporelles, chez les interprètes, pour lesquels le vouloir dire de l'orateur constitue l'invariant à transmettre. Dans les deux cas, ce qui est recherché c'est une équivalence interne entre l'information construite pour et par le sujet source, et celle construite pour et par le sujet cible. Cette équivalence interne peut n'avoir aucune visibilité externe : ce n'est pas tous les jours que l'on a à traduire, par simple transcodage, my tailor is rich par mein Schneider ist reich. Jean-René Ladmiral montre admirablement, au travers d'un exemple, que parmi toutes les traductions possibles (une vingtaine recensées) d'un auteur comme Lewis Carroll en français, les versions ciblistes sont sans aucun doute supérieures aux autres. Ainsi, le titre du chapitre VII d'Alice aux pays des merveilles, A mad tea-party, est-il subtilement mieux rendu par Un thé fou, version cibliste créée en français possible  (sur le mode d'un goû-ter  fou !) que par Une folle partie de thé, version sourcière, admissible, mais en anglais francisé (où partie  emprunte la signification anglaise de party). Inadmissible est, par contre, la version ultra-cibliste de ce même titre, Le loir, le lièvre et le chapelier, qui évoque irrésistiblement au lecteur une impossible adaptation de Lewis Carroll par Jean de la Fontaine. En s'éloignant, de manière contrôlée et si nécessaire, d'une équivalence externe trop tentante (et très fréquente dans les mauvaises traductions anglais-français, celles des connaisseurs approximatifs ou exclusivement grammaticalistes des deux langues), le traducteur se rapproche d'une équivalence interne. Le plus souvent, cette équivalence interne n'est visible  ou ne sonne que pour le traducteur ou l'interprète lui-même, le seul à posséder, de manière intime, cette information sous ses deux formes (ou davantage) et à pouvoir juger de leur équivalence dans deux systèmes de réception différents, par accès, hors langue (après déverbalisation, dit Danica Seleskovitch), au sens, au même sens.

    Le malaise du récepteur

    La masse des textes ou des images, y compris les tableaux chiffrés ou les graphiques, qui circulent à l'intérieur des sociétés ou au sein des collectifs institués du monde développé, des entreprises notamment, s'enfle tous les jours un peu plus, en fonction directe de l'accroissement des possiblités techniques de leurs production, duplication et transmission. C'est un lieu commun. Peut-on, pour autant, dire que chaque individu se situe sur un noeud d'un immense et multiple réseau d'informations  ? Rien n'est moins sûr. Je suggère, en me référant à ce qui précède, que, d'une part, cette présentation, largement  partagée, de la réalité est partiellement erronée et que, d'autre part,  la méconnaissance de cette erreur   crée un trouble chez ceux qui en sont victimes. Une présentation correcte me semblerait être :  chaque individu est situé sur un noeud d'un immense et multiple réseau de perturbations. Et c'est en croyant recevoir de l'information que nous la construisons, à partir de perturbations externes et internes (par auto-perturbation ou réflexivité). Parfois, cette construction nous apparaît comme simple réception d'un état stable et cohérent du monde : dans  la mer, il y a des dauphins, des calmars et des sacs en plastique. Parfois cette construction n'est que la reconstruction d'une information équivalente à celle d'autrui que nous comprenons et auquel nous imputons ce qu'elle pourrait avoir d'éventuellement incohérent. Nous disons alors, sans trouble, qu'une information nous a été transmise. Le trouble naît lorsque, pour nous, cette construction ou cette reconstruction aboutit, soit à un conflit logique interne, à une crise où A et non-A coexistent, soit à un classement de cette information dans l'incompréhensible.

    Nous connaissons tous ces situations de crise, assez proches de celles que vivent, dans l'inconscience totale (là est la différence), ces dauphins pour lesquels existerait, selon une des interprétations possibles précédemment évoquées, une classe indistincte des calmars-sacs-en-plastique,  à la fois comestibles et mortels. Ce conflit logique me semble récurrent  dans le monde monétarisé  dans lequel nous baignons, où, par exemple, la stabilisation du franc est à la fois une bonne et une mauvaise chose, où il serait nécessaire que le dollar monte et baisse, où British Telecom qui a de meilleurs résultats financiers que France Télécom licencie quand France Télécom ne le fait pas, où, d'excellent, un bilan d'entreprise peut passer, dans l'instant, à exécrable, etc.. D'une manière générale, tous les messages libellés en monnaie sont susceptibles d'une interprétation ambivalente liée au fait que l'unité monétaire est une pseudo-unité et que les mesures établies à partir d'elle sont de pseudo-mesures. Or, quels sont, par exemple, les récepteurs qui réellement et constamment construisent leurs informations en terme monétaire en s'interrogeant sur la validité de l'opération d'addition qui a conduit à tel nombre ? Qui "voit" zéro  (0) ou mille (1000) quand il lit cent (100) ? Pourtant,  c'est parfois ce qu'il fallait voir et souvent, lorsqu'on le sait, il est  trop tard ! Telle créance disparaît avec la faillite du débiteur, tel équipement ou procédé de fabrication est anéanti par le progrès technique, tel savoir-faire essentiel, nulle part comptabilisé comme immobilisation,  constitue pourtant le vrai patrimoine de l'entreprise, etc. Tout se passe souvent comme si ce qui pesait 5 kg la veille, ne pesait plus rien (ou 1 tonne) le lendemain ! Choisir de classer dans l'incompréhensible  l'information contradictoire peut aussi être une manière de résoudre la crise; en la fuyant.

Le classement dans l'incompréhensible ou dans le peu compréhensible est aussi ce à quoi peut nous contraindre la cacographie  constitutive d'une partie de ce que nous recevons. Cette cacographie n'est pas tant dûe à une prolifération de textes ou d'images qu'aux règles de leur production. Comment, en effet,  classer une information construite à partir de ce qui n'est ni message d'un autre sujet, ni réception d'un état du monde, mais, dès l'origine, composition  sans compréhension  de textes ou d'images ? Certaines "synthèses" (rapports d'activité, par exemple) manuelles (humaines) nous offrent déjà, à une échelle artisanale, de tels exemples, où le "collage" invisible (grâce au traitement de textes) de lambeaux de textes d'auteurs, à la multiplicité elle-même invisible, laisse, au mieux,  le lecteur perplexe. Les progrès annoncés dans ces domaines (établissement automatique de liens dans un hypertexte) nous promettent une industrialisation de ces leurres dont les effets perturbateurs, non contrôlés par un sujet, pourraient être redoutables.

Une voie à explorer ?

Mettre le sujet-cible en situation de construction d'une information qui corresponde à un état du monde ou de reconstruction d'une information détenue par un sujet-source me paraît être ce que l'on peut attendre d'un système d'information.  Je ne crois pas que le recours à l'informatique ou aux télécommunications fournisse spontanément les conditions de cette mise en situation. Ce qu'un recours massif à ces techniques peut engendrer de manière certaine, c'est, par contre, la production automatique d'un flux de perturbations pour des récepteurs qui, vaille que vaille, les transformeront toujours en informations, quitte à classer ces informations dans l'incompréhensible. L'automatisme est du côté de la perturbation du système récepteur, il n'est pas (encore) du côté de l'in-formation elle-même. La très grande proximité du malaise qui peut nous envahir à la lecture d'une mauvaise traduction (celle dont la machine est actuellement parfois capable) ou à celle de certains produits du "système d'informations"  me semble aller au-delà de la coïncidence. Le travail du traducteur, dans son passage réussi d'une langue à l'autre, peut nous fournir l'indication d'une voie à explorer. Comme seraient à explorer, en se situant du côté de l'interprète, les vertus informatives de l'interlocution, étouffée sous la production et la reproduction de textes et d'images. Tenter de mieux comprendre les autres, en considérant que leurs langues sont variées, qu'il existe à l'intérieur de l'entreprise des "tribus" qui ont leurs idiomes et leurs cultures, (comptables, informaticiens, commerciaux, etc.), pour les aider à s'aménager un système d'information, c'est peut-être ce que nous pouvons faire. Ce que nous ne pouvons et ne devons pas faire, c'est leur fournir l'illusion d'un état stable ou prévisible du monde s'il n'existe pour personne, pour aucun sujet.

Pierre Dumesnil,
Institut National des Télécommunications, Evry.


1er Colloque A.I.M. des 21-22 mai 1992 .
H.E.C., Jouy -en-Josas.
    

    Sources bibliographiques commentées.

    Pour éviter d'alourdir  mon texte, j'ai volontairement évité les renvois aux  auteurs dont la lecture m'a permis d'y voir, peut-être, un peu plus clair ou, du moins, de poser quelques questions.

    Max WEBER est bien sûr l'auteur qui a mis en lumière, mais non inventé, la distinction entre explication et compréhension. Il est très difficile actuellement de se procurer certains ouvrages essentiels de son oeuvre, notamment Economie et Société (Wirtschaft und Gesellschaft. Grundriss der verstehenden Soziologie. 1921), dont, de manière inexplicable, seule la première partie est parue en français (Plon 71, épuisé, non réédité). De manière indirecte, on pourra lire avec profit l'ouvrage que lui a consacré Philippe RAYNAUD : Max WEBER et les dilemmes de la raison moderne. (PUF, 87). [cette remarque valait en 1992. Les choses se sont un peu améliorées depuis lors. Cependant, le projet en cours de la "Max Weber-Gesamtausgabe" de l'éditeur Mohr Siebeck montre que ce très grand et savant auteur est peut-être plus souvent cité que lu ; même dans sa propre langue.]

    Francisco VARELA est l'auteur, parmi les plus intéressants, me semble-t-il, qui traite de la question de l'information du point de vue biologique. Il est l'initiateur de la très significative graphie in-formation que j'ai reprise.Voir notamment : Autonomie et connaissance. Essai sur le vivant. (traduit de l'américain par Paul Bourgine et Paul Dumouchel, SEUIL, 89).
   
    Heinz von FÖRSTER, qui a accueilli VARELA au Biological Computer Laboratory dont il était le directeur, se situe manifestement dans le même courant que lui. Ainsi, à Guitta PESSIS-PASTERNAK qui l'interroge,  répond-il :
    "...l'information n'attend pas, passivement, d'être ramassée ; même un journal ne contient, à la rigueur, aucune information, puisqu'il pourrait être écrit en chinois ou servir à construire des modèles réduits en papier, et non pas être lu. L'information ne devient telle que lorsque vous pouvez agir sur elle. Autrement dit, aucune information n'est extérieure, elle ne se trouve qu'en nous-même."
    Faut-il brûler Descartes ? p 207.(La Découverte ,1991.)

    Pour une vue particulièrement ample et vigoureuse de toutes ces questions, philosophiquement et scientifiquement parfaitement informée, on pourra lire les articles de Cornélius CASTORIADIS  réunis sous le titre : Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe III. (SEUIL, 90); notamment, sur la question de l'information, celui intitulé : L'état du sujet aujourd'hui et sur  Max WEBER : Individu, société, rationalité, histoire.
    La lecture de cet auteur est, à mon avis, essentielle. C'est un euphémisme d'écrire que cet article lui doit beaucoup, même si, bien sûr, il n'engage que moi.

    Sur la traduction, j'ai surtout utilisé les écrits du praticien (traducteur, notamment, de "l'Ecole de Francfort".) et  théoricien Jean-René LADMIRAL, en particulier :

    Traduire : théorèmes pour la traduction. (Payot ,1979)
    Sa préface et sa contribution, Sourciers et ciblistes, au n° 12 de la Revue d'esthétique. (Privat, 1986)

    Sur la traduction et l'interprétation,  les travaux de l'ESIT, en particulier ceux de Danica SELESKOVITCH (fondateur de la théorie interprétative de la traduction) m'ont largement influencé. Notamment :

    Interpréter pour traduire. Danica SELESKOVITCH et Marianne LEDERER. Publications de la Sorbonne. (Didier érudition , 1986)
    Etudes traductologiques. En hommage à Danica SELESKOVITCH. Lettres Modernes, (Minard ,1990).

 




ÉCONOMIE DE LA LANGUE

 ET

LANGAGE DE L'ÉCONOMIE



Pierre DUMESNIL 

publié dans La revue internationale de systémique, vol. 9, n° 5, 1995 *, pp 443 à 459,
© Afcet Gauthier-Villars
(* parution réelle août 1996)

Introduction

Il en est peut-être des mots comme des habits, leur absence signifie parfois davantage que leur présence. Ecrire un texte d’où serait absent le mot “système”, c’est, pour certains, aller à un conseil d’administration sans cravate; autant dire, nu. Quel économiste sérieux s’y risquerait ? Or, on le sait,  le mot seul ne livre pas un sens, tout au plus pourra-t-on lui trouver dans le dictionnaire une “entrée” définissant ses significations usuelles. Déjà, la grammaire ou la syntaxe encadrent partiellement le possible, mais ce n’est que replongé dans un contexte (indéfiniment dilatable jusqu’à comprendre l’ensemble de la culture d’une société donnée) et sous sa contrainte, que le mot semble doté d’une signification unique, éventuellement inconnue du dictionnaire, convergeant, par ajustement réciproque, vers un sens compatible avec celui du “co-texte” (phrase, paragraphe, article, roman, etc.) qu’il contribue à construire. Cette construction dynamique fait précisément fonctionner la langue comme système. Elle suppose l’existence d’un acteur (scripteur, locuteur, auditeur, lecteur) apte à ré-unir des éléments disjoints (des mots*, des phrases) en vue d’une cohérence qui vaille pour les parties et pour le tout, qui est celle du sens. Lorsque cette aptitude est perdue, ne reste qu’une liste d’éléments épars, discrets, dotés de propriétés distinctives stables aux yeux d’un observateur objectif, extérieur à la langue. Lorsque le lecteur ou l’auditeur devient observateur, ce qui est objectivement séparé ne peut plus être subjectivement réuni, sauf à construire, éventuellement, à l’écart du sens initialement visé par le scripteur ou le locuteur, une unité seconde, esthétique, par exemple; celle des hiéroglyphes avant ou sans Champollion.

Relativement à l’économie,  plusieurs questions se posent :

- dans quel système l’économie, comme discipline productrice de textes, fait-elle fonctionner le mot “système” ? quel sens lui attribue-t-elle ?
- en quel sens l’économie comme “réalité” fonctionne-t-elle comme un système ? est-ce dans le sens de la langue comme système ?

Autrement dit : la réalité de l'économie (politique) a-t-elle à voir avec  celle de la langue, avec son “économie” ?  sont-elles, l'une et l'autre, l'économie et la langue, organisées et organisables, représentables et représentées,  comme système selon une même acception du mot ?

La masse des textes à examiner pour en décider est telle qu’il serait fastidieux et hors de notre portée de viser l’exhaustivité. Notre examen aura donc plutôt l’allure d’un sondage très exploratoire dans une littérature que nous pensons représentative et de qualité. D’autre part, parler de la “réalité” de l’économie est téméraire dans la mesure même où cette réalité est très largement calculée et non observable en tant que telle. Et que dire de la réalité de la langue ?


Le “système” dans la littérature économique; un usage polysémique

Ce qui peut frapper, c’est la coexistence, dans un même texte, d’une utilisation savante du mot “système” et d’une utilisation plus commune, où “système” joue le rôle d'un mot “joker”, nommant ce que l'on ne sait ou ne veut trop précisément nommer,  même chez les spécialistes du domaine. Ainsi, explorant les relations entre “systémique et économie”, Bernard Walliser écrit-il :

Marx perçoit plus précisément le système économique comme une structure hiérarchique d’entités, qui entretiennent des rapports simultanés d’unité et de lutte, et déterminent dynamiquement des régimes économiques successifs entrecoupés par des crises. Schumpeter attribue plutôt un rôle moteur dans l’évolution économique à l’esprit managérial des entrepreneurs, qui injectent dans le système des innovations tant technologiques qu’organisationnelles” [WALLISER, 1988]

Nous voyons bien ici que le remplacement du mot “système” par un autre dans sa première occurrence peut sembler délicat car il est suivi d’une quasi-définition d’une signification possible, très technique, alors qu’en revanche, dans sa deuxième occurrence, le remplacer par le mot “entreprise” ou par l’expression “processus de production” ne nous semble aucunement affaiblir le sens de la phrase.
Pour Walliser, sans être tout à fait un mot “joker” (comme “truc” ou “machin”), le “système” dans lequel l'entrepreneur “schumpeterien” injecte de l'innovation n'a pas la précision de cette “structure hiérarchique d’entités, qui entretiennent des rapports simultanés d’unité et de lutte, et déterminent dynamiquement des régimes économiques successifs entrecoupés par des crises”, caractéristique, selon lui, du système économique de Marx. Mais, dans le même temps, nous savons aussi que l’expression “système économique” n’est pas de Marx lui-même qui lui préférait celle de “mode de production”* . Les crises dont parle Walliser sont précisément celles qui scandent le passage d’un “mode de production” à un autre, celles qui, par exemple,  accompagnent le mode de production féodal ou corporatif dans les convulsions d’une mort d’où naissent le mode de production capitaliste et la bourgeoisie moderne, révolutionnaire, car destructrice de l’ordre et des ordres anciens. Walliser aurait-il trouvé un mot plus juste pour désigner ce que Marx nommait différemment ? Peut-être, mais n’est-ce pas en en faisant un usage anachronique ? La signification de “système” dont use Walliser était-elle disponible pour Marx  et aurait-il voulu user de celle dont il disposait ? Avec toute la prudence qu’il convient d’avoir dans l’exercice périlleux de l’enthymème **, nous pensons pouvoir répondre deux  fois par la négative.
En effet, nous savons Marx grand lecteur et admirateur d’Aristote, “ce géant de la pensée”, nous connaissons son ambition scientifique, mais, simultanément, nous ne pouvons nous empêcher de lire son oeuvre comme une immense et géniale fresque tragique,  la classant ainsi  implicitement aussi du côté de la littérature et de la narration.

Or, précisément, la tragédie, pour Aristote, nous rappelle Paul Ricoeur, se définit comme système  :

 “Il est remarquable qu’Aristote, à qui nous devons la définition de la tragédie comme imitation d’actions, entend par action un assemblage (sustasis, sunthéis) d’incidents, de faits, d’une nature telle qu’ils puissent se plier à la configuration narrative. Il précise : “Le plus important de ces éléments (de la tragédie) est l’agencement des faits en système. En effet la tragédie est représentation (mimèsis) non d’hommes mais d’action, de vie (bion) et de bonheur (le malheur aussi réside dans l’action) et le but visé (télos) est une action (praxis tis), non une qualité (ou poiotès); or, c’est d’après leur caractère que les hommes ont telle ou telle qualité, mais d’après leurs actions qu’ils sont heureux ou l’inverse.” [RICOEUR]

Mais, il ne nous semble pas, d’une part, que Walliser entende “système économique” comme “tragédie économique”, ni, d’autre part,  que Marx eût souhaité, en usant de cette expression et se souvenant peut-être d'Aristote, guider trop explicitement son lecteur dans cette direction de la représentation littéraire, lorsque son ambition était d’être “scientifique”, comme on peut l’être en physique. Nous nous trouvons ici dans une situation particulièrement complexe, mais, croyons-nous, très illustrative des rapports entre : “système”, “économie” et “langue”.

L’exploration des rapports entre “système” et “économie” à laquelle procède Walliser, au-delà du seul passage ci-dessus,  montre, selon notre interprétation, que la signification que retiennent les économistes du mot “système” s’éloigne de celle dont use, dans le texte cité, Aristote, fortement liée au pouvoir narratif de la langue, pour se rapprocher de la conception, en un certain sens affadie, d’une modélisation logico-mathématique où la langue ne subsiste qu’à l’état de reste. Soit, elle accompagne la formalisation pour les mêmes raisons (profondes) qui veulent que les livres de mathématiques sont encore et seront toujours écrits en français, en allemand, en anglais, etc., soit, elle supplée, provisoirement, à l’insuffisance* du formalisme disponible. Son pouvoir narratif est exclu de la vraie science, de la science des systèmes, de la “systémique”.


Le système et la liste

L’une des occurrences, parmi les plus fréquentes peut-être, de la signification du mot “système” dans la littérature économique est celle, mathématique précisément, d’un système d’équations simultanées.  Que l’on pense au “système de Walras” ou au “système de Léontief”, l'interdépendance des éléments de tels systèmes est identifiée à celle qu'impose une “syntaxe” particulière, celle de l'algèbre linéaire, celle du calcul matriciel. Par exemple, l'utilisation de la matrice [ A ] des “coefficients techniques”, tels que Léontief les définit, pourra permettre, à partir d'un vecteur d'emplois finals anticipés Y* de calculer le vecteur de production X nécessaire pour satisfaire, à la fois, les emplois finals Y et la consommation intermédiaire CI. Si  [ A ], définie à partir d'une tautologie comptable passée,  reste stable, on aura alors : Y* = Y. C'est ainsi que dans tout manuel d'économie, traitant de la comptabilité nationale, on trouve, à la suite des développements sur le T.E.S. (ou le T.E.I.) et après l'évocation du travail pionnier de Léontief,  l'égalité suivante:     X = [ I - A ] -1 Y. En quel sens peut-on ici parler de systèmes ?

  Peut-être, pourrait-on représenter  le schéma d'ensemble sous la forme suivante :

                                                                                 
         

Ce qui fait système dans ce schéma, c'est le processus de production. Eventuellement, la production du bien Xi nécessite la consommation intermédiaire de toute la gamme des biens, X =  (X1,..., Xi,....,Xn ), et donc la mise en branle de l'ensemble des branches, figuré par le carré grisé du schéma. La valeur de chaque élément de la liste de sortie est définie, par le calcul, comme combinaison linéaire des valeurs de tous les autres éléments de la liste d'entrée. D'un point de vue anticipé, celui du calcul, une liste  Y* (un vecteur) induit la production nécessaire d'une autre liste  X (un vecteur); du point de vue temporel réel, qui est celui de l'observateur externe, la production de Y a nécessité celle, préalable, de X, avec X > Y. Y n'est qu'un résidu, mais c'est lui qui nous intéresse comme surplus du processus partiellement autophage de la production, notamment pour sa part consommée par les “ménages”. Ici s'arrête,  nous semble-t-il,  dans ce type de modélisation, la référence de l'économiste à la notion de système. La consommation apparaît, elle, comme liste résiduelle d'éléments (vecteur) disjoints, destinés à disparaître, telles des bûches de bois dans un feu, dans ce que Georges Bataille nommait, avec un apparent à-propos, une “consumation”. Nous y reviendrons.


Production ou fabrication ?

Cependant, même dans la représentation du “système de production”, la réunion des éléments disjoints est une réunion de type comptable, additive, qui ne dit rien sur le processus de fabrication lui-même. Autrement dit et de manière simple, si nous savons, en lisant les livres de comptes du pâtissier quelle est la composition, en francs ou en grammes, d'une tarte aux pommes, somme de a de farine, de b de sucre, de g de beurre, de d de pommes, etc., nous ne savons presque rien de sa recette. Or, la définition des opérations à accomplir (humidification de la farine, pétrissage et étalement de la pâte, découpe et disposition des pommes, cuisson, etc.), leur ordre, leur durée sont évidemment à prendre en compte, sauf à se contenter de définir la tarte comme mélange en vrac de farine, de sucre, de pommes etc. Cette dernière définition serait suffisante si à l'opération arithmétique d'addition des valeurs attribuées à chacun des ingrédients correspondait une opération physique d'adjonction dans la fabrication ; mais nous savons qu'il n'en est rien. Une recette ne se réduit pas à une pesée des ingrédients, qui n'en constitue qu'une partie nécessaire mais non suffisante, annoncée dans l'en-tête du texte. Très généralement, ce que décrit le corps du texte, partiellement mais suffisamment pour la compréhension d'un lecteur et d'un acteur humain, c'est un processus de destruction contrôlée de l'état des ingrédients initialement pesés ou comptés et de création d'une unité chimiquement et physiquement autre. Cette unité, sauf pour la masse (air compris et hors évaporation), n'est pas un composé additif des ingrédients. Ceci vaut déjà, comme dans la plupart des réactions chimiques, pour le volume, qui n'est certainement pas égal à la somme des volumes des ingrédients “d'entrée” . Or, lorsque le comptable ou, à sa suite, l'économiste déclarent que le processus de production dégage un surplus, crée une valeur ajoutée nette, voire de la “richesse”, c'est précisément en faisant l'impasse sur la redoutable difficulté qu'il y a (aurait) à devoir décrire formellement * la fabrication. Ne reste alors que l'écriture d'une différence numérique entre les entrées  et les sorties, nécessairement exprimée en termes monétaires :

  valeur ajoutée nette  = (prix de vente de la tarte) - (coûts des ingrédients + amortissement “économique”).

Nous suggérons que cet évitement descriptif de la fabrication, qui équivaut dans notre exemple à ignorer le texte de la recette, n'est nullement anodin. Pour qui veut construire un formalisme logico-mathématique, cet évitement est nécessaire, là où la langue est nécessaire, au sens strict; ou nécessaire, dans un sens relatif, parce qu'infiniment plus puissante pour l'action que tout formalisme* éventuellement disponible. Remarquons, de plus, que là où la langue n'est plus nécessaire, lorsqu'elle a été supplantée par un langage et les hommes par des automatismes de fabrication, la valeur ajoutée nette est potentiellement en péril. Nous pourrions dire, ironiquement, qu'en situation de concurrence, il y a baisse tendancielle du surplus net en valeur, là où il y a baisse tendancielle d'utilisation nécessaire de la langue. Mais que peut la langue  que ne peut pas le langage ?


Que peut la langue que ne peut pas le langage ?

Tout d'abord, il y a quelque paradoxe à parler, comme on le fait souvent par un anglicisme paresseux, de langue “naturelle”. Comme on le sait, le français, comme langue, dispose de deux  mots, “langue” et “langage”, là où l'anglais ne dispose que de “ language”. Mais au-delà de ce mésusage, déclarer que le français, l'anglais, le russe, l'allemand, le chinois, etc. sont ou seraient des “natural languages”, c'est a priori situer dans la Nature une institution proprement sociale. Ce qui est “naturel” ou inné, c'est bien plutôt la capacité éminemment humaine à apprendre une langue quelconque **  et à jouer avec plus ou moins de virtuosité sur ses propriétés. Or, il nous semble que c'est précisément de ces propriétés et de cette virtuosité dont se défient, par souci affiché de rigueur “scientifique”, les tenants d'une exclusivité du formalisme logico-mathématique, tel qu'il s'inscrit notamment dans les différents langages et calculs informatiques. Il est en particulier communément entendu que la langue ne serait pas suffisamment précise ou qu'elle serait ambiguë.  Certes, elle peut être équivoque et imprécise, mais les raisons généralement invoquées pour l'expliquer reposent, nous semble-t-il, sur une assimilation de la langue à un langage. En particulier, il n'est nul besoin que tous les termes, tous les mots, d'un texte soient définis en exhibant, une à une, toutes leurs propriétés pour que son lecteur le juge précis et pour qu'il le soit. Autrement dit, dans son effectivité, la langue ne fonctionne pas comme un assemblage codifié d'éléments aux propriétés préalablement fixées, mais comme un système dont la cohérence est testée à la fois de manière interne (cohésion) et de manière externe en référence avec un monde, imaginaire ou réel,  jugé possible. Cette propriété, si elle maniée avec suffisamment de virtuosité,  permet en particulier de s'affranchir des significations disponibles, des règles grammaticales ou syntaxiques sans que la construction finale soit privée de sens, sans qu'elle soit ambiguë et sans qu'elle soit déclarée “illégale”. Cette “torsion” des règles et des “valeurs” des éléments à assembler serait destructrice pour un langage, elle ne l'est pas pour la langue en raison de son appui sur une expérience partagée qui comprend l'usage antérieur de ladite langue, mais aussi l'identité plus générale de notre condition d'Homme qui est son présupposé permanent. Concernant l'économie, la production et plus précisément la fabrication,  il nous semble notoire que les relations entre les acteurs, leur “coordination”, loin d'être tout entières établies via un langage, passent massivement par une langue. Si, souvent, cette langue est “technique”, ce n'est pas pour autant un langage au sens formel du terme, même dans la communauté des informaticiens. Aux utilisateurs du langage, la langue reste nécessaire. La question posée par ce que nous pensons être un constat pourrait alors être la suivante : comment, par le langage d'un formalisme quelconque, rendre compte sans lacune grave d'une action qui comprend l'usage nécessaire de la langue ? n'est-ce pas vouloir traduire une langue par un langage ? Est-ce toujours possible ?

 La résistance de la langue

“Le beau et jeune mannequin aimait la fière et vaillante sentinelle” exhibe une exception que la langue connaît et que le langage peut plus ou moins facilement traiter, sans autre référence que celle d'un dictionnaire, pour produire son équivalent approximatif : “La belle jeune fille aimait le fier et vaillant soldat”;  rétablissant ainsi la correspondance habituelle des genres et des sexes et rendant “lisibles” les anaphores masculines de la sentinelle (“Il lui offrit une bague”) et féminines du mannequin (“Elle l'épousa”).  Plus difficile serait la transformation en langage de : “Camille Claudel offrit à Rodin une pomme de terre cuite au four .” A-t-on affaire au figement “pomme de terre” ou au figement “terre cuite au four” ? Camille Claudel agit-elle ici en cuisinière ou en céramiste ? Nous laissons le soin au lecteur de trancher dans le sens qu'il voudra,  mais même s'il reste dans l'indécision, ses tests de vraisemblance seront d'un autre ordre que dans le premier cas et réclament d'adjoindre au langage une “base de connaissances” dont l'organisation, la construction des proximités, des liens, des impossibilités, etc, sont d'une redoutable complexité. Impossible, nous semble-t-il, serait la lecture, comme langage, du texte de la chanson d'Alain Souchon, “Foule sentimentale”, où l'auteur dit ce qui jamais  ne l'a été de cette manière en introduisant des mots aux significations et dans un emploi syntaxique inédits, non définis a priori, et pourtant parfaitement compris de ses (très nombreux) auditeurs ou de ses lecteurs; leur permettant, parce que partageant leur condition d'hommes et de femmes vivant maintenant en France, de partager le plaisir complice de l'innovation poétique dans et par la langue :

... foules sentimentales
avec soif d'idéal
attirées par les étoiles, les voiles
que des choses pas commerciales
foule sentimentale
il faut voir comme on nous parle
comme on nous parle
on nous claudia schiffer
on nous paul-loup sulitzer
oh le mal qu'on peut nous faire...”

A des degrés divers, et sans vouloir être exhaustif, les différents exemples ci-dessus illustrent des obstacles auxquels se confrontent les automaticiens de la langue. D'un certain point de vue, vouloir lire, écrire, et traduire une langue de manière automatique, à l'aide de l'ordinateur, c'est tenter de la traiter comme langage. Il nous semble, au vu des résultats que l'on peut connaître, loin de l'emphase triomphaliste, que la langue résiste bien, et que “les industries de la langue” en sont encore aux balbutiements * . Cependant, ces balbutiements eux-mêmes ne sont pas ceux d'enfants ordinaires et rappellent étrangement les performances des autistes “savants” qui font preuve d'étonnantes capacités de mémorisation ou de calcul, mais que trouble tout écart par rapport à leur domaine habituel d'exercice. Or, dans la vie la plus quotidienne, sans être poètes, locuteurs et scripteurs d'un côté, auditeurs et lecteurs de l'autre, manifestent la capacité à dire et à entendre l'inouï, à écrire et à lire l'inédit, non pas comme simple assemblage, combinatoire ou enchaînement de ce qui déjà avait été dit ou écrit, mais comme vraie nouveauté ou mieux, comme création, non logiquement déductible des traces externes antérieures de la langue. Cette capacité à énoncer et à communiquer efficacement le nouveau - ou, de manière infiniment plus rapide que le langage, le non immédiatement déductible - constitue à nos yeux  ce qui rend inexpugnable la position de la langue. C'est par elle que peut être transmise, avant toute formalisation, une expérience et que peut être collectivement affrontée la nouveauté; c'est après elle et par elle que peut advenir le langage lorsque, déjà,  la nouveauté, bastion de la langue, est ailleurs. Nous pourrions dire, en restant dans la métaphore militaire, que la langue se situe aux marches du langage et nous suggérons que, depuis toujours, derrière le vieux couple, plus ou moins substituable et complémentaire dans la production, du travail et du capital, se tient celui tout aussi vieux de la langue et du langage. Que ce langage soit inscrit dans des machines, dans des procédés, des normes ou des gestes formalisés et automatisables *, dans des circuits intégrés, dans des disques magnétiques ou optiques, etc. peu importe, mais ce qui ne s'inscrit pas,  c'est la langue elle-même **. Seules peuvent l'être ses traces, ses ex-pressions, tactiles, visuelles ou sonores, et seuls les hommes, en raison de leurs capacités cognitives et de leurs expériences partagées, peuvent se transmettre ce puzzle extrêmement lacunaire, aux pièces sémantiquement malléables, pour se former un assemblage complet, stable et cohérent, un système, leur fournissant une image d'un monde familier, jamais vu ou fou parfois, mais néanmoins possible. Sans la langue, sans cette capacité commune à assembler des fragments épars, incomplets et déformables pour former une unité stable et sans lacunes  - capacité qui va au-delà de ce peut le seul langage - sans une présentation partagée du monde, aucune action collective  proprement humaine - au bureau, à l'usine ou ailleurs -  n'est possible. Si l'économiste veut aller au-delà du langage de la production - largement celui du système comptable -, s'il veut fournir un modèle ou une re-présentation de ces actions collectives liées par la langue qui ne sont pas seulement celles d'automates ou celles d'abeilles “rationnelles”, il doit en écrire la “tragédie”, au sens d'Aristote, et il ne peut alors que passer outre sa conception traditionnelle de la “science”. Mettre en scène des acteurs humains doués de langue, c'est sans doute - horresco referens -  faire de la littérature , mais peut-être aussi, si la littérature est bonne - et si, là où le langage surpasse la langue, le formalisme est bon  -,  des “sciences” vraiment humaines.  Ce qui vaut pour la mise en scène des actions de production ou de fabrication, vaut a fortiori pour les actions de consommation, mais conduit, nous semble-t-il, à une remise en cause beaucoup plus radicale des hypothèses du formalisme hégémonique dans ce domaine, celui de la théorie néo-classique.
 
 
Le consommateur comme lecteur

 Le “consommateur rationnel” de la théorie néo-classique n'existe que par la logique de ses choix. Sans corps, il est aussi privé de parole. Ni locuteur, ni auditeur, ni scripteur, ni lecteur, par une méthode connue de lui seul,  il pèse, classe, ordonne et choisit selon “l'utilité”. Quoi ? Tout, nous dira Gary S. Becker. Admettons que la position de Becker soit considérée comme excessive par nombre de ses pairs et que le “consommateur rationnel” se contente d'ordonner des “paniers de consommation” contenant des marchandises classiques (et non le cadavre espéré de sa belle-mère !). La question pour nous demeure, que nous pourrions formuler ainsi : “l'espace des marchandises” a-t-il la structure d'un dictionnaire de marchandises-mots ou celle d'un texte ? La réponse que donne, implicitement, la théorie à cette question nous semble parfaitement claire. Elle apparaît, par exemple, dans ce que Gérard Debreu désigne lui-même comme étant le premier énoncé de sa “théorie de la valeur” :

Le nombre l de marchandises est un entier positif donné. Une action a d'un agent est un point de Rl, l'espace des marchandises. Un système de prix p est un point de Rl. La valeur d'une action a par rapport à un système de prix p est le produit intérieur p.a.” *

Points, n-tuples ou vecteurs définis sur  Rl,  telles sont les “actions” des agents vues par la théorie. En particulier, la consommation apparaît ainsi comme une action de l'agent-consommateur, descriptible comme liste de nombres, représentant des quantités de marchandises, figurant dans une nomenclature à l “entrées”. Cette définition est banale, c'est celle de la statistique en général et aussi, le formalisme en moins, celle du sens commun. Transposons, pour en expliciter les implications, cette définition et “l'agent” de la théorie économique dans le monde de la langue :

Le nombre l de mots est un entier positif donné. Une action a d'un agent est un point de Rl, l'espace des mots. Un système de prix p est un point de Rl. La valeur d'une action a par rapport à un système de prix p est le produit intérieur p.a.”

Aussi incongru qu'il puisse paraître, Il est néanmoins possible de donner du sens à un tel énoncé, en considérant, par exemple, que l'agent qu'il désigne est un typographe qui assemble des mots (et non des lettres) en les extrayant d'une casse contenant la totalité des mots et de leurs flexions possibles - chacun de prix (de longueur) déterminé(e) - et qui mesure la valeur de son action à la longueur totale du texte produit. C'est à peu près selon ce principe que sont (mal) rémunérés les pigistes ou les traducteurs, mais à l'évidence, un tel énoncé ne peut aucunement être interprété comme action d'écriture, de traduction ou de lecture de texte. Ecrire, traduire, et lire un texte ce n'est pas adjoindre des mots à des mots en les cimentant par des “blancs”, mais toujours viser la construction d'un sens pour et par un sujet humain, pleinement social, doué de langue(s). Pour le scripteur, le texte est  la trace  incomplète de cette action, ce n'est pas l'action elle-même; pour les lecteurs (dont le scripteur lui-même), le texte est un déclencheur d'action, ce n'est pas l'action elle-même. Or, tout nous pousse à penser que le point, le n-tuple, le vecteur, défini sur “l'espace Rl des marchandises”, n'est lui aussi que la trace extrêmement lacunaire ou le déclencheur d'une action et non cette action elle-même.

Comment ne pas être frappé ici en effet de “l'oubli” de la langue par la théorie économique, par “l'analyse axiomatique de l'équilibre économique”, qui vise à expliquer le moment le plus “bavard”, le plus langagier, de l'activité économique celui de l'ajustement de l'offre à la demande, celui de la production à la consommation. Cet oubli est celui de la séquence de l'échange, celui du commerce  qui est, au sens propre, interlocution, écriture et lecture. Parmi les exemples innombrables de cette présence, incontestable à nos yeux, de la langue dans le face-à-face des offreurs et des demandeurs ou des producteurs et des consommateurs, celui, très condensé, que fournit l'existence et les usages des catalogues de ventes par correspondance nous semble particulièrement éclairant. Toutes leurs pages, toutes leurs rubriques sont des mises en scène, des “tragédies”, des “représentations d'action, de vie et de bonheur”. Ce que vise chaque saynète, c'est à faire construire par le sujet-consommateur une séquence de vie possible, et les matériaux  utilisés pour cette construction, pour cette mise en système, excèdent largement l'usage du seul élément i de la liste L dont la signification elle-même n'est pas donnée a priori, mais résulte de son adéquation avec le sens général de la séquence. Que le consommateur soit dans la langue, le producteur le sait qui, dans le moment du choix,  lui écrit ou lui parle. Que sa lecture ne coïncide pas avec sa vie, que le ciel ne soit pas toujours aussi bleu que dans les catalogues, le consommateur le sait aussi, mais ce qu'il attend et ce qu'il entend c'est la présentation non d'une liste de marchandises mais, par la langue, d'un énoncé qui ait localement du sens. Qu'il soit conduit pour le construire à passer de la liste de la table des “matières” à la mise en image et en texte du catalogue - qui elle-même ne peut s'effectuer qu'en excédant l'image ou le texte explicites, voire qui s'effectue en leur absence -  nous convainc que son choix ne s'opère pas dans l'“espace  Rl des marchandises”. Seule s'y inscrit la trace “objective” de son action ; trace qui, en tant que telle, ne fait pas système, car hors langue et hors société; aussi mystérieuse et inerte que des hiéroglyphes sans lecteur.

Quelques éléments de conclusion

La querelle entre l'économie “littéraire” et l'économie “mathématique” est ancienne *. Du point de vue du pouvoir universitaire, de son acceptabilité par les comités de lecture, des honneurs divers et de la révérence, il semble bien que l'économie littéraire ait perdu la bataille. Lorsque, récemment, une revue transdisciplinaire ** s'interroge sur “L'écriture des sciences de l'homme”, l'économie n'est pas évoquée. En économie, le langage formel aurait-il définivement écrasé la langue, ne lui concédant que les marges de la vulgarisation ou celles de l'accès au formalisme ? La guerre est-elle perdue ? Cette querelle ancienne serait-elle une ancienne querelle ? Nous sommes convaincu du contraire, non pas pour des raisons nostalgiques ou esthétiques, ou encore pour des raisons opportunistes liées à on ne sait quelle incapacité à formaliser, mais pour des raisons de cohérence logique.  Si nous admettons que l'économie relève des “sciences de l'homme” et si nous admettons que les actions qu'elle sélectionne utilisent par nécessité la langue des acteurs comme ressource (pour la fabrication-production comme pour la consommation), comment pourrions-nous formaliser cette économie en l'absence d'une formalisation des performances de la langue ? Or, il nous semble que, pour longtemps encore, le meilleur formalisme de la langue, c'est la langue elle-même et que, comme imitation ou modélisation de nos actions langagières,  la littérature, le texte, en constitue la meilleure des traces.  Inversement, il serait bien sûr inepte de recourir à la langue pour modéliser (ou mimer) des actions définies ou définissables par un langage formel, c'est-à-dire, pour aller vite, de modéliser par la langue le fonctionnement des machines ou des hommes comme machines.

Il nous semble, en particulier, que certains paradoxes logiques fournis par “l'économie expérimentale” (qui est en fait, selon nous, plutôt de la “psychologie expérimentale” visant à tester localement des hypothèses micro-économiques) nous montrent que la lecture constitue un modèle de l'action au-delà de son champ explicite. Constater, par exemple, que le sujet X classe A avant B s'il ne connaît que ces deux options, mais B avant A s'il connaît C peut s'interpréter typiquement comme une lecture et non comme l'équivalent d'une pesée de A et de B que la présence de C perturberait. La lecture des “traces” A et B déclenche une mise en image (A' et B', si l'on veut) différente de celle que provoque la coexistence de A, B et C (A'' et B'', si l'on veut). Dire A' > B' n'est pas contradictoire avec le fait de dire B'' > A'', sauf si l'on dit A' = A" parce que l'on a A et B' = B" parce que l'on a B. Aucun lecteur d'aucun texte - aucune interlocution -  ne peut constamment appliquer cette règle sans très vite quitter la langue. Contexte, mémoire, mémoire comme contexte, sont coextensifs à toute lecture, à toute écriture, à toute parole dite ou entendue, à toute interlocution. Si l'on a “objectivement” A, on a nécessairement  aussi C; état du sujet qui “a” (voit, possède, donne, achète, vend, etc.) A. Autrement dit, sauf pour le formalisme qui dans le moment de l'ascèse théorique restreint la langue à un langage, “on” n'a jamais A seul. Effets de mémoire et de contexte caractérisent ce que veut éviter ou annuler l'expérimentateur ou le théoricien de l'économie qui, réellement ou idéellement, fait peser, classer, ordonner et mesurer “l'utilité” de A par le sujet de son expérimentation. Or, précisément, effets de mémoire et de contexte caractérisent l'exercice de la langue et donc les “performances” du sujet de l'expérimentation. Considérer que l'acteur de l'économie est doué de langue, qu'il parle, entend, écrit ou lit nous semble, à la fois, une évidence et une nécessité, mais aussi riche de promesses, y compris pour le formalisme; à condition qu'il revise certaines de ses hypothèses premières. Si l'acteur “rationnel” de la théorie est doué de langue, il est ipso facto locuteur, auditeur, scripteur, lecteur, mais aussi, plus largement, peintre, sculpteur *, musicien, danseur, chanteur, couturier, cinéaste, amateur d'art, etc., “rationnel”. Que signifie et comment juger de cette “rationalité”, si son action n'est pas simplement et logiquement (fonctionnellement) reconstructible à partir de ses “traces objectives” ? Cette reconstruction de l'action, de la consommation en particulier,  est celle d'un système qui inclut le sujet et sa (ses) langue (s). Cette reconstruction pourrait-elle être d'une nature qui nie l'action qu'elle tend à imiter, à représenter, à modéliser ? Offrir au lecteur, sujet doué de langue, le texte rigoureux qui lui permette de reconstruire une équivalence mentale de cette action, de la traduire, d'en tester le caractère plausible **, et non la “rationalité”, le langage du formalisme, seul, en est radicalement incapable qui ignore la langue. A nos yeux, la littérature, l'économie littéraire n'est pas l'ancienne économie, même si elle est ancienne. Nous la savons actuelle, si elle ne joue pas à imiter le formalisme, mais vise à représenter et à élucider autant que possible par l'écriture et par le récit, avec ses armes qui sont celles de la langue,  l'action d'un sujet ou de sujets, héros d'une “tragédie” susceptible d'être vécue, racontée ou anticipée et donc, éventuellement, réels. Alors, peut-être, l'économie ainsi entendue nous parlera-t-elle, car parlant de nous; nous mettant en scène et non l'homo oeconomicus logicus désincarné et décérébré du formalisme, mais aussi, simultanément, s'exposera-t-elle au risque de l'invraisemblance et donc à celui de la réfutation.


Notes

 * Pour le lecteur ou le scripteur, l'aptitude ici requise est très différente de celle du typographe qui assemble des lettres pour former des mots, ce que font, par exemple,  aussi les joueurs de “scrabble” pour lesquels un mot existe s'il figure dans un dictionnaire de référence et n'existe pas dans le cas contraire. texte
* Bernard Walliser, 1988, “Systémique et économie”, Revue internationale de systémique,  vol. 2, N° 3. AFCET-DUNOD. texte
* Il semble, si l’on en croit le “glossaire des idées” établi par L. Janover (aux éditions de La Pléiade, Tome II), que le “système” n’apparaisse chez Marx que dans l’expression “système de relais” qui est un anglicisme et désigne en bon français un mode particulier d’organisation du travail : le travail “posté” ; où les ouvriers se relaient comme les chevaux dans les relais de poste.texte
** “... l’enthymème est (...) un syllogisme, mais un syllogisme dialectique, c’est-à-dire fondé sur le probable. On appelle enthymème le syllogisme de la rhétorique. Il a pour spécificité, tout en entraînant techniquement une proposition nouvelle et nécessaire de prémisses posées, de dépendre de prémisses qui sont le plus fréquemment reconnues comme probables, mais pas forcément d’une manière nécessaire.” in Dictionnaire de rhétorique, Georges Molinié, LGF, Le livre de poche, Paris, 1992.texte
* Paul Ricoeur, “Le soi et l’identité narrative”, in Soi-même comme un autre. pp 180-181. Paris, Seuil, 1990.  La citation d’Aristote est tirée de : La Poétique, VI, 1450 a 7, pp 15-19. Paris, Seuil, 1980.texte
* Walliser écrit : “ Au plan syntaxique, les modèles formels restent dominants, mais les limites de la formalisation conduisent néanmoins à un dialogue plus nourri entre propositions d’un modèle et considérations hors modèles. Les modèles théoriques, enrichis de concepts plus souples, forment en fait une mosaïque où chaque unité se contente d’explorer un phénomène partiel, la cohérence d’ensemble étant alors difficile à assurer, même littérairement, du fait d’hypothèses spécifiques souvent discordantes.” art. cit p 256.texte
* On peut dire d'une certaine manière que c'est à cette tâche notamment que s'attellent avec courage mais avec des résultats, semble-t-il, très en deçà des promesses initiales, les concepteurs de “systèmes experts”.texte
* C'est pourquoi, sans doute, pour reprendre et amplifier ce que nous avons déjà noté, aucun livre ni aucun enseignant de mathématiques ou de logique, aussi “formels” soient-ils, n'évitent les “raccourcis” en français, en anglais, en allemand, en russe, etc. A vrai dire, sans le secours d'une langue quelconque rien ne peut commencer, même dans ces disciplines.texte
**  Nous ne trancherons pas ici le point de savoir si, en deçà de la langue, il y a ou non une proto-langue (“Ursprache”) commune à l'ensemble des hommes sur laquelle se greffe la variété des langues ou s'il existe un langage de l'esprit (“mentalais”) antérieur à toute expérience sociale.texte
Comme bien souvent, “l'emphase triomphaliste” n'est pas le fait des spécialistes, mais plutôt celui de l'homme de la rue et de ceux qui, jouant sur sa méconnaissance pour des raisons commerciales, lui promettent “monts et merveilles”. Ainsi, sous la plume cinq fois autorisée de MM. Carré, Dégremont, Gross, Pierrel et Sabah, la modestie est de rigueur : “Il faut dire que la pratique de la langue est tellement “naturelle” à l'homme de la rue qu'il ne perçoit pas à quel point les connaissances des chercheurs sur le sujet sont réduites. Par ailleurs, dépassé par les technologies mises en oeuvre par l'informatique, il ne perçoit pas le profond changement de niveau de complexité qui existe entre le calcul d'une trajectoire de fusée et la traduction d'une seule ligne de texte”, in Langage humain et machine, Presse du CNRS, Paris, 1991, pp 14-15.texte
* Bien entendu, si la machine ignore la langue, l'homme connaît ou peut apprendre le langage dont il est l'inventeur et c'est bien sur cette connaissance que jouent tous les procédés de mécanisation de l'activité humaine, physique ou cérébrale, utilisant l'homme comme machine programmable.texte
** L'utilisation actuelle de l'expression “capital” ou “investissement immatériel” nous paraît parfaitement paradoxale. Elle désigne en fait, le plus souvent, l'inscription du langage dans du “matériel”. Que ce matériel relève de la micro-physique et soit inscriptible et reproductible à faibles coûts et en utilisant de “petites” quantités d'énergie ne le rend aucunement immatériel. La même confusion règne, nous semble-t-il, lorsqu'il est dit que “l'information” présenterait la particularité de pouvoir être transmise à un récepteur tout en étant toujours détenue par l'émetteur. En fait, ce qui est transmis, c'est l'inscription nécessairement physique d'un message, qui permet, éventuellement, au récepteur de reconstruire une information identique à celle que détient l'émetteur. Trivialement, si à partir d'un moule à tartes, je peux construire un moule de moules à tartes, je ne dirais en aucun cas que celui qui m'a fourni le moule à tartes le possède toujours. Ce qu'il peut encore posséder, c'est d'autres moules à tartes et un moule de moules à tartes ! Le trouble dans ces questions, nullement nouvelles, naît de l'extrême sensibilité de nos organes récepteurs, de la permanence et de la gratuité de leur possible perturbation ou stimulation : une pluie gratuitement et toujours renouvelée de photons nous suffit, pourvu que nous sachions lire (condition nullement triviale - cf., par exemple, Champollion déjà cité ou la résistance de la langue étrusque.) pour reconstruire, jusqu'à l'extinction du soleil, à partir d'un texte ou d'une inscription quelconque, une information jugée équivalente à celle que détenait le scripteur.texte
* Théorie de la valeur. Analyse axiomatique de l'équilibre économique, Gérard Debreu, Dunod, Paris, 1966. p 39.texte
* Un bon résumé de ce clivage est présenté par Walliser et Prou dans “La science économique”, Seuil, Paris, 1988; notamment, pp 74-90.texte
** L'écriture des sciences de l'homme, Revue Communications, n° 58, EHESS-SEUIL, Paris, 1994.texte
* Nous ne pouvons ici éviter d'évoquer le rôle de “paysagiste” maintenant explicitement proposé au monde paysan (en France notamment) . Ce rôle de mise en scène du paysage pour des lecteurs-consommateurs est décrit très largement comme régressif par nombre d'acteurs par rapport au rôle nourricier traditionnel de l'agriculture. Ce basculement, qui est aussi celui du mode de rémunération (d'où les réticences), du marché (partiel) à la subvention (totale), lorsque l'on passe de la production d'un bien appropriable (blé, orge, maïs, boeufs, oeufs, poulets, etc.) à celle d'un bien public (la beauté du paysage), mériterait de longs développements. Cependant, le changement de rôle proposé nous paraît illustrer à merveille le clivage langue-langage que nous avons tenté de cerner. Lorsque le langage du mécanisme, des automatismes divers, s'empare de l'action du producteur agricole l'excluant peu à peu de son travail traditionnel, l'écriture-peinture du paysage comme texte ou tableau constitue son action-refuge; où nul n'a accès, s'il ne possède la langue. Ici comme ailleurs, la question de l'éducation du lecteur, de l'apprentissage de la langue, est primordiale : à quoi bon écrire des paysages chefs-d'oeuvres si personne ne sait les lire ? Reste la jachère.texte
** Les commentaires, littéraires, qui accompagnent la production statistique, dans le domaine de la consommation notamment, ont précisément pour fonction d'offrir au lecteur un texte à partir duquel il peut reconstruire une ou des actions possibles. Libre à lui d'écrire un autre texte, plus pertinent à ses yeux, s'il lui permet de reconstruire une action qu'il estime plus vraisemblable. texte




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