Les Bienveillantes  ( J. Littell)

Analyse du roman

2 - L'appel à l'identification 

Dans le chapitre Toccata , le narrateur  demande à son lecteur d'admettre qu'il est son frère en humanité. 

p 11 (13) « Frères humains , laissez-moi vous raconter comment ça c'est passé. [...] Et puis ça vous concerne : vous verrez bien que ça vous concerne». Les philosophes et les psychanalystes le confirment : ça nous concerne tous.  L'apostrophe continue : «Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de quoique ce soit ;...». «Si je me suis résolu à écrire  [ce n'est ] pas pour vous.».

Voici la suite des interpellations au lecteur  :« Pardonnez moi de vous entretenir de détails si scabreux... Et puis si vous ne supportez pas ça vous feriez mieux de vous 
arrêter ici...  ... En fin de compte même si je m'adresse à vous ce n'est pas pour vous que j'écris... Prenez donc un peu patience et accordez-moi votre attention...  Je devine votre pensée : Voilà un bien méchant homme, vous dites-vous , un homme mauvais ...»

 «Je suis coupable, vous ne l'êtes pas, c'est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j'ai fait, vous l'auriez fait aussi. Avec peut-être moins de zèle, mais peut-être aussi moins de désespoir, en tout cas d'une façon ou d'une autre. Je pense qu'il m'est permis de conclure comme un fait établi par l'histoire moderne que tout le monde, ou presque, dans un ensemble de circonstances donné, fait ce qu'on lui dit; et, excusez-moi, il y a peu de chances pour que vous soyez l'exception, pas plus que moi. Si vous êtes né dans un pays ou à une époque où non seulement personne ne vient tuer votre femme, vos enfants, mais où personne ne vient vous demander de tuer les femmes et les enfants des autres, bénissez Dieu et allez en paix. Mais gardez toujours cette pensée à l'esprit : vous avez peut-être eu plus de chance que moi, mais vous n'êtes pas meilleur. Car si vous avez l'arrogance de penser l'être, là commence le danger.»

 «Le vrai danger pour l'homme c'est moi, c'est vous. Et si vous n'en êtes pas convaincu, inutile de lire plus loin. Vous ne comprendrez rien et vous vous fâcherez, sans profit ni pour vous ni pour moi.»

« Vous ne pouvez jamais dire : Je ne tuerai point, c'est impossible, tout au plus pouvez-vous dire J'espère ne point tuer. Moi aussi je l'espérais, moi aussi je voulais vivre une vie bonne et utile, être un homme parmi les hommes, égal aux autres, moi aussi je voulais apporter ma pierre à l'oeuvre commune.  Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous ! »


J. Littell installe un pacte pervers de lecture en demandant au lecteur de s'identifier à Max Aue, malgré le dégoût , malgré les réticences. Le lecteur ne peut pas accepter sérieusement l'identification à Max à ce stade du roman. Si le lecteur continue de tourner les pages, il va être pris malgré lui, par empathie, dans une forme d'identification à Max Aue. Il va participer à la transgression
. Cette « fraternité obligatoire » Max Aue n'a pas jugé bon de l'accorder aux Juifs exterminés. De nombreux lecteurs témoignent sur l'Internet : ils n'ont pas pu aller au-dela de la page 150 (232). Certains lecteur potentiels du roman ont fait part de leur détermination à ne pas le lire. Pour le psychanalyste André Green « Le soupçon jeté sur l'auteur était celui d'une complaisance à un étalage d'insanités que seules les personnes en quête d'émotions douteuses ou franchement malsaines pouvaient avoir la curiosité de satisfaire. À l'expérience, il m'apparut que cet argument était la rationalisation d'une conduite d'évitement donnant caution au désir de ne pas savoir, face à l'épreuve souvent insoutenable d'être confronté avec une horreur qui avait des chances d'être plus que vraisemblable.»

L'adresse au lecteur dans les autres chapitres

p 37 (53) « (c'est ainsi que je me suis retrouvé SS-Obersturmführer, l'équivalent d'un de vos lieutenants); »
p 63 (94) « Que je n'aie même pas hésité, cela peut-il vous étonner? [...] Mettez-vous à ma place.»
p 69 (103) « Cela vous fera peut-être sourire, ou grimacer de dégoût;»
p 377 (583): « Tout ceci est réel, croyez-le.»

p 495: « Ce fut Thomas, vous n'en serez pas surpris, qui m'apporta le pli

p 572 « [...] la plante kok-sagyz, découverte, vous vous en souvenez, près de Maïkop, et productrice de caoutchouc ; [...] »

p 611 [ Les discours d'Himmler du 4 et 6 octobre ] « vous ne trouverez pas un ouvrage sur la SS, sur le Reichsführer, ou sur la destruction des juifs où ils ne soient pas cités; si leur contenu vous intéresse, vous pouvez aisément les consulter [...] l'enregistrement a survécu et, si le coeur vous en dit, vous pouvez l'écouter, et ainsi entendre par vous-même la voix monotone [du Reichsführer]»

p 614 « [...] si nous avions gagné, imaginez -le un instant, [...]  le procès des meneurs bolcheviques , imaginez ça [...] regardez donc Roosevelt [...] »

p 615  « J'espère que vous ne serez pas trop surpris d'ailleurs que je dévalorise ainsi l'antisémitisme comme cause fondamentale du massacre des Juifs [...]»

p 616  «[...] voyez la volumineuse correspondance entre le Gauleiter Greiser du Warthegau et le Reichsführer [...] . Vous devez trouver que je vous entretiens bien froidement de tout cela : c'est simplement pour vous démontrer [...] »

p 618  « Ces réflexions , vous devez les juger fort intéressantes, je n'en doute pas un instant.»

p 635 (988)  « En me relisant je me rends compte que, d'après mes propos, vous pouvez penser la même chose de Thomas; »

p 642 (998)  « [Et ] si vous y faites attention, vous savez qu'il est rare de voir un visage heureux dans la rue ou dans un tramway, [...].»

p 715  « Cela m'épuise, et puis cela m'ennuie, et vous aussi sans doute.»
p 716  «[...] tout le monde s'y mettait, voyez-vous [...] et l'on me blâmait moi aussi, ça, personne ne s'en privait, vous pouvez le croire, [...]»
p 717 « [...] et pourtant, direz-vous, c'est arrivé, c'est vrai [...]»

p 719  « Et il n'était pas le seul , cet homme, tout le monde était comme lui, moi aussi j'étais comme lui, et vous aussi, à sa place, vous auriez été comme lui.»

« Mais peut-être qu'au fond vous vous moquez de tout ceci... je vous l'ai dit , je fatigue, il faut commencer à en finir... Vous voyez, je pense à vous aussi, pas seulement à moi... si je m'inflige autant de peines , ça n'est pas pour vous faire plaisir.»

«[...] si je change de méthode, c'est surtout pour moi, que ça vous plaise ou non [...] J'aurais peut-être dû faire autre chose, me direz-vous, [...] mais que voulez-vous, [...]»

p 720 « et puis vous disposez d'un pouvoir sans appel, celui de fermer le livre et de le jeter à la poubelle, ultime recours contre lequel je ne peux rien...»

p 730 
« Mais il faudrait quand même que je vous parle de ces fameuses négociations.»

p 821 (1278)
« ...un regard de peintre, si vous voulez, mais je ne suis pas peintre, pas plus que musicien.»

p 837
(1303)  « Vous devez penser : Ah cette histoire est enfin finie. Mais non, elle continue encore.»

p 841 (1308)  «Un ou deux jours devaient s'être écoulés, ne me demandez pas comment je les ai passés.»

p 877 (1363) « Ce n'est pas tant que je craignais de mourir, vous pouvez me croire [...]»

p 881 (1369-1370) « Aujourd'hui encore je serai incapable de vous dire pourquoi j'ai fait cela » ... « Pourtant, je vous l'assure , cela a eu lieu.»



01-Introduction générale : «Les Bienveillantes»
01-1 Segmentation des chapitres
02- L'appel à l'identification   
03-Les rêves et le coma de Max Aue
04-Les pulsions de Max Aue
05-Les ratages de l'amour et du féminin
06-Thomas Hauser 

07-Max Aue : qu'en disent les personnages ?
08-Miroirs et jumeaux
09-La musique et le piano
10-Remarques sur la narration
11-Comparaisons, métaphores, images
12-Intertextualité, transtextualité, hypertextualité
13-Humour et gags
14-Les grandes dissertations
15-L'antisémitisme de Max Aue
16-Bibliographie générale
17-Lettres de J.L. à ses traducteurs
Lyonel Baum

Lyonel Baum version 02-08-2008

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