Ce grand personnage du XVII° siècle français est né au
château de Sérilly, près de Troyes, le 4 février 1575, l'année où le pape Pie V reconnaît officiellement
la congrégation de l'Oratoire fondée par le prêtre Philippe de Néri. Claude de Bérulle, son père, qui
était conseiller au parlement de Paris, meurt alors qu'il est encore dans l'enfance. Louise
Séguier [1],
sa mère, appartenait à cette famille illustre qui a fournit tant de magistrats distingués par leurs
vertus et par leurs lumières. Madame Louise Séguier surveilla constamment l'éducation de son fils, et elle lui
inspira des sentiments de piété qui lui firent prendre de bonne heure la résolution de quitter le monde,
pour se consacrer entièrement au service de Dieu dans quelques monastères. Pierre de Bérulle avait reçu de
la nature les plus heureuses dispositions pour l'étude, et il profita si bien des leçons qui lui furent
données, qu'à dix-huit ans, il composa un Traité de l'abnégation intérieure, déjà remarquable par
l'élévation des pensées. Quand ses études classiques, furent terminées au collège jésuite de Clermont, il
voulu mettre à exécution son projet d'embrasser la vie religieuse; il se présenta donc chez les chartreux,
chez les capucins, chez les jésuites; mais il fut repoussé partout, parce que les chefs de ces maisons
craignaient de mécontenter une famille puissante qui, naturellement, devait désirer de pousser ce jeune
homme dans la carrière où elle avait jeté tant d'éclat. Il se décida alors à entrer dans le clergé
séculier [2]; il s'appliqua à
l'étude de la théologie, d'abord chez les jésuites de Clermont, puis à la Sorbonne, espérant y trouver des
armes pour combattre victorieusement les hérétiques, à la conversion desquels il voulait consacrer tous
ses efforts . Il fut très vite influencé par la mystique d'Ignace de Loyola, et par la fréquentation du
salon de sa cousine Madame Acarie, il côtoya le milieu du renouveau catholique, et notamment, des
réformateurs imprégnés de mystique gersonienne dont la plupart étaient des laïcs dévots. Il fut ordonné
prêtre en 1599. Lorsque le
cardinal Du Perron [3]
se rendit à Fontainebleau pour défendre les doctrines catholiques contre
Du Plessis-Mornay [4], qu'on
appelait le pape des
huguenots, il prit avec lui le jeune Bérulle, qui soutint avec honneur sa part de discussion, et qui se
fit surtout remarquer par la modération de son langage, par une exquise douceur, par une onction tendre et
persuasive. Le cardinal lui rendit pleine justice à cet égard, et il disait : « S'agit-il de convaincre
les hérétiques, amenez-les moi; si cet pour les convertir, présentez-les à M. de Genève (François de
Sales); mais si vous voulez les convaincre et les convertir tout ensemble, adressez-vous à M. de Bérulle ».
Si Pierre de Bérulle avait voulu se prévaloir du crédit qu'avaient à la cour ses oncles maternels, il eût
pu facilement arriver aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Plusieurs évêchés lui furent offerts, il
les refusa par humilité chrétienne et préféra travailler, comme simple prêtre, à l'édification des fidèles
et à la conversion des hérétiques. Cependant il se rappelait toujours le désir qu'il avait eu d'abord de
renoncer plus complètement à la vie du siècle; ses pensées se reportaient souvent sur les maisons
religieuses, et il voyait avec douleur le relâchement mondain qui avait pénétré dans la plupart de ces
maisons. Un nouveau dessein s'offrit bientôt à cette volonté ardente, toujours prête à travailler pour ce
qui lui paraissait utile; il résolut de travailler de tout son pouvoir à préparer une réforme devenue
nécessaire. On parlait beaucoup alors des congrégations carmélites, qui s'étaient établies peu auparavant
en Espagne, sous le patronage de Sainte Thérèse, et qui pratiquaient avec zèle toutes les austérités d'une
règle sévère; de Bérulle résolut d'aller en Espagne, et, après s'être convaincu par lui même de la réalité
de la réforme opérée, de ramener en France quelques unes de ces religieuses modèles, qui deviendraient la
souche d'où sortiraient bientôt de nouvelles communautés propre à répandre partout l'édification. Des
obstacles nombreux vinrent d'abord entraver cette entreprise; les carmes espagnols refusèrent longtemps de
laisser partir ces religieuses qui dépendaient de leur ordre; les carmes français, de leur côté,
soulevèrent la prétention d'exercer leur autorité sur les nouvelles carmélites; on en appela au pape, qui
dut expédier des bulles; au conseil du roi, qui prononça des arrêts; les jésuites et plusieurs évêques
s'en mêlèrent. En fin l'abbé de Bérulle triompha, et un
couvent de religieuses thérésiennes [5]
, ou carmélites de sainte Thérèse, fut ouvert à Paris .
Après avoir ainsi travailler à la reforme des maisons religieuses, l'abbé de Bérulle songea à en faire autant pour le clergé séculier. Bien des abus s'étaient glissés depuis longtemps dans la discipline ecclésiastique; beaucoup de prêtres menaient une vie toute mondaine, et ne songeaient qu'à dépenser joyeusement les revenus que leur procuraient de riches bénéfices, dont ils négligeaient les charges et les devoirs. Pour remédier à un état de choses si scandaleux, de Bérulle songea à former un corps de prêtres qui vivraient en commun, qui prieraient ensemble, qui se communiqueraient les difficultés de leur tâche dans le monde, et se soutiendraient mutuellement par leurs avis ou par un concours actif. Il fut encouragé dans ce nouveau projet par saint François de Sales, par plusieurs évêques de France et par d'autres hommes que la piété comme leur science rendait vénérables. Saint Philippe de Néri avait déjà établi en Italie une congrégation de ce genre, qu'il avait nommée congrégation de l'Oratoire; l'abbé de Bérulle se proposa de l'imiter et il ne pensa plus qu'à fonder aussi un Oratoire en France. Il eut à lutter contre les intrigues des jésuites, qui voyaient d'un œil jaloux cette nouvelle institution se posant comme rivale de la leur; leur opposition ne servit qu'à mettre encore une fois en évidence l'infatigable activité de celui dont ils voulaient contrecarrer les desseins, et la haute influence qu'il devait àses vertus: Paul V approuva la fondation du nouvel Oratoire par une bulle expédiée en 1613, et avant qu'un an se fût écoulé, il y avait des oratoriens dans la plupart des diocèses de France. Pierre de Bérulle travailla de ses mains à l'érection de la première chapelle qui leur fut consacrée à Paris. Pour en terminer avec le récit de la vie religieuse de Pierre de Bérulle, en 1627 Urbain VIII, à la demande de Louis XIII, lui envoya le chapeau de cardinal que sa modestie l'aurait fait refuser, si le pape n'y avait joint l'ordre formel d'accepter à titre de soumission et d'obéissance. Après s'être vu contraint de jouer un rôle dans les affaires du royaume, le pieux cardinal se retira au milieu de ses disciples, et y vécut quelquesannées dans la pratique des vertus les plus humbles, remplissant à son tour les mêmes fonctions que les simples prêtres de l'Oratoire, et lavant même quelques fois la vaisselle après les modestes repas que tous faisaient en commun. Le 2 octobre 1629 alors qu'il était à l'autel, où il célébrait la messe, il tomba en défaillance au moment où il prononçait les paroles de l'oblation [6], et il expira dans les bras de ses disciples. On a prétendu qu'il avait été empoissonné, et on a même accusé Richelieu, qui ne l'aimait pas, d'avoir trempé dans ce crime. mais cette accusation n'a jamais été prouvée, et il faut convenir qu'elle n'offre aucune vraisemblance. La santé du fondateur des oratoriens étaient devenue languissante depuis quelques temps, et les médecins avaient annoncé sa fin prochaine; il est probable qu'il succomba à une attaque d'apoplexie foudroyante ou à la rupture d'un anévrisme. Ses obsèques furent célébrées, le 4 octobre, à l'église de la rue Saint-Honnoré, où son corps, déposé provisoirement dans une des chapelles, fut trente ans plus tard, inhumé dans celle de la Passion [7]. La vie politique du cardinal de Bérulle fut brillante; ce fut lui qui à force de patience et de démarches conciliantes, parvint à opérer un rapprochement entre Louis XIII et sa mère, Marie de Médicis, ce qui indisposa déjà contre lui l'irascible Richelieu. Il négocia aussi la paix de Mouçon entre la France et l'Espagne, et quoique cette paix fût avantageuse pour la France, Richelieu blâma encore quelques unes des conditions consenties par de Bérulle. Lorsqu'il fut question du mariage d'Henriette de France avec le prince de Galles, qui était protestant, il fallait demander au pape une dispense, et Bérulle, chargé de cette mission, montra tant de fermeté unie à tant de déférence respectueuse, que deux mois lui suffir pour obtenir ce qui aurait peut-être demandé une année entière entre des mains moins habiles. Il fut chargé en suite d'accompagner la princesse en Angleterre et peu de temps après, il fut nommé ministre d’État, pendant que Louis XIII et Richelieu étaient allés sur le théâtre de la guerre, laissant la régence à Marie de Médicis. Mais la politique du nouveau ministre différait sur plusieurs points, de celle de Richelieu; elle était plus droite, plus humaine; il chercha à réconcilier Gaston d'Orléans [8], avec sa mère, et ce fut un nouveau grief pour Richelieu qui bientôt, trouva le moyen de forcer à la retraite celui qu'il regardait comme un rival dangereux. Le cardinal de Bérulle aimait les gens de lettres: il le prouva en faisant lever les difficultés qui s'opposaient à l'impression de la Bible polyglotte de Lejay, et surtout en encourageant Descartes à poursuivre ses travaux. La philosophie de Descartes est restée longtemps en honneur parmi les oratoriens, parce que leur fondateur en avait compris toute la valeur, quand des théologiens plus exclusifs ne l’accueillaient que par des persécutions. On doit au cardinal de Bérulle divers ouvrages de contreverse et de dévotion, qui ont été réunis en 2 vol. in-fol. (1644-1657). On a publié à part son « Discourt de l'état et des grandeurs de Jésus par l'union ineffable de la divinité avec l'humanité », traité qui produisit une grande sensation, et qui fit dire au pape que l'auteur méritait d'être appelé l'Apôtre des mystères du verbe incarné. Les sermons du cardinal de Bérulle méritent aussi une mention particulière; on y trouve pourtant trop de mysticisme, des abstractions trop subtiles; mais ils sont supérieurs à ceux de la plupart des prédicateurs du temps et l'on peut dire qu'ils étaient pour l'éloquence de la chaire, l'aurore de ce beau jour qui allait nous la montrer dans tout son éclat.
Dernière modification le 4 avril 2005.
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