Pourrais-tu me décrire en quelques dates ton parcours photographique ?

En 1965, mon père suite à la réussite au baccalauréat m'a offert mon premier véritable appareil de photo : un Zeiss IKON (modèle : Contessamat STE avec le fameux objectif Tessar 2.8/50 info pour les techniciens et amoureux des beaux objets). Auparavant, depuis l'enfance c'était la simple boite noire, m'ayant apportée cependant les premières joies magiques des prises de vues. Là ça devenait une mutation, car c'était un outil de photographe, avec tous les paramètres réglables ( diaphragmes, vitesse, mise au point…) qui me conduira à la naissance d'un regard, à se colleter avec le monde tout court et celui d'un de ses médiums : l'inépuisable photographie…Ce qui se perpétuera, en approfondissements et découvertes dans ces mêmes conditions jusqu'à aujourd'hui.

En 1976 une rencontre avec un photographe professionnel m'a permis l'abord artistique de la photo, la réalisation de reportages, et de débuter le travail fascinant du laboratoire en N&B…
Cet ami m'a transmis sa façon de pratiquer la photographie en professionnel : technicité, créativité et rigueur. Nous pratiquions comme exercices stimulants de petits concours internes sur l'eau, les arbres… par exemple. D'autres rencontres avec des artistes de différents domaines d'actions émaillerons ce parcours.

En 1980 je participe à un stage professionnel d'apprentissage : analyse de l'image et réalisation de diaporama chez KODAK/PARIS. D'autres stages auront lieu en histoire de l'Art. Tout le reste est autodidacte.

Ma première exposition est une histoire en soi. En effet, au cours de vacances en camping j'ai eu la chance de rencontrer, attiré par la musique, un musicien. Il pratiquait journalièrement non loin de ma tente, pour maintenir son niveau de concertiste, du cor d'harmonie. L'endroit insolite de ces répétitions a été un support merveilleux pour la photographie que je pratiquais. Le décor environnant se reflétant dans son instrument de nombreuses images ont constitué une série qui a été exposée à Cadarache en 1980.

Il s'agissait d'une révélation sur les correspondances possibles entre musique et image, dont je garde un très beau souvenir ! car un nouveau déclic était né.


C'est une interrogation courante : quelles sont les motivations du choix du support ? Peux-tu nous donner quelques éléments pour comprendre ton parcours du support ? La couleur ?

Aujourd'hui la quasi totalité de mon travail est réalisé sur le master de type inversible couleur (diapos). Vient ensuite l'aventure de la re-présentation : recherche image-support adapté au meilleur rendu possible, c'est à la fois un choix de tirage performant (lambda 130 PICTO actuel) et du support de l'image (marouflage sur bois, mousse HD, PVC…) tout cela pour conduire à l'exposition-rencontre… Cependant, j'ai débuté par le N&B et même le cibachrome. Durant cette période j'ai appris la technique de développement et tirage et j'ai été conduit à animer un photo club à Meyrargues, durant une année : de la prise de vue au tirage. Une expérience où j'ai pu en particulier partager la photographie avec un groupe, cétait ludique et enrichissant d'échanges/découvertes/réalisations.
La couleur est venue naturellement, l'emploi de l'inversible par la souplesse de son utilisation et son exceptionnel rendu est très lié à cela . L'utilisation de la couleur est devenu comme une évidence incontournable pour moi après tant d'années consacrés au N&B, et aujourd'hui c'est une façon d'aborder l'image que j'ai enrichi par une étude à plusieurs volets. En effet, j'ai commencé par une analyse très technique (la lumière, les lois de l'optique et les spécificités de la vision humaine qui sont tout à fait prodigieuses, par exemple la loi des contrastes simultanés…) puis j'ai continué par une tentative d'analyse à caractères artistique, culturelle, et même sensorielle (je dois beaucoup aux études sur la couleur de l'universitaire Pastoureau ) ce qui finalement a abouti à un exposé/diaporama : " Images : formes et couleurs ", déjà présenté quelques fois en public comme en privé (je le présente d'ailleurs le 5 mars à la " Fontaine Obscure " , association de photographes d' Aix en Provence, à 20h30 au 24 Bd de la République à Aix, au 1er étage dans l'enceinte même de la MJC Prévert. D'ailleurs après le vernissage de l'exposition de photos mensuelle, consacrée à un photographe choisi par cette association, dans la Galerie Prévert, même lieu, au sous-sol, à partir de 18h30).

La diapositive présente- t-elle d'autres avantages ?

C'était le support des professionnels par excellence il y a 10 ans. Très haute définition (grain très fin pour les films 50 et 100 ISO actuels) et rendu des couleurs, plusieurs utilisations possibles : projection, tirage sur papier, et référentiel-étalon (positif lisible)permanent par rapport au résultat du tirage sur papier, le comparatif permet d'envisager les corrections à amener pour respecter l'image originale (le master diapo).
Aujourd'hui les utilisations du master sont un peu plus dispersées, négatifs, numérique. Dans une utilisation personnelle spécifique j'utilise le projecteur de diapositives pour étudier quel pourrait être le meilleur format de tirage papier, au feeling, en agrandissant ou en diminuant l'image projetée, jusqu'à ce que celle-ci sonne juste. Et suivant l'image, chacune évidemment unique, choix en fonction du ressenti : trop petite elle peut être illisible, trop grande elle peut se diluer , donc perdre son impact. Un format s'impose chaque fois, mais l'exercice est parfois délicat.
Autre aspect possible de l'utilisation de l'image diapositive : décor de théâtre… Ainsi un metteur en scène m'a proposé de réaliser le décor en diapositive projetées de manière géante, au fur et à mesure des scènes d'un spectacle qu'il avait mis au point : Le Petit Prince de Saint'Ex. J'ai donc pu, grâce à ce support, me lancer dans des aventures parallèles en quittant l'exposition traditionnelle.

Tu as su goûter à d'autres formes d'exploitation de l'image, as-tu dans le détail de ta production plusieurs sujets en cours ?

" Surfaces Sensibles " est mon thème majeur il m'occupe depuis environ 8 ans. Surfaces expressives trouvées souvent là où l'humain laisse empreinte de manière aléatoire, j'y ressens de manière très intense comme une œuvre artistique toute prête, énigmatique aussi, voire surréaliste. Ce thème me permet de trouver une réserve considérable de créations et d'interprétations. En particulier, je redécouvre ou trouve un ressenti, une interprétation différente des photographies qui ont été prises depuis plusieurs années. C'est un sujet qui par exemple m'a placé devant la question de la nécessité ou non d'un titre pour chaque image : titre : guidage plus ou moins forcé risquant de réduire l'imaginaire ou accompagnement justifié de l'image? ou sans titre : abandon au libre arbitre du regardant au risque d'incompréhension? doit-on nécessairement laisser au public une liberté totale ? au passage : il y aussi titre et titre, le débat reste toujours ouvert…
En résumé une image photographique me fait vivre de nombreux registres de ressenti et d'expressions, cela touche au tréfonds même de la personnalité et par ce médium la personnalité trouve un des moyens de s'exposer…. Ce n'est pas du tout un passe-temps mais une expression de passion, vitale. Qu'est-ce que cela noue de nous ?… C'est aussi des possibilités de rencontres et d'échanges, ce que j'ai réalisé sous différentes formes : information en milieu scolaire pour inciter des enfants à réaliser des images avec toute la spontanéité dont ils sont capables (expérience au village de la Bastidonne en 2002), animer un photo club etc et aussi chercher des conditions insolites de prises de vue comme de réalisations des supports et de lieux d'exposition…

Pratiques-tu la photographie " représentative "?

Oui cela m'arrive notamment pour des demandes particulières. Par exemple dernièrement un reportage sur un baptême chrétien d'adultes, parfois des reportages, du portrait, des paysages…Il y a dans mes cartons plus de douze thèmes en cours de traitement et dont un certains nombre abordent ou utilisent directement du figuratif.

Revenons à ce que tu proposes à travers ton exposition " Surfaces Sensibles ", le sens de ce titre ?

Pour compléter ce que j'ai dit précédemment je dirai que l'intitulé du thème, longuement recherché comme cernant au plus près ce que je pensais vouloir passer, suggère une approche ternaire : humour- émotion- énigme. En effet qu'est-ce donc en image surfaces sensibles et au pluriel qui plus est ? ? ? ?… Hé bien il y a dans ce titre une opposition entre les deux mots : la surface, qui semble mettre en avant le côté superficiel, anecdotique des choses, et qui paraît du coup s'opposer ou s'affronter même au sensible, soit à la sensibilité humaine qui touche elle à la profondeur et au secret de chacun d'entre nous, le for intérieur donc. Cette pseudo opposition génère un tension dynamisante me semble-t-il.
La surface : " tant qu'on ne la voit pas elle n'existe pas, ou encore plus philosophiquement rien n'existe en dehors de nous, dés lors que notre réceptivité quelle qu'en soit le canal n'entre pas en jeu " . Il y a aussi ce jeu des surfaces sensibles (là c'est l'humour) que sont la succession des surfaces : la surface- support vue puis la surface rétinienne connectée à tout ce qui fonde notre personnalité, enfin la surface-film qui fait mémoire et conduira au final à la surface exposée : surface/image-projetée (image virtuelle pour la diapo) ou surface-tirage papier. Toutes ces surfaces en succession en jeu /enjeu interagissent entre elles sens mêlés…

Revenons à la démarche photographique, un petit retour en arrière dans notre conversation ; Plus précisément le moment de la prise de vue comment fonctionne ce moment ?

C'est pour moi l'instant clef, majeur, j'y accorde à cet instant précis la totalité de mon être, c'est une rencontre imprévue et bouleversante, radieuse très souvent, mais parfois douloureuse, à l'instar d'un ressenti amoureux... Il s'ensuit que je ne peux envisager que d'en faire un acte unique, par une prise de vue unique , irréversible, sans rattrapage ultérieur. Le tirage à faire soi-même dans son propre labo ne m'intéresse pas du tout, puisque tout est déjà révélé dés l'origine… Alors seulement je pense à la succession de procédés qui amène de l'acte de terrain, premier, au tirage papier final : la photo présentée. Il y a une intense émotion qui était là, que j'ai essayée de capter pour tenter de la transmettre au mieux. Or Il est délicat et difficile de reproduire une émotion vécue (pas de figuratif, juste la suggestion d'état d'âme…) par le médium-image, celui-ci apparemment chose inerte y parvient-il ?…c'est mon souhait le plus cher !

Peux-tu nous communiquer quelques références ? Qu'as-tu dans ton panier d'inspiration ?

D'abord, et de manière générale j'aime beaucoup toutes les formes d'Art : des grands classiques de l'Art (Vinci, Rembrand, Michel-Ange… et une mention plus particulière encore pour le Caravage ) à l'art Moderne (les impressionnistes, Van Gogh, Picasso, Dali…) et à celui contemporain, et donc si bizarre que cela puisse paraître ce n'est pas forcément dans la photographie que je puise mon inspiration. La photographie et tout ce qui s'y rattache ne m'enferme pas, ne me polarise pas, même si c'est bien mon moyen d'expression privilégié. Cependant, pour répondre à la question je suis sensible au courant humaniste de la photographie au travers d'un Salgado, par exemple. Je sais que c'est un photographe très controversé par son sens de l' esthétisation de certaines situations particulièrement dures ou horribles de la condition humaine. Or j'y ressens profondément la restitution même de l'humanité et de la dignité de ceux dont il témoigne, quelle que soit la difficulté de ce qu'il vive… Pourquoi faudrait-il rendre trash, donc accentuer certaines laideurs de l'existence humaine, à moins que ce ne soit une démarche volontaire dans ce sens à la seule responsabilité de l'artiste? et dans quel but ? il y a des voies autres aussi pour rendre compte de tels aspects, je pense à Depardon…. Dans la même lignée humaniste, Eugène Smith dont j'ai eu la chance de voir l'une de ces images essentielles, vraiment seule au milieu d'une salle de musée à Tokyo, toute consacrée à cette image forte, extrêmement saisissante et pourtant très belle, de l'enfant très handicapé de naissance suite aux ravages de la pollution mercurielle de Minamata des années cinquante (http://cafdes2004.free.fr/photos/smith_minimata.jpg) au bain porté dans les bras de sa mère, où se montrait et se lisait tout l'amour du monde…. photographie hautement symbolique. Un instant inoubliable et quasi insoutenable à la fois. Dans un autre registre d'intérêt, des maîtres de la photo couleur : Fontana, Fulvio Roiter, Hans Sylvester, et en particulier John Batho dans une approche très singulière par exemple. Le très grand reporter Marc Riboud (http://perso.gapcho.mageos.com/riboud.htm) ; les classiques : Kertez, Atget, Cartier-Bresson, et bien sûr j'en passe…la photographie a tout de même plus de 150 ans, très jeune vielle dame, toujours pleine de promesses…

Les projets ?

Beaucoup de projets d'exposition dont une belle aventure collective aux Etats Unis, au Texas plus précisément et dans des lieux d'exposition situés à Austin, Houston et San Antonio. Avec 10 autres photographes de la Fontaine Obscure en regard de 8 photographes Texans. Cinq d'entre nous s'y rendront la dernière semaine de mars et y présenterons de plus une conférence/diaporama (histoire et réalisations de la Fontaine Obscure) et une présentation des travaux de chacun des photographes français invités.
A ce sujet je tiens à porter un témoignage réjouissant et rempli de gratitude à l'égard d'une association de photographie ci-dessus évoquée : " la Fontaine Obscure " d'Aix en Provence, exceptionnelle à bien de égards. En effet il s'agit d'un groupe de passionnés mouvant en renouvellement constant. Cette association née en 1979 de la passion, l'enthousiasme et la créativité d'une bande de copains photographes " fous " d'images mais tout autant désireux de créer un lieu de rencontres, de confrontations, convivial et ouvert à toutes les options, au plaisir de l'accueil vrai fait d'échanges sur tous les sujets de la vie, autour d'un pot, d'images, ou autres…Cette espèce de movida et les images et événements qu'ils n'ont pas manquer de créer dans le domaine de la photographie, leur a permis d'être assez rapidement reconnu et soutenu financièrement par les municipalités respectives et de réaliser ainsi une organisation d'accueil permanent (un secrétariat) et de véritables festivals dans leur ville, avec des participations internationales…L'une de leur plus grandes réussites, en continuité totale, et l'échange chaque année avec de pays étrangers, exposition et accueil réciproque en famille, c'est le cas de texans. Aussi un brassage de photographes professionnels ou pas…Certains ont acquis leur lettre de noblesse en la matière et volent vers d'autres aventures… Pour ceux qui…à bon entendeur, salut !

Je tiens particulièrement à vous remercier tous deux, Philippe Gironès et Jean-Pierre Madoz, pour cette action que vous avez menée au profit de la section Photo Amateur, en réalisant cette très chaleureuse initiative de rencontre spontanée et conviviale. Voilà ainsi un type de développement possible au lieu même de l'image.

Philippe Gironès pour Photo Amateur ACC - février 2003