Voyez les abeilles. Leur trésor est le nectar, même si elles l'extraient de la fleur du piment. Mais cela ne se fait pas au détriment de la fleur. Le fait d'en extraire le nectar contribue au contraire à la reproduction des fleurs. Les abeilles vous enseignent comment développer sans détruire... |
Baba Amte (1) ~~ ¤ ~~ |
En matière d'environnement, une observation
de l'Inde, un des pays les plus vastes et les plus peuplés au monde,
c'est essentiellement une observation d'un microcosme de la terre. Sa population
couvre tout l'éventail possible en matière d'éducation
et de revenus, sa culture comprend des langues, des religions, et des
systèmes sociaux extrêmement variés, et sa géographie
est un échantillon de la presque totalité des zones climatiques
de la planète. La dégradation de l'environnement y est induite
à la fois par la pauvreté et par un secteur industriel en plein
essor. Et comme l'Inde va continuer de connaître, sur les plans démographique,
économique et social, un développement important dans les années
à venir, il va sans dire que tout ce qui pourra être appris de
son expérience sera précieux pour la mise en oeuvre dans le monde
d'un développement plus respectueux de la nature.
L'Inde possède depuis longtemps une culture
et une tradition de respect envers la nature. Depuis des temps immémoriaux,
les tribus et les communautés rurales de la région ont puisé
de la forêt leurs ressources les plus essentielles, et ont acquis de ce
fait une sagesse innée dans l'utilisation frugale et la préservation
de leur milieu naturel. Des bosquets sacrés étaient partout protégés,
endossant une fonction religieuse respectueuse de toutes les formes de vie qu'ils
abritaient. Les sages de l'Inde ont établi leur retraite dans les montagnes
de l'Himalaya ou au bord des rivières, les pèlerins ont afflué
aux sources ou aux confluences des grands fleuves, et les villes sacrées
ont vu le jour au sommet des collines ou dans les bras des fleuves, démontrant
s'il en était besoin la conscience qu'ont les hindous du caractère
sacré de la nature, et des liens existant entre les grandes forces du
monde naturel tels la terre, le ciel, l'air, l'eau et le feu. On peut lire dans
le Rg Veda 5.84 :
Ainsi donc, ô vaste Terre,
c'est toi
qui portes le faix des montagnes !
c'est toi qui pourvue d'extension
incites la nature avec grandeur ! (2)
Toute la littérature ancienne de l'Inde reflète une conception unitaire de l'univers dans lequel se meuvent, remplis du même pouvoir spirituel, les objets animés et inanimés. Les hymnes des Vedas, gardiens depuis plus de trois mille ans de la sagesse hindoue, sont remplis de vénération envers la Terre Mère, les arbres, les plantes, les animaux, les montagnes, et il a été considéré jusqu'à aujourd'hui comme un devoir sacré pour chaque hindou de les vénérer et de les protéger. Le Mahatma Gandhi a un jour observé : "Je m'incline devant nos ancêtres pour leurs sens du beau dans la nature et pour leur clairvoyance à attribuer aux magnifiques manifestations de la Nature une signification religieuse." Parmi ces ancêtres, les premiers poètes de l'époque védique étaient très lyriques dans leur adoration du monde naturel. De tous leurs hymnes aux divinités, ceux dédiés à la Déesse Usha, l'Aurore, sont particulièrement magnifiques :
Refoulant les haines, gardienne
de l'Ordre et née de l'Ordre, riche de faveurs,
incitatrice de bienfaits, heureuse en présages et portant l'invite divine
:
brille ici maintenant, Aurore ! Tu es la plus belle de toutes. (3)
L'épopée du Ramayana, comme la poésie sanskrite classique de Kâlidâsa, contient également de magnifiques descriptions de la nature. Ainsi quand Rama décrit la saison des pluies :
Vois combien plus charmantes à
présent sont les forêts vertes sous la pluie continue, gaies de
la danse des paons.
Les nuages grondants, sous le faix pesant de l'eau, reposent sur les pics, où
les accompagnent les grues qui,
volant en file, à la joie des nuages, semblent une guirlande de lotus
que pousse le vent.
L'herbe verte et les fleurs couvrent la chaude terre comme une dame enroulée
dans un châle multicolore. (4)
Les grands poètes mystiques du Moyen Age comme les écrivains
de la littérature moderne de l'Inde ont continué de s'inspirer
de la beauté dans la nature pour leurs nombreuses métaphores.
Et les artistes ont largement représenté le monde naturel sur
les façades des temples et dans les peintures miniatures.
A cette adoration de la nature s'est inévitablement
ajoutée une conscience écologique qui s'est manifestée
très tôt, comme peut en témoigner ce verset de l'Atharva
Veda 12.1 :
Ce que je fends et creuse de toi,
ô Terre,
puisse cela même recroître promptement !
Puissé-je n'entamer, ô purifiante,
ni ton coeur ni quelque point mortel ! (5)
Il ne manque pas de formules qui, comme dans le Padma Purana,
prévient : "Une personne qui se laisse aller à tuer des
êtres vivants, à polluer les puits, les étangs et les lacs,
et à détruire les jardins, court à la damnation."
Auquel le Varah Purana répond plus positivement : "Celui qui
plante un figuier, un neem, dix plantes à fleurs ou grimpantes, deux
grenadiers et cinq manguiers, ne connaîtra pas l'enfer." Une
conscience écologique qui a également trouvé son expression
jusque dans la Constitution indienne actuelle, comme l'attestent les deux articles
suivant :
48-A. L'Etat doit tout mettre en oeuvre pour protéger et améliorer
l'environnement et pour sauvegarder les forêts et la vie sauvage du pays.
51-A. Il est un devoir de chaque citoyen de l'Inde :
(g) de protéger et d'améliorer l'environnement naturel
qui comprend les forêts, les lacs, les fleuves et la vie sauvage, et d'avoir
de la compassion pour tous les êtres vivants. (6)
Comme nous le voyons, les hindous entretiennent
avec la nature une relation d'adaptation et de coexistence, bien éloignée
de la pratique occidentale de maîtrise et d'asservissement, dans laquelle l'homme
se sent séparé de la nature. Dans cette situation, l'amour de
la nature et des animaux ne constitue souvent qu'une posture individuelle, et
non une loi naturelle relayée depuis des millénaires par la religion
et les traditions comme c'est le cas en Inde. Pour M. P. Mohanty à New
Delhi, "Les pays développés ont atteint leur supériorité
industrielle et technologique grâce à des siècles d'exploitation
des richesses de la Terre — qu'elles gisent sur leur propre terre ou ailleurs.
Leur mode de vie continue d'entraîner un énorme gaspillage des
ressources limitées de notre planète. Le résultat en est
la menace alarmante qui pèse sur notre Terre et sur la myriade des espèces
vivantes qui partagent la planète avec nous. La terre sacrée de
l'Inde n'a pas été préservée de cette menace par
la philosophie hindoue."(7) Et c'est bien
là toute la question. En Inde, tous les problèmes ayant une relation
directe ou indirecte avec l'environnement sont actuellement négligés.
Malgré une philosophie riche et élaborée en la matière,
l'oubli est presque total. Le développement économique de ces
cinquante dernières années s'est accompagné d'un coût
environnemental sévère : destruction des forêts, érosion
des sols, pollution de l'air et de l'eau, pâturages excessifs, ordures
ménagères incontrôlées, disparition des espèces,
etc.
La surpopulation et la pauvreté, avec l'industrialisation
accélérée qui les accompagne, sont les agents principaux
de cette dégradation. Mais plus fondamentalement, cette faculté
d'adaptation, cette coexistence bienveillante, et cette non-ingérence
passive, des qualités qui étaient jusque-là pour les Indiens
de puissants outils écologiques, se sont aujourd'hui avérées
être des attitudes contre-productives devant la dégradation de
la nature. Pour l'écologiste indien Navaroze, la faute en incombe aux
hindous : "A un moment de leur histoire, l'intense et absolue aspiration
mystique des hindous vers l'au-delà, leur éternelle quête
de Dieu, devint si exclusive, si nihiliste, qu'ils commencèrent à
négliger la matière. Les sages indiens se retirèrent de
plus en plus dans les grottes de l'Himalaya, les ermites dans les forêts, leurs
yogis perdirent tout intérêt pour cette enveloppe physique qui
nous sert de corps et ils négligèrent notre bonne vieille terre.
Et graduellement une immense inertie, une terrible indifférence, s'empara
de l'Inde. .../... C'est cette apathie envers le physique qui tolère
aujourd'hui la déforestation massive des Himalayas, la pollution des
rivières et des villes, l'invasion de la saleté et du plastique".
(8)
*****
"Ce que nous faisons aux forêts dans le monde
n'est que le reflet
de ce que nous faisons à nous-mêmes et aux autres"
Mahatma Gandhi
Parmi tous les types de dégradation
environnementale que connaît l'Inde aujourd'hui, la déforestation
est certainement un des plus douloureux. La forêt a toujours fait partie
de l'identité même du pays, à cause de l'immense biodiversité
qu'elle abrite, de la relation intime qu'ont entretenue avec elle les populations
rurales et tribales qui en tiraient leurs plus essentielles ressources, mais
aussi par la magie qu'elle a véhiculé dans l'imaginaire et dans
la culture des habitants. L'Inde a d'ailleurs donné à la langue
française le mot "jungle" tiré du hindi jangal,
qui signifie "forêt". En 1981, la FAO (l'Organisation des Nations
unies pour l'alimentation et l'agriculture) s'alarmait déjà du
devenir "des fonctions vitales assurées par les forêts,
telles que la préservation de la faune, la stabilisation des sols, de
l'eau et des régimes climatiques". (9)
A l'heure actuelle, 11% seulement du territoire indien possède un couverture
forestière digne de ce nom, contre plus de 30% en 1950. Les causes de
cette déforestation sont multiples : expansion agricole, commerce du
bois, exploitation minière, industrialisation, construction de barrages,
de routes, ou de nouvelles zones urbaines. Ces destructions ont des conséquences
sociales importantes chez les populations rurales et les diverses tribus qui
puisent de la forêt le bois de chauffage, le fourrage, et les divers autres
produits essentiels à leur survie. Dans l'Etat d'Orissa, une étude
a révélé que dans la période entre 1960 et 1980,
la distance moyenne parcourue par les habitants (essentiellement des femmes)
pour leur collecte est passée de 1,7 à 7 kms. (10)
Perçue comme une véritable menace sur leur moyen d'existence,
la déforestation a généré parmi les habitants du
district de Chamoli dans l'Himalaya le célèbre mouvement non-violent
Chipko en 1973. Les villageois décidèrent spontanément
d'enlacer tous les arbres menacés d'être abattus par les entrepreneurs
(chipkana signifie s'agripper en hindi). Depuis, ce mouvement populaire
s'est étendu à d'autres régions forestières, menant
à des types d'action similaires. Ces initiatives ont également
été l'occasion d'une prise de conscience des effets dévastateurs
de la disparition des forêts comme l'érosion des sols, les glissements
de terrain, les inondations, ou encore la dérégulation du climat.
Des programmes gouvernementaux de reboisement ont ainsi été mis
en place dès la fin des années soixante-dix, notamment avec la
sylviculture sociale qui consiste à encourager la plantation d'arbres
sur les terres même des populations rurales et tribales pour pallier leur
besoin de bois quotidien, ou dans un but commercial.
"Aussi longtemps que cette terre portera montagnes,
forêts, et pâturages,
la planète survivra et vous soutiendra, vous et les générations
à venir."
Shastra hindou 'Devistotra', 500 av. J.-C.
La dégradation des sols est un autre
souci majeur en Inde. La terre, soumise à des conditions climatiques
extrêmes, y est fragile et exposée à l'érosion et
à différents types de dommage. Les causes principales en sont
la déforestation, le surpâturage, les pratiques agricoles intensives,
et l'irrigation mal contrôlée avec notamment des techniques de
drainage insuffisantes. L'eau est pour 60% à l'origine des phénomènes
d'érosion, le vent pour 30%, les autres types d'érosion étant
d'origine chimique et physique. On considère que 57% des terres en Inde
sont déjà dégradées, et que 27% d'entre elles souffrent
d'un grave degré d'érosion. A titre d'exemple, les terres noires
du Deccan dans le sud perdaient à un moment entre 40 et 100 tonnes par
hectare et par an d'un sol particulièrement fertile, et sous le violent
massage des eaux, les flancs des collines Shivalik dans les contreforts de l'Himalaya
maigrissaient de 6 centimètres chaque année. (11)
On mesure mieux ces pertes quand on sait qu'il faut à la nature 1000
ans pour reconstruire 5 cm d'une précieuse couche fertile. Les dégâts
causés par l'érosion vont de l'accumulation de la terre dans les
lits des fleuves, qui provoque ou aggrave les épisodes de crue et l'envasement
des barrages ou des ports, au ruissellement qui cause la perte de précieux
nutriments pour l'agriculture, et l'apparition de phénomènes de
ravinement ou de glissement de terrain. Enfin, le remplacement irréfléchi
d'une agriculture saisonnière soumise à la mousson par une agriculture
intensive dépendante de l'irrigation est à l'origine de l'appauvrissement,
et parfois même de l'empoisonnement des terres agricoles. Grâce
à cette gestion artificielle de l'eau, le nombre de récoltes par
an s'est considérablement accrue, et les espèces cultivées
traditionnellement ont été remplacées par d'autres plus
commercialisables mais plus gloutonnes. Si l'Inde a ainsi pu bénéficier
d'un meilleur rendement agricole, elle a également dû faire face
aux conséquences sur l'environnement d'un tel changement : l'eau qui
ne peut pas s'écouler naturellement par le ruissellement laisse les sols
détrempés, et des méthodes de drainage sophistiquées
et coûteuses doivent alors, dans le meilleur des cas, être mises
en place. D'autre part, en remontant pour s'évaporer, l'eau absorbe des
sels qui viennent s'accumuler à la surface. Ce phénomène,
que l'on appelle "salinité", rend les sols toxiques et impropres
à l'agriculture quand la concentration de sel atteint 1%. La dégradation
de la terre est encore aggravée par l'emploi immodéré des
engrais et des pesticides nécessité par ces nouvelles méthodes
agricoles.
Vous, les Eaux, qui réconfortez
apportez-nous la force
la grandeur, la joie, la vision !
Rg Veda 10.9 (12)
Depuis toujours, l'eau a eu une influence considérable sur la vie des hindous. Les grands fleuves de l'Inde, grâce à l'immense prospérité qu'ils ont éveillé sur leur passage, ont de tous temps été l'objet d'une vénération quotidienne. Le Gange est une déesse mère dont l'eau est sacrée, et donc pure pour l'éternité, peu importe la quantité d'immondices qu'elle transporte par ailleurs. Mais aujourd'hui, l'eau est devenue en Inde un problème écologique et économique majeur. On estime que plus de 70% des eaux de surface sont polluées par les rejets domestiques, les déchets industriels, ou les engrais et les pesticides. 200 millions d'Indiens n'ont pas accès à une source d'eau potable et on estime que deux millions de personnes, pour les 3/4 de jeunes enfants, meurent chaque année de diarrhées et de dysenteries causées par l'eau. Chaque Indien utilise en moyenne 24 litres d’eau par jour — moins de 15 litres pour les plus pauvres — contre 200 litres pour un européen et 600 pour un américain. La rareté de l'eau est un autre problème préoccupant. L'Inde est pourtant, avec une pluviosité moyenne annuelle de 1170 mm, un des pays les plus arrosés au monde, même si les pluies sont très inégalement réparties et ne se produisent que pendant la mousson, une période très courte de l'année. Elle fait partie des 9 pays qui se partagent 60% des ressources naturelles d'eau douce dans le monde. Mais le développement des secteurs agricole, industriel, et domestique entraîne une diminution croissante du niveau des eaux souterraines, et leur dégradation du fait de la pollution des eaux de surface. La quantité d'eau disponible par habitant en Inde a été divisée par trois durant les cinquante dernières années et le pays est en passe d'atteindre le seuil de stress hydrique. (13) L'agriculture est extrêmement gourmande en eau — elle consomme à elle seule 90% des ressources aquifères de l'Inde —, principalement du fait de l'irrigation, qui est pratiquée à 70 % dans le monde par les seuls pays asiatiques. En Inde, 150 km³ d'eaux souterraines sont pompées chaque année par 20 millions de petites pompes qui assurent l'approvisionnement en eau à la moitié de la population indienne (Shah 2003a). Par ailleurs, les Nations Unies font remarquer qu'un "pompage excessif d’eau peut entraîner l’intrusion d’eau de mer dans les zones côtières. Par exemple, la contamination par l’eau salée, à Madras, pénètre maintenant jusqu’à 10 kilomètres à l’intérieur des terres." La situation de la petite ville de Cherrapunji dans le nord-est de l'Inde est révélatrice de ce que peut engendrer la déforestation, l'érosion, et la pauvreté. Célèbre pour être l'endroit le plus humide de la planète avec une pluviosité annuelle de 11430 mm, cette ville souffre cependant d'un manque d'eau chronique qui oblige les femmes et les enfants à marcher plusieurs kilomètres chaque jour pour trouver de l'eau pendant la saison sèche.
Les barrages sont les temples de l'Inde moderne.
Jawaharlal Nehru (14)
En Inde, la construction des grands barrages est allée de pair avec l'idée même de développement. Ainsi, près de 4000 d'entre eux ont aujourd'hui été érigés, plaçant le pays au troisième rang mondial des constructeurs de barrages, et aboutissant au réseau de terres irriguées le plus étendu dans le monde. En dépit des indéniables bienfaits qui en résultèrent, notamment en matière de production électrique et d'irrigation — le rendement agricole a été multiplié par quatre depuis 1950 —, des protestations de plus en plus nombreuses et vigoureuses ont commencé à se faire entendre. D'abord à cause d'une sous-estimation flagrante du coût humain et écologique de ces grands barrages : on estime à plusieurs dizaines de millions le nombre de personnes qui ont été déplacées, dont un très grand nombre n'a pas bénéficié de compensations ou de mesures de relogement adéquates, sans parler des centaines de milliers d'hectares de terres et de forêts engloutis. Les avantages économiques de telles structures semblent également avoir été sur-estimés : retards, mauvaise gestion, productivité décevante, envasement dû à l'érosion, et tous les problèmes de saturation et de salinité des terres causés par l'irrigation excessive. En dernier lieu, cette politique du gigantisme a empêché le maintien ou la création de projets alternatifs comme les structures de collecte d'eau de pluie et l'utilisation des aquifères, la prise en compte de l'expérience des communautés rurales, et le développement des micro et des mini centrales hydro-électriques. A ce titre, trois ans après sa déclaration initiale de 1950 qui a fait tant de bruit, Nehru avait déjà, avec près de cinquante ans d'avance, anticipé : « Je me demande, depuis quelque temps, si nous ne souffrons pas de ce que l'on pourrait appeler "le mal du gigantisme". [...] Voilà la nouvelle tendance que connaît l'Inde à l'heure actuelle [...] l'idée de tout ce qui est grand — des grands travaux, des grandes entreprises, des grandes choses à réaliser pour le simple plaisir de prouver que nous en sommes capables — cette idée n'est pas bonne du tout pour l'Inde. [...] Ce sont ... les petits projets d'irrigation, les petites industries et les petites usines d'électricité qui changeront le visage de ce pays, bien davantage qu'une demi-douzaine de grands projets dans une demi-douzaine d'endroits différents. »(14)
Les hindous vénèrent la Terre comme une mère
qui nous nourrit, nous abrite, et nous habille.
Nous ne pouvons pas survivre sans elle.
Si nous, ses enfants, ne prenons pas soin d'elle
nous diminuons d'autant sa capacité à prendre soin de nous.
Dr. Sheshagiri Rao (15)
Après la terre et l'eau, l'air n'est
pas plus épargnée par les pollutions de tout genre. L'industrialisation
et l'urbanisation de l'Inde, associées à son immense population
et à une pauvreté rampante, sont les causes d'une pollution de
l'air qui provoque chaque année le décès prématuré
de plus de deux millions de personnes. Le transport est devenu une source importante
de pollution dans les grandes villes indiennes. Ce constat est relativement
récent, pour preuve une étude du Center for Science and Environment
qui, il y a vingt ans, ne faisait pas encore mention de la pollution liée
à la circulation. Les voitures y étaient encore relativement rares
et 20% des déplacements à Delhi s'effectuaient à bicyclette.
La surcharge des passagers dans les trains ou les bus, la congestion du trafic,
et les nombreux accidents, étaient alors les problèmes principaux,
toujours d'actualité d'ailleurs. Mais déjà, les rues étaient
encombrées par les bus, les camions, les taxis, les motos, les rickshaws,
auxquels est venu s'ajouter depuis vingt ans, avec le développement de
la classe moyenne, un nombre de voitures croissant. Ainsi, les grandes métropoles
de l'Inde sont aujourd'hui parmi les villes les plus polluées de la planète.
A New Delhi, on estime que plus de 70% de la pollution est causée par
les gaz d'échappement, provoquant une fréquence des maladies respiratoires
douze fois supérieure à la moyenne nationale. Cette pollution
est de plus aggravée par plusieurs facteurs, comme le mauvais état
des véhicules et la prédominance des moteurs à deux temps
plus polluants, la faible qualité de l'essence utilisée, et le
fait que les habitants se déplacent majoritairement à l'air libre,
en moto, en vélo, ou en rickshaw.
L'industrie, très dépendante du
charbon et du pétrole, est une autre source de pollution de l'air importante
en Inde. Le charbon, qui entre à 70% dans la production de l'électricité,
compte pour plus de la moitié de la consommation d'énergie du
pays, suivi par le pétrole (30%), puis le gaz naturel et l'hydroélectricité,
le nucléaire et les énergies renouvelables ne constituant qu'une
infime proportion avec 2%. L'Inde est le troisième producteur mondial
de charbon, mais sa faible valeur calorifique et sa haute teneur en cendres
en fait un combustible peu rentable et extrêmement polluant. De plus,
les industries les plus nocives pour la qualité de l'air comme celles
de l'acier, du ciment, ou des fertilisants sont en pleine expansion. Cette pollution
par l'industrie est certes localisée, mais extrêmement grave pour
les habitants voisins, et on estime que 35 à 40 millions de tonnes de
cendres volatiles très toxiques sont générées chaque
année par les centrales thermo-électriques au charbon. Il faut
également ajouter le faible niveau de sécurité dans les
usines, qui a pu aboutir à la terrible catastrophe de Bhopal en 1984,
dans laquelle une fuite de gaz toxique s'échappa de l'usine de pesticides
de la société américaine Union Carbide. Plus de 20,000
personnes furent tuées et 500,000 autres furent irrémédiablement
blessées dans ce qui reste aujourd'hui la plus importante catastrophe
industrielle que le monde ait connue.
Il est une dernière cause de pollution
atmosphérique qui affecte la quasi-totalité du pays. C'est l'utilisation,
chez les familles pauvres des campagnes et des villes, du bois, de la bouse,
et des résidus agricoles pour nourrir le feu domestique. Les femmes en
sont les premières victimes car ce sont elles qui passent de longues
heures à cuisiner, et leurs pièces peu ventilées les exposent
à des niveaux de pollution dix fois supérieurs aux limites maximales
recommandées par l'OMS. On estime que cinq cent mille femmes et enfants
meurent chaque année en Inde de maladies liées à une exposition
prolongée aux fumées domestiques.
Avec son imposante population et sa croissance
économique rapide, l'Inde est la cinquième plus grande consommatrice
d'énergie dans le monde derrière les États-Unis, la Chine,
le Japon, et l'Allemagne. 40% de ses besoins en énergie sont couverts
par les combustibles traditionnels, contre 60% par les énergies commerciales.
En revanche, la consommation d'énergie par habitant est une des plus
faibles, cinq fois plus basse que la moyenne mondiale et près de trente
fois moins élevée que celle des États-Unis. Le problème
actuel d'une telle consommation d'énergie vient de ce qu'elle libère
dans l'atmosphère des quantités importantes de gaz carbonique
ou gaz à effet de serre, responsables de l'élévation de
la température sur la planète et des changements climatiques que
l'on connaît. Les émissions de gaz carbonique en Inde, qui proviennent
à 64% de la combustion du charbon, ont été multipliées
par neuf au cours des quarante dernières années, ce qui place
l'Inde juste derrière les États-Unis, la Chine, la Russie, et
le Japon. Mais les quantités de ces émissions par habitant restent
à des niveaux relativement faibles : le quart de la moyenne mondiale
et 22 fois moins qu'aux États-Unis. On estime cependant qu'elles pourraient
doubler dans les vingt prochaines années. L'industrialisation à
marche forcée de l'Asie a fini par causer l'apparition d'un gigantesque
"nuage brun"(16) dans la région,
qui a pour effet de réduire la quantité d'énergie solaire
nécessaire à la photosynthèse des plantes, et de diminuer
sensiblement les précipitations dans certaines régions. Les conséquences
de cet événement sont donc considérables pour la santé
des habitants et pour la productivité agricole.
Ne gaspillez pas la plus petite chose créée,
car les grains de sable font les montagnes,
et les atomes l'immensité.
E. Knight
Avec l'urbanisation grandissante, la montée de la classe moyenne, et les changements de modes de consommation, la quantité d'ordures ménagères en Inde augmente chaque jour et constitue un problème environnemental majeur. Les villes ont vu leur volume d'ordures multiplié par 10 durant les cinquante dernières années et on estime qu'il pourrait encore tripler d'ici 25 ans. Chaque habitant produit en moyenne 100 grammes de déchets journaliers dans les petites agglomérations, et 500 grammes dans les villes importantes, comparés au quelque 1,2 kg produits par chaque français. Les implications pour la santé et pour l'environnement viennent d'une couverture encore faible dans le ramassage des ordures (plus de 25% des ordures ne sont pas du tout collectées), d'un mauvais stockage avant ramassage, et de faibles moyens de traitement et d'élimination. 70% des villes indiennes manquent des facilités adéquates pour les transporter et les décharges à ciel ouvert existantes ne sont nullement équipées contre la contamination des sols et des nappes phréatiques. La part du plastique cause un problème grandissant qui n'est pas prêt de s'arrêter au vu de la croissance phénoménale des industries de ce secteur. En 1998, sa consommation par jour et par habitant était de 1,6 kg, bien loin encore des 60 kg de l'Europe occidentale. Avec 60% de ses déchets en plastique recyclés (quatre fois plus qu'en France), l'Inde se classe au premier rang mondial. Mais les 40% qui restent causent de gros dégâts en jonchant le sol, bloquant l'évacuation des eaux, bouchant les égouts municipaux ou tuant les animaux qui s'en nourrissent malencontreusement. En dehors du plastique, le papier, le verre, le caoutchouc, et les métaux divers sont également recyclés et entrent dans la fabrication d'objets bon marché pour les populations à faible revenu. Quant aux déchets organiques, ils peuvent être transformés en compost et réutilisés comme fertilisant dans l'agriculture, ou en énergie sous forme de biogaz. Aujourd'hui en Inde, plus d'un million de personnes pauvres survivent grâce à la collecte et au recyclage des déchets. Plutôt que d'investir dans des incinérateurs aux émissions hautement toxiques, il serait urgent de s'appuyer sur ces systèmes déjà existant pour la gestion des déchets dans les grandes métropoles. Dans vingt ans, 40% de la population indienne habitera les villes, produisant l'essentiel des déchets générés dans le pays. Mais le talent indien pour le recyclage a son revers de la médaille. Selon le magazine Outlook, l'Inde importe et recycle des pays développés plus d’un million de tonnes de déchets toxiques par an. Au prix de risques sanitaires et écologiques énormes, des dizaines de milliers d'ouvriers sont employés dans le démontage de navires, d'appareils ménagers et d'ordinateurs usagés pour en extraire les métaux destinés à être recyclés pour le marché intérieur. L'Inde doit également faire face aux déchets rejetés par les effluents des égouts domestiques et des industries, principalement celles de l'alimentaire, du textile, et du papier. Sur les plus de trois mille villes que compte l'Inde, très peu sont équipées pour la collecte et le traitement des eaux usées. Toute cette pollution est directement rejetée dans les canaux et les fleuves, contribuant également à la dégradation des eaux marines et du milieu côtier. Les fleuves asiatiques, qui charrient 50% du volume total des sédiments dans le monde, en rejettent d'importantes quantités dans la mer, souvent lourdement contaminés, et l'utilisation démesurée des engrais et des pesticides dans l'agriculture contribue également de manière significative à la pollution du milieu marin. Enfin, chaque année, mille tonnes de galettes de mazout, provenant des quelque cinq millions de tonnes de pétrole qui transitent par la mer d'Arabie, sont refoulées sur la côte ouest de l'Inde.
De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages ?
Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents ?
De quel droit ôtez-vous la vie aux vivants ?
Victor Hugo
Grâce à la
très grande variété de ses habitats, l'Inde peut s'enorgueillir
d'être un des douze pays dits "à méga-biodiversité"
dans le monde. Avec seulement 2,4% de la surface terrestre, le pays abrite près
de 8% de la faune mondiale, et 10,8% de la flore. Un tiers environ de ses variétés
de fleurs, ainsi que plus de la moitié de ses espèces d'amphibiens
et de lézards, ne se rencontrent nulle part ailleurs. Cette biodiversité
si riche est cependant aujourd'hui gravement menacée par la destruction,
la dégradation, et la fragmentation des habitats, la surexploitation
des ressources naturelles, et les programmes effrénés de développement.
L'agriculture intensive et les industries polluantes, mais aussi les exploitations
minières et forestières, les constructions de barrages, canaux,
autoroutes, installations touristiques, sont avec la chasse et la pêche
parmi les principales causes de la raréfaction des espèces. Le
braconnage, dont les effets sont moins systématiques, s'attaque néanmoins
lourdement aux espèces les plus monnayables : un tigre, un éléphant,
et deux léopards tombent chaque jour aux mains des braconniers pour fournir,
notamment à la chine, l'ivoire, les peaux, mais aussi les os et organes
aux soi-disant propriétés curatives. De nombreuses autres espèces
animales ou végétales sont aussi victimes du commerce international,
essentiellement pour les animaux de compagnie, la maroquinerie, et l'ameublement.
Une autre menace sérieuse vient de la prolifération des espèces
étrangères invasives, pour l'essentiel des plantes. Selon l'IUCN
(Union Internationale pour la Conservation de la Nature), près de 250
espèces de plantes et 215 espèces d'animaux sont en Inde menacées
de disparition à des degrés divers. Le gouvernement indien a mis
en place des mesures de protection et de conservation. Le pays possède
actuellement 5 sites naturels inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO, 12
réserves de biosphère, et 6 zones humides protégées
par la convention de Ramsar, auxquels il faut ajouter 88 Parcs Nationaux et
490 Sanctuaires d'une superficie totale de 153 000 km². Des programmes
spéciaux ont été créés, comme le fameux "Project
Tiger" qui en 1973 instaura 25 réserves consacrées à
la protection du tigre, le sauvant alors d'une extinction certaine. D'autres
projets de réhabilitation existent aussi pour l'éléphant
et le crocodile. Toutes ces mesures ont malheureusement un impact limité,
à cause de la corruption, d'une certaine frilosité politique,
d'une faible capacité d'application des lois, et de la pression d'une
population pauvre toujours plus importante. Rares sont aujourd'hui les défenseurs
de la nature capables d'influer sur le législateur comme l'ont fait jadis
le Dr. Salim Ali, qui oeuvra pour la sauvegarde de la "Silent Valley"
et des macaques à queue de lion, R.S. Dharmakumarsinhji, qui sauva le
lion asiatique, ou encore S.P. Shahi, qui réussit à convaincre
l'État du Bihar de protéger ses derniers loups.
En plus de sa propre valeur intrinsèque,
la biodiversité à des implications au niveau de l'agriculture
et de la nourriture, de la médecine et de l'industrie. L'agro-biodiversité
en Inde, avec 267 espèces cultivées et 320 espèces de parents
sauvages, est une des plus riches au monde. Mangues, aubergines, lentilles,
canne à sucre, curcuma, jute, cardamome, gingembre, etc, ajoutés
au quelque trente à cinquante mille variétés de riz, placent
le pays en septième position pour sa contribution à l'agriculture
mondiale. Le National Bureau of Plant Genetic Resources est chargé
de sauvegarder la diversité des plantes cultivées et d'enrichir
l'importante base génétique nécessaire à notre sécurité
alimentaire future. Dans l'agriculture comme dans l'élevage, le processus
insidieux de l'érosion génétique entraîne l'élimination
progressive des souches locales au profit des variétés à
plus haut rendement. On estime qu'en 2025, 10 variétés seulement
seront utilisées pour cultiver les trois quarts de la production de riz
en Inde. Par ailleurs, des milliers de plantes faisant partie de la pharmacopée
traditionnelle indienne sont convoités par les multinationales pour leur
application dans les domaines médical et industriel. L'utilisation de
plantes comme le neem, le curcuma, ou certaines variétés de blé,
ont fait l'objet d'appropriation par les compagnies occidentales au moyen des
brevets, volant par là même aux fermiers traditionnels, aux communautés
tribales, ou à l'ancienne médecine ayurvédique leurs droits
sur des connaissances ancestrales.
L'avenir, s'il en est un, est dans l'utilisation de l'eau vive, du soleil
et de l'air,
dans l'emploi des ressources perpétuellement renouvelables.
Jean Biès (17)
L'Inde ne reste cependant pas immobile devant
les problèmes écologiques qui l'assaillent. Le gouvernement, qui
a pris conscience depuis les années soixante-dix de ce nouvel enjeu,
a créé de nombreuses institutions environnementales, publiques
ou indépendantes, pour assister ses différents ministères.
Au milieu des années quatre-vingts, le ministère de l'environnement
et des forêts (MoEF) était créé avec pour objectif
la conservation et l'étude de la faune, de la flore, et des forêts,
la prévention et la maîtrise de la pollution, le reboisement ou
la restauration des zones dégradées. Depuis la signature par l'Inde
de la Convention sur la biodiversité au Sommet de la Terre de Rio en
1992, convention qui met pour la première fois l'accent sur les besoins
vitaux des personnes et sur leurs droits à jouir d'un environnement sain
et propre, le pays a favorisé la coopération régionale,
le développement de nouvelles technologies écologiques et la prise
en compte de l'environnement dans les procédés de fabrication.
Il ne manque pas depuis vingt ans en Inde de plans d'action sur la gestion des
eaux ou la dépollution des fleuves, d'instituts compétents spécialisés
dans le développement de technologies pour combattre les pollutions et
protéger les ressources naturelles, d'incitations fiscales pour décourager
l'emploi du charbon de faible qualité, promouvoir l'usage de l'essence
sans plomb ou l'achat des produits frappés du label écologique
"ECOMARK". Si la bonne volonté du gouvernement est au rendez-vous,
le pays souffre cependant d'une mise en application médiocre de ces projets
pour des raisons sociales, économiques, et culturelles.
La plus éclatante réussite du gouvernement
vient de son programme pour les énergies non conventionnelles. L'Inde
est d'ailleurs le seul pays au monde qui soit doté d'un ministère
séparé exclusivement dédié aux énergies renouvelables.
Avec une population vivant à 70% dans les campagnes où l'approvisionnement
en électricité est coûteuse et difficile, les énergies
solaire, éolienne, et issues des petites centrales hydroélectriques
représentent une source énergétique propre et accessible
partout. L'énergie éolienne est en plein développement
et le pays possède un potentiel encore riche dans ce domaine. L'Inde
se classe déjà parmi les superpuissances éoliennes avec
une production de 3000 mégawatts (18) et
une capacité potentielle net d'environ 45000 MW dans un avenir relativement
proche. L'énergie solaire est quant à elle une précieuse
alternative pour les régions rurales où l'installation de lignes
électriques conventionnelles est compliquée. Déjà,
700000 cellules photovoltaïques ont été installées
dans tout le pays, principalement pour l'éclairage des rues et des maisons,
mais également pour les lanternes solaires et quelque 3000 pompes à
eau pour l'irrigation, un marché qui est loin d'être saturé.
D'autres applications ont été mises en place comme le séchage
solaire, qui ouvre de bonnes perspectives pour l'alimentation et l'agriculture,
et le chauffe-eau solaire qui est rapidement devenu l'appareil à énergie
renouvelable le plus populaire en Inde, équipant les coopératives
laitières, les hôtels, les hôpitaux, ou les maisons individuelles.
Quant aux fourneaux solaires, si utiles pour lutter contre la pollution domestique
et les difficultés liées à la collecte de combustibles,
ils n'ont malheureusement pas encore trouvé aux yeux des populations
rurales la popularité qu'on pouvait espérer. Parmi les énergies
non conventionnelles, la production de biogaz à partir de déchets
organiques est une technique depuis longtemps éprouvée en Inde,
avec plus de 2 millions de mini-centrales capables d'approvisionner en électricité
et en combustible domestique de nombreuses régions rurales.
Par ailleurs, le gouvernement encourage et finance
de nombreuses initiatives privées pour de la protection de l'environnement.
Par exemple, différents ministères ont décidé de
promouvoir l'utilisation de briques faites à partir des très polluantes
cendres volatiles rejetées par les centrales thermo-électriques
au charbon. Ces briques, qui peuvent être utilisées dans le remblaiement
des routes et la construction des maisons, présentent en outre l'avantage
de préserver la terre utilisée pour la confection des briques
conventionnelles et de lutter ainsi contre l'érosion des sols. D'autres
technologies sont à l'étude comme le recyclage des cosses de riz,
dont la forte combustibilité pourrait permettre la production d'électricité,
ou bien le compactage d'ordures ménagères préalablement
triées pour la fabrication de boulettes de combustible plus écologiques
que le charbon ou le bois. Quelques alternatives au carburant des véhicules
commencent à apparaître, comme le méthane compressé
obtenu grâce au recyclage des déchets provenant des distilleries,
ou encore l'étonnante invention, aujourd'hui protégée par
un brevet, de la chimiste Alka Zadgaonkar qui permet de transformer tous types
de déchets de plastique en carburant. On peut enfin citer la mise
au point, par une entreprise privée, d'un insecticide écologique
dérivé des graines de l'arbre neem. Ce produit, parfaitement
biodégradable et inoffensif, élimine les insectes nuisibles en
annihilant leur capacité de reproduction tout en sauvegardant les insectes
bénéfiques comme les abeilles.
Il est effarant que pour sauver l'environnement,
nous ayons à lutter contre nos propres gouvernements.
Ansel Adams (19)
La spécificité du mouvement écologiste en Inde vient de son caractère foncièrement social. Les Indiens, pour la plupart, tirent directement leur subsistance de la nature : nourriture, eau, matériaux de construction, petit bois, fourrage, plantes médicinales, etc. La dégradation de l'environnement les affecte donc en premier lieu, et d'autant plus cruellement qu'ils sont pauvres et particulièrement exposés aux pollutions diverses. "L'impulsion du changement, nous dit Sunita Narain, viendra de ces éléments de la démocratie indienne qui donne aux personnes certains droits — le droit à la liberté de parole, le droit à former des associations, et le droit à la protestation, notamment au moyen des recours en justice"(20). Et ce peuple, râleur s'il en est, cette Inde "au million de révoltes" — pour paraphraser l'écrivain VS Naipaul —, ne s'en prive pas. De petits groupes de citoyens, ainsi que des ONG et des associations, sont apparus par milliers ces trente dernières années, pour s'opposer aux dégradations environnementales, mais aussi pour réparer, éduquer, ou travailler aux alternatives possibles. Les femmes, de par leur sensibilité de mères et leur fonction dans la communauté — collecte, préparation des repas, travail dans les champs — sont particulièrement sensibles aux atteintes à leur environnement. Parmi les plus illustres d'entre elles, Vandana Shiva, militante écologiste de renommée internationale et lauréate du prix Nobel alternatif, est directrice d'une fondation pour la recherche (21). Ses travaux, qui portent sur la propriété intellectuelle, les organismes génétiquement modifiés, l’agriculture biologique d'autosubsistance, la sécurité alimentaire, et la protection des droits des communautés traditionnelles, ont en commun leur caractère concret — création d'une ferme biologique avec vente des produits, constitution de banques de semences, éducation à l'écologie — et la forte implication des femmes les plus modestes. Quant à l'écrivain-militante Arundhati Roy, son combat médiatique et farouche contre les grands barrages et les effets de la mondialisation en Inde a provoqué des débats passionnés sur le modèle de développement indien et le rôle de la Banque mondiale. Différents projets de barrages dans plusieurs régions de l'Inde ont été stoppés par d'ardentes oppositions locales dans lesquelles les femmes ont joué un rôle primordial. "Dans la vallée de la Narmada, nous rapporte Arundhati Roy, les constructeurs d'un barrage ont déversé dix camions de pierres sur les récoltes. 10 000 femmes sont venues, ont ramassé les pierres et les ont enlevées en disant : « La prochaine fois, on les mettra dans vos maisons »."(22) Parmi les nombreuses protestations populaires, on peut citer les mouvements Chipko et Appiko pour la protection des forêts en Himalaya et dans le sud du pays, les oppositions aux exploitations minières, aux industries polluantes, aux chalutiers industriels, ou encore aux OGM inefficaces qui poussent à la faillite et au suicide des milliers de petits paysans. De très nombreuses associations s'impliquent également dans l'expérimentation de modèles alternatifs de développement. Certaines d'entre elles s'attachent à réintroduire des méthodes agricoles traditionnelles et à démontrer qu'il est possible d'obtenir de hauts rendements sans recourir aux produits chimiques, aux semences hybrides ni au génie génétique. D'autres aident les villageois à construire des structures de collecte d'eau de pluie, si efficaces dans la régénération des ressources hydriques. Essentielle également est la participation des citoyens à la protection de leur environnement. Par exemple, l'implication des villageois dans la gestion de la forêt et de la vie sauvage peut permettre d'améliorer leurs relations conflictuelles avec les Parcs Nationaux. Dans le district du Ladakh, le plastique a été banni avec succès, et les résidents de certaines grandes villes indiennes ont pris l'initiative du ramassage et du compostage des ordures, ou de l'emploi des sacs biodégradables chez les commerçants. Dans les villages, des structures de décision novatrices s'appuient sur le système traditionnel des Panchayats (23) pour distribuer l'eau irriguée ou les ressources forestières, et grâce à l'écotourisme, les personnes se sentent davantage responsables et respectueuses des zones de vie sauvage. On constate aussi que les usagers et les associations font de plus en plus appel à la justice. En l'absence de bonne gestion gouvernementale, les tribunaux n'hésitent plus à prendre des décisions courageuses en faveur de l'environnement. Dans les années 1990, des centaines de décrets ont stoppé net les déforestations liées aux activités industrielles et minières non approuvées par le gouvernement central. On ne compte plus les cas traités par les juridictions : pollutions diverses, protection de monuments historiques, atteintes à la santé. A New Delhi, la Cour Suprême est allée jusqu'à interdire les véhicules de transport publique de plus de 15 ans et imposer à ceux restant la conversion au GPL, une mesure bénéfique mais irréaliste qui, en faisant disparaître 15000 taxis et 10000 bus, provoqua émeutes et paralysie générale. Une transition plus modérée est aujourd'hui en cours. En matière de participation et de contribution à la protection de l'environnement, l'Inde ne doit enfin pas oublier ses sociétés traditionnelles et tribales, si longtemps bafouées. Leur mode de vie ancestral, basé sur une relation étroite entre écologie et culture, sur un respect inné de la nature et de la biodiversité, est un précieux exemple pour l'instauration future d'un mode de développement plus respectueux de la nature, et d'un meilleur partage des ressources et des savoirs.
Je suis absolument certain qu'un nouveau leadership renaîtra,
comme le phénix, des cendres de tous ses échecs.
Bientôt le monde sera témoin des éclairs cachés dans
son bec
et de la tempête cachée dans ses ailes...
Baba Amte (24)
Si la situation environnementale de l'Inde n'est pas bonne, on a vu qu'il existe cependant de nombreuses initiatives qui attestent d'une conscience écologique émergeante. Bien sûr, il y a encore loin avant que le processus de développement n'intègre tout à fait l'environnement, et que les communautés locales soient au centre des mécanismes de décicion, deux choses cruciales pour un pays qui doit gérer des ingrédients aussi explosifs que la surpopulation, la pauvreté, et la diversité religieuse et culturelle. La tentation sera grande pour les gouvernements successifs de sacrifier l'environnement — donc les plus pauvres et leur culture — sur l'autel de la puissance économique, oubliant que : "C'est le style de développement économique et social que nous choisissons qui détermine en dernière instance si l'environnement est entretenu ou détruit plus avant. (...) Un processus de développement qui ne tient pas compte de la vie humaine ne se soucie pas de l'environnement et vice-versa."(25) L'Inde a d'ailleurs rejeté le Protocole de Kyoto et ses accords visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, se rangeant aux côtés des pays du "Groupe des 77" comme la Chine et le Brésil. Ce groupe fait valoir que si les pays occidentaux, de loin les premiers pollueurs de la planète, ne veulent pas — c'est le cas des États-Unis —, ou ne peuvent pas s'auto-réguler, il serait injuste de demander aux pays pauvres de le faire, alors qu'ils ont un besoin vital de se développer et un désir légitime d'accéder au niveau de vie des pays les plus riches. Compte tenu de l'immense influence de la religion en Inde, beaucoup regrettent que ses leaders ne s'impliquent pas davantage pour l'environnement. Certains le font, isolément, ici et là, mais la participation de la religion à quelque chose de somme toute assez politique est-elle vraiment souhaitable, quand on connaît toute l'ambiguïté du message politico-religieux en Inde, notamment avec la montée du nationalisme hindou. D'autant qu'à bien y regarder, la religion, de la manière la plus efficace et la plus naturelle, applique déjà sur le pays un puissant baume écologique. En effet, que dire des millions de saddhus anonymes qui vivent dans le renoncement, de tous ces hommes et ces femmes qui mènent une vie simple et frugale, que ce soit en raison de leur appartenance à la caste sacerdotale des brahmanes, de leur observance des principes de vie de Gandhi, ou de leur croyance en la religion jaïne, qui impose un respect total pour tous les êtres vivants. Cette action là — non agissante — n'est pas comptabilisée, pas plus que celle des centaines de millions de végétariens (26), mais que serait l'Inde aujourd'hui sans cette foule silencieuse sur laquelle des millénaires de religion et de culture ont insufflé le sens du sacré. L'école devrait être le lieu par excellence pour sensibiliser les plus jeunes à l'environnement, mais la division quelle présente entre l'éducation carrément insuffisante des enfants les plus pauvres, et celle souvent trop compétitive et élitiste des étudiants issus de la classe moyenne, n'est pas favorable. Dans l'éducation comme dans la religion, il nous faut donc nous tourner vers les sphères plus subtiles de la spiritualité pour définir ce que serait une bonne pratique de l'écologie et pour en comprendre les aspects les plus subtils. Pour le physicien Fritjof Capra, "l'écologie et la spiritualité sont fondamentalement liées, car une conscience écologique profonde est essentiellement, au bout du compte, une conscience spirituelle."(27) Certains lieux fondés par de grands sages sont reconnus en Inde pour leur action en faveur le l'environnement. C'est le cas de la cité internationale d'Auroville près de Pondichéry, fondée sur l'héritage philisophique de Sri Aurobindo, et de l'école Rishi Valley fondée dans les années trente par Jiddu Krishnamurti. Ces lieux ont non seulement développés des programmes de reboisement, de préservation des sols et de l'eau, d'énergie solaire ou de biogaz, mais ont également fortement intégré les villageois alentour dans ces programmes. Rishi Valley a créé une pépinière de jeunes arbres et de plantes médicinales à distribuer aux population locales, et mis en place un réseau d'écoles satellites dans les villages, accompagné d'un programme éducatif adapté. Non content de pratiquer l'écologie, les professeurs et les élèves sont également engagés dans une réflexion plus profonde sur ce sujet, aidés en cela par les questions que Krishnamurti souleva sa vie durant. "Soyez attentifs à la beauté de chaque jour, de chaque nouveau matin, à ce monde prodigieux. C'est un monde merveilleux et nous le détruisons, dans nos relations avec les autres, avec la nature, avec toutes les choses vivantes de cette terre. (...) Quelle est votre relation avec tout cela -- avec les arbres, les oiseaux, avec toutes les choses vivantes que l'on appelle la nature ? Ne faisons-nous pas partie de tout cela ? Ne sommes-nous pas l'environnement ?"(28) Car il ne suffit pas de "traiter" les problèmes de l'environnement sans jamais s'interroger sur notre rapport à la nature et au monde. Nous sommes le coeur du problème, n'étant en rien séparé de la nature, et il serait illusoire de croire que nous guérirons l'environnement avec quelques décisions politiques bien senties ou de bonnes actions individuelles, qui ont toujours trop vite fait de nous déculpabiliser et de nous faire tourner le dos aux questions de fond autrement plus dérangeantes. L'écrivain et poète Jean Biès fait remarquer très justement, "que la vraie écologie n'est peut-être pas ce que l'on croit. Les vraies réformes ne débutent pas en dehors de soi, s'en prenant à ceux d'en face. Elles consistent en un radical changement de regard et de mentalité. Le « recyclage » est là. L'« étude de la maison » est d'abord étude de l'appartement du dedans. Ce qu'il faut dépolluer, c'est l'âme."(29)
***
On en vient à songer que la solution surgira au
moment inattendu, peut-être apportée par le plus insignifiant des
êtres ou des événements.
On se dit qu'aussi longtemps que ce rouge-gorge, toutes plumes gonflées,
viendra familièrement picorer sur le rebord de la fenêtre,
qu'au pire de la morte-saison, luiront sur la branche nue ces bourgeons inaperçus,
notes gelées au long d'une flûte,
tout ne sera pas perdu. Déjà, sur les fumiers de la pollution
intérieure surgit l'orchidée-espérance.
Jean Biès (30)
2005 © Alain Joly
Ressources :
- UNEP - United Nations Environment Programme - (www.rrcap.unep.org/apeo/index.html)
- "Inde, le défi de l'environnement" - Center for Science and
Environment of Delhi - Editions L'Harmattan, 1988.
- EIA (Energy Information Administration) - "State of Environment" -
(http://eia.doe.gov)
- TERI - The Energy and Resources Institute - (www.teriin.org/index.htm)
- WRM - World Rainforest Movement - (www.wrm.org.uy)
- InfoChange News & Features - (www.infochangeindia.org)
Notes :
(1) (24) Murlidhar Devidas Amte,
humaniste et travailleur social né en 1914, a créé un centre
important (Anandwan) pour la réhabilitation des lépreux et des
handicapés.
(2) (5) (12) "Le Veda"
- Textes réunis, traduits et présentés par Jean Varenne
- Les Deux Océans, Paris.
(3) "La Poésie Religieuse de l'Inde Antique"
par Louis Renou - Presses Universitaires de France, 1942.
(4) Reproduit
du "Courrier de l’UNESCO", décembre 1967.
(6) Environmental Justice
In India - by Justice Arun Kumar - (www.ebc-india.com/index.shtml)
(7) Hinduism Today - (www.hinduismtoday.com)
(8) "L'Inde va-t-elle
vers un désastre écologique ?" - François Gautier
- (www.francoisgautier.com)
(9) (11) (25) "Inde,
le défi de l'environnement" - Center for Science and Environment
of Delhi - Editions L'Harmattan, 1988.
(10) Bulletin n°48 du
WRM, World Rainforest Movement - (www.wrm.org.uy)
(13) On parle de stress hydrique quand il y a une
insuffisance d’eau de qualité satisfaisante pour pouvoir répondre
aux besoins humains et environnementaux.
(14) "L'écrivain-militant" par Arundhati
Roy (p.350) - Traduit de l'anglais par Claude Demanuelli et Frédéric
Maurin - Editions Gallimard, 1999.
(15) Dr. K. L. Sheshagiri Rao, auteur de plusieurs
livres sur l'hindouisme et partisan du dialogue inter-religieux, est professeur
émérite à l'Université de Virginie et l'éditeur
en chef de la prochaine encyclopédie de l'hindouisme en 18 vol.
(16) Ce gigantesque nuage
de pollution, constitué d'aérosols soufrés, d'oxyde de
carbone, d'ozone, d'oxydes d'azote, de suie et de poussières diverses,
s'étend sur une surface équivalant à celle des Etats-Unis,
avec une épaisseur variant entre 2 et 3 kilomètres. Il recouvre
chaque année, d'avril à octobre, le sud de l'Asie, du Pakistan
à la Chine en passant par l'Inde, et se déplace pendant l'hiver
au-dessus de l'océan Indien. (Christiane Galus
- Le Monde du 14.08.02)
(17) (29) (30) "Sagesses
de la terre" (Pour une écologie spirituelle)
- par Jean Biès - Editions Les Deux Océans, 1996. Jean Biès,
écrivain et poète né à Bordeaux en 1933, est un
grand connaisseur de l'Inde et des enseignements initiatiques de l'Orient et
de l'Occident.
(18) En tête du classement par pays, on retrouve
l'Allemagne (16.629 MW), l'Espagne (8.263 MW), les Etats-Unis (6.740 MW), le
Danemark (3.117 MW) et l'Inde (3 000 MW). De nombreux pays comme l'Italie, les
Pays-bas, le Japon et le Royaume-Uni ont affiché des productions proches
des 1.000 MW. La France qui dispose pourtant du meilleur potentiel éolien
après la Grande-Bretagne se situe aux alentours des 400 MW... (www.actu-environnement.com/)
(19) Ansel Adams (1902-1984),
photographe paysagiste né à San Francisco, fut pionnier dans le
mouvement pour la préservation de la vie sauvage.
(20) "Changing environmentalism" de Sunita
Narain (www.india-seminar.com)
- Sunita Narain, dynamique défenseur de l'eau, de l'environnement, de
la démocratie, de la santé et des droits de l'homme, dirige le
très influent Centre for Science and Environment (CSE) à New Delhi, qui a reçu le "2005 Stockholm Water Prize".
(21) "Research
Foundation of Science, Technology and Ecology"
(RFSTE), fondée en 1982 à Dehra Dun, Uttar Pradesh (Inde) - (www.vshiva.net)
(22) "L'Inde meurt dans
ses villages" - L'Express du 18/11/1999 - Arundhati Roy par Dominique Simonnet
(www.lexpress.fr)
(23) Le Panchayat est un conseil de membres élus qui prennent des décisions
sur les problèmes de la vie sociale, culturelle et économique
d'un village.
(26) Selon la National Food
Survey, 29% des Indiens sont végétariens.
D'après les chiffres les plus modérés, on considère
qu'à valeur nutritive égale, une alimentation carnée nécessite
deux fois plus d'eau et deux à quatre fois plus de terres qu'une alimentation
végétarienne. L'Inde possède la plus faible consommation
de viande au monde, avec à peine plus de 4 kg par an et par pers. comparés
au près de 78 kg des pays développés.
(27) Docteur en physique, Fritjof Capra est l'auteur
du best-seller "Le Tao de la physique", un livre fascinant sur les parallèles entre la spiritualité
orientale et la physique quantique.
(28) "De la nature
et de l'environnement" par J. Krishnamurti (Traduit
de l'anglais par Laurence Larreur et Jean-Michel Plasait) - Editions du Rocher,
1994.
Bibliographie :
- "Inde, le défi de l'environnement" - Center for Science and Environment of Delhi - Editions L'Harmattan,
1988.
- "Sagesses de la terre" (Pour une écologie spirituelle) - par Jean Biès
- Editions Les Deux Océans, 1996.
- "L'écrivain-militant"
par Arundhati Roy - Traduit de l'anglais par Claude Demanuelli et Frédéric
Maurin - Editions Gallimard, 1999.
Pour plus de renseignements sur le sujet,
consulter les sites de :
Vandana Shiva
Centre for Science and Environment