L'Histoire
d'Ashtâvakra |
Le Mahâbhârata est le récit d'une guerre entre deux branches d'une même famille, les Pândava et les Kaurava, pour le contrôle du royaume. Différents épisodes émaillent ce combat, et le carnage qui s'ensuit désole les survivants. Un immense effort pour comprendre et justifier cette guerre se révèle tout au long du texte. Le Mahabharata est le plus long poème du monde, comptant près de 100 000 distiques (shloka) d'au moins 32 syllabes chacun. Sa création a débuté aux environs du IVème siècle av. J.-C. pour se terminer vers le IVème siècle de notre ère. Composé en sanskrit classique par un certain Vyâsa, certains de ses épisodes ont cependant pu être composés par différents auteurs à des époques successives. Ce texte majeur de la littérature universelle a une influence considérable sur la pensée, les coutumes, les fêtes et la littérature de l'Inde et des pays du Sud-Est asiatique. On y trouve des considérations religieuses, philosophiques et politiques, des fables, des mythes, des contes, et tant d'autres choses que justifient ces vers contenus dans le poème : « Pour le devoir, pour les affaires, pour le plaisir et pour le salut, tout ce que l'on trouve dans ce récit existe aussi ailleurs. Tout ce que l'on n'y trouve pas n'existe pas. » (XVIII, 5, 38). Gilles Schauferberger, ingénieur de l'Ecole polytechnique de Zurich, et Guy Vincent, docteur ès lettres, tous deux diplômés de sanskrit, ont, depuis vingt-deux ans, entrepris la traduction du Mahâbhârata selon une approche plus thématique que chronologique, de façon à montrer la diversité et la richesse de cette épopée. Le tome I (Genèse du monde) présente des textes où le mythe affleure encore. Le tome II (Rois et guerriers) rassemble des épisodes conflictuels significatifs du traitement épique des événements. Le tome III (Les révélations) réunit des récits à visée philosophique propres à donner un sens à cette guerre et à la vie humaine. L'histoire d'Ashtâvakra qui nous est contée ici intervient pendant le pèlerinage des Pândava (Livre III, 80-153). En attendant le retour d'Arjuna, ses frères et leur épouse sont invités par le sage Nârada à effectuer un pèlerinage. Accompagnés par Lomasha, ce pèlerinage est l'occasion de visiter de nombreux lieux saints, et de raconter au passage leur histoire et celles, nombreuses, des dieux, des sages ou des brâhmanes qui les ont rendus célèbres. Parmi elles, l'histoire d'Ashtâvakra, le huit-fois-difforme :
Texte extrait du livre "Le Mahâbhârata",
La Genèse du monde" tome I.
Traduit du sanskrit et annoté par Gilles Schaufelberger et Guy Vincent.
Copyright © Les Presses de l'Université Laval - Tous droits
réservés.
III - 132
Lomasha
dit :
1. Shvetaketu, le fils d'Uddâlaka, bien connu ici-bas.
Était d'intelligence vive et
connaissait les formules sacrées.
Regarde, ô roi, son ermitage
saint,
Toujours riche en fruits donnés
par la terre.
2. Shvetaketu y aperçut de ses yeux
Sarasvatî (1) qui avait pris
forme humaine.
Il dit à cette déesse,
ainsi manifestée :
« Je vais connaître l'éloquence
sacrée ! »
3. En ce temps là, les deux meilleurs orateurs
Étaient l'oncle et le neveu,
ô roi,
Ashtâvakra, le fils de Kahoda
Et Shvetaketu, le fils d'Uddâlaka.
4. Les deux brâhmanes, l'oncle et le neveu,
Entrèrent dans le temple du
grand roi
Des Videha, et, au cours d'une controverse,
Soumirent l'incomparable Bandi (2).
Yudhishthira
dit :
5. De quel pouvoir disposait ce brâhmane
Pour soumettre Bandi, un tel adversaire
?
Pourquoi s'appelait-il Ashtâvakra
?
Lomasha, raconte moi tout cela en
détail.
Lomasha
dit :
6. Uddâlaka avait un seul disciple.
Il s'appelait Kahoda, ô roi.
Il obéissait fidèlement
aux ordres de son maître,
Et se livrait de longues heures à
l'étude
7. Mais des brâhmanes et leurs disciples le raillaient.
Son maître spirituel eut vent
de ces moqueries
Et lui donna sur-le-champ la science
sacrée
Ainsi que sa fille Sujâtâ
pour épouse.
8. Celle-ci conçut un enfant, vif comme le feu.
Le fétus dit à son père
qui étudiait :
« Tu étudies pendant
toute la nuit, ô père !
Cela n'est vraiment pas convenable
».
9. Blâmé au milieu des ses disciples, le brâhmane
En colère maudit son enfant
encore dans le sein :
« Puisque tu me parles depuis
le ventre de ta mère,
Tu naîtras difforme de huit
manières ».
10. Ainsi, ce grand brâhmane naquit difforme
Et fut connu sous le nom d'Ashtâvakra
(3).
Il avait pour oncle Shvetaketu
Et tous deux étaient de la
même force.
11. Mais alors Sujâtâ, affligée
Par cet enfant qui croissait en son
sein,
Alla trouver son époux très
pauvre
Et, dans son besoin, lui dit en aparté
:
12. « Comment ferais-je sans argent, ô brâhmane ?
Voici que j'en suis arrivée
au dixième mois !
Et tu ne disposes d'aucun bien grâce
auquel
Je puisse écarter la détresse,
une fois accouchée. »
13. Ainsi interpellé par son épouse, Kahoda alors
Se rendit chez Janaka pour obtenir
de l'argent.
Là, Bandin, habile aux joutes
oratoires,
Se saisit de lui et le jeta à
l'eau (4).
14. Uddâlaka apprit de son cocher que Kahoda,
Après la controverse, avait
été noyé.
Il dit alors immédiatement
à Sujâtâ :
« Que cette affaire soit cachée
à Ashtâvakra. »
15. Elle suivit scrupuleusement ce bon conseil,
Et, une fois né, le jeune brâhmane
n'en sut rien.
Ashtâvakra crut même qu'Uddâlaka
était son père
Et que Shvetaketu était son
frère.
16. Quand il eut douze ans, Shvetaketu,
Voyant Ashtâvakra assis sur
les genoux d'Uddâlaka,
Le saisit par la main et l'en délogea,
malgré ses cris,
En disant : « Ce ne sont pas
les genoux de ton père !
17. « Ce qu'il t'a déclaré (Uddâlaka) jusqu'à
maintenant est faux !
Son cœur abrite un très grand
chagrin (5).
»
Ashtâvakra rentra à la
maison en pleurant
Et demanda à sa mère
: « Où est mon père ? »
18. Sujâtâ alors, décomposée et effrayée,
Lui raconta tout depuis la malédiction.
Ayant ainsi appris de sa mère
toute la vérité,
Le jeune brâhmane (Ashtâvakra)
dit à Shvetaketu :
19. « Allons ensemble au sacrifice de Janaka.
Ce sacrifice est réputé
pour ses nombreuses merveilles.
Nous y entendrons les débats
des brâhmanes
Et profiterons d'une excellente nourriture.
Nous y trouverons le discernement,
Car la récitation sacrée
est bonne et agréable ».
20. Tous deux, l'oncle et le neveu se mirent en route
Pour le riche sacrifice du roi Janaka.
En chemin, Ashtâvakra rencontra
un roi
Et l'écarta du chemin en disant
ces mots :
III - 133
Ashtâvakra
dit :
1. Le chemin est à l'aveugle, le chemin est au sourd,
Le chemin est à la femme, le
chemin est au portefaix,
Le chemin est au roi, s'il ne croise
pas de brâhmanes.
S'il en croise un, le chemin est au
brâhmane.
Le
roi dit :
2. Je t'accorde tout de suite le passage.
Va à ton gré, comme
tu le désires.
Il n'y a pas de brâhmane sans
importance.
Indra lui-même se soumet toujours
aux brâhmanes.
Ashtâvakra
dit (6)
:
3. Nous sommes venus assister au sacrifice, mon ami.
Notre curiosité à tous
les deux est sans limites.
Nous nous présentons comme
hôtes devant la porte.
Nous attendons ton autorisation, ô
portier.
4. Nous voulons voir le sacrifice du fils d'Indradyumna (Janaka),
Y prendre la parole et voir le roi
Janaka.
Portier, ne laisse pas la colère,
funeste maladie,
Sous peu de temps s'emparer de nous
!
Le
Portier dit :
5. Nous autres, nous suivons les ordres de Bandi.
Écoute ce qu'il a commandé
:
Les jeunes brâhmanes n'entrent
pas.
Seuls entrent les adultes, meilleurs
et plus savants.
Ashtâvakra
dit :
6. ô portier, si l'entrée ici est réservée
Aux brâhmanes murs, j'y ai droit.
Nous (7) sommes en effet mûr, discipliné,
Et digne d'entrer, en vertu de nos
connaissances.
7. Nous sommes curieux du savoir, nous maîtrisons nos
sens,
Et nous sommes parvenu au sommet des
connaissances.
Il ne faut pas mépriser quelqu'un
parce qu'il est enfant.
Le feu, même naissant, brûle
qui le touche.
Le
Portier dit :
8. Confesse que l'Éloquence se plaît au savoir
!
Elle est la syllabe OM sous ses multiples
formes créatrices.
Allons, regarde-toi ! Tu es un enfant.
Pourquoi te vantes-tu ? L'éloquence
est un art difficile.
Ashtâvakra
dit :
9. On ne connaît pas la maturité à la
taille du corps,
Ni l'âge d'un avocatier (8) à
la taille du noyau.
Même petit et chétif,
on est adulte si l'on donne des fruits.
Si l'on n'en donne pas, on ne possède
pas la maturité.
Le
Portier dit :
10. Auprès des anciens, les jeunes acquièrent la sagesse.
Avec le temps, ils mûrissent
à leur tour.
Pour connaître, en effet, le
temps est nécessaire.
Au nom de quoi, gamin, parles-tu en
adulte ?
Ashtâvakra
dit :
11. Ce n'est pas parce qu'on a la tête grise qu'on est vénérable.
Les dieux savent bien qu'est vénérable celui qui connaît,
même si c'est un enfant.
12. La qualité fondamentale des brâhmanes ce ne sont ni les
années, ni les cheveux gris, ni la richesse, ni les relations : pour
nous, est grand qui est instruit.
13. Nous sommes venus pour rencontrer Bandin à la cour du roi.
Portier, annonce-nous au roi orné de colliers de fleurs.
14. Tu verras aujourd'hui même, ô portier,
La supériorité ou peut-être
l'infériorité
De nos arguments dans la controverse
enflammée
Des érudits, quand tous auront
été réduits au silence.
Le
Portier dit :
15. Comment, toi qui as douze ans, entrerais-tu ?
Ce sacrifice est réservé
aux sages accomplis.
Je vais m'efforcer de te faire entrer.
Toi, de ton côté, comporte-toi
correctement.
Ashtâvakra
dit :
16. Eh là ! Ô ! Roi ! Tu es le meilleur des pères
(9)
!
Tu es digne d'éloges, en toi
est toute richesse.
Tu es l'auteur de pieux sacrifices,
Comme seul avant toi, le roi Yayâti.
17. Nous avons appris que le sage Bandin
Attire les brâhmanes dans des
controverses
Où, sûr de lui, il les
gagne et les fait jeter à l'eau
Par des hommes de main, avec ta permission.
18. Sachant cela, je viens devant les brâhmanes
Faire montre de mes connaissances
védiques.
Où est ce Bandin ? Je veux
le rencontrer
Et l'éclipser, comme le soleil
les étoiles.
Le
roi dit :
19. Toi, tu prétends vaincre Bandin,
Sans connaître la force de son
éloquence ?
Il faut être héroïque
et érudit pour parler ainsi !
Des brâhmanes, habiles orateurs,
il en a vus !
Ashtâvakra
dit :
20. Il n'a pas disputé avec quelqu'un comme moi !
C'est pourquoi il se pavane et parle
sans crainte.
S'il me rencontre, vaincu, il s'effondrera
Comme sur la route un char, au frêle
essieu brisé.
Le
roi dit :
21. Est un grand sage qui connaît le sens des six moyeux,
des douze essieux, des vingt-quatre jantes et des trois cent soixante rayons.
Ashtâvakra
dit :
22. Que la roue (10) aux vingt-quatre jantes, aux six moyeux, aux douze
essieux et aux trois cent soixante rayons, sans cesse en mouvement, te protège,
ô roi !
Le
roi dit :
23. Elles sont comme deux cavales attelées, au vol de faucon.
Qui, parmi les habitants du ciel, les a engrossées et qu'ont-elles enfanté
?
Ashtâvakra
dit :
24. Qu'elles épargnent constamment ta maison et même
celle de tes ennemis. Celui qui a le vent pour cocher place la semence et elles
deux lui donnent naissance (11).
Le
roi dit :
25. Qu'est-ce qui dort les yeux ouverts, qu'est ce qui ne bouge
pas, une fois né, qu'est ce qui n'a pas de cœur, qu'est ce qui grossit
en courant ?
Ashtâvakra
dit :
26. Le poisson endormi a les yeux ouverts, l'œuf pondu ne bouge
pas, la pierre n'a pas de cœur, la rivière grossit en courant.
Le
roi dit :
27. Je ne crois pas que tu sois d'essence humaine, mais divine.
Tu n'es pas un enfant, je pense que
tu es adulte.
Tu n'as pas ton pareil pour l'éloquence.
Je t'accorde donc d'entrer. Voici
Bandin.
III - 134
Ashtâvakra
dit :
1. Au milieu de ces rois incomparables
Ici assemblés avec Ugrasena,
ô roi,
Le désir de savoir n'a pas
sa place parmi ces bavards
Qui jacassent comme des oies sur un
grand étang.
2. Toi, Bandin, qui te prends pour un grand orateur,
Tu n'es qu'un flot de paroles : je
te défie, réponds-moi.
Sois ferme aujourd'hui devant moi
Car je brille comme un brasier allumé.
Bandin
dit :
3. Ne réveille pas le tigre qui dort,
Ni le serpent venimeux qui se lèche
la gueule.
Si tu lui écrases la tête
de tes pieds,
Tu ne t'en sortiras pas sans morsure,
c'est sûr !
4. L'homme chétif qui, par orgueil, se croit fort
Et veut de ses mains nues fendre la
montagne
Se casse les doigts et s'arrache les
ongles :
La montagne n'en est même pas
éraflée.
5. Tous les rois sont petits par rapport au roi de Mithilâ,
comme les montagnes par rapport au Mainaka (12) ou comme le veau par rapport au taureau (13).
Lomasha
dit :
6. Devant tout le monde, Ashtâvakra, furieux,
Dit en grondant à Bandin, ô
roi :
Enchaîne sur la strophe que
je dirais
Et j'enchaînerai sur ta strophe.
Bandin
dit :
7. Un est le feu, où qu'on l'allume,
Un le soleil, qui éclaire tout
ici-bas,
Un le roi des dieux (Indra), le héros,
le destructeur,
Un est Yama, le souverain des morts.
Ashtâvakra
dit :
8. Deux sont Indra et Agni, amis du pèlerin,
Deux les Grands Anciens Nârada
et Parvata,
Deux les Ashvin et deux les roues
du char,
Deux sont mari et femme, bénis
par Vidhâtr (Brahmâ)
Bandin
dit :
9. Trois sont les rites qui président à la naissance
Trois (prêtres) ensemble offrent
la liqueur sacrificielle
Les officiants procèdent au
triple pressurage
Trois sont les mondes, trois les luminaires.
Ashtâvakra
dit :
10. Quatre sont les stades de la vie du brâhmane
Quatre (prêtres) ensemble portent
ce sacrifice
Quatre sont les points cardinaux,
quatre les castes,
Les vaches sont toujours dites avoir
quatre pattes.
Bandin
dit :
11. Cinq sont les feux (21), le quintet a cinq vers (22),
Cinq sont les sacrifices (23) et
cinq les sens,
Cinq sont les « cinq mèches
» (24) dans les Écritures,
Cinq sont les saintes rivières
du Penjab.
Ashtâvakra
dit :
12. Six (vaches) sont les honoraires pour l'établissement
du feu.
Six sont les saisons dans le cycle
de l'année (25),
Six sont les sens (26) et six les Krttikâ
(27),
Six rites dans les Écritures,
où l'on boit la liqueur
Bandin
dit :
13. Sept sont les animaux domestiques et sept les sauvages,
Sept hymnes védiques accompagnent
un seul sacrifice,
Sept sont les Grands Anciens et sept
les façons d'honorer,
Sept cordes possède la vînâ,
on le sait bien.
Ashtâvakra
dit :
14. Huit deniers pour faire un hectogramme (28),
Huit pattes a le dragon tueur de lions
(29),
Parmi les dieux, on sait qu'il y a
huit Vasu,
Pour tout sacrifice, le poteau a huit
côtés.
Bandin
dit :
15. Neuf sont les hymnes quand on allume le feu,
En neuf stages se fait la création,
dit-on
La Grande strophe comporte neuf syllabes
(30),
Le calcul toujours se fait avec neuf
chiffres.
Ashtâvakra
dit :
16. Dix sont les périodes de la vie ici-bas,
Dix centaines pleines font mille,
Dix mois, c'est la durée de
la grossesse (31),
Le nom des Iraka, des Dâsha,
des Arhna, commence par dix (32).
Bandin
dit :
17. Onze, le nombre d'animaux qu'il faut sacrifier,
Onze les poteaux sacrificiels pour
ce sacrifice,
Onze les organes des sens des êtres
animés (33),
Parmi les dieux au ciel, il y a onze
Rudra.
Ashtâvakra
dit :
18. On dit que l'année a douze mois,
Douze syllabes font les vers de l'Universelle
(34),
Douze jours est la durée d'un
sacrifice ordinaire,
Douze sont les Aditya parmi les dieux,
disent les prêtres.
Bandin
dit :
19. Le treizième jour lunaire est très néfaste,
dit-on,
Treize sont les continents sur la
terre (35)
...
Lomasha
dit :
20. Arrivé là, Bandin s'arrêta.
Ashtâvakra compléta la
strophe :
«... Treize jours Keshin se
hâta (36),
Treize syllabes ou plus pour les Longues
(37)
».
21. Un grand bruit s'éleva quand ils virent
Que le fils du conteur (38) était
resté maintenant
Silencieux, pensif, la tête
basse
Et qu'Ashtâvakra avait terminé
la strophe.
22. Cela provoqua un énorme tumulte
Au milieu du riche sacrifice de Janaka.
Tous les prêtres, réjouis,
saluèrent Ashtâvakra
Et s'approchèrent de lui pour
l'honorer.
Ashtâvakra
dit :
23. Bandin, dans la controverse, a vaincu
Des brâhmanes érudits
et les a noyés.
Qu'il subisse alors ce même
traitement.
Saisissez-vous de lui et noyez-le
!
Bandin
dit :
24. Je suis le fils du dieu Varuna (39).
Chez lui, se déroule une session
de douze années,
En même temps que la tienne,
Janaka.
Aussi je lui envoie tes meilleurs
brâhmanes !
25. Tous sont allés assister le sacrifice
De Varuna, puis ils reviendront ici.
Je rends hommage au noble Ashtâvakra,
Grâce à lui, je vais
rejoindre mon père.
Ashtâvakra
dit :
26. Ces brâhmanes sont réputés pour leur intelligence,
Et pourtant, ils ont été
vaincus dans la controverse.
Moi, j'ai parlé avec grande
intelligence.
Les gens de bien soupèsent
ce qui est dit.
27. Le feu, brûlant partout, évite les maisons
Des gens de bien et ne les brûle
pas (40).
Les gens de bien soupèsent
ce qui est dit,
Même par de jeunes enfants à
la voix faible.
28. Tu écoutes sans beaucoup d'énergie, avec énervement
(41),
Ou bien seules les louanges t'enivrent-elles
?
Comme un éléphant sous
l'aiguillon,
Tu n'écoutes pas, Janaka, ce
que je dis !
Janaka
dit :
29. J'ai bien écouté tes paroles, elles sont belles,
Surnaturelles. À mes yeux,
tu es un dieu,
Car tu as vaincu Bandin dans la controverse.
Maintenant il t'appartient, selon
ton vœu.
Ashtâvakra
dit :
30. La vie de Bandin ne m'intéresse aucunement. Puisqu'il
est fils de Varuna, noie-le dans l'eau.
Bandin
dit :
31. Je suis bien le fils du dieu Varuna,
Je ne crains aucunement d'être
noyé !
Sous peu Ashtâvakra verra son
père
Kahoda, disparu depuis longtemps.
Lomasha
dit :
32. Alors les brâhmanes, avec la bénédiction
du bienveillant Varuna, sortirent tous de l'eau en présence de Janaka.
Kahoda
dit :
33. C'est dans ce but que les gens désirent des enfants :
pour agir. Ce que je n'ai pas pu faire, mon fils l'a accompli.
34. Au faible naît un fils fort, au niais un sage, à
l'ignorant un savant, ô Janaka.
Bandin
dit :
35. De sa hache tranchante, la Mort elle-même a coupé
la tête de tes ennemis au combat, ô roi. Que la chance t'accompagne.
36. Le grand hymne a été chanté, comme il convient,
Et la liqueur sacrificielle a été
bue dans le sacrifice.
Les dieux, en personne, satisfaits,
ont pris ici
Leur part sacrée du sacrifice
de Janaka.
Lomasha
dit :
37. Et tandis que tous les brâhmanes sortaient de l'eau,
Resplendissants plus qu'avant, ô
roi,
Bandin, salué par le roi Janaka,
Entra dans l'eau de l'océan
(42).
38. Ashtâvakra salua son père avec respect.
Et les brâhmanes le saluèrent
de même.
Ayant ainsi vaincu Bandin, il retourna
Avec son oncle dans son bel ermitage.
39. Tu es arrivé ici avec tes brâhmanes, ô fils
de Kuntî,
Et tu y as séjourné
heureux avec tes frères.
Ajamîdha (Yudhishthira), tu
es pur et constant dans ta foi.
Nous visiterons, ensemble, d'autres
lieux saints.

Sources :
Texte extrait du livre "Le Mahâbhârata",
"La Genèse du monde" (tome I) - Traduit du sanskrit
et annoté par Gilles Schaufelberger et Guy Vincent - © Editions
Les Presses de l'Université Laval
Notes :
(1) Sarasvatî c'est bien sûr
une rivière, mais c'est aussi la déesse de la parole et de l'éloquence.
C'est la parèdre de Brahmâ.
(2) Ce brâhmane s'appelle indifféremment
Bandi ou Bandin.
(3) Ashtâvakra « huit fois courbe,
huit fois difforme ». On imagine mal quelles peuvent être ces huit
difformités. Toujours est-il que dans une variante de cette histoire,
à la fin, Ashtâvakra se baigne dans la rivière Samamga et
ses membres, nous dit-on, redeviennent normaux.
(4) Cela est dit de façon fort elliptique
! En fait, Bandin, le chapelain de Janaka, soumet les brâhmanes nouvellement
arrivés à une controverse, une « disputatio », et,
comme il est un débatteur redoutable, il gagne à tous les coups
et fait jeter le brâhmane vaincu dans l'océan.
(5) Grammaticalement, on pourrait fermer les guillemets
après « les genoux de ton père » et comprendre :
Ce qu'Ashtâvakra venait d'entendre était
cruel, blessant.
et son cœur fut empli d'un grand chagrin.
(6) Astâvakra s'adresse ici à un gardien
des portes de la ville.
(7) Ce « nous » n'est plus, comme précédemment,
un duel. C'est donc un pluriel de majesté
(8) sâlmali sorte de cotonnier. Nous l'avons
remplacé par avocatier, dont le fruit possède un gros noyau, bien
que ce ne soit pas un arbre imposant, de façon que la comparaison soit
mieux compréhensible.
(9) Janaka, le nom du roi, signifie aussi père.
(10) Dans cet assaut de subtilités, Astâvakra
montre qu'il connaît la réponse, sans la donner explicitement.
Il s'agit bien entendu de l'année, avec ses six saisons, ses douze mois,
ses vingt-quatre quinzaines lunaires et ses trois cent soixante jours.
(11) Le roi, qui connaît la solution de l'énigme,
peut se satisfaire de la réponse d'Astâvakra et en déduire
qu'il la connaît aussi. Pour nous, c'est plus difficile. Van Buytenen
propose l'éclair et la foudre, engendrés par le feu (celui qui
a le vent pour cocher) par le vent, et donnant naissance au feu à leur
point d'impact. Ganguli rajoute la misère et la mort, enfantés
par l'esprit (celui qui a le vent pour cocher ?). A. Porte, Les Paroles du huit
fois difforme, Ed. de l'Éclat, Paris, 1996, y voit quant à lui,
l'étincelle et l'incendie enfantés par le feu attisé par
le vent.
On pourrait aussi voir dans ces deux cavales le couple nuit/aurore qui par l'intervention
d'Agni, fait naître le jeune soleil du matin, porteur de prospérité
et traduire cette strophe :
« Toutes deux sont toujours ensemble quoique de maisons ennemies. »
Plusieurs hymnes de Veda signalent que la nuit et l'aurore sont sœurs, épouses
ou amantes d'Agni le feu. Leur enfant commun est le jeune soleil du matin.
(12) Mainaka montagne de l'Himâlaya.
(13) Bandin signifie « hérault, chantre,
barde ». On le voit ici à l'œuvre.
(14) garbhâdhâna, rite de la conception,
pumsavana, rite de la grossesse et jâtakarman, rite de la naissance.
(15) adhvaryu, hotr et udgâtr sont trois
catégories de prêtres qui célèbrent le vâjapeya,
sacrifice solennel avec libation de liqueur sacrificielle durant dix-sept jours.
(16) Le soma, liqueur sacrificielle est élaboré
au cours d'un rite complexe qui comprend le triple pressurage de la plante servant
à le produire - plante qui n'est pas clairement identifiée.
(17) Le soleil, la lune et le feu.
(18) Pour les hindous, la vie se divise en quatre
stades ou âsrama brâhmâcârya, période des études,
gârhasthya, vie mondaine et familiale, vânaprasthya, vie de retraite
et de détachement, et enfin samnyâsa, vie érémitique
et souvent vagabonde.
(19) Probablement quatre sortes de prêtres,
le brahman s'ajoutant aux trois précédents, ou les quatre veda.
(20) go est naturellement la vache, mais aussi
la parole. Le sloka, strophe (parole dite en vers), comporte quatre pâda,
pieds, hémistiches, de huit syllabes.
(21) Les cinq feux sont gârhapatya, feu sacré
entretenu par le maître de maison ; âhavanîya, feu oblatoire
situé à l'est du précédent ; daksinâgni, au
sud, feu qui reçoit les offrandes destinées aux mauvais esprits
; sabhya, foyer de la salle commune ; âvasathya, feu domestique.
(22) pankti strophe composée de cinq pâda
de huit syllabes.
(23) Ces cinq sacrifices sont les mahâyajna
brahma-, deva-, pitr-, manusya- et bhûta-yajna (cf. Lois de Manu, III,
69-71).
(24) pancacûdâh cûdâ signifie
touffe de cheveux, houppe, crête, diadème - en somme quelque chose
qu'on porte sur la tête. Nous ne savons pas de qui il peut s'agir ici.
Une variante propose « pancacûdâpsarâh », laissant
présumer qu'il peut s'agir d'apsaras particulières, se coiffant
en cinq mèches. C'est en tout cas l'hypothèse retenue par Nîlakantha,
sans aucune référence précise au Veda.
(25) Il y a six saisons (rtu) dans l'année
vasanta, printemps ; grîsma, été ; varsa, saison des pluies
; sarad, automne ; hemanta, hiver ; sisira, frimas.
(26) Les cinq précédents plus manas,
l'esprit.
(27) Krttikâ ; les six Pléiades.
(28) Huit sâna (mesure de poids valant quatre
mâsa) valent un satamâna.
(29) sarabha « a fabulous animal supposed
to have eight legs, and to inhabit in the snowy mountains ; it is represented
as stronger than the lion and the elephant », in Monnier-Williams, A Sanskrit-English
Dictionary, Oxford, 1899, rééd. 1970, p. 1057. Dans une autre
entrée du même dictionnaire, p. 222, on trouve : ûrdhvacarana,
« N. of the fabulous animal sarabha (which has four of its eight feet
upwards) ». Pour Bongard-Levin et Grantovskij, De la Scythie à
I'nde, Klinscksieck 1981, il s'agirait d'un élan. Nous traduirons par
« dragon », faute d'équivalent.
Dans le Sivatattvacintâmani, en kannada, de Lakkana Dandesa, trad. in
Les Jeux de Siva, Editions Alternatives, Paris, 1997, Siva, pour lutter contre
Visnu sous sa forme de Narasimha envoie Vîrabhadra qui s'incarne en sarabha
et le vainc. La description du sarabha est la suivante « Il avait huit
pattes, quatre sur le dos, quatre sur le ventre, s'ornait de deux ailes et avait
mille visages et deux mille bras. »
(30) mahâtî, la grande strophe de 36
syllabes (9 x 4, ou 8 + 8 + 12 + 8). Le texte est donc ici erroné.
(31) Et non pas neuf, comme chez nous. Il est vrai
que ce sont des mois lunaires.
(32) Dix se dit dasa or on parle des Daseraka,
des Dasadâsa et des Dasâhrna, nom de peuples.
(33) On distingue cinq organes de perception (jnânendriyâni),
yeux, oreille, nez, peau, langue et cinq organes d'action (karmendriyâni)
larynx, mains, pieds, anus et organes sexuels, auxquels on ajoure manas, l'esprit,
considéré comme un organe opérationnel. Il produit la pensée
comme l'œil produit la vue, mais il appartient à l'intelligence (buddhi)
de tirer les conclusions adaptées et de prendre les décisions
voulues.
(34) jagatî, strophe composée de vers
de 12 syllabes. Jagat est l'univers, d'où le nom que nous avons donné
à la jagatî.
(35) Cf. Visnu Purâna, II, 3, 6-7 Badrâsva,
Ketu-mala, Jambu-dvîpa, Uttarâh Kuravah, Indra-dvîpa, Kaseru-mât,
Tâmra-varna, Gabhasti-mat, Nâga-dvîpa, Saumya, Gândharva,
Vâruna et Bhârata.
(36) Kesin, le chevelu. Plusieurs personnages portent
ce nom, et nous ne savons pas à quoi il est fait allusion ici.
(37) aticchandas strophe dont les vers ont treize
syllabes ou plus.
(38) sûtaputra, le fils du conteur, du barde.
Nous ne savons pas pourquoi ce qualificatif pour Bandin, dont on nous dit par
ailleurs qu'il est le fils de Varuna. Mais le nom même de Bandin signifie
hérault, barde.
(39) Varuna, souverain du monde invisible, omniscient,
il est le « lieur », celui qui punit le manquement à l'ordre
et à la parole ; il a aussi pour fonction d'envelopper, de cacher et
il préside à ce qui est mystérieux. Il règne à
l'ouest. C'est le seigneur des Eaux Célestes, comme des eaux souterraines
et des océans. Dieu très ancien, il va progressivement perdre
de son importance. On l'appelle aussi Apâmpati (Seigneur des eaux). Cf.
G. Dumézil, Mitra-Varuna, Gallimard, Paris, 1948.
(40) jâtavedas ; nous traduirons jâtavedas,
« connu de tous », un des noms du feu, par « brûlant
partout ».
(41) slesman est le flegme ; slesmâtaka est
la plante Cordia latifolia, qui s'appelle aussi slesmahâ, tueur de flegme,.
D'où notre interprétation de slesmâtakin (qui ne se trouve
pas dans les dictionnaires) « sous l'influence du slesmâtaka, qui
a perdu son flegme, nerveux ».
(42) Dans ce chant, il est plusieurs fois question
de l'eau où l'on plonge les brâhmanes ou d'où ils ressortent.
Dans deux cas seulement, sont employés les mots samudra ou sâgara
qui désignent plus spécifiquement l'océan. Rappelons cependant
que le royaume de Janaka est situé dans l'Himalaya.
Notice bio-bibliographique :
- Gilles Schaufelberger :
Ingénieur de l'Ecole Polytechnique de Zurich, il fait sa carrière
dans les Travaux Publics d'abord, puis en tant qu'Expert Maritime. Il est aujourd'hui
en semi-retraite. Au cours de plusieurs séjours en Inde, il est attiré
par différents aspects d'une culture très méconnue en Occident.
Il découvre que l'Université d'Aix-Provence possède une
Chaire de Sanskrit, et y rencontre Guy Vincent.
- Guy Vincent :
Professeur de Lettres Classiques au Lycée Zola à Aix-en-Provence.
Chargé de cours à l'Université de Provence III, et titulaire
d'un Doctorat es-Lettres avec une thèse sur "Les Voyages Imaginaires",
c'est tout naturellement, pour compléter sa formation, qu'il s'inscrit
aux cours de Sanskrit de la Faculté d'Aix-en-Provence, où il rencontre
Gilles Schaufelberger.
- "Le Mahâbhârata", textes
traduits du sanskrit et annotés par Gilles Schaufelberger et Guy Vincent
- Les Presses de l'Université Laval, 2004.
Tome I (La Genèse du monde)
Tome II (Rois et guerriers)
Tome III (Les Révélations) A
paraître...
- Pour consulter le site de Gilles Schaufelberger et Guy Vincent :
Du Mahâbhârata
Merci aux Éditions Les Presses de l'Université Laval
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