
Il y a très longtemps, en Inde, vivait un homme du nom de Admita.
Toute sa vie s'était écoulée dans un désert rude
et impitoyable, entourée de sable et de vents secs tourbillonnants. Il
menait une vie d'errance, sans aide ni espoir sur une terre désolée
et hostile.
Il avait bien entendu des histoires qui
décrivaient des endroits d'un vert luxuriant et d'une grande beauté,
où les vallées, les forêts, les prés, les torrents
impétueux et les fleuves majestueux abritaient un grand nombre d'animaux,
où les montagnes dominaient des mers bleues et profondes, où le
soleil était chaud et amical, et l'air toujours rempli d'une brise fraîche
et douce. Il ne croyait pas que de tels endroits existaient vraiment, mais devant
tant de solitude, de tristesse, et d’adversité, il ne pouvait s'empêcher
d’y penser et espérer découvrir ce pays merveilleux.
Un jour, alors qu'une chaleur accablante écrasait le désert,
et que des vents furieux rivalisaient à tourmenter l’atmosphère,
il pensa que sa dernière heure était venue.
Soudain, au milieu de grains de sables tourbillonnants,
il réalisa qu’il se trouvait juste au bord d’un vaste et profond précipice.
Il vit qu’il y avait de la verdure tout en bas ; il huma l’air qui était
doux et il pouvait entendre des milliers de murmures et de cris d’une grande
beauté. "Sûrement," pensa-t-il, "cela doit être
cette contrée merveilleuse dont les histoires font mention."
Alors qu'il se perdait en contemplation,
une puissante bourrasque s'empara de lui et faillit le faire chuter dans le
précipice. Il regagna son équilibre et recula, réalisant
le danger. Tomber était bien le plus sûr moyen d'atteindre cette
terre magnifique, mais à quoi cela servirait-il puisqu'il ne serait plus
vivant pour en apprécier les délices. "Je dois vivre !"
pensa-t-il en paniquant, et il s'éloigna rapidement de la dangereuse
falaise.
La tempête s'était calmée et, pendant un
instant, il se sentit presque heureux. "Je l'ai vue ! Je sais qu'elle existe
! J'écrirai des histoires à mon tour pour en informer d'autres
! Cela doit être fait ! Je dois aussi découvrir comment atteindre
cette terre délicieuse, il doit y avoir quelque chemin y menant…"
Soudain, il s'inquiéta à nouveau
: "Je dois vivre ! Je dois vivre car je sais que ce sera un travail long
et ardu pour découvrir la porte de ce merveilleux royaume."
Pendant ce temps, les vents avaient augmenté
en force et le soleil était brûlant de nouveau. Il prit peur de
ce terrible désert et réalisa qu'il ne vivrait pas très
longtemps dans de telles conditions.
Quelque temps plus tard, alors qu’il errait sans but dans cet univers
hostile, il aperçut un point minuscule dans le lointain. Il pensa que
c'était étrange car de toute sa vie ici, il avait seulement vu
un horizon stérile dans toutes les directions. Intrigué et rempli
d'espoir, il se dirigea vers le point mystérieux.
Alors qu’il s’en approchait, l'inquiétude
se mêla à la fatigue. Il avait donné tant d'énergie
que si ce mystère ne le récompensait d’aucune façon, il
mourrait certainement d'épuisement et de désespoir.
Dieu merci ! Quel soulagement ! C'était
un arbre ! Un grand arbre simple dans cet immense désert sans vie ! Il
pensa : "C'est cela ! Une place envoyée par Dieu pour moi ! Ce sera
un abri parfait contre le soleil et les vents du désert, je peux retrouver
mes forces et étudier les différents moyens d'atteindre la magnifique
contrée que j'ai vue au fond du précipice.
Pendant des années, Admita resta à l'ombre du grand
arbre bienveillant. Il pensa qu'après tout, ce n'était pas un
mauvais endroit et que s'il ne pouvait pas découvrir comment atteindre
le cher pays, cela n'était pas si grave. Et il devint très attaché
à son arbre.
Seulement, après de nombreuses années
passées dans la tranquillité relative de son abri, protégé
de la chaleur accablante du désert, son enthousiasme et son bonheur diminua.
Il devint ennuyé par les nombreux insectes que l'arbre, contre toute
attente, abritait avec lui et il se sentait parfois seul et fatigué de
son inertie. Maintenant habitué à son confort, il ne pouvait plus
se résoudre à partir pour affronter à nouveau le désert.
Pourtant, qu’il était ennuyeux de rester dans ce seul endroit, avec ce
même vieil arbre.
De plus, l'arbre, une fois par an, perdait
toutes ses feuilles et il était de nouveau exposé au soleil. Chaque
fois, il était impatient de voir l'arbre retrouver ses feuilles, et développa
avec lui ce rapport singulier qui mêle l'attachement à la plus
grande lassitude.
Parfois, il s'inquiétait et se demandait
comment il pourrait jamais découvrir la belle contrée, car en
restant dans le confort de l'arbre, il manquait maintenant de la force nécessaire
pour sa recherche. Son esprit était torturé et il resta là,
s'accrochant à l'arbre, pendant de longues années.
Une nuit particulière,
Admita fit un rêve : Alors qu'il faisait un petit somme sous l'arbre,
il fut dérangé par un grondement sourd. Il se leva, intrigué,
et essaya de deviner d'où cela venait. A sa grande surprise, il réalisa
que le bruit lui parvenait de partout autour et qu'il devenait de plus en plus
fort. Déjà, la terre commençait à trembler sous
ses pieds. Il se fit plus vigilant et observa l'horizon avec beaucoup d'attention
pour voir si quelque chose venait.
Avec stupeur, il se rendit compte que l'horizon
semblait avancer dans sa direction, s'approchant de plus en plus comme si grignoté
de partout autour par des milliers de souris invisibles ou autres rongeurs de
la sorte. Comme il se trouvait encore à une distance confortable, il
s'éloigna de l'arbre en courant pour observer le phénomène.
Ô Merveille des Merveilles ! Au bord
du désert, tout en bas, il pouvait voir d'immenses étendues de
forêts et de prés. La magnifique contrée était là
de nouveau. Il se perdit en contemplation pendant un instant, mais fut rapidement
ramené au problème. Le désert dans lequel il vivait depuis
si longtemps était maintenant réduit à un plateau rond
à la fin duquel un précipice très profond faisait place
dans toutes les directions à des étendues exquises de collines,
de vallées et de rivières de grande beauté.
Il revint en courant vers son arbre car
le désert, grignoté petit à petit, était maintenant
réduit à un pic de 3000 mètres de haut et de 20 mètres
de largeur qui se dressait précairement au-dessus de l'océan de
verdure.
Il pensa : "C'est la fin ! Je vais
être englouti par le précipice !" L'arbre commença
alors à craquer ci et là. Pendant ce temps, il avait déjà
sauté pour agripper une branche et s'accrochait à elle au-dessus
du vide.
Il n'y avait maintenant aucune place sur
le désert où se tenir debout. Il se cramponna à l'arbre
de toute ses forces mais ses racines pendaient maintenant dans le vide et en
une seconde, l'édifice entier s'écroula.
Il ferma les yeux, s'abandonnant à
sa chute. Il sentit le choc de son corps sur le feuillage, puis d'autres chocs,
plus légers, avant de rouler finalement sur le sol.
"Je suis vivant !" pensa-t-il,
"Les arbres ont absorbé ma chute. Dieu merci !" Lentement,
il ouvrit les yeux. D'abord, il ne vit rien ! C'était désert,
chaud, et sec... Il se réveilla brusquement au pied de son arbre.
Admita réfléchit à tout cela pendant un instant et devint très agacé : "Alors que je brûlais dans le désert, j'ai eu peur de sauter pour rejoindre cette belle contrée, mais quand j'ai vu un pauvre arbre esseulé, je m'y suis accroché ; puis j'ai voulu quitter l'arbre et partir dans le désert à nouveau, mais quand la belle terre est venue vers moi, encore une fois je me suis raccroché à mon arbre ; j'ai pensé que je mourrais au fond du précipice, mais ma chute fut amortie et j'étais vivant ; alors j'ai pensé que j'avais atteint cette terre tant espérée, j'ai ouvert les yeux, mais seulement vu un désert brûlant ! Tout cela n'a pas de sens. Je m'en vais quitter cet arbre sur-le-champ, chercher le précipice et sauter."
De nouveau, il dut faire face à
cette place aride et venteuse. Il ne pouvait plus se souvenir où le précipice
se trouvait. Il chercha et chercha encore et ne trouva rien d'autre qu'une terre
sèche et inhospitalière. Il pensa retourner vers son arbre,
mais l'avait perdu maintenant.
Longtemps encore, il vécut et marcha
dans le désert de feu. Parfois, il se rappelait cette contrée
verte et luxuriante avec ses mers immenses et ses forêts infinies, mais
il pensa avoir été victime de mirages dans son épuisement.
Il erra de nombreuses années encore sous le soleil brûlant.
Un jour, alors
qu'une chaleur accablante écrasait le désert, et que des vents
furieux rivalisaient à tourmenter l’atmosphère, il pensa que sa
dernière heure était venue, car il n'y avait aucun espoir d'arrêter
cette tempête meurtrière. Il marchait dans le désert
depuis si longtemps, mais cette tempête était la plus violente
qu'il ait jamais vue. Des millions de particules de sable étaient ballottés
par les vents. Il ne voyait plus et tout espoir d'en sortir vivant l'avait abandonné.
Il ferma les yeux, prêt à mourir.
Soudain, il sut ! Il sut que c'était
là, devant lui ! Timidement, depuis les profondeurs de son esprit, lui
remontèrent des souvenirs de paysages, de sons et d'odeurs d'un
endroit qu'il ne connaissait que trop bien.
Il n'ouvrit pas les yeux et sauta avec une
énergie infinie dans le gigantesque précipice.
1997 © Alain Joly
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