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L'évolution de l'espèce, du foisonnement
à la sélection |
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On sait depuis Darwin que pour les espèces
naturelles, la sélection bénéficie aux
sujets les plus en accord avec leur environnement et les mieux
adaptés aux fonctions à remplir, ce qui conditionne
l'évolution de l'espèce. Qu'en est-il dans le
domaine culturel ? Les lois régissant l'évolution
de la société, de l'économie ou de la technologie
sont un peu différentes de celles qui s'appliquent à
la biologie.
Revenons à la convergence numérique, à
partir d'une autre expérience personnelle. En 1983, j'étais
responsable de la conception, de la réalisation et de
l'animation des colloques de Synergium ,
organisés pendant 5 jours simultanément dans 3
villes - Liège (Belgique), Aix-la-Chapelle (Allemagne),
Maastricht (Pays-Bas) - et en liaison satellite avec le Japon.
En 1985, j'ai importé la formule en France, avec le Congrès
de l'Entreprise
(une première : quatre mille patrons au Palais des Congrès
de Paris !), également conçu et scénarisé
comme un spectacle. Impressionné, Yvon Gattaz, Président
du Patronat, m'a défié : "Vous qui transformez
les manifestations patronales ennuyeuses en show-business, venez
appliquer la recette à nos Assises !" C'est ainsi
que dès 1986 nous avons réuni quelques milliers
de dirigeants et de jeunes au Zenith, temple du rock parisien,
pour une journée comportant moins d'effets spéciaux
mais plus de vécu que certains barnums réalisés
depuis. Nouveau défi en 1988 : on reprend les mêmes,
mais à l'échelle européenne
Chacun
de ces événements nous a donné l'occasion
de créer une nouvelle dynamique, avec un déploiement
de moyens humains et technologiques sans précédent.
Et là, en 1988, j'ai buté sur une difficulté
techniquement dérisoire en regard de nos autres exploits,
mais bien plus délicate à régler : je voulais
remettre aux participants un dossier pratique sur les entreprises
et l'Europe, à la fois volumineux, clair, agréable
et facile à consulter. Donc à mes yeux, malgré
tout le respect dû à Gutenberg, le média
électronique s'imposait. Facile, direz-vous vingt ans
après, n'y a qu'à faire un cd-rom ou un
site Web !
Le problème est qu'en ce temps-là, ces vecteurs
n'existaient pas. Ou plus exactement : s'ils existaient, mon
public cible n'y avait pas accès. En effet, on connaissait
déjà le vidéodisque à laser - un
peu volumineux à l'époque - et même le cd-rom,
mais leur diffusion restait confidentielle et seuls quelques
heureux élus disposaient du matériel permettant
de les lire. On connaissait bien le compact disc audio, largement
diffusé, mais notre public n'était équipé
que pour en sortir de la musique sur une chaîne hi-fi.
On connaissait aussi le minitel (pour l'annuaire électronique,
voire plus si affinités) et, là aussi, l'équipement
de notre public était satisfaisant, mais les conditions
techniques et tarifaires de la télétransmission
étaient incompatibles avec l'usage que nous envisagions.
Autrement dit, notre besoin était très simple,
réaliser un guide pratique sur cd-rom ; on disposait
de tous les moyens techniques nécessaires et bien au-delà
; mais ceux à qui nous le destinions ne disposaient pas
d'équipements permettant de l'exploiter, ce qui en réduisait
un peu l'intérêt.
Nous n'allions pas renoncer pour autant, quitte à bricoler
- ce n'est pas pour rien que mes enfants me surnomment McGiver
! C'est alors que j'ai rencontré les dirigeants d'une
PME familiale de Mayenne, dans leur petit bureau parisien de
l'avenue Hoche, qui ressemblait plus au garage de Steve Jobs
qu'à un show-room sophistiqué. MPO (Moulages et
Plastiques de l'Ouest), qui n'était pas encore un des
leaders mondiaux de la production de CD et DVD, venait d'investir
dans une usine de pressage de cd-rom, nouvelle technologie dont
les usages étaient limités, donc aussi le marché
: mon problème insoluble arrivait à point pour
créer le mouvement en marchant. Ou en tout cas pour sensibiliser
un public de prescripteurs à l'intérêt de
cette technologie quitte, pour la mettre en uvre, à
faire un détour pour régler le point qui me bloquait
: comment faire pour qu'ils puissent lire un cd-rom alors qu'ils
n'avaient pas de lecteur de cd-rom ? Une fois conquis, ils ne
manqueraient pas de contribuer à la notoriété
de cette merveille
On
a donc perfectionné et "industrialisé"
un prototype de MPO, le "CD-TEL", qui avait le gros
avantage de fonctionner avec des appareils disponibles dans
tous les foyers : les données sont gravées sur
un CD compatible avec un lecteur audio, le son est envoyé
vers l'ampli, le texte vers l'écran du minitel, dont
on utilise le clavier pour le "dialogue homme-machine",
et on relie le tout grâce à un cordon magique,
l'interface. Bon, d'accord, ce n'est pas très souple,
l'affichage monochrome en 40 colonnes du minitel limite les
possibilités d'expression et tout ça fait délicieusement
bricolo
Mais
même si ça ressemble à son âge de
pierre, c'est pour le multimédia interactif une grande
première, car il sort des laboratoires d'experts pour
s'ouvrir au grand public.
On peut trouver là toutes sortes d'enseignements, tant
sur les processus d'innovation que sur ceux de lobbying ou de
relation partenariale. A ce stade, limitons-nous à un
aspect particulier concernant notre interrogation sur les lois
de l'évolution, ainsi reformulée : la convergence
technique débouche sur un tel foisonnement d'usages potentiels
qu'ils ne peuvent pas tous se développer et qu'une sélection
est inévitable ; en fonction de quels critères,
règles ou données cette sélection va-t-elle
s'effectuer ? La question n'est anodine ni pour l'utilisateur
final (dans l'exemple : le public), ni pour le producteur (MPO),
ni pour le prestataire désireux de développer
une autre forme de valeur ajoutée (moi).
Ce qui précède confirme qu'on ne peut trouver
de réponse satisfaisante dans les schémas classiques
- même si par habitude ou paresse intellectuelle on continue
à s'y référer plus que de raison - qui
s'organisent autour de deux logiques ou facteurs alternatifs
: soit le technology push, qui veut que la meilleure
technologie s'impose (
ou que les technocrates l'imposent,
si l'on est chez Colbert) et qu'elle conditionne le reste, y
compris l'évolution des usages ; soit le market pull,
qui considère que, dans sa grande sagesse, le marché
saura choisir, guidé par une main invisible. Reformulation
: l'évolution des techniques et des usages peut être
commandée soit par ce qu'apporte la technologie, soit
par ce qu'attend la société. Notons au passage
que le minitel vient perturber cette belle dichotomie : figure
emblématique du choix-technologique-venu-d'en-haut-à-la-française,
ses usages les plus significatifs et son succès commercial
viennent d'une demande spontanée du marché, en
forme de messageries roses et autres usages dévoyés
par rapport au projet initial. Plus fondamentalement, cette
relation technologie-société ne se limite pas
aux deux termes de base, la société au sens "socio-culturel"
(SC) et les bases matérielles de l'activité, au
plan "techno-économique" (TE) ; elle contient
aussi un "tiers facteur résiduel" qui, comme
souvent dans ces cas-là, est plus déterminant
que résiduel : c'est le fonctionnement "politico-institutionnel"
(PI) de l'organisation sociale au sens large .
Il serait temps de renoncer aux analyses et raisonnements fondés
sur la vision mécanique d'une relation de couple
entre technologie et société, pour pouvoir prendre
en compte les relations systémiques entre trois termes.
Ce changement de perspective est d'autant plus nécessaire
que, d'une part, notre tiers-facteur politico-institutionnel
est devenu le point critique de la régulation
de l'ensemble, qu'on persiste à sous-estimer ; d'autre
part, cette régulation relève avant tout d'une
approche dynamique des relations entre les trois sphères
(TE, SC, PI), qu'on s'obstine à observer comme si elles
étaient enfermées dans des enclos séparés,
en
entretenant des clivages artificiels et surtout étanches
entre disciplines, secteurs et autres spécialités
ou expertises.
En conséquence, une des régulations de notre foisonnement
tient aux jeux d'influence auxquels se livrent de nombreuses
parties prenantes - entreprises, pouvoirs publics, clients,
associations
- jeux qui parfois, souvent, couramment,
ont plus d'impact sur la sélection des techniques et
usages, donc sur leur évolution, que ne peuvent en avoir
l'état de l'art technologique ou les attentes spontanées
de la société. Car si la nature favorise la survie
du mieux adapté à l'environnement et à
la fonction, notre culture quant à elle favorise la survie
du mieux adapté au parcours d'obstacles qui conduit à
la fonction. C'est un peu la même chose que ce que disait
Chateaubriand de l'élection présidentielle : "Les
qualités qui permettent d'accéder aux plus hauts
emplois sont exclusives de celles qui permettent d'y exceller".
Comme le cd-rom dans notre exemple, aujourd'hui le DVD "de
nouvelle génération" (capacité décuplée,
nouvelles fonctionnalités, etc.) est techniquement au
point
mais entre les deux solutions en présence,
on se demande encore qui va l'emporter, le Blu-Ray ou le HD-DVD
- c'est-à-dire Sony, Philips, Panasonic et tous ceux
qui soutiennent le premier ou Toshiba, Microsoft, Intel et autres
supporters du second
Est-ce la valeur technique ou le
choix des utilisateurs qui les départagera ? Et pourquoi
pas notre tiers facteur, comme dans bien d'autres cas ? Ceux
qui, dans les années 1980, voulaient acheter les premiers
magnétoscopes grand public le savent bien, ayant dû
compter les coups dans la guerre qui opposait trois standards
: le Betamax avait les faveurs des utilisateurs, le V-2000 était
le plus évolué au plan technologique
mais
c'est le VHS qui a gagné ! De même, on pourrait
regarder vers les télécommunications avec la téléphonie
mobile de 3è génération (UMTS v/s EDGE)
et vers bien d'autres secteurs ou marchés.
Autrement dit : le super-DVD, vous l'auriez déjà
dans votre salon si son développement ne dépendait
que de considérations techniques ou commerciales traditionnelles
mais comme nous vivons dans un monde complexe, vous l'aurez
quand seront clarifiés les jeux entre producteurs de
disques, fabricants de lecteurs, éditeurs de contenus,
utilisateurs, autorités, instances professionnelles diverses,
etc. et quand seront réglés les enjeux associés,
à commencer par la reconnaissance d'un standard. Lequel
résultera d'ailleurs peu ou prou d'un rapprochement entre
les deux rivaux actuels et non de la "victoire totale"
d'un "gagnant" sur un "perdant" ! [1]
Là encore, le compromis dépendra peut-être
un peu de la technologie, du marketing ou d'autres disciplines
ayant pignon sur rue dans les programmes officiels d'enseignement
mais sûrement aussi de quelques professionnalismes moins
nobles en termes de reconnaissance académique, bien que
plus déterminants pour façonner le vrai monde
dans lequel nous vivons.
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| Peugeot et le pot
catalytique européen |
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| Le projet de directive européenne
comportait de nombreux enjeux économiques,
politiques ou autres pour des entreprises,
mais aussi des Etats, partis politiques,
associations
PSA avait un argument
imparable : pour réduire les pollutions,
toutes les hypothèses en discussion
portent sur le type de pot à imposer,
donc sur le type de filtre à mettre
à la sortie d'un moteur polluant
; nous avons mieux, car nous agissons
à la source avec le moteur propre...
Tous les efforts ont porté sur
la qualité du dossier technique,
réellement de grande qualité.
Mais même avec le meilleur dossier,
on ne peut pas gagner la partie quand
on ne voit pas qu'elle se joue sur un
autre terrain... >>> |
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| Voir
http://www.algoric.com/ti/122.htm
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Ces
divers jeux d'influence peuvent relever plutôt du lobbying
(exemple pot catalytique en encadré), de la relation
partenariale (exemple CD-TEL), d'un petit mélange des
deux (exemples VHS et DVD), ou d'autres déclinaisons
de la communication stratégique - mais il est
clair que les produits et services de demain dépendent
au moins autant de celle-ci que de l'innovation technologique
ou des prouesses du marketing.
| [1] |
Finalement, début 2008, le HD-DVD a
jeté l'éponge. Le Blu-Ray a-t-il pour autant
gagné ? Et si tout le monde avait perdu... Car pendant
tout ce temps où l'offre se faisait attendre, le
marché a cherché d'autres réponses.
N'allons pas jusqu'à dire que quand le DVD nouveau
est enfin arrivé, personne n'en voulait plus, mais
son potentiel de développement a été
affecté. L'arbitrage ne s'est pas fait seulement
entre différents standards de DVD, mais aussi, plus
en amont, entre la solution DVD et d'autres solutions. Le
temps perdu ne se rattrape pas. La communication stratégique
pouvait permettre toutes sortes de réponses gagnantes
reposant sur l'intelligence collective. On a préféré
bloquer le jeu en s'arc-boutant sur des positions verrouillées.
Pourquoi pas ? On peut préférer le "tous
perdants" au "tous gagnants"... retour
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Quelques liens
Prévision,
anticipation, prospective
quelles différences ?
>>> http://www.algoric.eu/nd/futurs.htm
Pédagogie
de la complexité et du changement >>>
http://www.algoric.eu/nc/PedaGlobal.htm
Information
& management : plus, mieux, autrement... >>>
http://www.algoric.com/ti/49.htm
Convergence-foisonnement :
un
processus de métissage très élaboré
>>> http://www.algoric.eu/nc/ConvergenceFoisonnement.htm
un
processus qui change la perspective >>> http://www.algoric.eu/nc/ConvergFoisontTendances.htm
Technologies
combinatoires >>> http://www.algoric.com/ti/107.htm |