Le grand-père des Crêtes

David Chauvin




    République du Freimark, canton de Wald, le 6 du mois de Frugal

    Nous avons été alertés dès la première heure par les femmes qui habitaient un peu plus loin du village, sur la route. Elles avaient vu l'étranger s'enfuir à vive allure sur son petit cheval. " Un homme trapu aux cheveux noirs et aux yeux de fouine " avaient-elles dit. Bien sûr, j'avais remarqué l'étranger, le soir d'avant, à l'auberge. Mais je n'y avais guère prêté attention : les Viridiens sont nombreux à transiter par notre bourg de Johannsdorf, à commencer par les marchands et les forains. Celui-ci n'était pas plus remarquable qu'un autre, et s'était montré peu bavard. Si seulement nous avions su !
    Un enlèvement d'enfants est toujours une sale affaire, en particulier dans une communauté soudée telle que la nôtre. Pour chaque habitant, c'est un peu comme perdre un de ses petits. Or Thybald était le fils unique de Frantz, homme veuf et vieillissant. C'était un bon garçon, gentil, serviable, travailleur et assurément très mâture pour ses neuf ans. L'arracher à sa crème de père était pour nous le pire des crimes. On murmurait des choses horribles sur le sort que réservaient certains bandits viridiens aux enfants tombant entre leurs griffes. L'esclavage était interdit dans la plupart des cités états de la péninsule, mais pour avoir beaucoup voyagé de l'autre côté de la frontière, je savais qu'il en existait des formes plus dissimulées. Un gamin enlevé des années plus tôt était parfois retrouvé complètement changé dans les arènes de Lusance comme gladiateur, quand ce n'était pas dans les quartiers de plaisirs. Certains parmi nous pensaient même qu'ils servaient à alimenter les foires aux monstres, après avoir subi d'atroces traitements visant à leur déformer le dos et les membres. J'avais quant à moi bourlingué depuis suffisamment de temps pour ne pas partager tous leurs préjugés sur les Viridiens.
    Eh oui ! A Johannsdorf, je passais pour un des montagnards les plus expérimentés et courageux. Je n'avais pourtant que vingt-sept ans lorsque les malandrins ont enlevé le petit. Mais avec mon grand-père, Cécilius Gantz, j'avais été à la meilleure école et il est vrai que je n'avais jamais reculé devant une excursion ! La morsure sournoise d'un aspic des roches avait emporté mon père dans la force de l'âge, me propulsant sans doute un peu vite à sa place de guide le plus réputé de Johannsdorf. Je décidai cependant de ne pas partir seul à la poursuite du kidnappeur, un tel acte crapuleux avait sans doute était préparé et l'homme devait bénéficier de soutiens. Je ne savais pas exactement à qui j'allais avoir affaire : simple voleur ? Forain aguerri par les voyages et les bagarres ? Assassin des bouges de Lusance ? Moi, Heinser Gantz, avais fait appel aux deux hommes que j'estimais capables pour une battue. Autant dire que j'avais dû contenir les ardeurs des autres villageois qui voulaient partir en nombre dans la montagne afin d'en découdre. J'étais convaincu qu'un petit groupe bien préparé serait plus à même de rattraper des brigands certainement très méfiants et qui n'en étaient sans doute pas à leur coup d'essai.

    C'est à l'auberge, servis par un Frantz effondré, mais digne, que je préparais la première phase de notre expédition. Père Richaire, notre curé, était déjà sur le pied de guerre. Il avait troqué sa soutane violette pour des vêtements épais et résistants. Je vis également qu'il avait ressorti de son presbytère sa vieille arbalète et sa grande épée à deux mains. Ces armes avaient servi la dernière fois lors de la révolte contre la couronne du Sudenreich, l'envahisseur qui avait cru pouvoir soumettre les cantons libres du Freimark. Père Richaire avait entraîné tous les enfants du village depuis vingt ans et était un marcheur infatigable doublé d'un excellent guide. En tant que serviteur de la déesse Vala, il était notre protecteur spirituel, en première ligne lorsque la communauté était en danger.
    Engloutissant rapidement une bière forte et une part de fromage, j'attendais encore le " renard d'argent " qui m'avait éduqué aux dangers de la montagne. Mais je ne m'inquiétais pas : alerté par le tohu-bohu de la foule, il devait déjà préparer son équipement... En attendant, je pus compter sur l'aide précieuse de Brendt et Brash Mauser, deux solides gaillards vivant avec leur mère sur la pente ombragée du Mont Cristallin. Ces frères là n'étaient guère gâtés par leur aspect, avec des traits lourds, des mains calleuses et des nez en pied de marmite. Ils n'en étaient pas moins très forts, endurants et énergiques, pleins des qualités nécessaires à notre périple.
" - Ses traces sont encore fraîches, avait dit le pater. Si nous agissons vite, nous avons de bonnes chances.
- Il n'a pas pu faire autrement que franchir le Frisch, or il n'y a qu'un seul gué sûr pour un cheval à plus de deux lieues à la ronde. Notre homme a beau être hardi, je ne le vois pas traverser dare-dare un ruisseau aussi bouillonnant ", lui répondis-je.
    Le mois de Frugal était celui de la fonte des neiges, et avec elle, des grandes crues. Notre petit torrent n'aurait certainement pas pu emporter le village dans sa colère, mais il demeurait un piège pour tout voyageur non averti.
    Le vieux renard entra à ce moment là dans la salle commune, se frayant un passage parmi la foule assemblée. Il était équipé comme au bon vieux temps de la révolte, lorsqu'il battait la montagne comme éclaireur pour préparer les embuscades contre les régiments du Suddenreich. Mon grand père avait revêtu la tenue de guerre qu'il avait toujours si soigneusement entretenue. Une chemise trop petite soulignait ses larges épaules et malgré ses soixante-quinze ans, il dépassait en taille la plupart des jeunes gaillards. Son glaive et son vieux bouclier étaient tous deux attachés dans son dos.
" - Te voilà enfin ! Le conseil de guerre a déjà commencé, lançai-je d'un ton narquois.
- Ben quoi ! vous êtes encore là ? Qu'est-ce qu'on attend pour ramener Thybald à la maison ? s'exclama-t-il en guise de réconfort à son ami Frantz.
- Juste le temps de bénir notre expédition ! "
    Je me saisis de ma chope et fit couler le fond sur les lattes du plancher, décrivant une spirale avec ce qui restait de liquide et de mousse.
    " Que le petit nous soit rendu, ou bien les voleurs rendront gorge ! "

    En quelques minutes, nous étions déjà sur les lieux où le malandrin avait été vu pour la dernière fois, rapidement accueillis par les femmes de la famille Volkish : une mère et trois filles seules que l'on disait guérisseuses et un peu sorcières. La matriarche, une Viridienne qui avait dû autrefois être très belle, m'indiqua clairement la direction des Monts d'Argent, un endroit que je n'aimais pas particulièrement, et pour cause : mon propre père y avait trouvé la mort... D'anciennes mines et maisons troglodytes y avaient été aménagées par une civilisation de nains difformes aujourd'hui disparue. Les vestiges de leurs fouilles grossières servaient de refuge à des ours, des loups des roches, des Sriggans et même, disait-on, à quelques lions des cavernes.
    " Ce coquin est allé à brides abattues se jeter droit dans le domaine du Grand-père des crêtes ! s'écria la vieille femme. "
    Mais elle n'avait aucun besoin de le préciser car comme tout le monde à Johannsdorf, je connaissais cette légende... Chez nous, le Grand-père des Crêtes était plus qu'un élément de folklore, c'était une figure locale. Une créature qui hantait les sommets des Hinkengeist, ces murailles abruptes s'étendant au-delà des Monts d'Argent. Le nom d'" Hinkengeist " signifiait lui-même " fantôme boiteux " car on disait que cet être, quoiqu'il fût, se déplaçait en claudiquant, à la manière d'un vieillard fatigué. Au cours des âges, nombre de voyageurs, de marchands ou de soldats l'avaient aperçu dans la brume épaisse des sommets. Toutefois, personne ne l'avait vu d'assez près pour le décrire. Nous autres Freimarkers sommes des gens simples qui préférons laisser les hauteurs inaccessibles aux dieux et aux démons car les déranger n'entraîne jamais rien de bon !
    " Ça ne laisse effectivement pas beaucoup de possibilités d'itinéraire ! " finis-je par dire, songeur.
    Mes yeux se perdirent un moment dans le noir de ceux d'Andréa, la cadette et la plus belle des filles Volkish. Elle y répondit par un sourire qui me provoqua un léger pincement au cœur. Je me détournai brusquement de ce visage parfait et de ces longs cheveux bouclés pour me tourner vers mes compagnons d'arme.
" - Bon, et bien voilà quoi ! Nous ne serons pas trop de cinq.
- Six ! Cria une voix cristalline dont le son m'était familier. "
    La silhouette fine de Loriane venait d'apparaître au milieu du chemin et je jurai entre mes dents car j'étais certain de ne pas l'y avoir vue l'instant d'avant. Cette petite femme ne payait pas de mine avec ses traits fins et son allure fragile. Mais comme toutes les Servanes, ces fées de la montagne, elle possédait bien plus de force et de ressource que ne le laissait présager cette apparence souffreteuse. Le soleil matinal s'attarda un instant sur ses boucles blondes cendrées, créant des reflets aveuglants. Elle arborait son sempiternel sourire dédaigneux.
    " Et pourquoi viendrais-tu avec nous ? " finit par lâcher mon grand-père.
    En vérité, nous étions plutôt contents de la voir. Loriane était une chasseresse expérimentée qui descendait régulièrement dans la vallée, assurant en quelque sorte le lien entre son peuple et le nôtre. Mais nous autres montagnards sommes des gens fiers et nous nous devons toujours de montrer notre force intérieure, quitte à faire croire à nos alliés que nous n'avons pas besoin d'eux.
    " Parce que les Servans sont autant concernés que les humains par les enlèvements d'enfants. Croyez-vous que nous sommes épargnés ? Les montreurs de monstres s'attaquent particulièrement aux nôtres et nous sommes peu nombreux pour les protéger. "
    C'était imparable. Je me contentai d'une moue d'acquiescement.
" - D'accord ! lui dis-je. Tope là ! Mais je te préviens, nous partons tout de suite car ce n'est pas une promenade mais une traque !
- Aucun problème, je porte sur moi tout ce qui m'est utile. "
    Sa main, fine et légère comme un papillon, vint frôler la mienne. Elle me lança un regard de défi que j'avais du mal à soutenir. D'aussi loin que je me souvienne, Loriane avait toujours eu cet aspect. Son visage, sans âge, marqué par la morsure du vent, avait quelque chose de déstabilisant.

    Avant de partir, nous prîmes soin d'emmener " Monsieur Rolf ", le chien de l'auberge de Frantz. Il fut difficile de convaincre notre pauvre ami de se séparer également de ce compagnon. Néanmoins, je savais que Rolf avait toujours vécu avec Thybald et qu'il nous aiderait à le retrouver. C'était un chien de berger angora, fin et haut sur pattes qui suivrait sans problème nos montures.

    Sans aucune hésitation, nous nous dirigeâmes vers le premier gué du Frisch. Les traces laissées par notre malandrin ne tardèrent d'ailleurs pas à apparaître dans l'herbe haute des pâturages. A première vue, son cheval n'était passé par ici que peu de temps avant nous. Nous bénîmes les femmes Volkish et leur présence d'esprit.
" - Avec un peu de chance, nous n'aurons pas à le pourchasser jusque chez Grand-père Crêtes ! m'exclamai-je, ragaillardi.
- Personnellement, ça m'arrangerait ! répondit aussitôt Cécilius.
- Oh, par pitié mes fils, ne me dites pas que vous croyez à ces contes, pas vous ! s'indigna père Richaire.
- Et pourquoi pas ? réagit aussitôt le vieux renard.
- Allons, sois sérieux Cécilius. Les démons n'existent que dans nos cœurs et nos mauvaises pensées. Ils ne dansent pas la nuit au sommet des Crêtes, les dieux nous en préservent !
- Moui, question de point de vue ! dis-je pour trancher. En attendant je crois au danger, pater, et je pense que cette région n'est pas restée vierge par hasard.
- Vierge ? s'écria Loriane. Pas pour tout le monde, c'est infesté de Spriggans ! Ils ont tellement creusé la roche que les montagnes s'écroulent et que le sol s'enfoncerait sous le sabot de nos chevaux. "
    C'est avec cette perspective peu rassurante que nous entreprîmes de gagner le plus de terrain possible tant que nous aurions à traverser des régions encore connues.

    Le crépuscule ne favorisa pas notre tâche et sans l'aide de Loriane et de ses sens exceptionnels, nous aurions sans doute perdu très vite la trace du kidnappeur. De toute façon, nous avions bien avancé et commencions à ressentir de l'épuisement.
    Tout autour, la vallée s'élargissait, devenait véritablement immense. C'était le domaine des hautes terres du Shwarzweg où vivaient de nombreux charbonniers. Je savais ces hommes-là secrets, renfermés et aussi qu'ils n'avaient pas d'amis une fois la nuit tombée. De là où nous étions, je reconnaissais au loin la maison en bois du Vieux Kurt, avec son corps de ferme. Accrochée à la lande rocheuse, elle semblait garder depuis toujours l'accès à un ruisseau descendant des pentes. Il avait bâti seul son abri de charbonnier alors qu'il était bien plus jeune que moi. Depuis, ayant survécu à sa femme et à ses trois enfants, il était le gardien acariâtre de cette petite source et vivait en parfaite autarcie, c'est pourquoi on le voyait rarement à Johannsdorf.
    Confiant, je plaçai des piquets taillés dans les branches afin de marquer notre piste, puis je proposai de nous abriter chez le vieil homme pour la nuit. Une fois rendus, je frappai trois grands coups sur la porte de rondins.
" - Qui est là ? répondit une voix cassée.
- C'est Gantz et quelques autres. Ouvre Kurt, c'est important !
- Gantz ? Je n'ouvre pas la porte aux fantômes ni aux revenants !
- Je suis là avec mon petit, vieil imbécile ! cria Cécilius. Tu crois peut-être que Gerhardt n'avait pas de famille ? "
    La porte s'ouvrit aussitôt pour laisser passer un visage hirsute qui leva de grands yeux bleus vers mon grand-père.
" - T'es bien gonflé toi, de venir me faire la leçon jusque su'l seuil de ma porte ! grogna Kurt.
- Arrête de faire l'ours, pff ! Le fils de Frantz a été emmené par un Viridien, et il se cache dans la montagne.
- Un Viridien, hein ? Ben moi j'en ai vu trois par ici, pas plus tard que l'aut'soir ! "
    Le vieux Kurt nous fit entrer et raconta en détail sa rencontre avec des cavaliers inconnus. Selon lui, un petit groupe avait chevauché jusqu'à sa maison avant de lui poser de nombreuses questions sur la vallée des Monts d'Argent.
    " J'étais méfiant ! dit-il. Mais ils étaient trois, dont un avec une capuche rabattue su'le visage. Alors j'ai pas fait mon malin et j'ai répondu à leurs questions. Mais quand je leur ai fait r'marquer que la vallée était mal famée, ils m'ont ricané au nez ! Ils m'ont traité de vieux débris et ont lancé aussitôt leurs chevaux. J'aurais dû les accueillir avec mon arbalète, ça je vous le dis ! Si j'avais pas été là, ces coquins auraient sans doute fouillé ma maison, et alors là pas question ! Pas question qu'ils touchent aux affaires de la Martha et des petiots !
    J'étais peiné de voir que le vieux en avait la larme à l'œil et je lui promis de faire de notre mieux pour punir les gredins.
    " Merci de ton aide l'ancien. Ces trois fripons étaient sûrement les amis de notre homme. Tu as bien réagi, crois-moi. Les voleurs d'enfants peuvent être dangereux. D'après ce que tu dis, ils sont passés environ deux jours avant qu'on enlève Thybald. L'autre a du prendre un itinéraire plus au nord. Ça nous emmène quand même aux Monts d'Argent tout ça... "
    Après avoir trinqué à notre prochaine victoire autour du fameux alcool de fleurs de Kurt nous décidâmes de nous reposer dans le vieux corps de ferme lui servant d'étable. La maisonnette n'était guère faite pour les visites et nous aurions à partir dès l'aube.
    Je dormais fort mal ce soir là ; contrairement aux autres qui ronflaient comme des bienheureux. La menace se précisait et j'espérais ne pas avoir affaire à l'avant-garde d'une troupe plus importante. Par la fenêtre basse, je pouvais voir au loin les premiers contreforts des Monts d'Argent. Ils formaient une sorte de couloir obscur se faufilant entre des pentes abruptes et dénudées. Cela ressemblait fortement à la gueule d'un énorme animal. Je soupirai en portant mon regard plus haut, vers les sommets. C'est alors que, foi de Gantz, j'aurais juré qu'il était là, debout sur une des cimes. C'était une silhouette haute, gracile et qui ne semblait s'appuyer que sur une seule jambe, comme dans les légendes. Cela paraissait étrangement proche malgré la distance- je pouvais compter plus d'un mille rien qu'à l'œil nu.
    Alors que je sortais pour y regarder de plus près, la vision fantastique disparut. Je décidai de mettre cette apparition sur le compte de l'alcool et de la fatigue. Il fallait vraiment que je dorme...

    Notre deuxième journée de traque fut, comme je m'y attendais, absolument pénible. Tout expérimenté que j'étais, je n'avais encore jamais mené d'équipage ou de cordée au sein des Monts d'argent. Nous progressions dans un chaos rocheux qui n'était fréquenté que par les Spriggans, ces détestables petits monstres ridés à forme humaine. Je ne sais pas si vous en avez déjà croisé, mais leurs gros yeux verts ne prédisent jamais rien de bon, juste des promesses de mort. Heureusement, ils sortent surtout la nuit car ils détestent la lumière.

    Nous avions envisagé de mauvaises rencontres, mais rien ne nous aurait préparé à affronter une nuit pareille ; sans doute l'une des plus horribles de toute mon existence. Nous nous étions enfoncés d'un peu plus de cinq lieues dans la vallée des Monts d'Argent et avions enfin trouvé un endroit propice à notre campement. Tout paraissait calme, nos bêtes étaient bien attachées et nous étions à l'abri du vent. Peut-être avons-nous manqué de prudence car au beau milieu de la nuit, nous fûmes réveillés en sursaut par les aboiements furieux de Monsieur Rolf. Quelque chose approchait, qui dégageait une odeur putride. Mais le pas que nous entendions n'était pas celui des Spriggans, non, ceux-ci se déplacent vite et silencieusement sur les rochers, à la manière des lézards. Nos oreilles étaient assaillies par des bruits de succion, de reptation, comme si des choses glissantes piétinaient dans la boue... Les arêtes des rochers renvoyaient de fausses ombres et nous eûmes toutes les peines du monde à distinguer quoique ce soit. Mais alors, si nous avions su ce que nous allions affronter !
    Toute une bande d'êtres difformes nous encerclait. Ils étaient en fait bien plus horribles à regarder que n'importe quel monstre de cirque. Jamais je n'avais entendu parler de telles horreurs : des sortes de gros bonshommes, hauts sur pattes mais boursouflés, avec une peau trouée pendant de tous les côtés. Leurs yeux étaient affreux, des puits jaunes chiasseux, dégoûtant des mêmes humeurs que leurs blessures. Leurs mains n'étaient que des pagaies grotesques, armées de griffes longues comme des poignards ; et leur odeur !...
    A leurs pieds rampaient des choses ignobles, semblables à de gros vers roses bilieux dont les gueules s'ouvraient sur une rangée de crocs aigus et qui sifflaient comme des serpents. On se serait cru dans les cauchemars d'un fou, et c'est peut-être ce pourquoi vous allez me prendre maintenant que je vous ai raconté ça !
    En un instant, les monstres étaient sur nous, chargeant avec une rapidité surprenante pour leur démarche balourde. Nous avions beau avoir des armes, je peux vous dire qu'eux n'en avaient pas besoin, vue la force de leurs coups. J'ai frappé comme jamais je n'ai cogné avec mon épée. Plusieurs fois, j'ai dû éviter ces griffes suintantes, sans aucun doute porteuses d'un venin mortel. J'avais déjà eu affaire à des Spriggans ou à des adversaires humains, mais à rien d'aussi résistant. A de nombreuses reprises, j'ai tailladé dans cette chair malade, sans pour autant avoir l'impression que la douleur affectât ces créatures. De leur côté, mes compagnons tâchaient de faire face ; nous devions combattre des choses inconnues attaquant en nombre. Je voyais le vieux renard obligé de reculer, Loriane qui tranchait avec célérité. Mais seul Père Richaire semblait leur faire plus de mal avec son espadon. Il frappait comme un boucher manie le hachoir : en portant des coups lourds et saccadés.
    A un moment, je sentis avec horreur qu'une des choses rampantes tentait de s'enrouler autour de ma botte. Je m'escrimai à l'en déloger, lardant de ma lame la gueule de la créature pour lui faire lâcher prise. Les autres comprirent alors le danger et décrivirent de grands moulinets pour hacher ce qui grouillait au sol.
    Quatre de nos ennemis gisaient sanglants, leurs corps donnaient l'impression d'être passés sous les roues de plusieurs chars. Mais nous étions toujours cernés ! Loriane avait été touchée par une de ces " larves " monstrueuses et saignait beaucoup. Presque dos à dos, nous nous attendions à recevoir la charge finale. Ces créatures étaient trop nombreuses et nous nous étions laissés quelque peu surprendre par leur sauvagerie primitive.
    C'est alors que la foudre s'est abattue sur eux. J'évoque la foudre car je n'ai pas de meilleure comparaison. Cela ressemblait davantage à une gerbe d'éclairs, comme le feu de Saint-Elme. Sauf que les éclairs font de la lumière et ne tuent jamais personne. Là j'ai vu nos adversaires tomber un à un, frappés par une lueur intense descendue des sommets. Leurs corps mous se tordaient sous l'impact, brûlaient et s'affaissaient. C'était un spectacle formidable qui ne dura qu'un instant durant lequel personne n'osa bouger, trop sidéré pour réagir.

    Nous étions au milieu d'un charnier. Les odeurs de charogne avaient été remplacées par celle de la chair brûlée. Nous n'arrivions toujours pas à croire ce qui s'était produit.
    Je me tournai brusquement vers la source de cet orage aussi mortel qu'inattendu, j'avais la conviction de l'avoir vu déferler depuis une des hauteurs. J'eus alors la même vision qu'hier soir, beaucoup plus proche cette fois, car " Grand Père Crêtes " se tenait sur le flanc d'une montagne toute proche. Je fronçais les sourcils et le vis disparaître derrière les arbres. Je jurerais alors qu'il s'appuyait sur quelque chose de grand et d'encombrant, comme une lourde masse ou bien quelque bâton de marche tels qu'en utilisent certains sorciers comme insigne de leur rang.
" - Il était là haut, c'est lui qui nous a sauvés ! dis-je à mi-voix.
- Oui, moi aussi je l'ai vu, petit, je l'ai vu ! " me répondit le vieux renard.
    Il va sans dire que dormir à cet endroit nous était devenu impossible après ça. Nous débarrassions nos affaires sans demander notre reste lorsque je remarquai Loriane qui se contentait de bander sa blessure après l'avoir simplement nettoyée à l'eau claire. Soudain, je compris. Je m'approchai d'elle d'un pas rapide.
    " Vous êtes sorcière, vous ne craignez point les poisons ! " dis-je à voix basse.
    Elle me regarda, quelque peu décontenancée, puis elle me sourit ; toujours cet air dédaigneux...
    " Sorcière ? Non ! Servane, tout simplement. Notre peuple a développé cette résistance contre les bêtes porteuses du mal poison. Votre grand-père ne vous a jamais appris ? "
    J'étais hébété, cette fée venait de me renvoyer mon ignorance à la figure, mais avec élégance. Je me contentai de m'éloigner d'elle.

    Nous étions dans un piège, autour de nous, la vallée resserrait encore son étau. Je me demandais si finalement, ce que nous avions vécu cette nuit n'était pas un avertissement, le signe que nous entrions dans le domaine des dieux dont nous nous étions détournés autrefois.
" - Tout ce qu'on dit sur la vallée est vrai ! s'écria Brendt, comme en écho à mes pensées. Le Grand père veille et son œil est de foudre.
- Encore cette légende ! répliqua Père Richaire. Cela ne vous est pas venu à l'idée de remercier nos propres dieux car ils nous sont venus en aide ? C'est une épreuve qui nous a été envoyée, et Vala a répondu en permettant de retrouver notre enfant.
- Allons Richaire ! Le petiot et moi on a bien vu ce qu'on a vu, et c'était pas la déesse, malgré tout le respect que je lui dois ! " intervint Cécilius.
    Je levai la main en en signe d'apaisement.
    " Euh, je crois... Vous voyez ça là bas ? "
    Pendant qu'ils se chamaillaient, j'avais observé les alentours et repéré un éboulis sur la gauche.
    " Mais il a raison ! Sacrée graine de Gantz ! " S'esclaffa mon grand-père.
    Tous s'avancèrent à ma hauteur.
    Les chutes de pierres pouvaient être dangereuses dans ce genre d'endroit. Nombre de montagnards avaient péri par elles. Celle-ci nous avait amené sur la trace des Viridiens : elle avait tracé un sillon dans la pierre et déplacé nombre de rochers et de petits arbustes, laissant voir l'endroit où ils avaient marché peu de temps auparavant. Toutefois, escalader la pente à cet endroit me paraissait au mieux très risqué, au pire impossible.
    Heureusement, mon expérience de la montagne m'avait appris à déjouer les trompe-l'œil et certains pièges de la nature. En examinant les alentours, je finis par découvrir ce qui rassemblait à une entrée, bien que masquée par un bouquet de jeunes arbres au feuillage tendre, sorte de rideau végétal marquant un chemin en pente douce entre deux épaulements rocheux. Nous n'eûmes guère qu'à baisser la tête pour le franchir. Au sol, d'autres sabots avaient laissé leur trace dans les mousses. Cette fois, ils étaient faits !
    Ce couloir n'avait rien de très naturel en vérité. Ce qui m'apparaissait de prime abord comme de simples pierres arrondies s'avérèrent être les vestiges d'un dallage. Quant aux parois des escarpements, elles portaient, malgré les siècles écoulés, la trace régulière du martelage par quelque machine de chantier, témoin du savoir passé des Dwergs disparus.
    En émergeant du chemin, nous fûmes cernés par une épaisse forêt dont le sol humide était jonché d'étranges amas de pierres ; " des cairns " pensais-je. Voilà donc à quoi ressemblaient les cimetières nains ?
    Il me fallut quelques longues minutes pour retrouver le nord ainsi que notre piste. Monsieur Rolf fut toutefois plus rapide et se mit soudain à courir, nous obligeant à lancer nos montures au galop pour le suivre. Mon cœur battait la chamade car je savais que nous allions bientôt en découdre avec les forains.
    A un moment, je perdis de vue le chien, mais je ne tardai pas à le retrouver à l'orée du bois : il s'était arrêté devant un affleurement rocheux, percé d'un trou circulaire assez large pour laisser passer plusieurs hommes de front. Rolf grondait et aboyait comme je ne l'avais encore jamais vu faire, c'était un animal tranquille et affectueux d'habitude. Quelque chose l'énervait et je le sentais prêt à attaquer ce qui se trouvait manifestement dans cet abri sous roche.
    Je fis signe aux autres de mettre pied à terre et de préparer leurs armes. Les grottes de ce type sont nombreuses dans la région et contiennent parfois des mauvaises surprises, le plus souvent des bêtes énormes telles que les lions noirs ou les ours des cavernes. J'espérais simplement que Thybald n'avait pas échappé aux ravisseurs pour échouer entre les griffes de l'une d'elles.

    Nous avions progressé de presque quarante pas lorsque une odeur de brûlé m'indiqua qu'un feu de camp avait été fait ici. Je m'éloignai un peu : inutile que mes amis tombent dans un traquenard si je pouvais l'éviter !
    Mais alors que le boyau décrivait un coude, une ombre noire fondit silencieusement sur moi. La pénombre l'avait jusqu'ici masquée et j'eus à peine le temps de faire face. L'éclat d'une lame dansait furieusement devant mes yeux. Une douleur me tirailla le bras gauche lorsque le poignard m'asséna une profonde coupure. Je levai mon épée d'un geste rageur, mais dans un éclair de lucidité, c'est avec le plat de la lame que je frappai. Un coup bien placé à la tête et mon agresseur s'effondra dans un léger bruit de tissus.

    " Une femme ! " m'écriai-je en observant le visage dissimulé par la capuche.
    J'étais abasourdi : la lueur des torches laissait voir une belle peau lisse et mâte, des boucles noires et des lèvres charnues d'où s'échappaient à présent un mince filet de sang. Certes, j'avais assommé proprement mon adversaire mais il n'était jamais agréable de s'apercevoir que l'on avait frappé une femme !
    Le vieux renard fouillait déjà le fond de la caverne avec l'aide de Loriane.
" - Rien ! pas de trace de Thybald ! dit-il.
- Il est pourtant quelque part par ici, regardez le chien ! " intervint Père Richaire.
    Le prêtre s'était agenouillé parmi les couvertures et les sacs des forains, retournant chacune de leurs frusques tandis que Rolf jappait et remuait de la queue.
    " Ils ne doivent pas être bien loin ! Ils n'auraient pas laissé la femme trop longtemps toute seule ! " dis-je.
    Celle-ci revenait doucement à elle. Je me reculai. Heureusement, cette furie était bien ficelée à présent.
    " Toi ! Tu as essayé de me tuer. Dis nous où est l'enfant et nous te laisserons partir ! " m'écriai-je, encore échaudé.
    Je vis mon grand-père secouer la tête de désapprobation mais je lui fis signe de ne pas intervenir. La Viridienne esquissa un sourire sinistre.
" - Les hommes disent souvent ça à leurs prisonnières avant de les faire brûler en place publique ! cracha-t-elle.
- Je crains que tu n'aies guère le choix. C'est en refusant de nous dire où est Thybald que tu risques un châtiment car si nos amis du village ne retrouvent pas leur petit, je n'aurai pas d'autre choix que de te livrer à eux.
- Les autres l'ont emmené au fond. Il y a une grotte et des tunnels, ils savaient que vous étiez là et ils cherchaient à se cacher.
- Il y a donc une issue ! annonçai-je, triomphant. C'est bien, tu as été raisonnable et je tiendrai ma promesse. Mais tu vas rester là en attendant qu'on en finisse avec tes petits camarades ! "
    Je pris juste le temps de garrotter mon avant-bras et, jetant un dernier regard à mon étrange agresseur, je suivis les autres dans le noir.

    En vérité, ce qui apparaissait comme un cul-de-sac n'était autre qu'une fine paroi rocheuse, dissimulant une vaste salle aux contours arrondis. Parler de " rideau de pierre " aurait été plus juste, car nous évoluions à présent dans un tunnel humide, façonné par l'eau et garni de stalactites. Ce que nous avions pris pour un mur était une sculpture naturelle, dégoûtante d'humidité et de la finesse d'un parchemin.
    Visiblement, notre arrivée avait surpris les kidnappeurs, car la grotte que nous découvrions à présent était bien plus vaste et mieux abritée que l'entrée où ils avaient installé leur campement. La lueur de nos torches, se répercutant en jeux de lumières sur les parois, révéla rapidement des traces d'occupation anciennes. Chaque parcelle de roche était occupée par des frises de peintures naïves, représentant des personnages drapés réduits à leur plus simple expression. Les visages étaient toutefois saisissants, contemplatifs. Leurs mains jointes et leurs genoux fléchis indiquaient une attitude de soumission. Nous eûmes la surprise de trouver, bien cachées dans une niche, deux statuettes de bois peint, d'environ une coudée de haut. Père Richaire nous expliqua qu'elles devaient avoir deux cents ans et servaient au culte étrange et secret de Teragàn, le dieu de la terre et du monde souterrain dont les adeptes vivent en ascètes.
    La grotte avait servi autrefois de refuge à des moines pour qui elle avait été un véritable don de Teragàn : une chapelle creusée à la seule force des éléments. Nous n'eûmes toutefois pas le loisir de nous émerveiller, les forains avaient disparu avec notre Thybald et il était impératif de les débusquer. Pas question pour moi de rentrer sans lui à Johannsdorf, non cela m'était tout simplement impossible.
    Nous décidâmes de progresser en deux groupes, dos aux parois. En les longeant ainsi, nous avions bien plus de chances de trouver rapidement une sortie. Celle-ci se présenta sous la forme d'une fouille grossière, un tunnel exigu creusé à la masse et à la pioche, sans aucun soin particulier. Cela ressemblait au travail de pillards, mais ceux-ci n'étaient plus là depuis longtemps : les étais dont on voyait encore la trace avaient disparu. Rapidement, les empreintes des voleurs nous apparurent dans la poussière et l'humidité de cet étroit passage...

    Il m'est difficile de rendre compte de notre étonnement face à ce que nous devions découvrir de l'autre côté. De toutes nos vies, passées essentiellement en extérieur, rien ne nous avait préparé à cela.
    Nous débouchâmes dans ce qui apparaissait comme un vestibule, une vaste pièce carrée et donnant sur une entrée. Je dis bien carrée, car la roche mère avait été ici taillée et enduite d'un mortier gris que je n'avais encore jamais vu. Lorsque je passais la main dessus, la surface était lisse, froide et laissait un peu de poussière blanche sur mon gant.
    Au sol, nos lumières se reflétaient sur une chose métallique qui s'avéra être une lourde porte de fer sortie de ses gonds. En l'examinant, nous ne vîmes aucune trace de rouille ou de corrosion : c'était un assemblage savant de pièces rivetées, forgées dans un métal terne. Chose encore plus étrange, la porte était percée d'une petite visière formée d'un verre épais, des éclats de celui-ci jonchaient le sol comme autant de pierres précieuses. En Freimark comme ailleurs, le verre était un privilège réservé aux maisons des nobles et des bourgeois. Pourquoi en avoir ainsi doté un vulgaire judas ?
    " Encore un prodige des Dwergs " me dis-je. Les murs de la pièce étaient barrés à mi-hauteur d'une frise abstraite, formée de hachures jaunes et noires régulières ; un art compréhensible uniquement par ce genre de créatures. Décontenancé, je rassemblai mes amis et décidai de laisser ici Rolf, cette exploration s'annonçant décidément trop dangereuse pour lui : je connaissais bien la mauvaise réputation des ruines Dwergs. Je n'eus d'ailleurs pas beaucoup à insister car le chien s'était couché près de la vieille porte, prostré. Ses gémissements inhabituels faisaient froid dans le dos...

    Le couloir qui partait de cet endroit, long de plusieurs centaines de pas, serpentait à travers la montagne. Il avait été creusé de la forme d'un triangle tronqué à son sommet et enduit de cette substance grise et poussiéreuse. Mais le plus étrange demeurait en ces contreforts façonnés dans le même métal que la porte ! Les constructeurs de ce tunnel devaient être bien riches et très savants pour l'étayer avec du fer forgé plutôt qu'avec du bois ou de la pierre. L'ensemble était parfaitement régulier, à faire pâlir tous les constructeurs de cathédrales. On disait que les Dwergs avaient percé la montagne de nombreuses galeries, mais leurs constructions étaient étroites, obscures et mal pratiques pour tout visiteur ne mesurant pas leur taille de nains. Or cet ouvrage était aussi haut qu'une maison et suffisamment large pour nous permettre d'y marcher ensemble.
    Depuis quelques minutes déjà, j'avais perçu le clapotis lointain d'une source, au dessus de nous. Nos pieds s'enfonçaient progressivement dans la boue et bientôt, l'eau nous arriva aux chevilles. Le plafond de ce donjon sans âge avait fini par céder quelque part, laissant s'infiltrer les flots d'une rivière souterraine. En agitant ma torche au dessus du sol, je grimaçais en voyant nager des larves protées. Finalement, cet endroit grouillait de vie, mais quelle vie ! Un morceau d'étoffe ensanglantée apparut dans la lumière, flottant à la surface. Je reconnus immédiatement un lambeau de la chemise de Thybald et échangeais des regards inquiets avec mes compagnons. C'est d'un mouvement unanime que nous accélérâmes le pas.

    Notre marche nous avait amenés à un lieu plus insolite encore. La pierre enduite y avait laissé la place au métal, celui-ci jetant d'étranges reflets verts sous nos torches. On pouvait voir des inscriptions dont les lettres m'étaient parfaitement inconnues, sorte de succession de formes géométriques tracées parfaitement droites à l'aide de peinture rouge. En tant que guide de montagne, je n'étais pas très au fait des langues anciennes et je ne savais, pour ainsi dire, que lire les lettres de crédit et signer avec mon nom. Je demandais au Père Richaire s'il avait déjà vu une telle chose, mais il m'avoua être complètement dépassé par cet alphabet.
    " Ce n'est pas celui des Dwergs. Ils écrivaient en runes, chacune représentant une idée. Or ces caractères sont placés en ligne et non en colonne. "
    Le prêtre resta un instant songeur et cogna la paroi métallique qui teinta légèrement, signe qu'en réalité les panneaux étaient soudés au mur et qu'ils étaient plutôt fins.
    Nos genoux trempaient à présent dans l'eau noire, je sentais parfois de petites choses me frôler. Des traits blancs évoluaient en bancs sous la surface : " des poissons aveugles " pensais-je avec dégoût.
    Tout se compliqua encore lorsque le large corridor se divisa en deux chemins opposés. Une structure arrondie se dressait au milieu, constituée du même métal vert que le reste et qui s'élargissait en allant vers le fond. Sur chaque panneau de cloison, des globes de verre étaient posés, sortes de gros yeux bouffis qui ne semblaient avoir d'autre utilité que l'ornement. Je ne comprenais plus ce que mes yeux me montraient et je crois qu'à ce stade, je n'étais plus le seul.
" - Il faut qu'un groupe parte à droite et l'autre à gauche ! dit Brendt.
- Non, pas question ! répondis-je sèchement. C'est le meilleur moyen de se faire avoir. Nous ne pourrons pas nous retrouver si nous nous perdons, et nous n'aurions plus notre seul avantage sur les Viridiens, le nombre !
- Ouais, le petit à raison ! dit Cécilius. A trois contre trois, ils peuvent nous vaincre. La fille, c'était seulement leur servante, eux sont plus forts sans doute.
- J'ouvre la marche ! " m'exclamai-je.

    Ce maudit corridor n'en finissait pas, la construction se compliquait au fur et à mesure de notre avance. Nous avions toujours les pieds dans l'eau et chaque clapotis nous était suspect.
    Les parois étaient maintenant flanquées de petites fenêtres judas de chaque côté, je comptais mentalement sept enjambées entre chacune d'elles. Ces vitres crasseuses ne donnaient à voir que les ombres floues de ce qui semblait être des meubles ou des établis. En y regardant de plus près, nous comprîmes qu'il s'agissait de portes basses, parfaitement intégrées à l'ouvrage. Mais nous ne vîmes rien qui permettait de les ouvrir, ni loquet ni poignet ; je remarquais également que la fente tout autour était tellement étroite que je peinais à y glisser la pointe de mon couteau...
    Un léger courant d'air froid passait dans le couloir, et j'humectais mon pouce pour confirmer cette impression. Pas de doute, il y avait quelque part une issue donnant sur l'extérieur !
    " Courage frères ! La sortie n'est sans doute pas loin et... "
    En me retournant, je n'avais pas vu l'onde bouger et la bête jaillir brusquement de l'eau sombre. Je n'eus que le temps de voir un long cou et une tête reptilienne plonger vers moi, une horrible tête blanche avec deux yeux rouges. Des crocs se plantèrent dans mon cou et je sombrai dans l'inconscience tant la douleur qui suivit me fut insupportable.

    Lorsque je repris connaissance, ma vision encore trouble me renvoya les reflets verts du plafond. J'étais allongé et quelqu'un m'embrassait avec ardeur dans le cou. Mes sens endoloris me laissèrent voir une silhouette fine se lever à côté de moi, courir précipitamment et s'accroupir un peu plus loin. Je commençais à percevoir des pas dans l'eau et d'autres résonnant sur le fer, comme si l'on marchait sur une grille. J'étais au sec...
    En me relevant péniblement, je passais la main sur mon cou. En plus de la piqûre cruelle des crocs, je sentais une légère brûlure caractéristique. C'est alors que je compris en voyant Loriane hoqueter bruyamment avant de lâcher un flot de bile claire : la Servane m'avait aspiré le poison. Je m'avançais tandis qu'elle restait un moment pour respirer, puis elle se redressa en titubant, comme si elle avait été ivre. Je fus un peu gêné en m'apercevant qu'elle avait les larmes aux yeux.
" - Euh, merci, balbutiai-je, un peu embarrassé.
- Désolée d'avoir été si familière, haleta-t-elle, mais les animaux des profondeurs ont un venin absolument mortel. Je devais agir vite !
- Pas de souci, je n'ai pas encore pris femme, " répondis-je en plaisantant.
    Elle m'adressa un faible sourire et se tourna vers le corridor inondé. Seul Brash était encore là, je le vis gravir des marches métalliques plongeant dans l'eau. A peu de distance, le corps ensanglanté du grand serpent blanc flottait, doucement ballotté par le faible courant. Je réalisai alors que nos pieds étaient posés sur des dalles carrées, mais constituées d'un fin grillage ouvragé plutôt que de pierre ou de faïence. Je secouai la tête, comme pour être sûr d'avoir bien vu. Quelle civilisation d'avant le monde avait ainsi pu se permettre d'habiter dans un palais de fer forgé ?
    " Tu avais raison, dit Brash, il y avait bien une sortie et un accès au dehors. Viens, les autres sont partis en avant. "

    Je ne pus m'empêcher de pousser un sifflement d'admiration. Nous étions dans une immense cavité rocheuse éclairée à l'ouest par la lumière du jour. Celle-ci perçait faiblement à travers un orifice béant, sorte de haute lucarne s'ouvrant dans la roche. Nous étions de toute évidence à l'intérieur d'une montagne creuse, sur une corniche faisant face à un vide traversé d'un pont de fer... De l'autre côté, la pénombre ne nous laissait distinguer que peu de détails. La passerelle apparaissait comme le seul accès sûr car une faille, barrant la montagne en deux, semblait plonger jusqu'au centre de la terre. La voûte se dressait à une hauteur si vertigineuse que je titubai en risquant mon regard.
" - Bon et bien quand faut y aller ! dit le renard d'argent.
- Je vais manquer de galanterie et passer en premier avec Brendt ! " dis-je en regardant Loriane qui était encore pâle.
    Nous avançâmes en tapant des pieds, nous assurant ainsi de la solidité de l'ouvrage. Les mêmes dalles grillagées garnissaient la passerelle et nos pas lourds résonnaient au dessus du vide.
    " Je crois bien que ça nous portera tous ! " m'écriai-je.
    Je m'étais arrêté pour encourager les autres à nous suivre lorsque j'entendis la course de Brendt dans mon dos. Au moment où je me retournai pour l'inciter à plus de prudence, il poussa un cri de douleur et tomba soudain à genoux.

    " Des chausse-trappes ! Décidément, ils avaient tout prévu ! "
    Je tâchai de soigner le pied de Brendt, meurtri malgré ses bottes épaisses. Mes compagnons s'ingéniaient à balayer du pont ces infâmes petites boules de supplice, dont les pointes scintillaient à la lumière de nos torches. Je nouai un bandage de fortune avant de retirer celle qui s'était solidement fichée dans la semelle de cuir retourné.
    " Et il y en a encore sur la corniche ! " s'exclama le vieux renard.

    De l'autre côté, nous retrouvâmes sous un repli rocheux la même entrée circulaire que celle qui nous avait amenés dans la grotte des saints hommes. A la différence que celle-ci s'ouvrait à l'intérieur de la montagne. Sachant le petit toujours entre les griffes de ses ravisseurs, nous entrâmes sans perdre plus de temps, suivi d'un Brendt boitillant sur son pied blessé. Une odeur fauve assaillit soudain nos narines...
    Une surprise de taille nous attendait en effet à l'intérieur et nous dûmes retenir nos cris de stupeur. Dans un nouveau vestibule se tenait une gigantesque forme endormie.
" - Un kaligàr, c'est incroyable ! chuchota mon grand-père.
- Comment est il arrivé ici ? " dit Brash.
    Le monstre ronflait doucement, son corps fourreux se soulevant à chacun de ses souffles. A en juger par sa taille imposante, celle d'un ours des cavernes, c'était un adulte dans la force de l'âge. Il avait d'ailleurs le même corps qu'un ours, énorme, musclé, au bras dotés de longues griffes. Sa tête était en revanche plus étrange, prolongée par un gros bec rapace semblable à celui d'un oiseau de proie. Deux petites oreilles velues étaient repliées le long de son crâne effilé. Les kaligàrs sont des animaux aussi rares que dangereux, mais je savais qu'ils passaient presque quatre mois de l'année à dormir. Et heureusement pour nous, la saison hivernale n'était pas achevée.
    " Il doit y avoir un accès vers l'air libre quelque part. Mais ces animaux là peuvent aller loin sous terre pour hiberner, ne le dérangeons pas " répondis-je.
    Nous contournâmes prudemment la bête. Tout le monde retint son souffle à ce moment là. Le repaire du kaligàr donnait sur un couloir obscur ; des gémissements étouffés nous parvinrent. Nous hochâmes la tête d'un air entendu, l'ennemi était là !

    C'est au moment où nous entrions, armes aux poings, qu'un projectile siffla avant de se planter derrière nous. Ceux qui s'étaient retournés perçurent un grognement et virent le corps du kaligàr lentement se soulever... Les Viridiens nous avaient tendu un ultime piège avant d'engager le combat !
    Plein de rage, je chargeai dans le noir, mon grand-père à mes côtés, tandis que dans notre dos une lutte confuse s'engageait contre le seigneur des cavernes. Ses feulements résonnaient à travers le corridor, je priai alors intérieurement pour mes amis.
    Les forains étaient éclairés par un bain de lumière provenant de lampes posées au sol. Je tombai tout de suite nez à nez avec l'homme qui avait enlevé Thybald, un petit replet moustachu au regard fuyant. Comme ses deux compagnons, il était revêtu d'une cape et d'un chapeau de pluie noir à larges bords. Il esquivait avec aisance et alors que je tentais de le frapper, je vis soudain que Thybald était attaché à sa taille à l'aide d'une corde. Je ne percevais même plus ce qui se passait autour de moi, j'étais trop occupé par ce malandrin qui bougeait de manière à exposer le petit garçon à mes propres coups d'épée. D'abord effrayé, celui-ci s'efforça ensuite de gêner le Viridien en le tirant en arrière. Nous étions engagés dans une véritable danse mortelle. Reprenant mon sang froid, je tranchai le lien d'un coup net. Thybald s'enfuit rapidement dans l'obscurité du couloir.
    Derrière nous, la bataille faisait rage, on ne pouvait toutefois que la deviner. Je me souviens parfaitement de cette cacophonie de cris, de feulements et d'éclats de voix. A un moment, j'entendis un corps percuter violemment la roche et la plainte endolorie du père Richaire. Mais de tout cela, je n'ai que des bribes car nous combattions, mon grand-père et moi, les voleurs d'enfants à deux contre trois. Ils faisaient front pour nous faire reculer vers le monstre enragé qui portait des coups de pattes furieux contre les intrus que nous étions dans son repaire.
    Nous allions être acculés lorsque mon grand-père me lança un regard assuré. Je le vis bondir lestement sur le voleur le plus proche, un mouvement de double feinte, le Viridien venait d'ouvrir sa garde mais n'eut pas le temps de se rendre compte de son erreur. Le vieux renard avait fait parler sa maîtrise des armes et venait de le transpercer juste sous la poitrine. Exalté, je chargeai dans un grand cri. J'engageai quelques passes d'armes, bientôt, le Viridien peina à parer mes attaques. J'assénai un violent moulinet qui brisa sa lame et rencontra sa gorge. Presque au même moment, j'entendis la lourde chute du kaligàr enfin vaincu...

    Petit Thybald courait parmi les ténèbres, apeuré. Par quelle magie ce mur de fer s'était-il effacé sur son passage ? Il sentait des présences tapies dans le noir et des mains glaciales le frôlaient au passage...

    Une odeur de sang avait envahi le couloir, la carcasse lacérée du kaligàr y était d'ailleurs pour beaucoup. Père Richaire, violemment frappé à la poitrine, se faisait emmailloter par la main experte de Loriane. Assis contre le mur, il tâchait de retrouver ses esprits après un douloureux vol plané. Mon grand-père et moi-même ne souffrions que de quelques estafilades. En regardant les bandits baignant à nos pieds dans leur sang, je me dis que le combat aurait pu beaucoup plus mal finir.
" - Nous devons absolument retrouver le petit ! Il n'est toujours pas sorti d'affaire. Qui sait ce qu'il y a de l'autre côté ? annonçai-je aux autres.
- Je te suis Heinser, comme toujours ! s'exclama le vieux renard.
- Je viens avec vous, je vais bien ! " dit Brash, qui finissait d'éponger son front ensanglanté par une longue coupure.
    Le corridor décrivait un coude qui nous fit disparaître tous trois de la vue de nos compagnons.

    Nous eûmes toutes les peines du monde à réaliser où nous étions tant la salle qui s'offrait à notre vue était vaste. Il nous fallut de nombreux allers et venues pour ne serait-ce qu'en deviner les limites. Sous la flamme tremblotante, nous vîmes ce qui apparaissait comme les restes rouillés de lits superposés, squelettes de fer corrodés, tordus et menaçants. Mais il y avait plus étrange encore, comme ces tables grises faites d'un matériau rugueux, d'aspect minéral, et pourtant si léger lorsque nos mains s'aventuraient sur leurs tiroirs. Ceux-ci ne contenaient plus que de la poussière, ainsi que quelques débris métalliques tels que des ressorts et de minuscules billes. Le plus déconcertant était toutefois la présence de plaques de verre sombre, posées sur les meubles et dressées à l'aide d'un pied sculpté. Je n'arrivais pas à déterminer leur composition : c'était à la fois léger mais lisse et dur comme le verre, sans pour autant être aussi froid au toucher. Le cœur battant, je m'emparai d'un objet gros comme ma paume et formé de deux petites plaques rabattables. Cela m'évoquait le miroir de poche d'une dame, bien qu'une sorte de stylet y était accroché...
    Des pleurs étouffés nous arrachèrent à notre contemplation avide, Thybald était là, grâce aux dieux ! Nous accourûmes dans un même mouvement mais mon pied rencontra un obstacle et il se produisit un horrible craquement d'os. Je m'arrêtai et nous réalisâmes avec horreur que nous étions au milieu d'un monceau d'ossements : quelques restes humains se mêlaient à d'autres, bien plus étranges. Ces créatures avaient dû ressembler à des dragons de leur vivant car leurs dos étaient garnis de longues épines et leurs bouches allongées esquissaient des rangées de crocs.
    Nous nous remettions à peine de notre surprise lorsqu'un concert de murmures s'éleva tout autour de nous, suivi de la fuite d'ombres rampantes. Nous restions là, plantés, les yeux écarquillés, paralysés par une peur instinctive. Nous avions dérangé quelque chose, mais quoi ? Avions nous été victimes de jeux de lumières ou de notre imagination ? Notre silence gêné en disait long : il était certain que nous n'étions pas seuls dans cette pièce, qu'il y avait des esprits...
    Le bruit d'une course légère nous fit sursauter, mais la silhouette qu'éclairèrent nos torches nous était familière, c'était Thybald, livide, qui cherchait notre présence à tâtons. Il avait déjà fait preuve d'énormément de courage, bien plus que ne devait en montrer un enfant. Je le serrai contre moi lorsqu'il s'effondra en sanglots. Pour la première fois depuis que nous étions partis, nous ressentions du soulagement.

" - Tu es sûr de ce que tu vas faire ? me demanda Cécilius.
- Oui, je crois bien, répondis-je simplement. Tu peux faire marche arrière tu sais ? Tu as déjà beaucoup fait, vieux renard !
- Oui, non, peut-être... Je ne sais pas. "
    Nous avions renvoyé Brash avec Thybald auprès des autres, comme pour les mettre à l'abri de ce que nous allions faire. Lorsque nous étions au milieu des squelettes, j'avais remarqué un reflet argenté et les contours d'une porte. Nous faisions incontestablement face à une nouvelle issue, mais fermée par deux panneaux de métal blanc. On aurait dit des vantaux encastrés dans le mur, dépourvus de gonds ou de poignets.
    " Alors ? "
    En interrogeant mon grand-père du regard, je remarquai une lueur étrange, celle qu'il avait longtemps eue au cours de sa jeunesse aventureuse.
    " Aventure, gloire et fortune ! bredouilla-t-il. On est quand même pas venus ici pour rester sur le seuil de la porte, hum ? "
    Tout sourire, je m'approchai, l'épée à la main. Il nous faudrait un levier pour ouvrir cette curiosité. J'ai cru pourtant que mon cœur allait s'arrêter lorsque les deux battants s'écartèrent dans un bruit étouffé. Ils devaient bien peser plus de cent livres chacun, mais une force invisible les avait fait bouger et disparaître dans la maçonnerie, ne laissant voir que l'encadrure et le début d'une volée de marches. Nous restâmes un moment interdits, à nous regarder. Je passai mon épée dans l'embrasure, de peur qu'un piège ne se referme sur nous, rien... La curiosité fut plus forte et nous nous jetâmes de l'autre côté.

    Le spectacle était à la hauteur de nos espérances. Sous nos yeux ébahis s'étendait ce qui avait dû autrefois être une grande salle de réception, comme celles que les seigneurs entretiennent dans leurs châteaux. Placés autour d'une longue table ovale, d'étranges carcasses reposaient sur les sièges ; ultimes protagonistes d'une réunion, figés dans leurs derniers instants. A bien y regarder, il s'agissait des mêmes " hommes-dragons " dont nous avions découvert les corps à côté. Ils étaient encore assis, posés dans des fauteuils rigides et translucides. A un moment, nous nous approchâmes pour passer nos mains dessus et tenter de comprendre ce prodige.
    C'est alors que nous découvrîmes une nouvelle porte à vantaux. Sauf que celle-ci était énorme, de la taille d'une poterne. Nous fûmes surtout frappés par la multitude de symboles peints qui la recouvraient. Nous pensâmes immédiatement au travail d'un sorcier, le résultat de quelque art secret et magique qui dépassait totalement nos esprits de montagnards. Il était évident qu'on s'était battu ici mais il y a fort longtemps. Des traces de brûlé constellaient les murs ainsi que des taches sombres qui ne laissaient guère de doute quant à leur nature : du sang. Le plus frappant restait tout de même les coups qui avaient tordu le métal de la porte : des bosselures créées par l'assaut d'un bélier sans doute, mais à notre grande surprise, celui-ci avait du avoir lieu de l'autre côté...
" - Gros morceau à ouvrir ! Tu crois que c'est possible ? me dit le vieux renard.
- Pas sûr que ce soit une excellente idée en fait, les choses deviennent dangereuses. C'est peut-être ça le domaine des dieux ! " répondis-je.

    " A votre plasse, je laisssserais la porte closse ! "
    Nous nous retournâmes d'un bond, car une voix sans timbre avait parlé dans notre dos. La vision que j'eus à ce moment là me fit lâcher mon épée sous l'effet de la stupeur.
    Il était là, derrière nous, debout sur le seuil bien que je ne saurais dire depuis combien de temps il nous observait. Grand-père Crêtes étaient maintenant pleinement visible : créature de haute taille aux membres filiformes. Son aspect dépassait celui de tous les ogres et monstres de légendes, car elle avait quelque chose de profondément inhumain tout en évoquant cependant celle d'un vieillard. Il n'était revêtu que des restes d'une tunique délavée laissant largement voir sa peau d'un gris étrange. A bien y regarder, elle n'était pas ridée mais plutôt plissée de profondes striures. Ce qui ressemblait aux moustaches d'un vieil homme étaient en fait de longues antennes tombant comme celles d'un poisson-chat. Il était appuyé sur une lourde barre de fer, presque aussi haute qu'un homme, et que je pris tout d'abord pour un sceptre. Je remarquai cependant que l'instrument était parcouru de reliefs, d'irrégularités, et était doté de deux poignées. A son extrémité, quatre gueules menaçantes étaient reliées à un mécanisme ; un instant, je pensai aux bouches à feu de l'armée impériale du Sudenreich. Grand-père Crêtes releva sa tête chauve et nous toisa de ses petits yeux laiteux.
" - J'ai sscélé ssette porte pour une exssellente raisson. Afin que resste confiné le mal qui affecta sse ssentre en emportant tous les miens !
- Ce...centre ? Finis-je par bredouiller.
- Ss'est un peu diffissile à exsspliquer pour vos essprits, mais sse que vous appelez " domaine des dieux " n'est qu'une insstallation bâtie par une anssienne rasse. Une rasse n'appartenant ni aux dieux ni aux hommes mais isssssue du ssiel. Je n'étais qu'un de leurs humbles sserviteurs.
- Venue du ciel ? Mais c'est impossible ! s'exclama mon grand-père d'une voix blanche.
- Détrompez vous ! Vos croyansses ne ssont établies que ssur des basses fragiles. Le ssiel est loin d'être vide, de nombreux royaumes le peuplent. Je ne ssuis originaire que de l'un d'eux. La ssciensse et la magie des consstructeurs de ssette sstassion m'ont affranchi de la vieillesssse et de la mort. Depuis trente de vos ssiècles, je veille, consscienssieussement.
- Veiller contre quoi, les pillards ? Nous ne voulions pas... "
    Je m'efforçais de rester calme, puis je frémis en pensant que Grand-père Crêtes avait peut-être déjà deviné mon menu larcin de tout à l'heure. Mais il se contenta d'émettre un gloussement que j'interprétais comme un rire.
" - Aucun pillard n'est un danger car il n'y a rien de préssieux à prendre issi, sseule la mort est au bout du chemin. Mes maîtres ssavaient bâtir sse que vous appelleriez des puits vers d'autres ssieux, d'autres ssphères d'existensse. Ss'est en ouvrant l'une d'elles qu'ils ont réveillé une maladie, une terrible maladie qui tue les êtres forts et transsforme horriblement les autres. Par chansse, j'ai échappé à la contamination, ssans doute ma race n'est-elle pas affectée. Malheureussement, je ssuis ressté sseul issi, ssans moyen de rentrer. J'étais sseul et notre navire sseleste a fini par lentement se déssagréger...
- Un navire céleste ? C'est de la folie, dites moi que ce n'est pas vrai ! " intervint le vieux renard.
    Mais une question plus importante me brûlait les lèvres :
" - Si nous sommes ici, nous allons mourir aussi ! Ce puit dont avez parlé est de l'autre côté, c'est ça ?
- Il y est. Mais l'effet de l'épidémie ss'est esstompé avec le temps. Tant que la porte resste closse, perssonne dans la vallée ne rissque rien. En revanche, les horreurs engendrées par se mal sse ssont multipliées. J'ai tout fait pour en réduire le nombre, mais je ssuis sseul. Ss'est contre elles que vous vous êtes battus l'autre ssoir ! "

    Le combat de la nuit d'avant me revint en mémoire et tout s'éclaira enfin dans ma tête. Grand-père Crêtes nous avait évité le pire par son intervention, comme il le faisait depuis des temps immémoriaux. En vérité, nous n'étions qu'un épisode de son éternité, des rats en intrusion dans son domaine, si ambitieux mais affublés d'une vie ridiculement courte. Un profond malaise me saisit alors : nous allions, mon grand-père et moi, piller la demeure de celui qui était, après tout, le bienfaiteur inconnu de toute une contrée.
    Un choc sourd me tira de ma rêverie. Nous fîmes volte-face pour voir la lourde porte se tordre sous l'effet d'une force colossale : quelque chose était en train de cogner de l'autre côté ! Le vieux renard me lança un regard effrayé et je sentis mes jambes se dérober sous moi. Les " choses " cherchaient à sortir !
    " Vous comprenez maintenant. Il faut que je conssolide le verrou ! Vous avez votre enfant, partez à préssent ! "
    Mais il était inutile de nous l'ordonner, la terreur nous poussait déjà vers la sortie. Plus de rêves de fortune et de gloire, nous ne pensions qu'à courir. Ma dernière vision fut celle de Grand-père Crêtes se dirigeant vers la porte. Sa démarche folle ressemblait à une danse, contrairement à ce que disaient les légendes, il ne boitait pas...

    Il nous fallut du temps et beaucoup de distance entre nous et la salle maudite pour expliquer aux autres ce que nous avions vu. L'essentiel pour eux fut que Thybald soit rendu à son père et ils décidèrent de passer outre nos révélations et d'enterrer ces souvenirs.
    Comme dans les belles histoires, la vie reprit son cours à Johannsdorf : Frantz retrouva son fils, Père Richaire eut une longue vie comme ministre du culte de Vala. Brendt et Brash, après la mort de leur vieille mère, fondèrent chacun une ferme et se marièrent. Loriane retourna auprès de son peuple tout en continuant à rendre visite au nôtre.
    Le vieux renard et moi-même en avions trop vu pour reprendre une vie normale au bourg. Plus rien n'était pareil à présent. Ensemble, nous reprenons le chemin de l'aventure au sud, en Viridia : les opportunités y sont nombreuses et les femmes très belles...