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            Premier jour
    " Sergent Brynn Thayer au rapport. Squad : ok, horizon dégagé, rien à signaler, central ! "     Pour la énième fois, j'établis un contact radio satellite à la frégate Lanissen en orbite autour de ce monde inconnu. Bien sûr, ce que je viens de faire est inutile et n'a pas d'autre but que de me rassurer. D'ailleurs, je crois bien que toute cette mission n'est que fiction et mascarade. La gloire de notre nation est passée depuis longtemps. Mais nos nouveaux gouvernants ne voient pas les choses ainsi. Rapidement, la voix entrecoupée de parasites me répond dans mon communicateur :     " Bien reçu, sergent. Mais ne prenez de contact que toutes les heures. Merci de respecter la procédure militaire. "     Je soupire en entendant la rebuffade du commandement, mais le silence de cette planète est tellement pesant que même une réprimande lui est préférable. Comment leur faire comprendre que j'ai peur ? Ce sentiment s'est emparé de moi dès que j'ai découvert la désolation de Thyatire par les hublots de la navette de liaison. Ah, ils peuvent s'émerveiller, eux, là-haut ! Ils admirent les prises de vue de ce monde mort, capturées par nos sondes automatisées. Ils peuvent à loisir supputer, établir des théories sur ce qui s'est passé ici, bien au chaud devant une tasse de café ! Comme dans toutes les armées, ce sont nous, les fantassins, qui iront faire la récolte pour engraisser l'amirauté.     Vu d'en bas, tout est tellement différent. Nous n'avons pas les systèmes optiques à toute épreuve des relais sondes, juste les lunettes de vision nocturne qu'on nous a données. Ce n'est déjà pas si mal pour les forces conventionnelles que nous sommes. Nous ne sommes pas des miliciens pieds nus : nous avons des vêtements neufs, des combinaisons étanches et de bons fusils Gauss. Mais la Landmacht, la modeste force terrestre borsinienne, n'a rien à voir avec celles de la Fédération Impériale, notre grand allié et ses centaines de divisions. Pour mener à bien cette mission de reconnaissance, nous ne sommes que sept soldats, moi y compris. Je n'ai même pas d'autorité sur cet enfoiré de pilote d'hélicoptère, ce Dubourg, car il ne fait pas partie de la même armée. Voilà bien des contraintes et des contradictions que je n'avais pas envisagées en entrant à l'école des sous-officiers…     La poussière glacée craque sous chacun de mes pas. Ici, le ciel est gris, trouble, teinté du rose d'un soleil pâlot. Rien de commun avec le film renvoyé par nos sondes : les cendres et les scories se soulèvent à chaque coup de vent, viennent nous narguer en se collant à nos masques. On dirait la danse de milliards de petits moucherons, tantôt gris, tantôt scintillants. Avec un peu d'effort, mes yeux parviennent tout de même à distinguer les détails de mon environnement. Je peux voir les contours déchiquetés du champ de gravats, les façades sans visage des bâtiments, depuis si longtemps laissés à l'abandon. Tout est figé dans un silence glacé, les seuls sons qui me parviennent sont ceux de mes propres pas et de ce vent qui hurle sans cesse. Il me fait penser au hurlement d'un énorme loup, caché derrière les collines rocheuses que j'aperçois dans le lointain. Pour un peu, j'aurais presque l'impression que je suis à l'intérieur de sa gueule et qu'en piétinant un de ces rocs acérés qui lui servent de crocs, celle-ci se refermera sur moi.     Je suis en proie au malaise.     Je réalise enfin que les pierres rondes friables sur lesquelles je marche depuis tout à l'heure sont en réalité des crânes humains. Le temps et le froid leur ont donné une consistance minérale. Un grand cri retentit soudain dans ma radio, déchirant. Il s'agit bien de ma propre voix mais je ne m'en rends pas compte tout de suite. Seule celle de Hendryck, plus lointaine, me tire de ma rêverie morbide au moment où elle résonne dans mon casque :     " Oh sergent, ça va ? Tu n'as rien ? Réponds s'il te plaît !     - Rien… rien à signaler, Hendryck, juste une angoisse. J'ai vu une bestiole bouger et j'ai pris peur ! "     Bien sûr, je lui ai menti. À part des espèces de scarabées tout blanc et un mille-pattes aussi long qu'une voiturette, je n'ai rien vu passer depuis les deux bonnes heures que nous sommes là. Quelles autres formes de vie pourraient survivre ici ? De plus, je suis en fait très peu sensible aux " bestioles ". Je n'ai même pas ressenti de dégoût en voyant ce mille-pattes digne d'un mauvais film d'horreur. Je l'ai juste trouvé étrange, pas horrible. Il est inutile de faire baliser mes camarades ; ils sont deux à me suivre loin derrière. Ils évoluent comme moi dans ce brouillard de cendres, à plus de deux cents mètres l'un de l'autre. Ils sont exactement comme moi, ou presque : de jeunes soldats borsiniens sans expérience. Par chance, pour cette première sortie, le central m'a détaché Karen et Hendryck, les camarades que j'apprécie le plus. D'ailleurs, je ne vaux pas plus qu'eux.     À vingt-cinq ans, je suis tout juste un peu plus âgé et expérimenté que Karen qui elle, n'en a que vingt, et une licence de biologie déjà en poche… Je n'ai pour moi que mon grade de sergent de deuxième classe obtenu à l'école après une jeunesse passée à faire du sport. Je n'ai pas la moindre expérience du terrain. Un faux-pas et je peux mener tout le monde à la catastrophe. Hendryck est de la même année que moi, il a autant de vécu. Nous faisons la même taille, avons la même couleur de cheveux et portons la même taille de vêtements. Il pourrait être mon camarade de promo si nous n'avions pas grandi dans des villes aussi éloignées sur Bors et si sa famille avait eu les moyens de lui payer une académie. D'ailleurs, je crois que si nous échangions nos rôles, le central ne ferait pas la différence tellement je me sens " bleu " en ce moment.     Je rassemble mes esprits et scrute les alentours. Pas de loups géants ni d'autres monstruosités. Le vent est un peu retombé, me laissant apprécier le paysage. La zone que nous traversons a dû être une respectable petite ville autrefois : Je peux deviner le tracé de ses larges rues au plan orthogonal. Il ne reste pas grand-chose des habitations exceptées des bases de murs déchiquetés, s'élevant à quelques mètres au-dessus du sol. Mais où sont donc les immeubles gigantesques et les technoblocs, ces prodiges de l'architecture ancienne où des millions d'habitants pouvaient vivre les uns au-dessus des autres ? J'évacue immédiatement cette question car même mon esprit limité en possède déjà la réponse. Bien sûr, tout ceci gît à mes pieds : Thyatire, son gigantisme, ses vingt milliards d'habitants. Leurs crânes tapissent le sol aussi sûrement que les restes de leurs constructions. Avec mon masque étanche équipé de night goggles, je ressemble exactement à ce que je suis en réalité dans ce décor : une mouche parcourant le théâtre d'un désastre. Je ne sais pas ce qui s'est passé, ni quand exactement, mais ils sont tous morts, tous sans exception…     Ma vision nocturne artificielle me laisse voir toutefois un bâtiment encore debout. Il est petit, trapu, sans ornement apparent si ce n'est une coupole ouvragée dont il ne reste plus rien du revêtement de feuilles d'or. À bien y regarder, cela fait penser à un mausolée ou un temple.     " Point de rassemblement position alpha 45, bêta 236 ", dis-je d'un ton plus assuré que tout à l'heure.     Les voix de mes compagnons me parviennent péniblement au travers de mon appareil de communication malgré nos quatre satellites déjà installés en orbite : des engins pas tellement plus gros qu'un ballon de foot mais bourrés d'appareils sophistiqués. Le petit crachotement que produit mon compteur Geiger m'indique un taux de radiations largement supérieur à la normale. Sans nos combinaisons NBC, nous pourrions dire adieu à notre santé et à notre éventuelle descendance.     Vivement que les autres me rejoignent !     L'attente n'a duré que quelques minutes, mais elle m'a parue une éternité. Dans le silence de cette planète, tout semble amplifié, déformé. Je me suis surpris à sursauter lorsque mon masterscan s'est mis à couiner de son bip ! bip ! caractéristique. J'ai attendu, l'arme au poing, mais ce n'était pas un membre de mon équipe : un bruit de course ponctué de reniflements sonores m'informe qu'un animal approche de ma position. Je tremble comme un gosse qui s'attend à voir surgir un monstre de son placard. Rien de tout cela pourtant. La chose a un aspect plutôt comique, surtout en comparaison du décor sinistre dans lequel elle évolue : elle ressemble à une sorte de tapir avec des épaules très musclées, deux gros yeux globuleux, de larges oreilles éléphantines et une trompe musculeuse qui fouille les décombres. Une excroissance bizarre, à mi-chemin entre un siphon et un aileron se dresse sur son dos.     La chose court de manière saccadée, s'arrêtant pour inspecter les irrégularités du sol. Je la tiens en joue mais elle n'a l'air nullement intimidée. Elle se contente de me dévisager de ses globes sans expression. Leur noir profond semble me renvoyer tout le mystère de cette planète. Lorsqu'il tend sa trompe vers moi, l'étrange animal émet une série de bruits d'air typiquement porcins. Je me retourne soudain en entendant un nouveau signal, puis les pas qui craquent dans la cendre derrière moi. Je distingue nettement Karen et Hendryck, ils regardent la créature.     " Ça a l'air inoffensif ! dit la voix féminine de Karen dans mon casque.     - En tout cas, ça n'a ni crocs ni griffes, ajoute Hendryck.     - On dirait bien un mammifère, mais adapté aux conditions locales ! " dis-je pour me donner un peu de contenance.     En vérité, je ne sais pas à quoi nous avons affaire, et l'ancien joueur de battleball de seconde zone que je suis est un béotien à côté de Karen l'universitaire. Je dois seulement faire semblant de ne pas être complètement perdu.     Je fronce les sourcils, mais en regardant bien, je constate que la créature n'a même pas de bouche. Nous sommes tous trois médusés, à la regarder soulever des moellons d'au moins trente kilos à la seule force de sa trompe. Le curieux appendice fouille, aspire, et produit de sinistres grattements. Nous attendons que l'animal change de place et lui emboîtons le pas. C'est là que je comprends enfin. À l'endroit où se tenait le " fouilleur ", je découvre les restes entassés d'un squelette. La surface des os a été arasée de curieuse manière, révélant les alvéoles de leur structure : cette chose se nourrit donc ainsi ! Elle tire ce dont elle a besoin de cet ossuaire à ciel ouvert, véritable réserve inépuisable de calcium. J'entends déjà dans ma tête la déclamation absurde d'un professeur de science au milieu d'un amphi de fac : " Vous avez là le formidable exemple d'une adaptation rapide et parfaite d'un organisme complexe à son environnement et aux bouleversements qui y sont survenus ! ". Je me sens étrangement mal tout-à-coup.     " Allons voir à l'intérieur ! " dis-je précipitamment.     Mon intuition ne m'avait pas trompé quant à la nature de cet édifice : nous sommes bien dans un sanctuaire. La nef carrée abrite encore de nombreux bancs et à l'évidence, les paroissiens se sont rassemblés ici pour mourir. Des corps de toutes tailles sont resserrés les uns contre les autres, certains encore vêtus de lambeaux de tissus grossiers. Hommes, femmes et enfants sont figés dans une attitude de souffrance silencieuse. Leurs articulations, sans doute minéralisées, les y maintiennent. À vrai dire, le spectacle n'a rien d'horrible, il est même plutôt poignant : ultime communion des corps et des esprits au moment d'un trépas inévitable.     Je peux entendre la respiration haletante de Karen par mon communicateur. Ce que nous découvrons la rend nerveuse. Je la vois s'affairer entre les bancs, récoltant de la poussière par ici, un morceau d'étoffe par là. Elle s'efforce de travailler pour faire avancer notre mission. Chaque pièce enfermée dans un sachet stérile, scellé par la pression de ses doigts, est une contribution au prestige du royaume de Bors. Peut-être est-ce moi l'indécis, le citoyen passif qui attend qu'on lui serve tout sur un plateau comme le dénoncent les députés du Bloc National ? Je commande l'escadron mais je ne fais rien de concret pour sa réussite, je me contente de me laisser porter par les découvertes.     D'ailleurs, ma main s'attardant sur la structure d'un banc de prière en fait une nouvelle : le bois des meubles n'est pas une imitation, il a pris la dureté de la roche tout en conservant son aspect noueux. Le froid sec qui règne ici l'a conservé tout ce temps… Quelque soit le cataclysme qui a emporté Thyatire, il a été suffisamment violent pour balayer toute forme de vie, y compris les décomposeurs !     Toute forme de vie ? Je n'en suis pas très sûr. Le détecteur masterscan de Hendryck émet son signal entêtant. La Fédération Impériale de Gaedus, le " grand frère ", nous a fourni la technologie de ce fabuleux joujou : l'ami du soldat en situation de combat, le nec plus ultra pour la reconnaissance de terrain. Mais pour l'instant, nous ne capturons guère que les signatures biologiques des animaux qui nous entourent. Ils sont là, partout, à fouiller. Je peux voir leurs silhouettes basses sur pattes trotter dans la pénombre. Ils farfouillent entre les autels, tentent de soulever les dalles, s'attardent sur les pieds des cadavres. Certains n'ont d'ailleurs plus d'orteils, des jambes rongées, réduites à des moignons…     " Rien d'intéressant à part les fouilles-merde. J'en compte cinq au détecteur ", me dit tranquillement Hendryck. Son respirateur à charbon déforme sa voix jusqu'à lui donner une intonation grave et solennelle.     " Je crois que nous n'apprendrons rien de plus ici ", lui réponds-je.     Soudain, un fracas fait résonner toute la voûte et nous nous tournons vers le chœur du temple : une estrade de pierre surmontée d'un autel et de tableaux religieux. Une icône, proche de celle de nos églises, trône tout en haut : un cœur inversé entouré de tibias formant un hexagone. Comme nous nous y attendions, un renifleur est là et semble contempler le résultat de sa " bêtise " : la chaire a éclaté en morceaux de bois pétrifiés en heurtant le sol. Exaspéré, je me dirige vers lui, l'épée au poing et l'agite dans sa direction.     " Allez oust, sale bestiole ! Dégage de là ! Allez ! "     Mais le curieux animal se contente de me regarder bêtement avec ses boules sombres. Pourquoi aurait-il peur de l'homme ? Il n'en a sans doute jamais vu de vivant ! Il se détourne de moi et sa trompe attaque le crâne d'un squelette affalé face contre terre : un prêtre, à en juger par sa robe sombre.     Je suis soudain hors de moi. Cette bête stupide va payer pour toute ma nervosité. Je pousse un grand cri et abats mon glaive sur son dos. La peau est épaisse, la chair extrêmement coriace. C'est un horrible massacre de sang et de viscères car je frappe de toutes mes forces, au point d'en avoir mal aux bras. La créature couine comme un porc et c'est précisément ce que j'ai l'impression de tuer en ce moment précis. Heureusement, la lame des épées militaires est en polymère, incassable, sans quoi je crois que je l'aurais brisée à frapper ainsi comme un forcené. Lorsque je reprends enfin mes esprits, je suis au milieu d'un bain de sang. Je sue à grosses gouttes sous ma combinaison. Karen et Hendryck me fixent, hébétés. Je n'arrive qu'à bredouiller quelques paroles stupides :     " Euh je… Il nous faut un spécimen à disséquer pour le vaisseau !     - Comme tu dis mec, comme tu dis ! " répond Hendryck, pas très rassuré.             Deuxième jour     Il fait un peu plus chaud ici. Un simple chandail et des vêtements ordinaires me protègent de la fraîcheur de l'habitacle. Celui-ci nous isole efficacement des fléaux du dehors et à vrai dire, notre équipe s'est mise à apprécier chaque voyage en hélicoptère depuis que nous sommes sur Thyatire. L'unité est au complet : Hendryck et Karen sont là bien sûr, ce grand costaud moustachu de Carl, la bonne pâte qu'est le vieux caporal John Schneider, le jeune et nerveux Siemon - un rien le met en colère celui-là - et Margrit, notre " mutante de service " avec ses yeux rouges immenses et disproportionnés. Ma fiche m'indique qu'elle a d'autres capacités et des réflexes supérieurs à la moyenne dans toutes les disciplines d'entraînement. Mais pour le moment, je ne préfère pas soutenir son regard, j'ai eu mon lot de bizarreries hier.     Je me concentre sur l'écran d'un petit ordinateur portable tandis que d'autres somnolent, bercés par le ronronnement régulier du moteur. Je tâche de m'imprégner des données fournies par les archives nationales :     " […] Thyatire, monde technologiquement très avancé, se caractérise par une industrie lourde basée sur l'extraction des matières premières au détriment de tout équilibre économique. Il en résulta sur le plan politique de nombreuses révoltes alimentaires et des troubles civils graves et sporadiques. Les premières purges spontanées, à l'initiative de groupes religieux minoritaires, apparaissent dès l'année 1137 de l'avènement […] "     " Hé l'étudiant ! C'est pas le moment de bachoter ! T'avais tout le voyage pour ça. On arrive bientôt, alors en tenue ! "     La voix de l'aspirant Johann Dubourg interrompt celle de mes pensées. Je ne peux m'empêcher de lui répondre sur le même ton :     " Va chier ! "     J'accepte les remontrances des officiers de mon régiment, pas de cette espèce de parvenu que papa et maman ont réussi à planquer dans la Liechtliegwezen, l'aviation de terre.     Je referme toutefois avec plaisir le clapet de mon poste et me masse doucement les yeux. Je ne supporte plus les écrans, ils me fichent la migraine. Toute cette électronique ne sert plus seulement à la navigation ou aux calculs de précision, elle a envahi chaque aspect de notre vie quotidienne. Même les livres papier sont en train de lui céder du terrain.     Je déchire une poche hermétique et en extrait une nouvelle combinaison NBC. Pour cette mission, tout sera à usage unique, bien que le technobloc où nous nous rendons se trouve dans une zone de moindres radiations. Tant que nous ne savons pas ce qui a emporté les Thyatiriens, nous ne prendrons aucun risque.     J'ai le vertige en pensant à tout ça. Nous sommes l'avant-garde d'une force destinée à recoloniser la planète. On ne peut pas dire pourtant que Bors ait connu le succès de ce côté-là. Nous avons eu la fierté de posséder durant cinquante ans le monde fertile et très peuplé de Ionica, mais en quatre ans de guerre, les " sauvages pieds nus " que nous nous plaisions à imaginer ont infligé une cuisante défaite à notre armée. Nous avons dû capituler et signer l'indépendance. Mais ce qui s'est passé ici est bien plus grave. L'enjeu des conflits sur Thyatire ne concernait probablement pas les territoires ni les ressources minières mais les utopies et la conversion des âmes. Des affrontements à conjuguer au passé plus qu'antérieur…     L'hélico nous laisse plantés là, au pied de cette construction fantastique qu'est le technobloc. Je regarde un moment s'éloigner l'aéronef avec sa peinture camo et sa cocarde borsinienne : un cœur inversé. C'est un modèle de transport de troupes qui ressemble davantage à une lourde coque blindée à rotor qu'à un véritable hélicoptère. Trente fantassins pourraient tenir entassés à l'intérieur, mais nous ne sommes qu'une équipe de reconnaissance et nous pouvons nous estimer heureux de ne pas avoir à nous serrer comme dans une boîte à sardines.     Nous nous retrouvons tous les sept à lever la tête vers le sommet du technobloc. Il est exactement comme le décrivent les anciens documents d'archive : une gigantesque pyramide tronquée dont le sommet se perd là-haut, dans la brume. C'est là que l'hélico va se poser. Dubourg prétend que toutes ces poussières sont mauvaises pour les turbines de son appareil. Tout autour s'étendent les restes d'installations industrielles : centrales électriques, raffineries, stations de pompage. Leur superficie est immense mais je sais qu'en réalité, tout ceci pourrait facilement tenir à l'intérieur du grand tétraèdre qui nous domine. Les technoblocs de Thyatire étaient de véritables unités de vie autonomes, capables de faire vivre des millions d'habitants en dehors de toute atmosphère favorable à l'extérieur. Les premiers, avec leurs systèmes de recyclage du milieu vital, étaient sans doute les seuls îlots de vie possibles avant la terraformation de la planète. Il y a plus de deux cent cinquante technoblocs sur Thyatire et celui-ci est loin d'être le plus imposant. Pourtant, à bien regarder sa surface constellée de brèches et de trous béants, quelque chose nous intrigue. Des tirs d'une formidable puissance ont eu raison de son revêtement mais les impacts ont été comblés de grilles épaisses et de barbelés.     " Bon dieu, qu'est-ce qui a fait ça à ton avis, sergent ? soupire Carl.     - Je dirais des canons ioniques, des batteries à plasma ou en tout cas de l'artillerie lourde stratégique !     - Bombardements orbitaux ?     - Non, je pencherais plutôt pour un assaut depuis le sol, appuyé par des bombardiers ", lui réponds-je.     Pour une fois, je sens que mes maigres connaissances en systèmes d'armement m'aident un peu à comprendre ce qui s'est passé ici. Je désigne une section pour aller jeter un œil à l'intérieur et ne garde avec moi que Hendryck et Karen en position dispersée, comme hier.     Je regarde une dernière fois le masterscan : Il est absolument plat, mais je sais que les radiations peuvent mettre à mal son électronique délicate. A priori, rien n'est à redouter ici.     Cela fait presque une heure que je piétine devant l'entrée du technobloc. Ce n'est pas que je ne trouve rien, au contraire, il y a même trop de choses à analyser, trop d'indices évidents des horreurs qui ont eu lieu ici. Comme partout sur la planète, la poussière givrée recouvre le sol en un épais manteau. Sans les semelles d'acier qui me torturent la plante des pieds, je ne serais pas à l'abri d'un objet tranchant qui couperait les joints étanches de ma combinaison. Si un champ de mines se trouvait sous mes pas, je ne le verrais même pas. Heureusement, un timide rayon de soleil perce à travers le ciel morne et au moins je n'évolue pas dans une purée de pois.     Je me rends alors compte que je marche à nouveau au milieu d'un charnier. Sur ma droite, un nombre incroyable de squelettes forment un tas parfaitement compact et s'élèvent haut au dessus du sol. C'est une tour d'ossements, un étrange jeu de construction morbide dont les éléments humains s'emboîtent parfaitement. Je remarque que la base du monceau a été tassée au maximum, l'épave d'un petit bulldozer à chenilles rouille toujours à côté. Je m'approche pour y voir plus clair : c'est le premier véritable véhicule local qu'il m'est donné de voir. Il y en a certainement beaucoup d'autres ici : cet endroit semble relativement épargné par l'érosion et les bestioles. En fait, je crois que même la météo est, comme tout le reste, en suspens. Il n'a pas plu depuis que nous avons commencé nos explorations. Le ciel est désespérément immuable. L'air est glacial, stagnant. De temps en temps seulement, une rafale de vent hurlante vient mourir contre les murs de béton armé. Je ne devrais pas me plaindre, d'ailleurs : cet état de fait a parfaitement conservé les vestiges de la civilisation qui s'est éteinte ici. Des restes humains jusqu'aux textiles, tout est resté intact, ou presque. Pour tout analyser, il faudrait une cohorte de scientifiques épaulés par une division d'infanterie. Non, décidément, le gouvernement ne s'est pas donné les moyens de ses ambitions sur Thyatire. Je chasse immédiatement cette idée qui va à l'encontre de ma conscience de soldat professionnel : Qui irait financer une offensive contre un monde défendu seulement par les renifleurs et les bouffeurs de lichen ?     Je peux voir toute une nuée de ces animaux s'agglutiner autour du bulldozer. Ils sont tellement ridicules, avec deux pattes seulement sur lesquelles ils bondissent à la manière de kangourous. Ils ont un ventre rebondi et une grosse tête carrée qui rappelle celle d'un chien de chasse, pourtant, ce sont des herbivores. Leur museau flasque forme un berlingot et s'adapte parfaitement aux surfaces qu'ils raclent ; lorsqu'ils font ça, leurs dents en forme de plaques produisent un son chuintant que je trouve insupportable.     En me voyant arriver, ils me lancent des regards stupides, bovins, puis ils s'éclipsent rapidement, à la manière d'un groupe de lapins. Des taches vertes constellent en effet la surface rouillée de l'engin à chenilles, la seule forme de végétation qui pousse en abondance sur cette planète. Le véhicule est carré, laid, sans design, équipé d'un bouclier plat. Il est tout entier conçu pour sa sinistre besogne. Je suis toutefois intrigué par l'emblème frappant la grille du radiateur : une croix stylisée dont la branche du bas se prolonge en une longue lame crénelée. C'est à peu de chose près le symbole de la République Religieuse de Spartàn, l'ennemi qui menace nos frontières galactiques, la puissance montante, avec son régime de terreur.     Impossible !     Thyatire a perdu contact avec le reste de l'univers depuis plus de cent ans, la cocarde croisée de Spartàn ne peut pas se trouver là ! Aurions nous été précédés ? Je suis soudain pris d'un vertige tandis qu'une question me martèle l'esprit : Et si tout avait commencé ici ? La réponse est évidente et je ne veux pas me l'avouer. La poignée d'illuminés qui est apparue sur certains mondes est bien venue de quelque part ! Sur Spartàn, leur " dogme rédempteur " s'est répandu comme une traînée de poudre dans les esprits.     La révolution y a balayé des siècles de monarchie pour y installer la plus féroce des théocraties. Je crois que je commence à comprendre tant de choses…     Nous n'explorons pas un technobloc mais un centre d'extermination, une usine de mort !     Mon cœur s'accélère…     Thyatire, l'Église militante de la rédemption dont se revendique le cardinal Zirner, ce tyran… Ce charnier n'est pas une ancienne colonie de la République Religieuse mais sa planète mère…     Le soleil de l'après-midi jette un éclairage sur une des portes externes. Elle est dans un tel état que je me dis qu'elle dû être détruite de l'intérieur, par des charges explosives. Son acier de plusieurs centimètres d'épaisseur est tordu, déchiré comme une vulgaire feuille d'aluminium. Des corps jonchent le sol tout autour, témoins de la bousculade désespérée qui s'en est suivie. Des dizaines de gens se sont engouffrés vers la sortie, comme pour respirer une dernière bouffée d'air pur avant d'être fauchés par la mort.     Je me décide à les examiner et ce que je découvre me donne le tournis. Les squelettes sont tous vêtus de pyjamas bleus ternes, de facture grossière. Mais le plus atroce n'est pas là : ce sont les étiquettes qu'ils portent tous : un écusson par prisonnier, un code de couleur par motif d'internement. Je me mets à les lire les uns après les autres : " hétérodoxe ", " mutant ", " sodomite ", " hérétique ", " incroyant ", " apostat "… Leurs couleurs tranchent avec celle du tissu rêche des tenues. Les corps marqués de l'écusson rouge des " mutants " montrent effectivement des anomalies pour certains, des rangées de crocs, de petites cornes sur le crâne, des doigts supplémentaires… Mais la majorité des squelettes que je découvre sont estampillés " reproductifs ". Je secoue la tête, incrédule. Que signifie cette mascarade de déportation ? Quels péchés a-t-on véritablement imputé à ces gens ? Les étiquettes de leurs vêtements de condamnés forment une mosaïque démente. J'ai l'impression qu'elles vont se libérer de leurs coutures, les faire craquer et se mettre à grouiller comme des insectes répugnants. Ma tête tourne. Je m'éloigne vite pour ne pas vomir dans mon filtre à charbon.     Je titube et m'agenouille dans la poussière. Une toux bruyante retentit dans mes communicateurs : La nausée a toujours eu des effets épouvantables sur moi.     Un cadavre attire soudain mon attention. C'est celui d'un enfant, un petit squelette dont les doigts grêles sont refermés sur un morceau de papier glacé. Je n'ai plus qu'une idée en tête : m'en emparer.     En la retirant, la feuille chiffonnée froisse contre les phalanges crispées. Je n'arrive pas à y croire, même le papier a survécu au cataclysme ! Mais je me rends compte bien vite qu'il s'agit d'une feuille plastifiée, sans doute arrachée à un classeur. Son recto porte toute une série de chiffres imprimés sous forme de tableaux et je comprends rapidement qu'il s'agit d'un comptage de morts : un chiffre pour chaque mois, une entrée pour chaque population exterminée…     Je retourne immédiatement la feuille. Une main d'enfant a dessiné au verso la silhouette naïve d'une petite fille. Le trait est tremblant, hésitant, mais sous la crasse, je peux lire clairement une inscription : " Je m'appele Nikkie et j'é 6 ans ". Des mots enfantins, avec deux fautes d'orthographe : c'est horriblement réaliste. Pour un peu, je pourrais croire que le carnage a eu lieu hier. Mes yeux s'écarquillent sous mon casque. Ma respiration s'accélère. Le cœur battant, je retourne subitement le corps, comme pour m'assurer de quelque chose, mais de quoi ? Quelques cheveux filandreux sont encore attachés au crâne. L'écusson turquoise porte la mention " reproductif " écrite en néo-latin. Tout cela n'a pas de sens ! Les larmes me montent aux yeux. Moi, Brynn Thayer, le dur de l'équipe, je suis en train de faiblir.     C'est alors que je sens une présence derrière moi. Comment est-ce possible ? Le scan n'a pas réagi ! Je me relève en sursaut, paré à toute éventualité. Pas de créature hostile mais une survivante, Dieu soit loué ! C'est une petite fille blonde, en pyjama bleu terne. Elle s'avance et ses pas font légèrement craquer la cendre. Sa silhouette est décharnée, mais pour autant, son visage rebondi a gardé toute sa fraîcheur. Le bout de son nez est aussi rouge que ses joues. Sa démarche est hésitante, je crois qu'elle pourrait s'écrouler d'une seconde à l'autre.     " J'ai froid ! " dit-elle simplement.     Sa voix est presque inaudible.     " Viens ! Viens avec moi ma puce. Il ne faut pas rester là ! "     Mes lèvres tremblent quand je dis ça. Je n'en reviens pas, j'ai retrouvé la seule survivante de cet enfer. Elle va pouvoir enfin nous dire ce qui s'est passé.     Cela n'est pas possible et pourtant…     La petite s'approche et s'écroule aussitôt dans mes bras. Je la soulève sans peine car elle ne pèse rien ! Je ne ressens pas de chaleur à son contact. Tout-à-coup, je sens que le décor est en train de tourner autour de moi et que je sue à grosses gouttes.     " Aide-moi ! J'ai si froid, j'ai si mal ! " s'écrie l'enfant.     Ses bras squelettiques se resserrent autour de mon cou. Ils l'agrippent avec une force prodigieuse, je peux ressentir leur étreinte, même à travers ma combinaison de tissu balistique.     " Arrête, pas si fort ! Tu m'étrangles ! " lui dis-je.     Mais l'étreinte ne se desserre pas. Je suis en train de perdre conscience tandis que les échos de voix enfantines résonnent dans ma tête. Des jouets de toutes sortes, des peluches, des poupées démembrées au visage recouvert de crasse, de petits tanks miniatures frappés d'une croix noire se sont relevés de la cendre et dansent autour de moi, animés par des mains invisibles. Les comptines deviennent des plaintes qui s'élèvent en bourdonnements assourdissants. Et ce corps qui devient de plus en plus glacial, cette voix qui supplie !     Je m'effondre et ma vue se brouille. Deux grosses têtes au faciès d'insecte sont penchées sur moi mais je suis incapable de réagir. Mes muscles ne répondent plus…     " Fais-lui une intraveineuse ! " dit une voix déformée.     Une douleur me vrille le bras. Puis plus rien, je sombre.     Je me réveille sous une tente, confortablement installé sur un matelas pneumatique. On a enlevé ma combinaison collante de sueur. Ma bouche est sèche et j'ai l'impression que mes yeux sont prisonniers d'une croûte. Ils me piquent horriblement. Karen et le caporal Schneider sont assis à côté de moi : Elle a l'air inquiète mais lui est affalé contre la toile de la tente gonflable, un de ses éternels cigarillos à la bouche.     " Bon sang, tu nous a foutu les jetons ! Ça va ? dit aussitôt ma coéquipière. La lampe plafonnière souligne ses boucles blondes et son visage fin.     - Oui, je crois ! dis-je sans grande conviction. Je suis tombé dans les vapes mais je ne sais pas comment…     - Ce sont les poussières, nos masques à charbon ne sont pas très efficaces contre elles, surtout la poussière d'os ! Elle peut tous nous rendre malades ! Tu as eu une sorte de crise et tu ne pouvais plus respirer. Nous aussi, on s'est sentis mal, alors on a couru dans le technobloc car il y en a moins à l'intérieur. Puis on est venus te chercher en voyant que tu ne répondais pas !     - Merci. Mais on est où là ?     - Plus loin, près d'une sorte de voie ferrée. Ça part du bloc et on ne sait pas où ça conduit. Maintenant, pour les prochaines sorties, on prend les casques complets, pas cette camelote en caoutchouc ! "     Je m'assois tout doucement, mes membres sont encore engourdis. Les derniers évènements me reviennent en tête. Je m'exclame soudain :     " Et la gamine ? Où est la gamine ? J'ai trouvé une survivante dans les décombres ! "     Mais Karen ne répond pas, elle se contente de baisser la tête d'un air grave. C'est Schneider, ce vieux soldat de quarante ans qui est sensé agir sous mes ordres, qui prend la parole :     " Tu veux parler du macchabée que tu étais en train d'embrasser quand tu étais en plein délire ? Désolé de te l'apprendre, sergent, c'était un putain de rêve éveillé, une hallucination ! "     Il détache bien chaque syllabe de ce dernier mot, comme pour parler à un idiot avant de reprendre :     " Tout le monde est mort ici, y a pas âme qui vive. On explore un tombeau. "     Bien sûr, il me dit toute la vérité, mais je n'ai aucune envie de l'entendre. J'aurais tellement voulu croire que j'avais sauvé un enfant. Le ton abrupt de ce caporal dégradé pour indiscipline m'insupporte.     " Et dis-moi, pourquoi tu fumes encore cette merde en mission ? Ça ne te suffit pas d'empoisonner l'air en conserve de l'hélico ? "     Mais Schneider me répond avec un naturel qui frise l'insolence car bien sûr, il n'a pas peur de moi :     " Boarf ! Entre fumer cette merde comme tu dis et respirer la merde dehors tout autour de nous, je préfère choisir ma façon de choper le cancer, sergent. "     Je pousse un grand soupir et me recouche, j'ai eu mon compte d'émotions pour aujourd'hui. J'énonce juste mes prochaines instructions :     " Préparez vous à marcher, car on ira voir un peu où va cette voie et ce que ça nous réserve ! Et m'est avis qu'on pourra pas trop compter sur Dubourg "             Troisième jour     Comme je l'avais prévu, la marche matinale est interminable. Il n'y a guère de différences entre le jour et la nuit sur cette planète. Aujourd'hui, un brouillard de cendres gêne notre progression et masque les faibles rayons du soleil. Il y a bien ce buisson en feu que Siemon dit avoir vu et pour lequel il a arrêté le groupe un bon moment, mais ni nos yeux ni nos scanners ne nous ont montré quoique ce soit, manifestement, aucun feu ne peut prendre ici tout seul. De toute façon, avec cette atmosphère polluée, rien ne m'étonne. Toujours cette aube rose orangée de l'hiver nucléaire, elle m'est devenue insupportable ! C'est évident qu'on s'est battu jusqu'au dernier ici, qu'on a utilisé des armes effrayantes.     Nous discutons sur le chemin de ce que les uns et les autres ont vu, mes " divagations oniriques " ne m'ayant pas permis d'être avec eux à l'intérieur du technobloc. Nous parlons sur le chemin parce que nous n'avons rien d'autre à faire et que nous ne savons pas vraiment ce que nous cherchons. Aucun danger ne guette : nous sommes les seuls êtres humains dont les cœurs battent encore sur Thyatire. Les plus gros animaux n'y dépassent pas la taille d'un porc. Pourtant, la peur ne nous a pas quittés, bien au contraire.     " C'est une saleté de guerre de religions ! dis-je à mes compagnons. Ce qui s'est passé ici, c'est la même chose que sur Spartàn, sauf que la lutte a été sans merci et que quelqu'un a appuyé sur le bouton ! Ce technobloc, il n'a pas seulement été attaqué, mais on en a fait un abattoir ! C'est vrai, réfléchissez-y. Les religieux sont arrivés là-bas, comme surgis de nulle part. On ne sait pas comment ni pourquoi, mais leur secte s'est propagée et a pris le pouvoir. Et là, on retrouve leurs symboles et la preuve de leur existence. Le dogme rédempteur et toutes ces foutaises, c'est ici que ça a commencé, nous y sommes ! Ils l'ont appliqué jusqu'au bout !     - C'est bien joli comme théorie, sergent ! me répond Carl, mais ça n'explique pas pourquoi les vainqueurs sont morts aussi. Or dans toute guerre, il y a des vainqueurs !     - Ouais ! On a retrouvé plusieurs de ces salauds à l'intérieur, ajoute alors Margrit. Ils avaient des uniformes et des casques !     - Salauds, comment vous y allez ! On n'en sait rien. Qui sait quel ennemi ces gars ont dû affronter pour mener une purge pareille ! "     Tout le monde se retourne alors pour dévisager Siemon, faisant semblant de ne pas comprendre son intervention. Mais en mon fort intérieur, j'ai parfaitement compris ce qui se passe dans la tête de ce jeune con : il commence à adhérer à leur cause ! Siemon Huisman, avec sa cervelle de moineau et sa passion pour les armes vient de se révéler au grand jour.     " Excuse-moi si je suis d'accord avec les autres pour qualifier de salauds ceux qui n'ont pas hésité à envoyer des femmes, des vieux et des gosses à la boucherie ! lui dis-je. Tu as vu comme nous ce qui s'est passé ? Même ton esprit limité devrait imprimer que tout ça porte la marque de l'ennemi. Alors ne commence pas à contredire tout le monde pour te rendre intéressant ! "     Siemon bouillonne intérieurement. S'il pouvait cracher sur mes pompes ou me mettre une tête, il le ferait, mais il ne le peut pas : je suis son chef.     Après coup, je me dis que je n'aurais pas dû m'énerver, mais rien à faire, c'est parti tout seul !     Un peu plus loin, nous faisons enfin une découverte.     Autant dire que nous ne nous attendions pas vraiment à cela. Un véhicule est arrêté près de la voie ferrée, une simple voiture civile comme on en assemble des millions dans la galaxie. Simple ? Pas tout à fait, sa carrosserie porte encore des traces de peinture noire, et son bouchon de radiateur l'emblème de la " croix à lame acérée ". Le sol porte encore les traces des sillons laissés par les roues : le gel les a littéralement fossilisés. Le véhicule a fait un dérapage avant de se stopper complètement.     Les corps que nous trouvons à l'intérieur ne sont pas ceux de soldats ou de quelques membres de la faction " religieuse " : Au lieu de cela, les squelettes entrelacés de deux détenus sur la banquette arrière… Leurs vêtements de déportés forment toujours un petit tas sur le siège conducteur. Ce qu'ils faisaient avant de mourir ne fait aucun doute et nous restons de longues minutes sans rien dire, littéralement sidérés par cette vision d'outre-tombe.     " Merde ! finit par s'exclamer Margrit.     - Comme tu dis ! lui répond aussitôt Hendryck comme pour détendre l'ambiance.     - Ils savent qu'ils vont crever et ils s'envoient en l'air ! dit Schneider, toujours aussi spirituel.     - Note que je peux les comprendre ! " dis-je en fouillant la boîte à gant.     Karen me montre aussitôt les fils de contact débranchés et raccordés sauvagement pour produire un court-circuit. Je hoche la tête d'un air entendu. Puis j'examine les " pyjamas " qui nous sont devenus tristement familiers : deux écussons différents, un jaune et un turquoise. Ces deux-là se sont sans doute connus en prison, mais je ne saurais dire lequel est " l'hérétique " ou le " reproductif ". En pensant à ce dernier mot barbare, je réprime un rire nerveux, fort mal venu en ces circonstances. Karen est au moins en mesure de me désigner qui est l'homme et qui est la femme. C'est heureux car à regarder ces corps, je ne saurais pas faire la différence…     Nous avons laissé derrière nous les deux amants et leur voiture volée. Les films et les photos de nos caméras d'épaule devraient suffire à faire un premier compte-rendu à nos supérieurs. Nous marchons depuis trois heures maintenant dans un climat tendu car personne n'ose en placer une. Mais je ne faiblirai pas, pas question que je fasse des excuses à Siemon. La prochaine fois, il réfléchira avant de faire le mariole devant un sous-officier, même d'un grade aussi bas que le mien !     Une masse sombre dans le lointain nous avertit que nous avons retrouvé le train ! Je compte les kilomètres dans ma tête et je me dis que si ce véhicule a quitté l'usine de mort, il n'est pas allé bien loin… Je frissonne rien qu'à cette idée.     C'est un engin lourdement blindé, extrêmement robuste. Son attelage ne compte qu'une motrice et deux wagons trapus. Une mitrailleuse de gros calibre orne le toit de chaque voiture, à l'ancienne, et les postes de tir sont toujours occupés par des soldats. Je peux enfin détailler à loisir leurs longs manteaux sombres, agrafés d'une croix à lame, et leurs casques lourds ; avec la disparition des chairs, ceux-ci retombent de façon presque comique sur les tempes. Les crânes sont figés, la bouche grande ouverte : on dirait qu'ils n'ont pas compris comment ils sont morts. Disciplinés, les guerriers de l'extermination enserrent toujours les poignets de leurs armes ; leurs doigts sont littéralement verrouillés dessus. Les flancs des machines n'ont pas de fenêtres et portent cette maudite croix noire qui me fait trop penser à l'ennemi d'aujourd'hui.     Je secoue la tête en observant ce convoi militaire, il mélange des aspects modernes et archaïques à la fois. Il y a bien longtemps que nos forces n'utilisent plus ces primitives armes à cartouches chimiques, leur préférant les canons Gauss, mais ce train n'est pas tellement différent des monorails en service sur la plupart des mondes techniquement avancés.     " Ok ! dis-je aux autres, voilà le topo : ce train doit regorger d'indices alors on va le fouiller et en sortir tout ce qui intéressera nos scientifiques : papiers, armes, ustensiles et même les cadavres. Pas question de rentrer les mains vides sur le Lanissen !     - Les cadavres aussi ? Ce sont des soldats, ils ont droit à des funérailles militaires ! " s'écrie Siemon.     Je me tourne vers lui, incrédule. Je ne peux pas croire ce qu'il vient de dire.     " Quoi ? (En cet instant, j'exprime autant ma surprise que mon exaspération).     - Alors soit t'es complètement siphonné, soit il te manque une case ! lance Schneider.     - Pas question de mettre en terre ces connards, qu'ils pourrissent jusqu'à la fin des temps ! crie Margrit, échaudée.     - Ecoutez ! persiste Siemon. On ne sait pas ce qui s'est passé ici et on en a rien à foutre de ce pour quoi ils se sont mis sur la tronche. Mais on ne dissèque pas de vrais soldats comme des cochons d'Inde ! "     J'éclate soudain, toute l'antipathie que je ressens pour ce petit merdeux ressort d'un coup et encore une fois, je m'emporte :     " Je crois qu'au contraire on sait tous ce qui s'est passé ! Tous ces pauvres gens sont morts à cause d'eux ! Morts, tu m'entends ? Morts ! Au cas où t'aurais pas bien suivi, on est dans l'antichambre de l'ennemi et de sa putain de croisade. Les mecs qui ont fait ça, ce sont les mêmes qui ont pris le pouvoir sur Spartàn ! Si tu es pour les curetons, je ne vois pas ce que tu fous dans notre armée ! Mais en attendant de rentrer sur Bors, tu vas mettre la main à la pâte et sortir de ce train tout ce qui n'est pas vissé au sol. Est-ce que tu m'as compris ?     - Ouais…     - Pardon ?     - Oui, sergent !     - Bien, exécution ! "     Ma crise d'autorité a eu du bon. Je n'ai pas entendu une parole inutile au cours du " grand ménage ". Nous réutilisons toutes les caisses, sacs et boîtes que nous pouvons pour y mettre ce qui nous intéresse. Nous ne laissons là que le superflu. Même à sept, il nous faut plus d'une heure pour tout déménager. Satisfait, je passe enfin l'appel différé au central afin qu'ils nous envoient Dubourg et son précieux hélicoptère. Pas de doute, avec ce que nous avons ramassé, il va pouvoir le rentabiliser, son engin à deux millions de florins ! Mais ça, ce sera pour demain matin car il faut passer la nuit là.     Je suis impatient de rentrer.             Quatrième jour     Il est plus de minuit et je n'arrive toujours pas à m'endormir. Je repense aux théories hasardeuses que Karen m'a servies durant le montage du bivouac à propos de l'apocalypse de Thyatire. C'est à croire que tout le monde ici a été figé dans ses derniers instants par quelque force extérieure. Sont-ce, comme elle le prétend, les radiations qui ont fini par les rattraper ? La prolifération de nouvelles maladies dues à des virus de combat ? Des conséquences climatiques à l'échelle de la planète ? Je n'en sais rien mais je ne peux m'empêcher d'y penser et je me retourne dans mon sac de couchage. Dormir ici me semble impossible. Hendryck y arrive bien pourtant ; comme tous les autres, il est épuisé. C'est déjà éreintant de respirer toute une journée à travers un casque isolant, mais en plus, nous avons déplacé des charges. La sueur nous a collé à la peau alors qu'il fait un froid de canard dehors.     Heureusement nous ne sommes que deux par tente, sauf Siemon qui reste seul depuis le début. Il marmonne tout seul et je me dis que je devrais peut-être en parler au général. Autant dire que la journée d'hier n'a pas arrangé sa cote de popularité… Malgré mon camarade qui ronfle comme un bienheureux, j'arrive enfin à me déconnecter du monde extérieur.     Je suis enfin débarrassé de ma couche de vêtements isolants et le contact du cuir contre ma peau est très agréable. Je suis avec Karen sur une banquette arrière, les caresses me déclenchent des frissons. En fait, je crois que j'ai toujours rêvé de ce moment. Elle est au dessus de moi, il n'y a que comme ça qu'elle peut se détendre entre les mains d'un homme : une histoire de traumatisme qu'elle m'a raconté. Un instant, ses assauts sensuels me font perdre toute autre perception. Puis je réalise soudain que le vent a collé une épaisse couche de cendres et de poussières contre les vitres, et tandis qu'elle se tient au plafond de la voiture, j'en reconnais la couleur noire.     Quelle est cette folie ? Pourquoi sommes-nous à la place des deux amants du technobloc ? Et quelle est cette ineptie à laquelle je crois à propos de la libido de ma coéquipière ? La chaleur monte en moi, mais ce n'est pas à cause du plaisir. Alors que nos corps sont unis, nous brûlons de l'intérieur. Notre peau, d'abord moite, se détache et nos chairs se collent. La douleur est tellement insupportable que je me réveille en sursaut !...     Je n'ai pas imaginé cette brûlure : Notre tente est en train de flamber ! Alors que j'essaie de m'en extraire, un masque à la main, je vois soudain qu'Hendryck est criblé de balles, tourné sur le dos. Ses yeux expriment la douleur autant que l'incompréhension. On a tiré à travers le tissu gonflable et le froid s'engouffre. D'ailleurs, j'entends le dug dug dug ! caractéristique d'un fusil Gauss en full auto. Il faut que je sorte ! Je n'ai pas le temps d'enfiler de combinaison mais je n'ai pas le choix ! Je me fraye un passage dans la toile à demi effondrée à l'aide d'un couteau de combat.     Tout va très vite quand je sors : ce froid mordant qui me fouette le visage, cet air vicié qui me perce les yeux et la gorge. Ma vision embuée me laisse distinguer Siemon, en treillis et sans protection, debout au milieu des tentes en feu. Il se tient, jambes écartées, dans une posture démente de tueur de western. En me voyant surgir de la toile, il lève le canon de son automatique et hurle :     " Le credo est mon arme ! Mort aux hérétiques ! "     C'est la dernière parole que j'entends, le cri de guerre des croisés spartànites.     Une rafale.     Une douleur qui paralyse mon corps.     Je tombe en tenant mon ventre labouré et mon sang teinte les cendres gelées. Je ne souffre pas longtemps, j'ai juste le temps de comprendre que les poussières nous ont tous eus et que maintenant, nous allons les rejoindre. |
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