Aube mortelle

David Chauvin




"We shall go on to the end, we shall fight in France, we shall fight on the seas and oceans, we shall fight with growing confidence and growing strength in the air, we shall defend our Island, whatever the cost may be, we shall fight on the beaches, we shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills; we shall never surrender…"

Winston Churchill, 4 juin 1940.


            République Libre de Nouvelle-Prétoria, 6h13 du matin...

    Une traction sur les commandes et mon chasseur déchire le ciel à la vitesse d'une comète. Malgré l'habitacle blindé, je peux sentir la poussée des six gros moteurs contre mon dos. Il m'est difficile de décrire la sensation de puissance qui s'empare de moi chaque fois que je pilote le Thunderbell. Il est rapide, tellement plus maniable que tous les modèles déclassés sur lesquels j'ai combattu, les Quickdraws et autres Shrikes. Les ingénieurs de la République de Thanys ont fait du bon travail, et les Thunders nous ont été livrés juste à temps pour la guerre.

    Je dois attaquer un ennemi dix fois supérieur en nombre : les nuées d'anges de fer de la croisade spartànite. Mes techniques d'approche sont donc bien rodées : une puissante accélération au niveau de la mer - c'est en rase-mottes qu'un chasseur livre le meilleur de son potentiel - avant une montée en chandelle, juste sous les vaisseaux bombardiers : les cathédrales de mort hérissées d'armes. Des colosses au ventre mou en vérité…
    Dans cette bataille inégale, seule la qualité de nos pilotes peut encore faire la différence. Mais étant donné que je vole depuis l'âge de treize ans, je peux déjà prétendre au rang de vétéran. Le bruit des sirènes me parvient au travers des senseurs. Je peux entendre leurs longues plaintes déchirantes. Ce sont elles qui ont constitué mon réveil. C'est à leur son qu'une fois de plus, j'ai bondi directement de ma couchette à mon cockpit. Il me semble que si je vis jusqu'à cent ans, et au-delà de la guerre, je les entendrai encore dans mon sommeil. Oh bien sûr, je pourrais couper mes instruments pour me fier uniquement à l'électronique de bord. Mais je commettrais là une erreur de débutant, car les sons extérieurs guident mon pilotage. Lorsque je dois affronter une escadrille de croisés, l'aide de mes sens est primordiale. Beaucoup de nos " jeunes loups " l'ont compris trop tard et n'auront plus jamais l'occasion d'apprendre de leurs erreurs : explosés en plein ciel, les entrailles dispersées aux quatre vents…
    Tandis que je fonce droit sur l'ennemi, les tirs de DCA s'élèvent en longues colonnes de feu depuis le sol des petites îles. Je les évite avec beaucoup d'aisance. Vus d'ici, ils paraissent bien trop lents, dérisoires face à la nuée qui nous arrive dessus.
    Je peux déjà la voir. La peur s'empare de moi, sourde, indicible. L'espace d'un instant elle me coupe les jambes. Les " curetons " de Spartàn donnent des noms d'anges à leurs zingues : Aengel 204, Cerafimy… Mais je peux vous dire que l'arrivée d'une flotte d'attaque dans le ciel de Nouvelle-Prétoria ressemble davantage à un nuage d'insectes métalliques ; carapaces aux reflets sombres, ailes aux rebords tranchants… Le bip ! bip ! de mon doppler s'est affolé au même rythme que mon palpitant. Mais je ne l'écoute déjà plus. J'avale avec difficulté et fonce droit vers la horde. Leur nombre obscurcit le ciel en vue d'une aube mortelle.

    Une décharge d'adrénaline. Une profonde inspiration. La brusque ascension me colle au fond du siège. En transperçant les cieux, le Thunderbell arrache un puissant hallali à l'air glacial pour se jeter dans la bataille.
    Une sueur froide sous mon casque neural. J'ai effectué cette attaque des centaines de fois mais je ressens toujours une peur panique au même moment. Tandis que ces quelques secondes de montée me ramènent à mes terreurs primales, plusieurs Aengels s'écartent en une dangereuse manœuvre d'évitement. J'imagine les cris de panique des croisés en me voyant surgir ainsi : la mort venant d'en bas… Puis j'évacue immédiatement cette pensée. L'ennemi est impersonnel, de tels êtres ne peuvent pas vraiment avoir peur !
    Je fais tournoyer mon appareil alors que les premières rafales fusent autour de moi. Aussi périlleux que cela puisse paraître, c'est la meilleure façon de ne pas se faire toucher. Je viens de crever le nuage d'acier, coupant la course de plusieurs chasseurs ennemis. J'adore passer ainsi au travers des formations compactes d'anges, tel un pied de nez à leur vol pesant, discipliné comme un pas de l'oie. Je presse les boutons sensibles et aussitôt six canons Gauss tirent à l'unisson. Peu de choses me procurent autant de plaisir que le recul des commandes de tir contre mon estomac au moment où je fais feu. Mes avant-bras encaissent fébrilement les secousses. C'est une sorte de jouissance.

    Mes signaux radars sont couverts par l'alarme de tir au moment où je touche un bombardier. La cathédrale de mort implose par en-dessous, mes obus déchirent son blindage presque sans rencontrer de résistance. Alors que je monte encore, je la vois tomber en piqué, s'embraser étage par étage. Je la dépasse sans cesser de tirer et touche une autre nef croisée. Mes armes embarquées délivrent une cadence infernale - six cents coups par minute. Le monstre vulnérable n'y résiste pas longtemps. Il n'a d'ailleurs pas été conçu pour cela, juste pour terroriser : écraser les civils sous les bombes incendiaires, délivrer le " feu purificateur " du cardinal Zirner, oui, mais en aucun cas résister à une batterie de gros calibres actionnée d'une seule pression de bouton.
    Je vire sur la gauche pour éviter l'épave enflammée. Je vois soudain des hommes bondir dans le vide par les fenêtres à ogives pour effectuer un saut de l'ange. Certains sont léchés par les langues de feu et descendent sur des ailes ardentes. Mais alors que je continue à monter, ils ne me paraissent plus que de toutes petites figurines désarticulées, chutant sans fin à travers l'azur. Pas le temps de m'apitoyer sur leur sort. Savoir qu'ils ont participé à des massacres, des ordalies et des " bûchers de sorcières " au lance-flammes suffit à me convaincre de regarder droit devant afin d'accrocher une autre cible.
    Je me dirige vers un escadron de cathédrales. J'en repère une dont le ventre est garni d'appareils accrochés à des pylônes d'attache, puis je souris. Celle-ci n'aura pas l'occasion de larguer ses " missiles pilotés ". Les martyrs de l'Église Rédemptrice de Thyatire rejoindront leur dieu de fureur plus vite qu'ils ne le pensent, et sans la moindre gloire…

    Un regard sur la verrière : quatre 204 viennent de décrocher pour me prendre en chasse.
    " Curetons à six heures ! ", crie une voix juvénile dans ma radio.
    Mais je n'ai nul besoin de son avertissement car je me prépare déjà à les accueillir. " Ça ne venait pas vite ! ", me dis-je avec ironie. J'amorce un piqué, regrettant simplement de ne pas pouvoir " aligner " la cathédrale et sa grappe de kamikazes. Elle sera sans doute pour mon jeune camarade, ce Marvin Boone - ou Brooks, je ne sais plus - qui vient de hurler dans mon récepteur. C'est un nouveau à la base, il remplace ce bon vieux Tarwick depuis que les culs bénis ont fini par l'avoir.
    Ces pensées viennent de défiler dans ma tête à vitesse grand V. Je décris un brusque virage sur la gauche, anticipant les mouvements des croisés. Les lasers défensifs des cathédrales frôlent mon fuselage en une pluie de traits de lumière. Ça fiche toujours la trouille au début, mais on s'aperçoit vite que ces armes sont bien moins dangereuses que les attaques au corps à corps, par la chasse. Mes quatre adversaires tournoient derrière moi. Leurs tirs se rapprochent. En me poursuivant comme ils le font, ils augmentent dangereusement leurs chances d'encaisser un tir " ami ". Mais que leur importe ? Ils n'ont aucun instinct de survie. Le nihilisme de leur credo en fait de parfaits automates de guerre, pantins morbides s'agitant sous la voix de leurs guides spirituels.
    Une rafale passe à moins d'un mètre de ma verrière. J'amorce une descente puis redresse d'un coup. Les Aengels viennent de passer au-dessus de moi en vol dispersé. Sourire aux lèvres, j'en vise un. Les obus Gauss forment une ligne écarlate avant de le transformer en fleur de feu. Les 204 semaient la terreur parmi les forces aériennes des nations opposées à la grande croisade rédemptrice. Mais à présent, nous disposons d'appareils capables de meilleures performances moteurs et je viens encore de le prouver. Tout autour de moi, ce sont des dizaines de duels qui se livrent, une multitude de combats sans merci à l'intérieur d'un nuage de fumée noire. Un croisé vient juste de faire un looping et fond sur moi à pleine vitesse. Son canon axial luit comme un gros œil doré alors qu'il délivre une rafale soutenue. Une poussée sur les gouvernes et je me retrouve presque à la verticale, un instant immobile dans les airs. Je n'ai que le temps de voir passer l'ange, sur le dos ; alors que mes tirs le réduisent en miettes, je garde un instant l'image fugitive d'une tête casquée au travers du cockpit, ses optiques lui donnant l'aspect d'une grosse mouche.
    Une explosion fait trembler ma propre carlingue, mais je redresse vite et remet les moteurs à pleine puissance. Ce que je viens de faire est très risqué et m'aurait certainement valu un bon coup de pied au derrière à l'issue d'une séance d'entraînement. Mais là, je dois en mettre plein la vue à cette petite caméra fixée au dessus de ma tête. Je suis un pilote médiatisé et j'ai une réputation à défendre…
    Feu et fumée dominent à présent le ciel. Je franchis un rideau de volutes opaques au moment où une cathédrale sombre vers le sol dans la cacophonie de ses alarmes de bord. Le spectacle de leur chute est toujours saisissant : les vaisseaux d'assaut dévient doucement de leur trajectoire et semblent s'abîmer avec la même lenteur qu'un paquebot qui coule. En vérité, je n'ose imaginer les explosions que produit leur rencontre avec la terre ferme. Heureusement, nous combattons la plupart du temps au-dessus de l'océan. Ce n'est pas le mieux pour nos chances de survie en cas de crash. C'est pour protéger ces chers citoyens ! Chaque fois que je doute de ce que j'accomplis tous les jours contre les croisés, je me repasse dans la tête les images volées par nos espions sur Bukovia ou Dagaris. Le souvenir de ces vidéos atroces suffit amplement à attiser ma haine de l'ennemi.
    Mes batteries cueillent au passage un 204 qui volait sur une autre trajectoire, juste devant les bouches à feu - une vignette de plus sur ma carlingue. Je dois soudain braquer les commandes pour éviter l'attaque croisée de mes deux derniers adversaires. Ce coup-ci, je l'ai échappé belle ! Mais alors que je peste contre ma propre distraction, je vois l'un d'eux tutoyer de trop près le flanc d'une cathédrale. L'ange sombre est déchiré par une grêle de tirs perdus…
    Je monte en chandelle pour engager la dernière poursuite. Ma cible est rapide, bien plus difficile que les bombardiers. En le forçant à éviter mes rafales, je le piège. Il perd trop de vitesse. Sa ligne de vol se précise. Le 204 explose tout à coup et je passe sans dévier ma course. Les flammes lèchent brièvement mon fuselage, puis elles sont loin derrière moi.

    Je pousse un profond soupir avant d'évaluer la situation. Le ciel matinal de ma planète est en feu mais nous sommes encore victorieux. Les masses sombres des cathédrales apparaissent sous le rideau de fumée. D'ici, on dirait les dos de baleines monstrueuses s'enfonçant doucement dans l'eau de la mer turquoise. Celle-ci les envahit coursive par coursive, compartiment par compartiment et bientôt, elles iront rejoindre la forêt des récifs artificiels. Requins des sables et crabes goliaths déchiquetteront les restes de la glorieuse croisade spartànite…
    Alors que nous décrochons, les Aengels couvrent la fuite des trois dernières cathédrales en état de voler. Seuls deux d'entre nous manquent à l'appel. Je compte mentalement seize Néo-Prétoriens sur Thunders, voilà le nombre que nous sommes. C'est dans ces moments-là que je me rends vraiment compte du carnage de ces combats. Lorsque j'ai abattu mon premier ennemi à quatorze ans, je n'ai rien ressenti de spécial ; tout juste l'impression de jouer à un formidable jeu vidéo. Ce matin nous avons détruit, à moins de vingt, une douzaine de vaisseaux gros comme des barres d'immeubles - sans compter les anges - et ce, avec une effrayante facilité. Nous laissons les survivants regagner les hautes couches de l'atmosphère après qu'ils aient largué quelques bombes vengeresses ; des coups de poing dans un édredon.
    Nous ne les poursuivrons pas. Nous ne pouvons pas nous le permettre. Contrairement à ce qu'affirment les bavards de notre propre propagande, nous ne sommes pas des héros ; au mieux une bande de corsaires mortellement efficaces, prêts à revenir pour un autre combat. Nous dormons le jour, nous sortons, à l'aube, d'aérodromes bien dispersés sur une myriade d'îlots recouverts par la jungle. C'est à ce prix que se gagne une guerre aérienne contre un envahisseur aussi nombreux, et les mâchoires carnassières peintes à l'avant de nos zingues, bariolés de couleurs vives, nous renvoient à ce que nous sommes réellement.

    Je vois soudain le Thunder d'un de mes camarades descendre à vive allure, une vapeur suspecte s'échappant de plusieurs orifices. Pas besoin d'être ingénieur pour voir que son circuit de refroidissement a été touché.
    " Hupia à Mother ! Heartwood est en difficulté, je le ramène à la maison ", dis-je en amorçant un virage.
    Mais la voix grave d'un officier me répond aussitôt d'un ton sec :
    " Négatif Hupia ! Il attendra le bateau de surveillance. Curtiss, bon sang, vous avez combattu trente-cinq minutes. Revenez à la base c'est un ordre ! "
    Je soupire et redresse tout de suite. Malgré les stimulants, je commence à fatiguer. La tension est retombée. Derrière la grosse bulle d'eau, les chiffres lumineux de l'horloge de bord m'indiquent " 6h52 ".


            7h46

    Mon Thunder s'est posé sur la plage paradisiaque en soulevant une tempête de sable fin. À peine les trains d'atterrissage ont-ils touché le sol que des dizaines de silhouettes noires ont accouru pour le sangler à l'aide de câbles et de baudriers. Oui des hommes noirs, dénudés, car comme partout en Nouvelle-Prétoria, les personnels de maintenance des aérodromes sont des natifs : des Diomédiens. Nous autres blancs avons beau nous targuer de diriger la planète, cette culture millénaire nous y a précédés. Les prouesses physiques que nos " black boys " déploient chaque jour pour le compte de cette république libre, si ingrate envers eux, prouve qu'ils sont bien mieux adaptés à ce monde que nous ne le serons jamais. Mais à présent nous voilà, unis par la force des choses, luttant non pour une réelle victoire contre Spartàn mais contre notre extermination programmée.
    Alors que je cherche à m'extraire de mon appareil, une dizaine de mains me saisissent fermement, me font toucher doucement terre, dégrafent soigneusement les attaches de ma combinaison. Pilote d'élite, je suis l'objet de toutes les attentions. Malgré mon dos et mes membres engourdis, je ne demande pourtant qu'à marcher un peu. Je m'écarte de la foule des techniciens afin de profiter de quelques instants à l'air libre. C'est vital. Mes passages incessants entre ma chambre souterraine et mon cockpit me rendraient dingue autrement.
    Un soleil grand comme la nuit chauffe tous ces torses en nage. Le rideau de sable en suspension capte sa lumière blanche, aveuglante. À travers la visière de mon casque, je peux tout de même voir les hommes s'affairer : tracté par un chariot hydraulique, mon chasseur est vite mis à l'abri sous la dune de béton. Ces protections, bien que sommaires, sont les meilleures que l'on ait pu trouver à ce stade des hostilités. Nous n'avons que quatre " taxis ", ici, sur cette île. Sans ces précautions pour nous cacher, l'ennemi nous écraserait sous les bombes. Nos joujoux sont précieux depuis le siège de la planète, bien plus que nos vies. D'ailleurs, que représentent-elles dans un univers où seules les armes ont de la valeur ?
    Je ne peux m'empêcher de penser aux curetons dans leurs cathédrales de mort : elles portent bien leur nom car lorsqu'elles tombent, c'est par paquet de deux cents qu'ils rejoignent leur hypothétique paradis. Pourtant, il en revient toujours plus chaque jour : hurlant des psaumes, aboyant leur haine. Mais on ne peut comparer leurs pertes aux nôtres, n'est-ce pas ? La République Religieuse de Spartàn rassemble - sans compter ses conquêtes récentes - dix-sept mondes, tous des enfers industriels surpeuplés. La folie de Zirner a mis en branle la plus formidable machine de guerre que l'on puisse imaginer.
    " Croissez et multipliez " clament certains de nos livres saints. Et pourtant, le cardinal suprême est en passe d'interdire là-bas cette " odieuse reproduction sexuée ". Il faut se rendre à l'évidence : les troupes fraîches qui viennent les renforcer ne sont déjà plus des humains. L'Intelligence Service commence tout juste à livrer ses informations à ce sujet : ces armures d'infanterie et ces masques à gaz cachent des clones, des choses sous-humaines aux yeux morts et à la peau diaphane. Des monstres de laboratoire, voilà ce que nous devons repousser à présent. J'ai même entendu dire que certains de leurs condamnés avaient le cerveau lavé, extrait de leurs corps par d'horribles tortures pour se retrouver connectés aux commandes de machines de destruction. Voilà donc ce qu'ils appellent une ordalie…

    Le mal de tête m'envahit soudain d'un voile douloureux entre les yeux. C'est toujours la même chose lorsque les drogues ne font plus effet ; dans notre jargon, on appelle ça " redescendre ".
    Je retire mon casque pour mieux respirer. Une longue chevelure blonde tombe sur mon dos, emprisonnant les reflets du soleil. Un visage féminin se redresse pour humer l'air iodé. À ce moment précis, je cesse d'être une machine de guerre, je redeviens Katlyn Curtiss, une jeune femme de tout juste dix-neuf ans. D'ailleurs, les figures lourdes des Diomédiens qui se retournent me le prouvent. Ils détaillent ma silhouette fine, mes joues lisses et surtout cette chevelure qui les excite. Depuis combien de temps certains sont-ils privés de la compagnie d'une femme ? Quand ils me regardent, peu leur importe mon palmarès - six ans de vol, cinq sur chasseur, deux cents trente huit victoires en combat aérien homologuées.
    Dix-neuf ans, et je n'ai connu, pour ainsi dire, que la guerre.


            8h24

    Je me suis mise à pleurer en m'arrêtant devant l'entrée des locaux techniques. Mon regard n'aurait pas dû s'attarder sur les corps alignés le long du mur de béton, recouverts d'une bâche. Celle-ci, trop petite, ne dissimule pas les jambes des morts : plusieurs dizaines de paires, essentiellement féminines, dépassant des longues jupes rêches de leurs uniformes. J'y ai tout de suite reconnu celles de Bettsy, les seules à avoir la peau sombre… J'aimais beaucoup la jeune métisse qui travaillait aux contre-mesures électroniques en attendant de se voir attribuer un " taxi ". Celle qui riait si fort après une ou deux bières dans le nez, égayant nos temps de pause par sa seule présence.
    Alors que nous sortions affronter les cathédrales, le QG relais, à l'autre bout de l'île, a été pris pour cible par un groupe de bombardement. Ce sont ces attaques rapides que nous redoutons le plus. Il ne reste rien de l'" antenne " à la surface et parmi les gravats gisaient nos frères et sœurs d'armes. Je sais que Bettsy aurait très bien pu mourir lors de sa prochaine affectation : c'est au cours des deux premières années que tombent la plupart des recrues. Mais la voir ici, gisant sur le sable avec les autres, me fait mal. C'est une douleur que je ne parviens pas à maîtriser.

    " Vraiment désolé, moi qui avait d'excellentes nouvelles pour toi. "
    Je me retourne pour faire face à Arko Farringhton. C'est un black boy âgé de vingt ans, de haute taille : il me domine de deux bonnes têtes. Sa chevelure crépue, dressée en pointes, lui confère l'aspect de quelque guerrier tribal. Un pantalon baggy rouge dissimule ses longues jambes musclées alors que son maillot sans manches fait au contraire ressortir un torse formidable.
    Je lui lance un regard éteint par les larmes, avant de m'attarder sur ce qu'il tient à la main : un journal neuf, soigneusement plié. " Mademoiselle Katlyn Curtiss, officiellement meilleur as féminin ", titre la une.
    " Je ne suis pas trop d'humeur pour la lecture, lui réponds-je d'une voix sourde.
    - Moche hein ? La plupart des filles du QG avaient quinze ou seize ans, comme Bettsy… "
    Il me sourit tristement : il n'arrive pas à trouver les mots. Arko est le seul qui aurait pu me déranger dans un moment pareil car il n'est pas n'importe quel black boy, il est " mon " black boy. Chacune d'entre nous à l'aérodrome, de la plus modeste technicienne de maintenance au pilote vétéran a le sien - et sans doute aussi les femmes officiers, bien qu'elles ne le disent pas. Tour à tour, notre favori est ami, confident, amant… Ainsi va la guerre et nous nous fichons de la morale. Nous nous contentons d'hurler de rire lorsque la propagande ennemie évoque la " honteuse débauche " des soldates néo-prétoriennes. Nous autres n'avons jamais forcé nos boys, ni payé pour leurs charmes. Ils se sont simplement attachés à nous.
    J'observe un instant mon compagnon, avec son journal. La photo, imprimée sur du mauvais papier, est celle de ma première promotion. J'ai quatorze ans, un visage enfantin souligné par la coupe au carré réglementaire. Un petit képi vient compléter le strict uniforme d'apparat. Le visage du démon pour les Spartànites ? La petite intention d'Arko m'arrache finalement un sourire.
    " Cette photo est horrible, comment ont-ils pu la publier ? dis-je en riant.
    - Si vous le souhaitez, votre fidèle Arko se chargera de faire virer cette hostie de chroniqueur, mademoiselle Curtiss ! ", clame Arko d'un ton révérencieux.
    En proie à des émotions contradictoires, je me laisse tomber dans ses bras.


            10h59

    Je n'ai pas beaucoup dormi. Je crois que les drogues de combat commencent à produire de mauvais effets sur moi. De plus, je n'ai jamais vraiment aimé les siestes imposées, et la chaleur fait coller mon grand tee-shirt à la peau.
    Assise en tailleur sur ma couchette, je feuillette nonchalamment les pages d'un manuel : un énorme pavé décrivant l'anatomie du Warwick FA 38 Thunderbell. Cela fait bien longtemps que je peux me passer de la doc des conseillers militaires mais j'apprécie toujours le plaisir des yeux que me procurent les photos et ces dizaines de silhouettes profilées, présentées avec les camouflages les plus variés, tous les insignes possibles.
    Je le referme nerveusement pour me saisir de cette bande de papier gris froissé que j'ai posée dans le cendrier. Je la relis une énième fois :
            " L'archidiacre Grenzon Markov survolera la zone des îles Castland - nom de code béta-alpha-prime " Infernus " - dans approximativement cinq heures trente.
            Il sera escorté par seulement cinq
AS-290 Cerafimy en vue de son transfert d'affectation.
            Abattez-le. "
    Laconique, mais terriblement explicite. L'as officiel que je suis devra s'improviser assassin. Mais à bien y réfléchir, cette mission ne me déplaît pas. Markov est ce que l'on appelle en jargon de chasseur un " coriace " : cent soixante trois victoires dont quatorze contre les nôtres, toutes les autres contre des pilotes thanyssiens. Et le voilà qui se promène au dessus des Castland, avec un comité réduit. C'en est presque trop facile, sauf si on tient compte du fait qu' " Infernus " se situe derrière les lignes ennemies. La chasse risque d'être rude, périlleuse. Elle n'a d'ailleurs qu'un intérêt stratégique très réduit. Tout cela obéit à de l'idéologie : maintenir le moral des troupes, c'est en partie mon rôle.
    Je me laisse tomber lourdement et les chaînes de ma couchette grincent légèrement. Mes yeux s'imprègnent du décor familier de ma case bétonnée, ses murs en hexagone recouverts de posters, coupures de journaux et lettres écrites sur du papier jauni. Puis je tâche de fermer les yeux. Lorsque je dois effectuer une sortie, je ne songe jamais à l'éventualité que je ne puisse pas revenir vivante à la maison. Faire comme si tout cela était une vie normale, les substances m'y aident. Je m'endors enfin, mais dans mon rêve agité, la jeune et jolie Bettsy entre dans mes quartiers, son éternel sourire aux lèvres, tendant quatre bières suspendues à son doigt…


            12h27

    Nous sommes seuls sur la plage car le staff prépare mon chasseur en vue de ma petite " promenade solitaire " au-dessus des territoires occupés. Nos ennemis, eux, attaquent rarement en pleine journée. Ils subiraient beaucoup trop de pertes.
    Ce bref moment de quiétude est pour nous. Je suis agenouillée sur le sable. Le soleil de plomb frappe agréablement ma nudité. Arko subit la caresse chaleureuse de ma bouche et son souffle se fait haletant. Lorsque nous faisons l'amour, je vis une expérience très différente de ce que j'ai pu connaître par ailleurs. Rien à voir avec les assauts maladroits, bien trop brefs, parfois douloureux, des quelques hommes que j'ai pu fréquenter avant.
    Nous nous allongeons l'un sur l'autre, fusion des êtres, peau noire contre peau blanche. Le contact de ce grand corps chaud m'exalte ou m'apaise bien mieux que tous les remèdes chimiques. Notre étreinte s'achève par une jouissance silencieuse. Puis nous nous étendons, ses bras se refermant sur moi dans un geste de réconfort. Un moment d'extase avant le long vol du trompe-la-mort…


            15h34

    " Dis donc, c'est un peu cotonneux aujourd'hui !
    - Tant mieux, réponds-je, je ne tiens pas vraiment à attaquer un coriace en arrivant totalement à découvert. "
    Nous survolons depuis deux bonnes heures l'océan et une fine brume marine se soulève en longues volutes blanches, portées par la chaleur du soleil. C'est une véritable randonnée en ligne droite mais je tapote nerveusement le tableau de bord de ma main libre. Je suis accompagnée de deux camarades, Martens et Boone. Leurs longs silences radio trahissent leur embarras et pour cause : ils ont l'impression de m'escorter droit vers le casse-pipe. J'ai déjà livré des combats difficiles, défié d'excellents pilotes ; jamais sans aide toutefois.
    Une fois rendus à béta-alpha, je devrai continuer le chemin seule, ainsi en a décidé le haut commandement. Les ailiers de Markov ne seront certainement pas des débutants. Tout as que je suis, je ne vaux pas la vie de trois pilotes formés, encore moins la perte de trois Thunderbell. Ils ne les sacrifieront pas pour une mission politique. C'est ce que mon ancien instructeur aurait appelé " le revers de la médaille ".
    Je me rappelle ses aboiements lors de mon arrivée à l'école de guerre : " Sachez tout d'abord que je n'ai pas la moindre envie de vous entraîner. Il y a tout juste six mois, il n'était pas question de femmes dans les unités combattantes et encore moins dans l'aérospatiale. Nos pères ne s'en sortaient d'ailleurs pas plus mal, tenez-le vous pour dit. Cependant, face à ce qui nous arrive dessus, notre bon président a décidé d'user de toutes les forces dont nous disposons, vous y compris ! Vu ? ". L'imbécile ! J'espère maintenant qu'il regrette amèrement ses propos. Il était déjà grisonnant à l'époque. Il doit être conseiller technique à présent, ou quelque chose dans le genre.
    Alors que j'esquisse un petit sourire, la voix de Boone dans le haut-parleur me fait presque sursauter :
    " Ligne béta-alpha à cent kilomètres. On décroche. Bonne chance Kate ! "
    Je déglutis et accélère légèrement, prête à franchir cette ligne imaginaire pourtant si lourde de signification. La façon dont Marvin m'a appelée, par mon petit nom, en dit long sur ce que pensent mes camarades de mes chances de survie.


            16h22

    Je progresse lentement à travers la masse nuageuse. Elle me porte, cachée, au-dessus des forces ennemies. Une peur diffuse s'est emparée de moi mais elle coule doucement comme la pluie sur ma verrière. Je suis calme, étrangement calme. Les croisés contrôlent encore mal cette vaste zone où ils ont écrasé notre résistance. Nul doute qu'il ne doit plus rester de compatriotes vivants, là en bas.
    Je coupe la musique rythmée de mon lecteur pour me ménager un peu de repos. Le pilote automatique me réveillera d'ici trente-trois minutes exactement. En attendant, je défais mes sangles et m'allonge dans le cockpit…

            16h55

    Je me réveille en sursaut lorsque le boup boup persistant de l'alarme de vol retentit. Ce n'est pas un son particulièrement strident mais il agresse douloureusement mon cerveau, telle la percussion d'une boîte à rythme à l'intérieur de ma tête. Mon doigt l'éteint précipitamment et je grogne une injure. Puis je frotte mes yeux endoloris.
    Je ne suis restée que peu de temps assoupie et pourtant, les bourrasques se sont calmées au dehors. J'ai réglé une vitesse de croisière de mach 2,1. Bien que le Thunder soit capable d'allures beaucoup plus élevées, j'ai sans doute parcouru un bon nombre de kilomètres, ainsi suspendue entre ciel et mer. Je me sangle correctement et reprends les commandes. Cela paraît inconcevable pour un civil non averti que l'on puisse dormir dans un monoplace, surtout au dessus d'une zone de combat. Mais on s'y habitue rapidement ; les distances que nous devons souvent parcourir nous y contraignent.
    Une petite impulsion du coude et mon bracelet injecteur se resserre. Je ferme le poing, une fine aiguille pénètre la veine de mon bras. L'opération m'arrache une brève nausée puis mon cœur s'accélère. Je n'aime pas y avoir recours, mais j'en ai besoin pour cette mission, pour cette fois encore…


            17h28

    Il ne s'est écoulé que quelques minutes lorsque sonne une seconde alarme : celle de mon doppler. Mes yeux fatigués se vissent sur l'écran hémisphérique, gros orbe noir trônant au milieu du tableau de bord. Six signaux se déplacent en formation resserrée : les informations de l' " Intelligence " étaient donc parfaitement exactes !
    Soudain, je les vois. Un regard entre l'aile droite et le capot et leurs silhouettes m'apparaissent, glissant doucement sur le lit de nuages fins. Cinq Cerafimy forment un pentagone autour d'un sixième appareil dont la carlingue, peinte en noir d'encre, est parsemée de chrismes et d'écritures déliées. Autant de symboles mystiques et de promesses de mort extraites du Livre de la Rédemption. Chaque aile est frappée d'une croix blanche ; branche du bas en forme de lame crénelée. Noir, gris, blanc, acier : les couleurs de la croisade sont celles de la non-vie.

    Je fonds immédiatement sur le chasseur noir. Pendant une fraction de seconde, l'image d'un rapace attaquant en piqué un vol d'oiseaux de mer m'envahit l'esprit. Puis le hurlement de l'air passant par les multiples cannelures de mon fuselage me ramène à la réalité. J'actionne les gâchettes et six lignes flamboyantes convergent vers ma cible. Les obus semblent une nuée d'éclats acérés, capturant la lumière du soleil lointain. Je les vois décrire un long vol, dévier légèrement de leur trajectoire, puis déchirer le blindage. Les ailiers se sont déjà écartés lorsque le séraphin explose en vol…

    Mon cœur bat à tout rompre. Je ne peux pas croire ce qui vient de se produire. Alors que je redresse brusquement le manche, les spartànites se rassemblent et effectuent un virage dans ma direction. J'ai eu Markov ! Le terrible aumônier des croisés s'est fait descendre comme un amateur. Pourtant personne n'en saura rien car les autres vont probablement m'abattre.
    J'impulse une nouvelle accélération afin de les disperser. Le Cerafimy est une bonne machine, mais pas aussi rapide que mon propre chasseur. Je me prépare à défendre chèrement ma peau. Seul mon poursuivant de tête lâche quelques rafales Gauss, telles des flèches moqueuses tirées délibérément à côté de la cible. Je tressaille lorsque mon récepteur se met à crachoter :
    " J'espère que vous savourez votre petite chasse, mademoiselle Curtiss ! "
    Une voix d'homme, suave, profonde. Elle a prononcé ces mots en un anglo-gothique approximatif : intonations doucereuses, r roulés au fond de la gorge.
    Je comprends soudain. Comment ai-je pu ainsi me faire duper ? Bien sûr, le pilote du chasseur noir n'était pas Markov car il vient de me narguer par radio interposée. Les croisés m'attendaient : celui dont les restes tombent au-dessus de l'océan n'était sans doute qu'un bleu, un gamin plus jeune que moi !
    " Bravo ! dis-je en braquant mes commandes, je vois que quelques cerveaux ont échappé à l'épuration ! "
    Je ne dois pas montrer ma peur, ce sarcasme n'a pas d'autre but que la combattre.
    " Pensiez-vous vraiment qu'une femelle pouvait défier éternellement la toute puissance de Dieu ? ", s'exclame la voix d'un ton brusquement menaçant.
    Les tirs fusent, se rapprochent. Ma course devient hasardeuse. Puis je me rappelle soudain les quatre missiles air-air accrochés à mes ailes. Ils devaient servir contre Markov mais je n'en aurai pas besoin. Ce duel se livrera au canon, mon mode de combat favori.

    " Pour toutes les vies détruites par la croisade, la pécheresse que je suis va t'expédier auprès de ton dieu plus vite que tu ne le penses. À nous deux, bénitier ! "
    Une brusque traction sur le manche. Je ponctue ma tirade improvisée d'un formidable looping. Les quatre fusées se détachent de mon fuselage avec un claquement métallique et aussitôt, leurs tuyères s'enflamment. Je suis maintenant derrière eux. Un Cerafimy vient d'exploser, fauché par un de mes projectiles autoguidés tandis que les autres font de dangereux écarts pour leur échapper. Je n'aime guère ces armes à propulsion chimique, préférant le corps à corps. Mais grâce à elles je suis seule contre Markov.
    Le coriace effectue une série de tonneaux, esquivant facilement mes rafales. Je tente de me rapprocher mais je dois soudain éviter l'explosion d'un autre séraphin. Mon corps encaisse les vibrations en même temps que mon appareil. Je vois Markov gagner de la distance.
    Puis il vire pour faire volte-face. Les six bouches à feu de ses canons scintillent tels des flashs. J'accélère encore davantage et règle mon tir en mode " haute vélocité ". Je vais à sa rencontre : c'est comme une joute, un duel iaï qui décidera de la mort d'un des deux as. Mes bras tremblent, mes mains se crispent sur les triggers au point que mes articulations blanchissent. Je ne dois pas dévier, surtout ne pas faiblir la première. Cinquante mètres, dix mètres, six mètres : nos chasseurs se croisent. Une violente traction sur mes muscles et le Thunderbell se redresse, frôlant de peu mon ennemi. Le temps semble s'écouler au ralenti. Un choc à l'aile gauche m'indique que je suis touchée mais je vois simultanément la verrière bulle du Cerafimy voler en éclat. Le corps du diacre se révulse comme une poupée de chiffon tandis que son siège éjectable l'expulse dans les airs ; l'ascension du convulsionnaire ! Je ne peux m'empêcher de baisser la tête car mon Thunder a manqué de le cogner en un tacle rasant.

    Je dévie soudain de ma course. Mon chasseur s'emballe dans un concert de signaux électriques. Je me retrouve la tête en bas, éjectée par le souffle de l'explosion. Je tire vainement sur les commandes mais je ne contrôle plus rien. Un voile noir passe devant mes yeux. Un goût de sang monte à ma bouche. Je vais m'écraser…


            19h45

    Ce sont les chiffres lumineux qui apparaissent à ma vision brouillée. Mes yeux se rouvrent sur l'horloge de bord alors que le décor familier de mon habitacle se dessine à nouveau devant moi. Mon appareil est immobile, posé au sol. Les ruines et la poussière qui m'entourent me laissent penser que je ne suis pas dans l'au-delà mais bien en vie, sur la terre ferme.
    J'éclate soudain d'un rire nerveux en réalisant ce qui s'est passé. Le pilote automatique a pris le relais tandis que je chutais, inconsciente, à plus de trois mille kilomètres/heure vers le sol. Toute une carrière d'as derrière moi et c'est une machine qui me sauve d'une mort certaine. Je m'étouffe et crache un mélange de sang et de salive. Les larmes me montent aux yeux. Cela aurait pu être bien pire.
    Mon écran de contrôle pulse d'une lueur rouge, m'informant d'une légère avarie dans la structure interne de l'aile. Je pousse un soupir de soulagement et pianote machinalement le panneau de maintenance. Un léger crachement se produit à l'extérieur lorsque la mousse isolante est vaporisée. Un message laconique affiche :
    " Systèmes de secours enclenchés - maintenance en cours - temps estimé : 26 minutes 32 secondes. "
    À bout de force, je me laisse tomber sur mon siège.


            21h16

    Je sursaute en entendant du bruit dehors. Mais je me calme en constatant que le grésillement de mes senseurs provient de la pluie légère qui arrose maintenant le no man's land. Je suis toujours seule, pouvait-il en être autrement ?
    Je souris en regardant l'écran :
    " Procédure de maintenance achevée. "

    J'ouvre la verrière, prise d'une soudaine envie de m'aérer. Je vais inspecter cette aile et repartir sans plus attendre. Il s'en est fallu de peu pour que je reste coincée en plein territoire ennemi. Mes jambes engourdies sont encore douloureuses mais je me sens déjà mieux. Je m'accroupis au-dessus des impacts d'obus Gauss. Trois grumeaux de mousse industrielle, durcissant à l'air, se sont formés dans les orifices. On dirait de gros bubons, inesthétiques certes, mais je gage qu'ils tiendront bon jusqu'à ce que je puisse rentrer !

    Je ne peux réprimer un cri et me redresse tout à coup. Cette fois je n'ai pas rêvé en entendant les gravats craquer sous des bottes ferrées. Les pas se rapprochent. Je dégaine aussitôt les seules armes personnelles dont je dispose en tant que pilote : un couteau de combat et un petit pistolet à impulsions. En vérité, le premier nous sert plus souvent à nous extirper de notre parachute lorsque nous devons faire le grand saut et le second à ne pas être capturés vivants…
    Je me retourne. Un éclair bleuté vient de passer devant mes yeux. Mon épaule brûle sous la morsure d'une balle et je hurle.
    " Le credo est mon arme ! Mort aux hérétiques ! ", crie une voix étouffée.
    Tout va très vite : la vision de cet homme en uniforme noir, épée et pistolet brandis, un masque respiratoire dont les optiques luisent comme deux gros yeux rouges dans la nuit. Je vide mon chargeur ; dix détonations électromagnétiques. L'archidiacre Markov avance de quelques pas sous la mitraille avant de tomber à genoux. Un de ses verres explose avec une gerbe de sang.
    Je reste quelques secondes, hébétée, ignorant ma douleur. Puis je saute de mon perchoir et marche d'un pas déterminé. Je dois en finir sans quoi ce monstre de foire ressuscitera par l'action de quelque drogue dont les spartànites ont le secret. Vite, je me saisis de l'épée qu'il tenait. J'ai un moment d'appréhension avant de retirer son masque. De quoi ai-je peur ? De découvrir un mort-vivant ? Si les rumeurs sont exactes, sa peau doit être pâle, violacée comme celle d'un noyé. Pourtant, je ne trouve que le visage pâlot d'un homme roux, dans la force de l'âge. Son oeil droit n'est plus qu'une plaie répugnante et un peu de sang perle à la commissure de ses lèvres, si fines et si blanches qu'elles semblent dévitalisées.
    C'est avec un cri de haine que j'abats la lame recourbée sur son cou.


            6h13

    Je vole depuis un long moment au-dessus de la mer.
    La preuve de mon assassinat repose dans ma glacière juste sous le siège : les huiles du commandement ne s'attendent certainement pas à ce que la Hupia rentre littéralement avec la tête du tueur de thanyssiens, mais au moment où je ris à cette pensée, mon épaule me relance. J'ai comprimé ma blessure comme je pouvais. Heureusement la balle a traversé mon bras sans rien toucher de vital.
    L'horloge à bulle m'indique la même heure que celle de mon premier engagement contre les cathédrales. Vingt-quatre heures de combat et je vois enfin le paysage familier de mon archipel. J'ai au moins la certitude de pouvoir me reposer dans un lit douillet à l'infirmerie au lieu d'entamer une nouvelle journée de guerre !


©Traversées Oniriques