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Le père Brandon revenait de la foire de Pélussin qui tombe, comme chacun sait, le premier lundi de septembre.
Il marchait tout lanlilanla sur le chemin de Chuyer car il avait un peu trop pinté des petits vins de Chavanay et de Condrieu.
Pour une belle foire, disait-il en allant un peu à droite, puis un peu à gauche, c'était une belle foire... Pour sûr qu'il y avait des acheteurs et je n'ai pas trop mal vendu notre Biquette. Les heures ont passé plus vite qu'au travail et je n'ai pas eu le temps d'entrer à l'église de Notre-Dame-sous-Terre... Tout cela n'est rien mais, quand il faudra compter le prix de la Biquette, il manquera plus d'une pistole... Seigneur, que va dire la mère Brandon ! Elle va me traiter, une fois de plus, de pilier d'auberge et de traîneur de cabaret... Elle n'aura peut-être pas tout à fait tort. Mais est-ce bien ma faute si tant d'auberges se trouvent sur le chemin, allant de Pélussin-le-Bas à Virieu, en passant par les Croix ? A-t-on jamais vu sur terre un chemin montant, montant de la sorte. En continuant, je crois que l'on pourrait frapper à la porte du Paradis... Vraiment c'est un bon pays avec les vins blancs de Chavanay et de Condrieu qui sont un velours, que dis-je, un miel faisant circuler la vie... Et puis, pour une fois que je descends à la ville, il fallait bien que je salue les amis le verre en main et que je trinque avec les connaissances. La mère Brandon dira ce qu'elle voudra, il faut prendre la vie par le bon bout... Je regrette simplement de ne lui apporter aucun souvenir de cette foire. Et cependant, il y avait des marchands de bols en terre, de tabliers et de ces choses que les femmes aiment tant pour leur ménage. Si elle crie trop fort. Je lui dirai tout bonnement :
" Ce n'est pas ma faute, les marchands se battaient."
Le père Brandon, qui arrangeait tout cela dans sa tête, faisait la demande et la réponse.
- Je n'ai pas à être en souci, se disait-il encore, il me viendra une idée qui me tirera de ce mauvais pas.

Lorsqu'il entra sous le couvert des bois, la lune n'était pas encore au ciel et le père Brandon aurait eu bien du mal à connaître un chêne d'un sapin.
Il marchait sans faire de bruit, tant le feutre des brindilles était épais, et répétait pour se tenir compagnie :
- C'est bien la première fois que la pente me semble si raide. Depuis Pélussin, je monte à chaque pas et jamais cette montée n'a de fin.
Il continuait à parler, lorsqu'il entendit à ses pieds un froissement de feuilles sèches.
- Ce doit être un hérisson qui s'en va quérir sa nourriture, et comme le petit bruit continuait, le père Brandon se pencha vers le sol et chercha de la main.
- Oh ! un mouton, cria-t-il, je sens sa toison toute chaude sous ma main.
A ce moment, la bête se mit à bêler si tristement que le père Brandon en fut tout remué.
- Que faire, disait le vieil homme, que faire de ce mouton ?
Tout à coup, une idée lui traversa la tête aussi vite que le vent galopant sur la montagne.
- Je vais emporter cette bête à la maison et je dirai à la mère Brandon : j'ai vendu la Biquette un bon prix et j'ai acheté à la place ce mouton que nous engraisserons à peu de frais. Sa toison nous donnera une laine bien fournie et payant à coup sûr la peine et le manger.
Il chargea alors le mouton sur ses épaules et murmura, tout en confiance, "qui trouve ne perd pas son temps".

Mettant un pied devant l'autre, il reprit la route, allant tout plan plan par les raidillons de cette montagne longue ... longue comme un jour sans pain.
Tout en disant "c'est à désespérer, jamais Chuyer ne m'a semblé placé si haut sur le Pilat ", il sentait la bête grossir et prendre du poids. Ce n'est pas possible, répétait-il, d'ordinaire les chopines de blanc et de rouge donnent des forces et pourtant, aujourd'hui, je me sens plier sous le poids de ce mouton.
Il faisait de son mieux, mais il sentait le courage l'abandonner et la sueur lui couler dans le dos.
Lui, qui pour labourer, faner, essarter, arracher les genêts et couper les branches ne connaissait point la fatigue, n'avait même plus la force de remuer la langue dans sa bouche.
- Je serai demain la risée de Chuyer, pensait-il, si je raconte cette histoire ... Mais sur votre âme et conscience, dites-moi si l'on peut passer son chemin sans ramasser un mouton bêlant au milieu d'un bois.
Maintenant la lune était levée au-dessus du mont Pilat et l'on voyait de longues traînées bleues à travers les arbres.
Le père Brandon aperçut que la bête qui se laissait aller de tout son poids sur ses épaules était noire, noire comme du jus d'airelles.
Aussi vite que la hache pénètre dans un bois tendre, le bonhomme se sentit gagné par la peur et toutes les histoires du diable que sa mère lui contait au coin de la cheminée, lui revinrent alors en tête. Il comprit qu'il avait trouvé, sans le chercher, celui dont il vaut mieux ne pas dire le nom.
Il répétait, tout endolori qu'il était, "enfin me voilà sur un chemin qui n'est pas sans pierres. S'il plaît à celui qui a la malice en partage, je n'entendrai pas, demain, les coqs de Chuyer saluer le jour".

Il était prêt à demander grâce et à poser un instant ce mouton noir, lorsqu'il sentit que la bête entourait son cou avec ses pattes. Le père Brandon ne levait plus les pieds, mais se traînait comme il pouvait. Il n'avait plus sa tête à lui, sans cela il aurait prié pour sa délivrance ou prononcé une de ces bonnes formules éloignant le diable. La bête, toujours plus lourde, faisait entendre une sorte de ricanement.
- Maudite engeance, soupirait à grand-peine le pauvre homme, si je pouvais lâcher ce mouton et m'en retourner bali-balan à Chuyer ... Oui, mais voilà, la bête est là sur mon épaule, lourde, lourde à me rompre les os. Il voyait bien - bonnes gens - que tout allait de mal en pis et que toutes les larmes de son corps ne rendraient pas la charge moins pesante.
C'est à ce moment qu'il songea à saint François-Régis, le saint patron de Chuyer.
Il entendit alors une petite voix murmurer à son oreille :
- Courage, père Brandon, vous n'êtes pas seul au monde. Lorsque vous arriverez à la croisée des Chemins, tâchez de faire toucher la croix à votre fardeau.
En entendant ces bonnes paroles, le porteur reprit goût à la vie. Il se sentait en joie, tant il avait hâte de donner au Malin la leçon qu'il méritait. Quand il fut à l'endroit où le sentier des bois coupe un chemin de traverse, il trébucha si bien que le mouton noir alla toucher la croix.
La bête lança aussitôt une litanie d'injures et sans plus attendre quitta les épaules du père Brandon ... Toujours criant et pestant tout son saoul, elle détala à travers le bois comme un lièvre ayant une meute à ses trousses ... Loin, très loin, le vieil homme vit une boule de feu qui courait au ras du sol.
Le père Brandon était trop échiné pour rire tout à son aise, mais il répétait en reprenant souffle :
- Voilà un tour bien joué. Le Malin ne s'avisera plus de tracasser les braves gens du mont Pilat. Il leva la tête et aperçut, à la clarté de la lune, une femme aux longs cheveux couleur de blé mûr et portant dans ses mains un objet brillant comme un morceau de cristal.
- Mon Dieu, quelle nuit étrange, tout de même, pensa le père Brandon, après messire le diable, voilà une de ces fées du mont Pilat qui s'en va laver son linge au clair de lune avec un battoir en or massif.
La dame, qui semblait légère comme une fumée flottant sur la campagne, s'approcha du père Brandon et lui dit très simplement :
- Merci d'avoir chassé le diable de cette contrée de bruyères et de sapins. Je saurai me souvenir d'une si bonne action.
Le vieil homme, tout heureux de telles paroles, reprit son chemin. Il n'avait plus le diable à traîner sur ses épaules et pourtant il se sentait las à rendre l'âme.
Dès qu'il eut poussé la porte de sa maison, la mère Brandon vit que ses lèvres étaient sans couleur, et que ses joues étaient blanches, que ses cheveux étaient collés par la sueur et que d'étranges lueurs passaient dans ses yeux.
- Allons, mon pauvre homme, dit-elle, tu ne changeras donc jamais. Tu aimes revenir à point d'heure de la foire de Pélussin. Je suis sûre que tu as goûté les vins de Saint-Michel et de Chavanay sans oublier ceux de Condrieu, d'Ampuis et de la Chapelle.
- Je n'ai pas souvenance d'avoir pinté plus que de raison, répliqua le père Brandon. Tout cela ne serait rien si je n'avais pas été desservi au retour. Les épaules et le corps me font mal comme si j'avais reçu une volée de coups de bâton.
- Mais d'où cela peut-il venir ?
- Du Malin que j'ai rencontré au mitan du bois et qui s'est assis sur mon épaule, comme une poule gloussante s'assoit sur son nid.
- Comment le diable se trouvait-il à pareille heure au mitan du bois ?
- Demande au ciel de répondre à ta question, je sais seulement que pour me berner le Malin avait pris la forme d'un mouton noir.
- Mon pauvre homme, tu as ce soir la tête un peu fêlée. Demain, tu auras mêmement oublié toutes ces diableries et tu me donneras ce qui te reste de la vente de notre Biquette.
- C'est cela, répondit le père Brandon, heureux de ne pas avoir à rendre des comptes sur-le-champ.

Le jour commençait à peine à se lever lorsque le père Brandon sauta du lit, bien décidé à mettre sur la table les quelques pistoles qui lui restaient, sur la vente de la Biquette.
A ce moment, la mère Brandon, qui portait un fagot, poussa la porte de la cuisine.
- Peste soit du travail qui commence, soupira-t-elle. Combien as-tu vendu la Biquette à la foire de Pélussin ?
- Un écu.
- Il doit être passablement écorné, murmura la vieille femme. Il n'est pas possible de boire le petit vin de Chavanay et de garder monnaie en poche.
- On ne sait jamais, répondit le père Brandon, et à ce moment, il plongea la main dans sa poche et en retira un écu brillant tout neuf.
Le vieil homme, qui se souvenait fort bien d'avoir donné son écu à l'Auberge du Cheval Noir, craignant une diablerie, n'osa tout d'abord rien dire, puis reprenant courage s'esclaffa :
- Voilà la preuve que je n'ai pas trop pinté du petit vin de Saint-Michel.
La mère Brandon restait bouche bée, tournant et retournant la pièce d'argent dans ses mains.
- Eh ! quoi, dit-elle, pour cacher sa surprise, tu n'aurais pas songé à m'apporter de Pélussin un mouchoir de cou, une paire de sabots ou un bol en terre à deux oreilles.
- J'ai mieux que ça, murmura le père Brandon.
- Alors pourquoi me faire attendre plus longtemps, reprit la fermière.
Le Paysan n'osait mettre la main dans sa poche, car il savait bien qu'il n'y trouverait que quelques brins de paille et peut-être une noisette jaunie par le temps. Il plongea tout de même la main dans sa veste et posa bientôt, sur la table, un objet plus brillant que toutes les parcelles d'or que les orpailleurs ramassent dans les sables du Gier.
- Mais ce n'est pas Dieu possible ! s'écria la mère Brandon.
Plus elle regardait plus elle se sentait prête à crier de contentement. Pensez donc, c'était une broche faite de quatre feuilles de trèfle en or, avec au milieu une pierre rouge comme une framboise bien mûre.
- Il faut, ajouta-t-elle, avoir des doigts de fée pour faire de pareilles choses. Le père Brandon se garda de piper mot, mais il songea à la dame qui lui avait dit au clair de lune : " Merci d'avoir chassé le diable de cette contrée de bruyères et de sapins. Je saurai me souvenir d'une si bonne action. "

Le lendemain, en gardant ses chèvres dans un champ de genêts, la mère Brandon disait en parlant toute seule :
- En ce monde, il faut faire bonne mine contre mauvais jeu et ne pas toujours se prendre de soupçon sur tout et sur rien. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a quelques diableries là-dessous ... Comment peut-on pinter toute une sainte journée sans dépenser un écu ?... et comment peut-on, sans bourse déliée, faire mieux que dame Fortune en personne ?... Je suis bien sotte de me tourmenter pour si peu. Je n'ai pas à chercher si c'est un cadeau du diable ou des fées du mont Pilat... Lorsque j'irai, dimanche, à la première messe de Chuyer, je mettrai ma broche qui a quatre feuilles d'or et une petite pierre rouge et brillante comme un oeil d'oiseau et je n'oublierai pas, dans mes prières, la bonnee fée qui rendit courage au père Brandon, le soir de la foire de Pélussin.

