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UNE NOCE CAMPAGNARDE en 1932


Au mois d'août de cette même année 1932, un de mes voisins, François Bref, charron de son état, dont le père était un cousin germain du mien, décida, comme c'est assez fréquent à cet âge, de se marier.

Il avait pour cela jeté son dévolu sur une charmante jeune fille d'Echalas, jeune fille qui avait mon âge, que je connaissais très bien et qu'il fréquentait depuis déjà fort longtemps. Je fus, ainsi que ma sœur, invité au mariage. C'était la première noce à laquelle j'allais assister en tant que jeune homme. On m'attribua pour partenaire une toute mignonne jeune fille (aujourd'hui décédée) voisine et cousine de la mariée, un peu plus jeune que moi et que je connaissais déjà.

Comme la mariée habitait à 5 kilomètres du village, au lieu dit "Montmain", le rassemblement se fit devant la mairie où eut lieu la cérémonie officielle, après laquelle le cortège se rendit à l'église, distante de 300 mètres. La cérémonie religieuse à laquelle on accordait une plus grande importance, dura plus d'une heure, car au cours de la messe solennelle qui fut dite, de nombreux et beaux chants furent interprétés par la chorale de jeunes filles.

Ce fut ensuite le défilé des assistants et des parents venant féliciter les jeunes époux et leurs parents à la sacristie. La mariée était très belle dans la plénitude de ses 24 ans, le visage rayonnant de bonheur, vêtue d'une belle robe blanche et d'un long voile que tenaient deux jeunes enfants.

Tous les invités étaient également, comme on dit, sur leur trente six. Les jeunes filles, naturellement un peu portées sur la coquetterie, avaient toutes une toilette neuve. J'en fis, bien sûr, compliment à ma cavalière, qui n'avait d'ailleurs pas besoin d'une toilette neuve pour être ravissante. Les jeunes gens avaient aussi tous fait emplette d'un costume neuf.

Les personnes plus âgées des deux sexes avaient pour la plupart ressorti de leur armoire le costume ou la robe jalousement retiré et réservé pour les grandes cérémonies. Ce fut ensuite la photographie de famille dont chaque invité reçoit ensuite un exemplaire qu'il conserve précieusement et qu'il a toujours plaisir à voir. Et c'est avec nostalgie que je viens de constater, en la consultant, que sur quarante qui y figurent, plus de la moitié ont disparu.

Après la séance de photographie qui dura assez longtemps, car l'opérateur ne trouvait jamais la pose assez parfaite, ce fut l'apéritif ; comme il y avait deux cafés, et qu'il ne fallait pas faire de jaloux, nous fîmes une visite à chacun.

Un car nous emmena ensuite à Montmain, au domicile de la jeune épousée, où allait avoir lieu le repas de noce. Les salles communes des fermes d'alors, très vastes, se prêtaient très bien à cela car elles pouvaient facilement contenir 40 à 50 personnes.

Une cuisinière semi-professionnelle avait été requise à cette occasion. Elle était secondée pour le service par trois jeunes filles du voisinage et la "maman Gardier", tout en participant à la fête, veillait discrètement à ce que tout se passe bien.

Le repas commença à quatorze heures dans un silence religieux, car les estomacs criaient famine, mais, dès qu'ils furent un peu satisfaits, la salle s'anima, chacun s'ingéniant à faire étalage d'esprit et à se montrer sous un jour avantageux.

Lorsque le repas fut un peu avancé, ce fut le temps des chansons, chacun y allant de la sienne suivant ses moyens et les plus doués payant un peu de leur personne. Une fois lancés, les anciens n'étaient pas en reste et fort capables de tenir la dragée haute à la jeunesse, avec leurs vieilles et très belles chansons.

Il y eut, au cours du repas, la séance de la jarretelle, qui consiste pour le garçon d'honneur, en l'occurrence Claude Gardier, frère de la mariée, à se faufiler sous la table jusqu'à la mariée et à couper une des jarretelles qui tenaient ses bas.

La mariée, qui bien sûr, était dans le coup, avait eu soin de la mettre à bonne portée, pour faciliter l'opération, et lorsque celle-ci était terminée, elle se levait effarouchée en poussant de hauts cris.

La Jarretelle ainsi récupérée fut ensuite coupée en menus morceaux et partagée entre les convives car, paraît-il, cela porte bonheur.

Une petite sauterie fut ensuite organisée afin que la jeunesse puisse se dégourdir un peu et laisse les anciens en paix afin qu'ils puissent causer de leurs affaires et de leurs maladies.

Au cours de ce petit bal, comme la soirée s'avançait et que l'attention se relâchait, les jeunes époux en profitèrent pour s'éclipser discrètement et se retirer sur des positions prévues à l'avance.

Lorsque nous nous aperçûmes de leur disparition, il fallut de toute urgence préparer la socanne. La socanne est une soupe de vin sucré que l'on prenait à cette époque à la collation de 17 heures. Elle était accompagnée de saucisson, de fromage, de pâté, de fruits. C'était le meilleur repas des paysans durant l'été, et il n'y avait rien de tel qu'une bonne socanne pour vous requinquer un homme fatigué.

En l'occurrence, la socanne que l'on faisait, dans un vase de nuit auquel on avait fait quelques yeux, était composée de bon vin sucré dans lequel on mettait tremper des biscuits au chocolat et. autres friandises, toutes choses délicieuses, mais d'un aspect peu engageant, du fait du contenant.

La socanne confectionnée, avec l'aide des cuisinières, nous nous mîmes à la recherche des nouveaux mariés. Quelque indiscrétion nous permit de les retrouver sans trop de mal, dans un lit, bien sûr ; ils furent contraints, de sacrifier à la coutume et de boire la socanne, après quoi nous les abandonnâmes à leur sort et nous continuâmes la fête sans eux. Vers deux heures du matin, la plupart des anciens capitulèrent ; mais pour la jeunesse, la fête ne se termina qu'à midi.

J'ai raconté cette première noce à laquelle j'ai participé. Les noces de campagne se passaient à cette époque à peu près toutes de façon identique et avaient lieu chez les parents de l'épousée. Les mariages se faisaient alors entre jeunes gens de la même commune, ou des communes voisines, les moyens de communication ne donnant que peu l'occasion d'avoir des relations avec les régions plus éloignées.

Visages de notre Pilat est une association de pays animée par des bénévoles qui oeuvrent pour faire connaître la vie des hommes de cette contrée et sauvegarder le patrimoine du Pilat (le canton de Pélussin et lieux circonvoisins).

Extraits de "Au bout de mon chemin : un paysan raconte sa vie"
Auteur : Maurice Fillon
Collection "Témoignages"
Edité par l'association "Visages de notre Pilat"
Contact : Marcel Boyer

 



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