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| Un mariage en 1932 | | Les machinaires | | Joseph Paret en Louisane |
| Galoche du Pilat |
Les machinaires
(nom donné aux ouvrières en soie qui travaillaient sur les métiers mécaniques)
Le repas de l'anniversaire de mariage touche à sa fin. Les vieux époux ont eu droit aux cadeaux et aux compliments de leurs douze petits-enfants. Il y a eu de grands moments de joie et aussi d'émotion, surtout quand Papy Jean n'a pu retenir ses larmes et s'est penché en pleurant pour embrasser Mamie, lui qui est si prude et peu expansif en public. Jeanne, la plus jeune des petites filles s'est approchée de Mamie Jeannette, câline :
- " Dis Mamie raconte-moi, comment vous vous êtes connus avec Papy ?... Si ! dis-moi ?..."
Mamie a secoué sa tête, hésitante... - " Ça s'est fait tout simplement, un jour, par hasard Papy a dû me raccompagner chez moi, et quelques temps après il est venu avec son père en char à bancs, pour demander ma main. J'ai d'abord refusé, mais ils sont revenus et j'ai fini par accepter... Alors nous nous sommes mariés et depuis cinquante ans, pas un seul moment je n'ai regretté de m'être mariée avec Papy."
Mamie n'a pas menti à sa petite fille, c'est bien comme cela que ça c'est passé, mais elle n'a pas tout dit ...
Un soir d'automne, une cinquantaine d'années auparavant, lentement, sur la pointe des pieds, Jean monte les escaliers de derrière, passe par le grenier et le plus discrètement qu'il peut, entre dans sa chambre, bat le briquet à amadou pour allumer la lampe pigeon. Il a soudain un haut-le-cur: son père l'attend là, installé sur une chaise, les bras croisés, la moustache en bataille... Il a compris tout de suite que ça allait barder...
- " C'est à ces heures là que tu rentres... Et d'abord d'où viens-tu.?... Tu viens encore des machinaires ?..."
C'est peut-être mieux ainsi. Il fallait bien un jour en finir, il a bredouillé :
- " Ben... Voilà... Ben... Je fréquente une fille, mais on va se marier...
- Tu fréquentes une fille, ah oui !... Tu ne lui aurais pas fait un gosse par hasard ?...
- Non, non...
- Non... Non... Je vais te faire voir... Tu n'as même pas le courage de ce que tu fais... "
Le père se lève et lui envoie deux calottes à assommer un buf.
- " Mais non je t'assure..." Le père sort alors une lettre de sa poche :
- " Tu te fous de moi, la mère de la fille que tu fréquentes viens de m'écrire pour me dire que sa fille attend un bébé et que tu en es le père.
- Mais je t'assure qu'elle ne m'a rien dit à moi...
- Il y a longtemps que tu ...?...
- Un peu plus de trois mois.
- Tu me fais honte... N'en parlons pas à ta mère. Dimanche nous irons tous les deux voir cette fille et sa mère et nous arrangerons ça. Tu as intérêt à te tenir tranquille jusque là..."
Le dimanche suivant, au début de l'après midi, ils sellent "Bichette" la jument et partent en disant seulement :
- " On va faire un tour..."
Tout au long du voyage, ils ont regardé la vigne du Louis qui est bien belle cette année, le bois de Claude, qui a de la belle "mayère", et puis ils ont parlé de ceci et de cela, sans évoquer le but de leur voyage près de la "fabrique", dans le vallon, derrière le Mont Ministre.
Ils ont trouvé sans trop de difficultés où habitaient les parents d'Henriette et se sont fait connaître à la Marie, la mère, que le père avait connu, il y a bien longtemps. Elle les a invités à entrer avant d'aller chercher son homme. Ils ont discuté du temps d'avant quand ils étaient jeunes. Ils ont regardé par la fenêtre les propriétés, sont allés voir les vaches à l'étable, sont revenus à la maison, chacun attendant que l'autre aborde le but de cette visite...
- " Ah, vous venez pour l'Henriette ..."
S'est écriée en patois la Marie comme si elle était étonnée.
- "Je vais la quérir... ". Quand celle-ci est arrivée, elle avait les yeux rouges de quelqu'un qui a pleuré. Tout de suite elle s'est avancée vers Jean, et, levant la main, lui a balancé deux gifles en s'écriant :
- " Espèce de "dégoûtant", on n'est pas mariés que déjà tu me trompes. ... Non seulement tu me fais un gosse, mais tu en fais un autre à ma meilleure amie... "Gognant"... Jamais je me marierai avec toi ! ...Je veux un homme sérieux. Quelqu'un sur qui je peux compter... Je vais me marier avec le commis de mon père qui, lui, ne court pas les "machinaires" pour leur faire des gosses. C'est quelqu'un de sérieux... lui !...".
Le père de Jean tente de calmer la furie et lui propose :
- " Allons, on ne prend pas des décisions comme ça quand on est énervée, on reviendra... ".
Elle s'est jetée sur lui et l'a giflé à son tour :
- " Vous, le gros porc, mêlez-vous de ce qui vous regarde !...".
Trop, c'est trop, c'était la première fois que le père Toine se faisait gifler et insulter par une péronnelle de cette espèce. Le plus dignement possible, il s'est levé et s'est dirigé vers la porte de sortie, avec un ordre impératif à son fils :
- " Viens !..."
Dans le char à bancs qui les ramenait au Col, tous deux, silencieux, laissaient à Bichette le soin de retrouver son chemin. Quand celle-ci, hésitante entre deux chemins s'est arrêtée, le père Toine à rompu le silence ;
- " Qu'est-ce que c'est encore que cette "meilleure amie" ?... D'où elle sort celle là...
- Je la connais pas...ou à peine...
- Tu l'a connais pas !... Tu te fous de moi... ".
Jean a dû raconter :
" Un soir, quand je suis arrivé à la fabrique, l'orage menaçait très fort, alors Henriette m'a demandé si je voulais raccompagner sa copine Jeannette jusqu'à Sainte Croix, car elle devait absolument rentrer chez elle et, la nuit, elle avait trop peur de l'orage. Cette copine, je ne la connaissais pas, j'ai dit oui, pour faire plaisir à Henriette. C'était le jour du très gros orage, tu te souviens... Jamais je n'avais vu un pareil déluge. Le tonnerre est tombé deux fois pas loin de nous ; nous étions tout trempés, Jeannette était complètement affolée et s'accrochait à moi. Au hameau de la Grange nous nous sommes mis à l'abri sous un "chapit". Pour laisser passer l'orage, nous nous sommes assis sur des "clos" de paille en nous déshabillant un peu pour faire égoutter nos vêtements. Le chien de la maison nous a senti et brusquement nous a attaqués. Terrorisée, Jeannette s'est jetée dans mes bras à moitié dévêtue pour que je la protège. Le chien est parti, nous étions serrés dans les bras l'un de l'autre... le temps s'est envolé, nous avons perdu le sens des réalités et voilà... Quand l'orage s'est éloigné, je l'ai raccompagnée chez elle et je ne l'ai jamais revue.
Oui, je ne l'ai d'ailleurs vue qu'à la lueur des éclairs et je crois bien que je ne la reconnaitrais pas..."
Le Père Toine a hoché la tête :
- " Toi alors !... Dis donc... si on allait la voir, cette Jeannette...
- Je sais pas... Je ne sais plus où j'en suis...;
- Allez, on y va, on verra bien..."
Bichette a fait demi-tour et en trottant a pris le chemin de Sainte-Croix. Jeannette était devant sa maison quand ils sont arrivés. Elle les a reconnus sans hésiter :
- " Bonjour Jean, bonjour monsieur ...Je pense que c'est ton père..." dit-elle, souriante, en leur tendant la main.
Le Père Toine, embarrassé, s'est lancé dans une explication embrouillée, puis a fini par conclure :
- "... en deux mots, nous avons appris que vous seriez enceinte et que ce serait mon fils le responsable, comme nous tenons à nuire à personne, nous sommes venus vous voir...
- Qui vous l'a dit?...
- Peu importe !...
- Je ne vous ai rien demandé, je suis tout à fait capable d'élever un enfant toute seule et puis même s'il est de votre fils, il ne me l'a pas fait contre ma volonté... Je crois même que je suis plus responsable que lui de ce qui est arrivé. Non, il est fiancé avec mon amie, et bien, qu'il se marie avec elle. Moi je ne demande rien...
Toujours souriante, elle tourne le dos, mettant fin à cet entretien.
Toine et son Jean sont remontés dans le char à banc, silencieux.
Arrivée devant le moulin, Bichette, qui connaissait le lieu, est allée directement dans la cour du meunier et s'est arrêtée là...
Le Père, la tête penchée sur ses genoux, a grommelé :
- " Elle n'a pas l'air si mal que ça cette Jeannette... Qu'est-ce que tu en penses ?...
- Oui !.. Elle a été sympathique avec nous...
- Si on y retournait ?...
- Je sais pas, fais comme tu voudras. ".
Bichette est de nouveau repartie vers le village. Jeannette était encore devant sa maison en train de nettoyer le massif de fleurs devant l'entrée.
- " Que me voulez-vous cette fois.?...
- Mademoiselle, je veux seulement parler à vos parents.. " dit le père Toine. Elle l'a regardé bien en face, puis ne sachant que dire, elle appelle sa mère avant d'aller chercher son père un peu plus loin. Pour une explication, ce fut une explication laborieuse ...
- " Quoi, notre fille est enceinte ?... Mais pourquoi ne nous l'a-t-elle pas dit?..." Deux heures, pendant deux heures, le Père Toine a expliqué, ce qu'il était, que son fils lui succéderait. Pendant deux heures il a raconté l'orage, le chien, la fatalité... Son fils reste là, silencieux, regardant cette fille qu'il ne connaît pas, enfin presque pas.
La mère de Jeannette, de son côté, proteste :
- " Qu'est-ce que c'est que ce garçon qui met enceinte une fille qu'il ne connaît pas ? Qui lui dit que ce n'est pas un petit voyou juste bon à trousser les filles ?..."
Sa fille s'active, servant le café, essuyant la table comme si ce qui se dit ne la concerne pas.
Le Père Toine conclut enfin :
- " Si on doit les marier, il faut le faire très vite, sans ça les gens vont jaser. Je vous propose de venir dimanche prochain manger à la maison avec votre homme et votre fille. D'ici là nous aurons tous réfléchi et ce sera plus facile de parler. Si ma proposition ne vous intéresse pas, écrivez-moi que vous ne venez pas !."
Dans le char à banc que Bichette emmène à la maison, les deux hommes se taisent. Un peu avant d'arriver le Père Toine se tourne vers Jean :
- " Je ne sais pas si j'ai bien fait, mais elle m'a bien plu la petite, elle devrait faire une bonne femme pour toi. Qu'est-ce que tu en penses ?...
- Je sais pas trop, je n'avais tellement pas prévu tout ça que je ne sais plus quoi penser, mais c'est vrai que Jeannette semble être très bien. Tu ne m'a pas trop laissé parler...
- Tu crois pas que tu as assez fait de bêtises comme ça !..."
Quand il s sont arrivés dans la cour, il était bien tard, la mère de Jean est venu à leur rencontre :
- " D'où venez-vous à ces heures ?... J'étais inquiète.
- " On arrive, c'est l'essentiel. " dit le Père avant d'ajouter au bout d'un moment :
- " Au fait, j'ai invité Jeannette et ses père et mère à venir manger chez nous dimanche prochain...
- Qui c'est cette Jeannette dont je n'ai jamais entendu parler?...
- Une fille, qu'on a trouvé bien, Jean et moi...
- D'où est-elle ?...
- De Sainte Croix...
- De Sainte Croix ?... Mais c'est pas de ce côté qu'il part les soirs.?...
- Parce que tu sais qu'il part les soirs et tu ne m'en a jamais rien dit... On ne peut même pas compter sur sa propre femme..." Il s'arrêta là sans autre explication... Un mois après ils se mariaient. C'était il y a cinquante ans...
- " Tu vois ma petite Jeanne, dit Mamie Jeannette, ton grand-père n'a jamais été très expansif sur ses sentiments, mais j'ai toujours pu compter sur lui, en aucun cas il ne m'a déçu. Je n'ai jamais !... jamais !... regretté mon mariage avec lui...".

Extraits de "Les Braves gens"
Auteur : Antonin Chavas
Edité par l'association "Visages de notre Pilat"
Contact : Marcel Boyer
