Le cas Jean-Sébastien Bach

(1685-1750)

Quelle a pu être l'influence des musiques Tsiganes sur l'un des principaux pères fondateurs de notre musique savante occidentale ? Voilà un point sur lequel les biographes de Jean-Sébastien Bach observent un silence convenu. Pourtant, quelques questions méritent d'être posées qui ne retirent rien à son génie.

Tout d'abord, qui étaient les Bach ? Nous n'admettons pas bien entendu l'hypothèse farfelue selon laquelle Jean-Sébastien aurait été un personnage fictif inventé par Félix Mendelsohnn. Car quand celui-ci aurait-il pu trouver le temps de composer une œuvre aussi remarquable tant par sa qualité que par son abondance en plus de la sienne propre ? Non, Jean-Sébastien fait bien partie d'une famille de musiciens particulièrement prodigue. Cependant, dans sa généalogie qu'il écrivit en 1735 sous le titre "Unsprung der Musicalisch Bachischen Familie" il affirme avoir une lointaine origine hongroise :

"Veit Bach, un boulanger qui habitait la Hongrie, fut obligé de quitter ce pays pour sauvegarder sa foi luthérienne."

Nous savons que Veit mourut en 1619, par contre nous ne savons rien des Bach de Hongrie. Mais étaient-ils Allemands, Hongrois ou Tsiganes ? Et le nom même de Bach est-il de l'allemand "bach = ruisseau" ou du tsigane "bax = chance " ? Et quelle chance, en effet, cela aurait été d'avoir un nom qui se germanise aussi facilement pour passer les frontières. Quant à la profession de boulanger, nous savons que c'est, comme meunier, l'un des métiers qu'exerçaient les Tsiganes quand ils se sédentarisaient, comme on le constate aussi en Espagne. Nous possédons un portrait de son fils Hans. On a peine à croire qu'un bourgeois protestant sérieux ordinaire puisse se faire représenter avec un instrument de musique. L'époque est davantage à la retenue qu'à une telle représentation "bachique".

Hans Bach

 
En dehors des points de vues nationalistes hongrois et allemands, c'est le point de vue de Jean-Sébastien qui compte. Qu'il ait été d'origine hongroise ou non, à tort ou à raison, c'est cela qu'il a préféré croire. Et en effet, il s'attachait au fait d'être musicien et d'origine hongroise (Tsigane) à cette époque, un certain prestige.

Jean-Sébastien n'a pas toujours d'ailleurs été le père de famille sédentaire et convenu que l'imagerie musicologique nous a laissé. Il faut l'imaginer à dix-neuf ans partant à travers les landes de Lunebourg pour entendre le maître Dietrich Buxtehude. Voyage à cette époque si périlleux et si long que d'aucuns l'ont jugé impossible. Il est vrai que la circulation à cette époque n'était pas facile et qu'à pieds, il lui aurait sans doute fallu plusieurs paires de chaussures et un bon bâton pour se défendre. Mais qui dit qu'il ait accompli ce périple seul et à pieds ? Peut être s'est-il tout bonnement joint à une troupe nomade, il en existait dans toute l'Allemagne après la Guerre de Trente Ans, et pas seulement des Tsiganes, on rencontrait aussi des Yéniches qui avaient fui les ravages des armées.

Car nous savons de source sûre que Jean-Sébastien joua avec des Tsiganes. Il porta même l'habit hongrois pour jouer du violon entre 1708 et 1712 à Weimar.

Weimar


Certes, ces emplois de violoniste furent très temporaires, mais du moins lui permirent-ils de connaître et d'apprécier d'autres musiciens qu'il eut à recruter et engager lorsqu'il fut ultérieurement nommé Maître de Chapelle.

Le violoncelliste Pablo Casals était convaincu que Bach avait du sang tsigane et d'après Yehudi Menuhin, "il jouait les préludes à caractère improvisatoire de Bach de façon à vous persuader que c'était bien à un accompagnement de cymbalum que le compositeur avait pensé en écrivant sa musique". On pourrait aussi ajouter que notre organiste n'a jamais cessé d'être chanteur et violoniste. Et qu'il improvise à l'orgue comme les tsiganes de Hongrie improvisent à l'époque sur leurs violons. Rappelons que la Marche de Rakoczi vient d'être composée par le Tsigane Mihaly Barma depuis trois ans (en 1705) lorsque Jean-Sébastien arrive à Weimar. Il est impossible que le jeune homme, curieux de tout ce qui se faisait dans l'Europe musicale n'en ait rien su, lui fit de si longs voyages pour entendre Reinke et Buxtehude.

Et que dire de ses enfants, musiciens en postes dans toute l'Europe et dont il suit attentivement les carrières. Nous savons que l'un d'eux au moins, Wilhelm-Friedmann, son fils aîné avec Maria Barbara mérite notre attention. Né le 22 novembre 1710 à Weimar, son père le considéra toujours comme son héritier musical et c'est avec lui qu'il rencontra Frédéric II à Potsdam en 1747. Il n'est rien moins que l'inventeur de la sonate et du concerto pour clavier. En poste à Halle, il quitta la ville en 1770 et rejoigbit Berlin en 1774 pour y vivre une vie misérable, allant même jusqu'à monnayer les partitions de son père. Il semble que Wilhelm-Friedmann ait souffert d'un caractère entier et ait toujours fait passer son indépendance avant les conventions sociales. Bien qu'il ait été écrit beaucoup de choses sur sa déchéance, il ne semble pas qu'il ait mené une vie dépravée à la fin de sa vie. Par contre, il aurait suivi durant quatre ans une troupe de Roma allemands. Il s'éteignit à Berlin le 1er juillet 1784.

Wilhelm-Friedmann Bach


Enfin, nous savons que Jean-Sébastien a emprunté beaucoup de thèmes aux diverses musiques qu'il a rencontrées. Ceci ne diminue en rien son génie, puisque ces thèmes, ils les a arrangés, orchestrés, harmonisés, fugués et développés comme bien peu de ses contemporains auraient su le faire. Il a ainsi emprunté à la musique baroque française, italienne …etc. Pourquoi n'aurait-il pas aussi emprunté aux musiciens tsiganes qu'il lui arriva parfois de côtoyer ...



© Balval 1998 revu 2002