
Vampire... Un nom qui évoque des images étrangement
ambivalentes. Symbole de mort apportée et transcendée, symbole de
séduction trouble et perverse, le vampire véhicule les fantasmes
les plus profonds de l' esprit humain.
"Ils n'ont pas d'existence objective, ils sont en nous-mêmes, tapis
au fond de notre subconscient, et ils en sortent dès que notre intelligence
logique est endormie. Pour l'homme moderne, les vampires ne sont pas effrayants
parce qu'ils existent, mais parce qu'ils concrétisent ses craintes et ses
désirs les plus secrets".(Jean Marigny, Le réveil des
vampires, découvertes Gallimard).
LES VAMPIRES DANS LA LITTERATURE
LES ORIGINES DU MYTHE : L'EPOQUE VICTORIENNE
L'image moderne du vampire, magnifiée par le cinéma
et la littérature fantastique, trouve sa source dans le romantisme anglais
du XIXe siècle. Confrontés au carcan socio-culturel de l'Angleterre
victorienne, où tout ce qui s'écarte de la bienséance et des
valeurs établies est occulté ou réprimé, les romantiques
s'insurgent contre le rationalisme et le matérialisme ambiants, proclament
la supériorité du sentiment sur la logique foide et impersonnelle,
et affirment la primauté de l'individu sur le collectif. Dans une
société pudibonde dont les piliers sont l'argent et la religion, la
littérature fantastique est un formidable moyen d'évasion et de défoulement,
où il est permis d'évoquer les situations les plus horribles ou les
plus scabreuses du moment que la morale établie triomphe à la fin
de l'histoire.
A cette époque apparaît une nouvelle dimension dans le mythe vampirique:
l'aspect sexuel. Le vampire romantique du XIXe siècle est un séducteur
-ou plus souvent une séductrice- qui apporte la mort à ceux qui l'aiment.
Le rapport de domination sado-masochiste qui s'établit entre le vampire et
sa victime consentante devriendra par la suite une constante de l'imagerie fantastique.
L'allégorie permet aux auteurs victoriens d'offrir à leurs lecteurs
des situations jugées scandaleuses d'après les canons de la morale
bourgeoise, tout en évitant les foudres de la censure, puisque la vertu et
la morale finissent toujours par l'emporter.
La première oeuvre marquant cette tendance est "Carmilla",
de Joseph Sheridan Le Fanu.
Longue nouvelle parue en 1871, Carmilla met en scène une héroïne
sensuelle et perverse, qui entretient des relations de séduction
explicites avec sa victime, une jeune fille nommée Laura. L'atmosphère
de ce livre est étrange, oscillant entre le rêve et la réalité,
avec un jeu de miroirs autour de l'identité de la Comtesse Karstein,
belle et secrète vampire.
En 1897, Bram Stocker publie "Dracula".
Cet épais roman marque un retour aux sources du mythe. Il associe
ambiance gothique et réalisme soigneusement documenté, avec
une structure qui permet au lecteur de suivre l'histoire selon plusieurs
angles de vue en même temps. En effet, l'ouvrage se présente
comme une sorte de dossier fait des journeaux intimes tenus par les différents
protagonistes, des lettres qu'ils échangent, ou de coupures de presse.
Cela le rend très vivant. Le personnage le plus intéressant
est naturellement le Comte Dracula, aristocrate dominateur et figure redoutable
qui écrase de sa présence les autres personnages "médiocres
représentants de la société victorienne", à
l'exception peut-être du professeur Abraham Van Helsing, patriarche
sage et bienveillant, qui mène la lutte contre le vampire.
Voici un extrait de Dracula, scène choc
où les héros surprennent le Comte en train de vampiriser
Mina Harker.
"Le clair de lune était tel que malgré l'épais store
jaune descendu devant la fenêtre, on distinguait parfaitement tout dans
la chambre. John Harker, étendu sur le lit qui se trouvait à côté
de la fenêtre, avait le visage empourpré, et il respirait péniblement,
dans une sorte de torpeur. Agenouillée sur l'autre lit (...)se détachait
la silhouette blanche de sa femme, et près d'elle se tenait un homme grand
et mince, habillé de noir.(...) Dans sa main gauche, il tenait les deux
mains de Mrs Harker, ou plutôt il les écartait de son buste autant
qu'il le pouvait, de sorte que les bras de la jeune femme fussent entièrement
tendus; de sa main droite, il lui tenait la nuque, l'obligeant à pencher
le visage sur sa poitrine. Sa chemise de nuit blanche était tachée
de sang, et un filet de sang coulait sur la poitrine de l'homme, que sa chemise
déchirée laissait à nu. A les voir tous deux ainsi, on imaginait
un enfant qui aurait forcé son chat à mettre le nez dans une soucoupe
de lait pour le faire boire.
Lorsque nous nous précipitâmes tous plus avant dans la chambre, le
comte tourna la tête et son visage blême prit cette apparence diabolique
dont Harker parle dans son journal. Ses yeux flamboyaient de colère; les
larges narines du nez aquilin s'ouvrirent plus grandes encore et palpitaient;
les dents blanches et pointues que l'on entrevoyait derrière les lèvres
gonflées d'où le sang dégoulinait, étaient prêtes
à mordre comme celles d'une bête sauvage. D'un mouvement violent,
il rejeta sa victime sur le lit, se retourna tout à fait et bondit sur
nous. Mais le professeur tendait vers lui l'enveloppe contenant la Sainte Hostie.
Le comte s'arrêta net, comme Lucy l'avait fait à la porte de son
tombeau, et recula. Il ne cessa de reculer, devenant, eût-on dit, de plus
en plus petit, tandis que nous, nos crucifix en main, nous avancions vers lui.
Soudain, un gros nuage noir couvrit la lune, et quand Quincey donna de la lumière,
nous ne vîmes plus rien d'autre qu'une légère vapeur. Tandis
que, étonnés, nous regardions autour de nous, cette vapeur disparut
sous la porte, laquelle, après le coup dont nous l'avions ébranlée,
s'était refermée. Van Helsing, Arthur et moi, nous approchâmes
alors du chevet de Mrs Harker qui, enfin, venait de reprendre son souffle et,
en même temps, avait poussé un tel cri de détresse qu'il me
semble qu'il résonnera à mes oreilles jusqu'au jour de ma mort.
Pendant quelques secondes encore, elle resta prostrée. Son visage était
effrayant - d'une pâleur d'autant plus frappante que les lèvres,
le menton et une partie des joues étaient couverts de sang; de sa gorge
coulait un filet de sang; et ses yeux étaient pleins d'une terreur folle.
Bientôt, elle se couvrit le visage de ses pauvres mains meurtries qui portaient
la marque rouge de l'extraordinaire poigne du comte; l'on entendit un faible mais
douloureux gémissement, et nous comprîmes que le cri poussé
un peu plus tôt était seulement l'expression momentanée d'un
désespoir qui n'aurait pas de fin."
Concernant la symbolique de Dracula, il est possible de faire diverses interprétations.
Dans la préface de l'anthologie "Dernières
nouvelles de Dracula", Leonard Wolf développe une interprétation
à deux niveaux particulièrement intéressante.
La première est celle du roman chevaleresque. Les héros y deviennent
les preux "chevaliers qui seront mis à l'épreuve lors de leur
confontation au mal. Le Pr Van Helsing représente le personnage de Merlin
- vieux sage qui connaît les secrets permettant de triompher du dragon et
guide les jeunes gens dans leur quête. Dracula (dont le nom signifie Fils
du Dragon) est le dragon en personne. Quant aux jeunes femmes, Mina Murray et
Lucy Westenra, ce sont les vierges en péril qu'il faut arracher au pouvoir
du dragon".
La seconde approche est celle de l'allégorie sexuelle.
Une interprétation psychanalytique de l'oeuvre tisse un lien entre l'érotisme
et la mort. "Nous apprenons au cours du récit que le vampire est le
sage éducateur des femmes, comme le Pr Van Helsing est le conseiller des
hommes. Son baiser rend les femmes voluptueuses". Les descriptions de Lucy,
alors qu'elle est soumise au pouvoir de Dracula, puis ensuite lorsqu'elle est
devenue vampire, vont en ce sens. Van Helsing apprend aux hommes comment mettre
fin à cette langueur, à cette volupté.
"Le message venu de l'abîme est clair: Une sombre vitalité
circule dans le monde. C'est une force que Stoker a incarnée en Dracula,
et qui cherche la vie; exige la vie; absorbe et consume la vie. Quand cette force
contamine les femmes, elles deviennent langoureuses, voluptueuses, sexuellement
exigeantes, déchaînées et irrésistiblement attirantes.
Elles sont lors dangereuses pour l'homme dont elles sapent la vitalité
en le rendant faible. L'ultime message, c'est qu'il faut les contrôler.
Mais ce n'est pas seulement la sexualité mâle-femelle que l'image
de Dracula préfigure. Les lecteurs, comme les cinéphiles, ont compris
que l'échange du sang vampirique représente les rapports sexuels
interdits. Tous, et pas seulement ceux entre hommes et femmes. Le pouvoir triomphant
de l'image de Dracula réside en ce qu'il les incorpore tous: l'homosexualité
masculine et féminine aussi bien que les diverses permutations et combinaisons
de l'inceste. Les films qui nous permettent de plonger le regard dans les recoins
cachés de l'esprit, à l'instant même où nous nions
la signification de l'étreinte qui se déroule sur l'écran,
possèdent un suave pouvoir. Après tout, qu'avons-nous vu, sinon
un film de vampire?"
LE RENOUVEAU MODERNE
Que sont les vampires devenus? Depuis le XIXe siècle, le mythe a prospéré sous la plume des auteurs de fantastique, qui lui ont insufflé un sang neuf.
En 1955, Richard Matheson, grand spécialiste de la nouvelle et du fantastique décalé, publie "Je suis une légende", roman où il traite le mythe vampirique selon une approche scientifique. Au-delà de la superbe histoire, ce bijou vaut d'être lu ne serait-ce que pour ses dernières pages, d'une profondeur philosophique étonnante.
En 1975, un autre pilier du fantastique, Stephen King, écrit
"Salem". Une pure merveille, servie par le style cinématographique
de King, avec des scènes particulièrement terrifiantes. Un roman
haletant, à lire d'une traite en pleine nuit...
Voici un extrait pour en apprécier l'ambiance:
"L'atmosphère était chargée d'électricité.
Quelque chose se préparait dans le crépuscule pourpre qui descendait
lentement, quelque chose d'invisible mais d'oppressant.
- Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, commença-t-il. Puis
il ajouta, l'idée lui venant après coup:
- Et au nom de la Vierge Marie, bénie soit cette croix et...
Les mots se mirent à jaillir de ses lèvres avec une sûreté
déconcertante, irréelle. Chaque phrase tomba dans la pièce
sombre comme une pierre disparaît dans un lac profond, sans faire une ride.
- Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien.(...) Il redonne force à
mon âme...
La voix de Jimmy se joignit à la sienne, et ils psalmodièrent ensemble:
- ...et me fait désirer d'être juste pour la gloire de Son nom. Oui,
l'ombre de la mort s'étend sur le val où je marche et cependant
je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi...
Le drap qui recouvrait le corps de Marjorie Glick se mit à trembler. Une
main glissa en dehors du drap et ses doigts se tordirent en une sarabande convulsive.
- Seigneur, est-ce que c'est vrai ou est-ce que je rêve ? murmura Jimmy.(...)
- ...tous les jours de ma vie, acheva Ben. Jimmy, regarde la croix.
Elle était resplendissante et inondait sa main d'une lumière féerique.(...)
La forme étendue sous le drap était en train de se redresser. Dans
la pièce qui s'obscurcissait, des ombres s'étaient mises à
bouger. Le drap tomba, découvrant le visage de Marjorie Glick émergeant
de la pénombre comme une lune pâle, perforée par les trous
d'ombre des yeux. Elle vit les deux hommes et sa bouche s'ouvrit toute grande
en un affreux rictus de rage. Les dernières clartés du jour faisaient
étinceler ses dents.(...) Elle se laissa glisser de la table et, en trébuchant,
se dirigea vers eux. Ben s'aperçut que ses yeux sombres l'hypnotisaient
et il en arracha son regard. On se serait noyé avec délices, en
assistant de surcroît à sa propre noyade, dans ces galaxies noires
cernées de rouge.(...)
- Essaie la croix, Ben.
Il avait presque oublié qu'il l'avait. Il la brandit et dut cligner des
yeux tant elle brillait. Mrs Glick, visiblement démontée, émit
un sifflement et leva les mains pour cacher son visage. Ses traits se convulsèrent.
Elle recula d'un pas en chancelant.
- ça a marché ! hurla Jimmy."
En 1976, Anne Rice sort le premier volet d'une oeuvre qui va profondément
marquer l'imagerie vampirique.
"Entretien avec un vampire" dépeint
une société complète vivant en marge du monde des mortels,
avec ses lois et ses rebelles, ses seigneurs et ses damnés. Anne Rice donne
une psychologie complexe à ses personnages, tourmentés et romantiques
comme Louis, flamboyants comme Lestat, intrépides comme Gabrielle, sages
comme Marius. Ses vampires sont des créatures sensuelles et passionnées,
qui vivent des relations intenses avec leurs semblables ou avec les mortels qu'ils
ont choisi. Les humains ne sont pas oubliés, en particulier dans le quatrième
volume. L'auteur pousse également très loin la cohérence
de sa mythologie, plongeant au coeur de l'Egypte ancienne et des traditions païennes.
La pentalogie de la Chronique des Vampires comprend, outre "Entretien...
", "Lestat le vampire", "La reine des damnés",
"Le voleur de corps" et dernièrement paru "Memnoch le démon".
Dans l'extrait suivant, apparaît la figure majestueuse de Marius, l'un
des Anciens. Il vient arracher le jeune Armand à un bordel pour en faire
son disciple.
" ...On vint tirer [Armand] de son obscur cachot, pour le pousser dans
une pièce où l'attendait un être immense, vêtu de velours
rouge, au visage ascétique et presque lumineux, qui le toucha si doucement
de ses doigts frais qu'il crut rêver et ne pleura pas en voyant l'argent
changer de mains. Il y avait beaucoup d'argent, cependant. Trop. On était
en train de le vendre. Et ce visage, il était trop lisse, on aurait dit
un masque.
Au dernier moment, il se mit à hurler. Il promit d'obéir, de ne
plus résister.(...) Mais alors même qu'on le traînait dans
l'escalier, vers l'odeur fade du canal, il sentit à nouveau les doigts
fermes et délicats de son nouveau maître et sur son cou les lèvres
fraîches et douces qui jamais, jamais ne pourraient lui faire de mal, et
ce premier baiser meurtrier et irrésistible.
Que d'amour dans le baiser du vampire ! Il baignait Armand et le purifiait, tandis
qu'on le portait dans la gondole et que celle-ci s'ébranlait comme un sinistre
scarabée pour remonter l'étroit canal et aller s'enfoncer dans les
égouts d'une autre maison.
Ivre de plaisir. Grisé par les soyeuses mains blanches qui lui caressaient
les cheveux et par la voix qui lui disait qu'il était beau; grisé
par le visage qui, dans les moments d'émotion, était comme inondé
d'expression avant de redevenir, au repos, aussi serein et éblouissant
qu'un masque d'albâtre orné de pierreries.
Ivre, dans la lumière du matin, au souvenir de ces baisers, lorsqu'il se
retrouva seul et ouvrit d'innombrables portes pour découvrir des livres,
des cartes, des statues de granit et de marbre. Et puis, les autres apprentis
vinrent le trouver et lui montrèrent patiemment son travail.(...) Ils lui
firent admirer les visages, les mains, les ailes des anges, auxquels seul le pinceau
du maître toucherait.(...)
Et s'endormant enfin, pour se réveiller au crépuscule et apercevoir
le maître debout près de l'énorme lit, aussi superbe qu'un
être imaginaire dans son velours rouge, avec son épaisse chevelure
blanche luisant sous la lampe et le bonheur dans ses yeux de cobalt étincelants.
Le baiser meurtrier.(...)
Des flambeaux dans toute la maison. Le maître en haut des échafaudages,
le pinceau à la main: « Mets-toi-là, sous la lumière,
ne bouge plus. » Des heures et des heures dans la même position, puis
avant l'aube, il vit au milieu de la toile le visage d'un ange qui était
le sien et le maître souriait en longeant l'interminable corridor..."
En 1978 et 1979, Fred Saberhagen écrit deux petits romans récemment traduits chez Presses Pocket, où il compose une sorte de postface à Dracula. L'histoire est solide, intéressante et originale, en particulier dans "Le dossier Holmes-Dracula", où l'auteur lie le célèbre détective au mythique Comte d'une manière plutôt innattendue. L'autre roman, "Un vieil ami de la famille", nous conte une histoire de vampires contemporaine, et nous montre Dracula sous un jour plus humain que la peinture originelle de Stocker. Le style est vif, et se lit agréablement.
En 1980, Whitley Strieber écrit "Les Prédateurs ". Ce roman donnera naissance à un film somptueux, doté cependant d'une fin différente. Le livre épais conte l'histoire d'une vampire depuis l'Egypte ancienne jusqu'à l'époque contemporaine. La belle Miriam est un personnage fascinant, que l'on suit dans sa quête tragique de l'amour éternel.
En 1980 sort l'un de mes favoris. Remarquablement écrit, "Un vampire ordinaire" est l'oeuvre pleine de sensibilité d'une femme, Suzy McKee Charnas. Originellement intitulé "The Vampire Tapestry", ce roman tisse peu à peu le portrait de l'un des vampires les plus complexes et les plus attachants qu'il m'ait été donné de rencontrer dans la littérature fantastique. Le roman se passe à l'époque contemporaine. Construit comme une pièce de théatre en cinq actes, il analyse avec finesse le cheminement de "l'esprit ancien en action", peignant par petites touches le tableau d'un immortel désemparé face à l'émergence de sa propre humanité.
En 1981, sort "Le journal d'Edwin Underhill", de Peter Tonkin. Ce roman relate la descente aux enfers d'un individu banal, dans les brumes d'un village britannique contemporain, où on constate que certaines choses n'ont guère changé depuis l'époque victorienne. L'écriture (ou la traduction ?) est moyenne, mais le roman contient des scènes convaincantes, et dégage une ambiance malsaine plutôt réussie.
A signaler pour l'année 1982, un roman sans prétention paru à la Série Noire, "La vierge de glace" de Marc Behm. Ecrite avec un humour désopilant, cette histoire rocambolesque met en scène un groupe de vampires contemporains fauchés organisant un casse pour se payer le château gothique de leur rêves. Très drôle.
En 1988, l'auteur de Fantasy Barbara Hambly s'attaque au mythe vampirique. Dans
"Le sang d'immortalité", elle décrit la collaboration
forcée d'un ancien agent secret britannique à la retraite et d'un
aristocrate vampire espagnol du seizième siècle, pour découvrir
le mystérieux individu qui traque les vampires de Londres, et les détruit
un à un. Bien écrit, le roman se lit d'un trait, en regrettant qu'il
ne soit pas plus long...
En 1995, l'auteur récidive, avec "Voyage avec les morts", qui
fait suite au roman ci-dessus, et reprend les mêmes personnages.
Tim Powers, auteur de SF dont le roman "Les voies d'Anubis" a obtenu en 1987 le prix Apollo, écrit en 1989 "Le poids de son regard", où il explore et mêle les anciens mythes, les références littéraires et historiques et le fantastique traditionnel. Powers a une imagination débridée, et un style d'une remarquable qualité. Ce gros volume de plus de 500 pages est un régal.
En 1992, Dan Simmons, spécialiste de l'horreur, reprend et développe dans "Les fils des ténèbres" le thème du vampirisme qu'il avait abordé dans sa nouvelle "Tous les enfants de Dracula". Il réalise une peinture terrifiante de réalisme d'un monde secret vivant en parallèle du nôtre, sur fond de sida et de politique-fiction. Une oeuvre qui crée un climat profondément malsain par l'association aux vieux mythes d'autres abominations plus actuelles et bien plus effrayantes, parce qu'issues de notre réalité quotidienne.
Toujours en 1992, une jeune femme, Poppy Z.Brite publie "Ames perdues". Un roman hallucinant, dans la vague gothique-punk sauvage, violente et décadente initiée par des films comme "Génération perdue" ou "Aux frontières de l'aube". Ses personnages sont des jeunes gens déjantés qui parcourent les villes à la recherche de sensations fortes, et sèment parfois la mort sur leur route. Ce sont des "prédateurs sans loi qui n'obéissent qu'à leurs instincts. Insatiables, sensuels, sauvages, ils sont nos démons du néant".
Pour finir, un roman contemporain : "L'aube écarlate". Lucius Shepard, vieux routard du fantastique, mêle modernisme et tradition dans cette enquête en huis clos, qui confronte un groupe de vampires réunis dans un château des Carpathes. L'un d'entre eux a commis un meurtre abominable. Le héros, un jeune policier devenu récemment vampire, est chargé de trouver le coupable. Cela l'amène à trouver sa place dans cet étrange microcosme, et à approfondir les implications de l'immortalité.
BIBLIOGRAPHIE
L'aube écarlate. Lucius Shepard. Denoël
Présences.
Ames perdues. Poppy Z. Brite. Albin Michel. Existe en poche, chez
J'ai Lu il me semble.
Les fils des ténèbres. Dan Simmons. Albin Michel.
Le poids de son regard. Tim Powers. J'ai lu SF
Le sang d'immortalité. Barbara Hambly. Presses Pocket Terreur
Voyage avec les morts.Barbara Hambly. Presses Pocket Terreur
La vierge de glace. Marc Behm. Série Noire Gallimard. Numéro
1884
Le journal d'Edwin Underhill. Peter Tonkin. Seghers. Existe en édition
poche
Un vampire ordinaire. Susy McKee Charnas. Robert Laffont. Existe en poche,
chez Presses Pocket si ma mémoire est bonne.
Les prédateurs. Whitley Strieber. J'ai lu numéro 1419
Un vieil ami de la famille. Fred Saberhagen. Presses Pocket Terreur numéro
9073
Le dossier Holmes-Dracula. Fred Saberhagen. Presses Pocket Terreur numéro
9122
Entretien avec un vampire. Anne Rice. Presses Pocket Terreur numéro
9031
Lestat le vampire. Anne Rice. Presses Pocket Terreur
La reine des damnés. Anne Rice. Presses Pocket Terreur
Le voleur de corps. Anne Rice. Presses Pocket Terreur
Memnoch le démon. Anne Rice. Presses Pocket Terreur numéro 9202
Salem. Stephen King. Presses Pocket Terreur numéro 9016
Je suis une légende. Richard Matheson. Denoël Présence
du Futur
Dracula. Bram Stocker. Originellement chez Marabout. Réédité
chez J'ai Lu entre autres. Le texte intégral fait presque 500 pages.
Carmilla. Joseph Sheridan Le Fanu. Originellement édité chez
Marabout.
ANTHOLOGIES
Vampire story. Fleuve Noir Super Poche. 1994.
Dernières nouvelles de Dracula. Editions Joelle Losfeld. 1993.
Territoires de l'inquiétude 4. Alain Dorémieux. Présence
du fantastique Denoël. 1992.
Histoires de morts-vivants (la grande anthologie du fantastique). Presses
Pocket. Contient entre autres une merveilleuse nouvelle de Matheson, "La
robe de soie blanche". 1977.
Que sont les fantômes devenus ? Editions NEO. Contient une histoire
de vampires poétique et contemporaine intitulée "Utopie
à jamais" par Muriel Favarel.
AUTRES TITRES
(la plupart sans prétention littéraire à mon avis,
mais agréables à lire pour les fans du sujet)
Des saints et des ombres. Christopher Golden. Presses Pocket Terreur numéro
9150. Histoire contemporaine. Un détective vampire, des prêtres
versés en sorcellerie, et des meurtres sanglants pour un mystérieux
grimoire révélant les secrets des vampires, volé au
Vatican qui le gardait au secret.1994.
Rouge Flamenco. Jeanne Faivre d'Arcier. Presses Pocket Terreur numéro
9127. Une vampire rebelle recherche son créateur qui l'a abandonnée.
La modernité s'oppose aux traditions, et la vengeance est au bout
du chemin. 1993.
Contrat sur un vampire. G. Reeves-Stevens. Presses Pocket Terreur numéro
9099. Histoire contemporaine. 1993.
Le vampire de la Sainte Inquisition. Les Daniels. J'ai Lu SF Fantasy numéro
3352. Ambiance intéressante.1992.
Les vampires de l'Alfama. Pierre Kast. J'ai Lu numéro 924. Au-delà
de scènes orgiaques aux descriptions explicites, une histoire aux
personnages attachants baignant dans l'atmosphère décadente
et baroque d'un XVIII e siècle alternatif à Lisbonne.1975.

Le vampire est un personnage très visuel, et il a inspiré de nombreux films.
L'AGE D'OR DU GOTHIQUE
En 1922, Murnau adapte le roman de Stocker, mais pour des raisons de droits, Dracula devient Nosferatu. Le vampire est affublé d'une silhouette repoussante d'araignée blafarde et dégingandée, que reprendra plus tard Werner Herzog dans un second "Nosferatu ", avec Klaus Kinski dans le rôle titre. En 1931, Tod Browning réalise "Dracula ", premier film d'horreur américain du cinéma parlant. L'acteur Bela Lugosi donne au personnage une nouvelle dimension : La séduction. La mise en scène théâtrale pose les fondements du fantastique gothique, et immortalise la célèbre réplique du Comte : « Je ne bois jamais... de vin ». Bela Lugosi reprendra le rôle dans "La marque du vampire", puis suivront des séquelles sans grand intérêt.
En 1958, la firme anglaise Hammer Films régénère le mythe
vampirique. Terence Fisher, maître du fantastique depuis son film "Frankenstein
s'est échappé", réalise "Horror
of Dracula" (en français "Le cauchemar de Dracula").
Ce premier film en couleurs à l'atmosphère baroque révèle
le nouveau visage du célèbre Comte : l'acteur Christopher Lee, qui
marquera à jamais le rôle. Il a de l'allure, une majesté et
une élégance qui font ressortir l'ambivalence du vampire, à
la fois monstre assoiffé de sang, capable d'une extrême violence,
et aristocrate racé. "C'est dans ce nouveau registre où
l'animalité surgit sous le vernis trompeur du charme aristocratique que
Christopher Lee amène au rôle une dimension nouvelle. Il connote
alors un érotisme innattendu où la symbolique du sang donné
ou volé ne justifie plus seulement l'agression, mais où le rapport
monstre-victime procède d'une ambivalence attrait-répulsion typiquement
physique.(...)Il apporte l'image de l'être supra-humain qui ose tout ce
qui est inaccessible au commun des mortels et que la morale réprouve."
Les apparitions successives de Dracula dans le film renforcent cette dualité
: Le Comte accueille Harker en parfait gentleman, mais quand il se montre à
nouveau, c'est pour maîtriser brutalement la femme vampire qui s'en prenait
au jeune homme, et assommer ce dernier quand il tente d'intervenir. Dracula éveille
en Lucy un désir sensuel évident, révélé par
le cérémonial intime qui la livre au Comte, dans une scène
à l'étonnant pouvoir de suggestion, car on devine la présence
de Dracula sans le voir. Mais quand le vampire apparaît, la langueur sensuelle
fait place à une terreur fascinée... La métamorphose des
victimes féminines en beautés langoureuses et provocantes rappelle
le sens caché du mythe vampirique : Le baiser de Dracula révèle
la féminité des héroïnes, et les libère du carcan
des convenances sociales. Le vampire est ici le symbole d'une liberté absolue,
et du triomphe des passions sur la morale.
"Horror of Dracula" met pour la première fois face à face deux acteurs destinés à devenir des stars du fantastique: Christopher Lee dans le rôle de Dracula, et Peter Cushing dans celui du Professeur Van Helsing, le chasseur de vampires, et le défenseur des valeurs sociales établies. Sous la direction de Fisher, Cushing a déjà interprété remarquablement le baron Frankenstein, et donnera à Van Helsing l'intensité nécessaire pour affronter vaillamment le seigneur vampire. D'autres acteurs prestigieux reprendront le rôle, mais Peter Cushing reste une référence. C. Lee compose un Comte élégant, fier et sauvage, dont l'ombre plane sur le film à tout moment. Sa haute silhouette noire de prédateur restera dans les mémoires.
Le succès du film permet à Fisher de poursuivre dans la même
veine, avec "Les Maîtresses de Dracula",
tourné en 1960. Le scénario est fouillé, avec de nombreuses
trouvailles, même si Dracula n'apparaît que dans le titre. En fait,
le vampire est un jeune aristocrate décadent émule du célèbre
Comte, le Baron de Meinster. Tenu captif par sa mère, il convainc une institutrice
invitée au château de le libérer. Les morts se succèderont
alors autour de l'héroïne, éprise du beau baron dont elle ignore
la vraie nature...
Comme dans le film précédent, le vampire a deux visages, l'un officiel
et séduisant, l'autre privé, où les instincts se déchaînent.
Mais hélas, le parallèle s'arrête là, car David Peel
n'a pas le charisme et la hautaine présence d'un C. Lee, et ne parvient
presque jamais à avoir l'air d'autre chose que d'un blondinet dévoyé
et vaguement effeminé. A l'exception de la scène où il affronte
sa mère et la plie à sa volonté, jamais il n'effraie. Le
film repose sur les épaules de l'excellent Peter Cushing, qui reprend son
rôle de chasseur de vampires. Van Helsing aurait mérité un
adversaire à sa mesure... Une bonne galerie de seconds rôles soutient
l'ensemble (citons la Baronne, la nourrice folle, et le directeur du pensionnat
pour la touche d'humour), et le film reste remarquable, marqué par la «
patte gothique » du réalisateur, et servi comme le précédent
par de superbes images.
C'est aussi en 1960 que Mario Bava réalise "Le
masque du démon". Film étrange, envoûtant, devenu
culte.
La belle et vénéneuse Barbara Steele, future égérie
des amateurs de fantastique de l'époque y tient un double rôle remarquable.
Elle est la sorcière vampire au regard hypnotique, revenue d'entre les
morts pour se venger de ses tortionnaires, et aussi sa séduisante descendante.
En 1965, Fisher tourne "Dracula, Prince des ténèbres",
avec Christopher Lee dans le rôle titre. Le film commence exactement là
où se terminait "Horror of Dracula", avec la destruction du vampire.
Celui-ci reste invisible pendant la première partie du film, installant
un suspense pesant autour des héros, futures victimes qui évoluent
dans un château désert où on semble mystérieusement
les attendre.
L'imagerie gothique évolue vers un aspect grand-guignol qui désamorce
l'horreur de certaines scènes, particulièrement violentes pour l'époque.
Le cadavre dans la malle, avec une main qui dépasse négligemment,
se situe dans ce registre. L'auteur s'est attaché à la psychologie
de ses personnages, en particulier le moine, digne successeur de Van Helsing,
qui s'impose dès la première scène. Sûr de lui, jovial
et pragmatique, le père Chandor de Kleinberg cache sous une apparente excentricité
sagesse et volonté de fer.
Le domestique de Dracula, Klove, apporte une note inquiétante. Blafard
et sinistre, il pourrait tout aussi bien être un vampire lui-même,
et induit un malaise par sa seule présence. Fisher en joue d'ailleurs habilement,
avec sa première apparition à l'écran, en amenant le spectateur
à croire que cette longue silhouette drapée dans l'ombre est celle
du Comte qui se montre enfin...
Les quatre jeunes gens, victimes désignées, sont dépeints
avec précision en quelques séquences. En particulier Hélène
(Barbara Shelley), bourgeoise anglaise guindée, que Dracula transformera
en provocante créature de la nuit. Elle s'en prendra ensuite successivement
à sa belle-soeur (avec un « tu n'as pas besoin de Charles »
pour le moins ambigu), puis à son beau-frère, avant de finir sous
le pieu purificateur du moine.
La scène où la vampire est détruite est l'un des grands
moments du film, riche en scènes choc. La force de la séquence,
banale dans son principe, vient du fait que la vampire n'est pas comme à
l'accoutumée endormie dans son cercueil, mais bien consciente, et se débattant
pour échapper à son sort. Cette violence se retrouve dans les scènes
où intervient Dracula. Ressuscité de ces cendres au cours d'une
scène cauchemardesque (ce qui implique sa véritable immortalité,
car il peut se régénérer quels que soient les moyens employés
pour le détruire), il est plus que jamais l'incarnation du vampire tout
puissant, à la force physique prodigieuse, aux reflexes fulgurants, et
à l'irrésistible pouvoir hypnotique.
Cependant, la fin du Comte manque un peu de panache. L'idée était
originale, mais elle est traitée d'une manière qui la rend peu crédible.
Comment ne pas penser, en effet, après tout ce que nous savons de ses pouvoirs,
que le vampire aurait dû réaliser ce qui allait lui arriver, et s'éloigner
d'un bond prodigieux du site dangereux ? A moins que la seule présence
de l'eau vive sous ses pieds ne le paralyse, auquel cas c'est la prestation de
C. Lee qui n'est pas très convaincante. Le temps a passé depuis
« Horror of Dracula », et son rôle muet devient un peu inconsistant
quand on sort des scènes traditionnelles du mythe.
En 1968, trois ans après "Dracula, Prince des ténèbres",
et dix ans après "Horror of Dracula", Freddie Francis reprend
le flambeau. Tournant le dos au style de Fisher, Francis abandonne les grandioses
décors gothiques au profit de pièces intimistes, joue sur les couleurs
et les ambiances en alternant scènes romantiques et oniriques en tons pastels
et scènes choc plus sombres et contrastées.
Il rend ses personnages plus humains en les faisant évoluer dans des atmosphères
moins glacées, moins démesurées. Cela s'applique aussi à
Dracula, et renforce les séquences où sa vraie nature réapparaît
sous le masque.
"Dracula et les femmes" commence très fort, avec l'image choc d'une victime pendue à la cloche de l'église, son sang dégoulinant le long de la corde jusqu'au sol... Iconoclaste, comme le personnage du curé alcoolique et désabusé, qui délaisse son office, et que le réalisateur se complaît à dépeindre comme un lâche fini. Arrive l'évèque, forte personnalité, qui décide d'aller lui-même au château pour apaiser les craintes des villageois. Il y effectue un exorcisme en règle, et cloue une croix sur la porte. Mais son courage sera inutile, car le curé, victime de sa lâcheté, a malgré lui rendu la vie au mal que l'évêque venait achever. Le curé sera la première victime de Dracula, et deviendra son esclave.
Freddie Francis rend enfin à Dracula son aura de puissance. Sa fureur
devant la croix qui orne sa porte présage une vengeance d'une extrême
violence. Christopher Lee reste fidèle à son image aristocratique,
mais apporte à son personnage un jeu plus expressif, moins monolithique
que dans les précédentes versions.
Le rapport érotique (et sado-masochiste) entre le Comte et ses victimes
est traité de manière explicite pour la première fois. Zenna,
la servante d'auberge, première victime de Dracula, manifeste une violente
jalousie devant son intérêt pour la jolie Maria. Que vous apportera-t-elle
de plus ? Je ne vous suffis donc pas ? s'écrie-t-elle. Pour toute réponse,
Dracula la gifle. La possession vampirique de Maria est filmée comme une
scène d'amour, aussi bien du point de vue de la victime (classique) que
de celui du vampire, qui embrasse longuement la jeune fille avant de la mordre.
Cette approche nouvelle sera reprise bien souvent par la suite... Si ses victimes
y trouvent un plaisir certain, le Comte lui-même semble éprouver
une jouissance dans la possession de ces femmes, et on remarque l'ébauche
d'une domination sadique, qui sera développée plus tard dans "Les
cicatrices de Dracula" (en 1970).
La fin du film est ingénieuse, à la fois digne et violente. On retiendra la superbe image du visage de Dracula baigné de larmes de sang, alors que le crucifix de métal lui déchire la poitrine avant de le réduire au néant. « Dracula et les femmes » est un bon film, avec une nouvelle tonalité romantique. Il annonce une évolution du mythe, qui trouve son écho dans des films plus récents comme le « Dracula » de Badham, ou celui de Coppola.
En 1969, Peter Sasdy tourne "Une messe pour Dracula". Malgré de belles images et des ambiances parfois impressionnantes, le scénario est un peu mince, et Dracula ne sert guère que de faire-valoir. Le film n'apporte rien à la mythologie vampirique.
En 1970, Roy Ward Baker réalise "Les cicatrices de Dracula". Malgré quelques faiblesses de moyens, et des effets spéciaux laborieux, le film développe la psychologie de Dracula dans une nouvelle direction : Le vampire y manifeste un sadisme évident. La violence inhérente au personnage devient cruauté gratuite, et il en jouit. Dracula transperce de coups de couteau la femme vampire qui lui désobéit, et dont le corps sera découpé puis détruit à l'acide, il fouette son domestique... Et le scénario abonde en trouvailles sadiques diverses. Heureusement, quelques séquences plus douces s'intercalent, ainsi que des touches d'humour (scène avec le bourgmestre). Ce film sera la dernière tentative de retour au gothisme, avant la nouvelle vague des années 90.
Oublions "Dracula 73" et "Dracula vit toujours à Londres", qui sont vidés de la substance du mythe, et font de Dracula un héros de série sans intérêt. On peut citer "Du sang pour Dracula" de Paul Morrissey (1974), qui nous offre une image dérangeante de la décadence du vampire, créature anémique victime de la libération des moeurs, qui dépérit faute de trouver une vierge à se mettre sous la dent. Le film est décalé, et finalement tragi-comique.
LE RENOUVEAU DU GOTHIQUE : LE ROMANTISME FLAMBOYANT
En 1979, John Badham tourne une adaptation de Dracula, en s'inspirant du roman de Stocker. S'il effectue un salutaire retour aux sources du mythe, le film s'enrichit en même temps d'une dimension romantique marquée, et d'un discours symbolique sous-jacent sur la société victorienne, et plus largement sur la liberté en général.
Le rôle de Dracula est tenu par Franck Langella, qui apporte au Comte
un charisme indéniable, loin de la froideur hautaine de Christopher
Lee. Mais cette image rassurante est celle que Dracula offre au monde afin
de se faire admettre. Seule Lucy aura la force d'accepter sa vraie nature,
et sera séduite par son charme.
" Il faut se méfier des apparences d'une société policée
et respectable- que représentent et protègent Van Helsing, Harker
et Seward- qui vend les domestiques au même titre que des biens mobiliers,
condamne les enfants à travailler dans les mines et cache les fous qu'elle
produit en les isolant du monde, car ils renvoient aux humains une image moins flatteuse
que celle que reflètent les miroirs qui, dit Dracula, bercent leur vanité".
(Alain Garel, Les Cahiers du Cinéma).
Badham a réalisé une oeuvre d'une constante beauté, soutenue par une superbe bande musicale. La recherche esthétique ajoutée aux trouvailles du scénario font de ce film un chef d'oeuvre du genre, dans la lignée des films de Fisher. L'ambiance est intense, chaos soutenu par la tempête et les hurlements des fous.
Le vampire y gagne une nouvelle force, et contre lui les habituels moyens de lutte se révèlent peu efficaces. De plus, il semble capable d'adaptation, renforçant ses défenses à chaque exposition. Ainsi le crucifix. La première fois, Dracula montre une certaine gêne devant celui que porte Lucy au cou; la seconde fois, il recule devant celui que brandit Van Helsing; mais la fois suivante, il enflamme de son seul regard celui que dresse devant lui Harker. Fous que vous êtes! pensez-vous vraiment me détruire avec vos hosties et vos croix? s'exclame Dracula.
L'affrontement entre le Comte et ses adversaires est direct et violent.
Van Helsing s'y montre étrangement inhumain. Harker n'est qu'un arriviste possessif
et jaloux. Tous sont les délégués de l'ordre social et de
la morale bourgeoise.
Par contraste, Dracula marque dans les relations amoureuses le triomphe de la
sensualité sur la légitimité. Lucy vient à lui de
son plein gré, et sa possession par Dracula est une totale représentation
de l'acte sexuel. De plus, elle restera la compagne du Comte.
"Dracula est bien le Prince des Ténèbres, mais pas dans un sens obscurantiste. La nuit est faite pour savourer la vie et l'amour, dit-il. Il incarne ici la Force Vitale (le sang, le sexe et la mort), et il est donc évident qu'à la fin il renaisse tel le Phénix de ses cendres. Vous n'avez rien accompli, Professeur. Le temps travaille pour moi. dit le Comte à Van Helsing. Quoi que fassent les forces de la répression, elles ne parviendront jamais à juguler le vent d'anarchie et l'idéal libertaire qu'incarne le Comte qui - évoquant le fait qu'il n'a besoin que d'obscurité non de nuit - rappelle que le soleil brille toujours quelque part."
En 1992, Francis Ford Coppola s'attaque au mythe vampirique. Son "Dracula"
est une adaptation littérale du roman de Stocker, dont il utilise des séquences
entières dans ses dialogues et dans ses scènes. La seule modification
est dans le personnage de Mina, dans son rapport à Dracula, et dans la
psychologie de ce dernier.
Le changement est de taille, mais il ne dénature
pas l'oeuvre. Au contraire, il lui ajoute une dimension tragique, en faisant
de Dracula un personnage complexe et tourmenté, et non plus un simple
prédateur sanguinaire. On apprend que Dracula renia Dieu pour l'amour
de sa femme Elisabetha. Devenu immortel par les pouvoirs du sang, il rêve
de retrouver son amour perdu. Mina sera la réponse à cette
quête désespérée. Mina n'est jamais une victime.
Elle est séduite par Dracula, qui la fait rêver, et éveille
en elle des échos inconnus. Elle se donnera finalement à
lui en toute connaissance de cause, transgressant tous les tabous par amour.
Le film est somptueux, baignant dans un climat onirique et
sensuel (voir les images de Jonathan victime consentante des femmes-vampires au
château de Dracula, Lucy et Mina la nuit dans le jardin, Mina et Dracula buvant
l'absinthe, etc), renforcé par une musique envoûtante. Coppola a choisi
des effets spéciaux classiques, proches de ce qui se faisait au temps de
la Hammer, et les parallèles sont évidents. Les lumières sont
magiques, les décors baroques, les costumes flamboyants et révélateurs
(comparer à ce sujet les vêtements de Lucy la délurée
et de Mina la discrète, souvent dans les mêmes tons, mais très
différents, comme le sont les deux jeunes femmes).
Gary Oldman compose un Dracula aux deux visages, vieillard inquiétant ou
jeune dandy romantique et excentrique, qui se heurte à la rigide société
victorienne et erre entre ombre et lumière.Winona Ryder est une Mina innocente
et charnelle, troublée par ses propres sentiments, dont la sincérité
désarme Dracula. Keanu Reeves est un Jonathan Harker quelque peu incolore.
Mais le rôle le plus controversé est sans doute celui de Van Helsing.
Anthony Hopkins en fait des tonnes, cabotinant à outrance. On est à
des lieues de la fermeté scientifique toute en retenue d'un Peter Cushing,
et cette hystérie dérange, même si parfois elle reflète
fidèlement les descriptions de Stocker (en particulier quand Van Helsing
part d'un fou rire incohercible au moment des funerailles de Lucy). Toutefois, une
seconde lecture permet de voir dans le personnage un philosophe visionnaire un peu
fou, qui a comme celui qu'il combat une personnalité complexe et changeante.
Le « Dracula » de Coppola est une réussite totale. Esthétiquement parfait, il captive par le jeu des sentiments et l'intensité des émotions. Coppola voulait faire de son film « un rêve noir, érotique et passionné ». Objectif atteint.
En
1994, les fans d'Anne Rice se réjouissent: On va faire un film à
partir de ses romans. Et puis les fans hurlent au scandale: Lestat sera joué
par Tom Cruise. Il faut dire que quand on a lu les romans, il est difficile d'imaginer
Tom Cruise dans la peau d'un personnage qu'Anne Rice dépeint comme un grand
blond. Anne Rice proteste. Et finalement, "Entretien avec un vampire" sort, et tout le monde se répand
en excuses. Parce que Tom Cruise y est impressionnant. Parce que le film est d'une
totale fidélité au roman. Parce que c'est un chef d'oeuvre du fantastique.
Et un chef d'oeuvre tout court.
Les vampires d'Anne Rice sont des archanges déchus dévorés par leurs passions. Ils sont beaux, tourmentés, flamboyants et cruels. Ils traversent les siècles avec aplomb.
Le film commence quand un jeune journaliste est reçu dans une chambre d'hôtel par un inconnu, qui veut lui raconter sa vie. Sa vie de vampire, commencée il y a plusieurs siècles. La silhouette de celui qui parle se fond dans l'ombre. Cheveux tirés en catogan, longue veste. Le journaliste croit à une blague et veut partir. Alors le vampire se révèle. En un éclair, il est à la porte, allume le plafonnier, et revient s'asseoir en face du journaliste sidéré, puis terrifié quand il voit enfin le visage de son interlocuteur en pleine lumière. Alors Louis entame son récit...
Des figures magnifiques le parcourent: Lestat, son initiateur, un vampire débauché,
impie et fougueux, jouissant de sa condition avec un mélange de tourment
et de perversité, audacieux et insatisfait. Claudia, l'enfant vampire,
l'abomination, sa fille spirituelle, esprit adulte dans un corps éternellement
figé, cruelle par frustration. Armand, le prince des ténèbres,
et son Théatre des Vampires de Paris...
Le film est fascinant, érotique, intense. Lestat et Louis vivent une relation sado-masochiste, s'aiment et se déchirent, et traversent le monde comme des comètes, des marécages de La Nouvelle Orleans aux catacombes de Paris, consumant tout sur leur passage. On attend une seule chose : La suite.
LA MODERNISATION DU MYTHE
En 1987 sortent trois films basés sur la mythologie vampirique. Ils n'ont qu'un lointain rapport avec les légendes traditionnelles. Au contraire, ils sont ancrés dans le monde contemporain, dont ils sont un reflet ténébreux, métaphore de la violence qui hante notre environnement urbain.
«Génération perdue» de Joël Schumacher, et «Aux frontières de l'aube» de Kathryn Bigelow sont deux oeuvres à la fois très proches et très différentes. Leur scénario est similaire, histoire d'un jeune homme séduit par une mystérieuse inconnue, et introduit plus ou moins de force dans une communauté de vampires modernes, où il doit s'adapter à l'étrange vie de ses compagnons.
Dans les deux films, on retrouve la violence, la provocation délibérée, et le refus d'un ordre établi où ces marginaux n'ont pas leur place. Mais là où «Génération perdue» possède une bonne dose d'humour pour faire passer l'horreur, « Aux frontières de l'aube » entretient une atmosphère oppressante, et un malaise constant. Quand on sait que Kathryn Bigelow fut la scénariste du magnifique et inquiétant «Hitcher», on retrouve ici sa «patte» particulière, avec des personnages fascinants et malsains.
«Les prédateurs» est un film à part. Il y a ceux qui le détestent, le trouvent prétentieux. Et puis il y a ceux qui l'adorent. Réalisé par Tony Scott (le frère de Ridley), cinéaste formé à l'école de la publicité et du vidéoclip, c'est un bijou sophistiqué, aux images impeccablement léchées.
Adapté
du roman de Whitley Strieber, «les prédateurs» raconte l'histoire
de trois personnages : Miriam, vampire âgée de 3000 ans, originaire
de l'Egypte Ancienne. John, son amant, un jeune noble qu'elle a vampirisé
il y a trois siècles. Et Sarah, une scientifique contemporaine spécialisée
dans les recherches sur le vieillissement.
Miriam, c'est Catherine Deneuve. Belle comme une statue, intemporelle, elle est
parfaite. John, c'est David Bowie. Sa beauté rendra la décrépitude
plus insupportable. Sarah, c'est Susan Sarandon. Remarquable, elle impose une
présence bien terrestre face au couple surnaturel des vampires. Rationnelle,
elle a une volonté de fer, et cela manquera la briser quand elle s'opposera
à Miriam.
L'histoire est tragique : Miriam choisit tous les trois siècles un compagnon
(ou une compagne), qu'elle vampirise et à qui elle promet l'immortalité.
Miriam ne ment pas, mais ne peut se résoudre à avouer à ses
amours qu'au bout de trois siècles, la décrépitude les atteindra,
réduisant leur corps à l'état de coquille ratatinée,
mais laissant captif pour l'éternité à l'intérieur
de cette enveloppe racornie et impuissante leur esprit bien conscient. Miriam
garde auprès d'elle ces fantômes mort-vivants, enfermés dans
des cercueils. En un sens, elle n'a jamais cessé de les aimer. Mais eux
ont perdu la raison, et la haïssent...
Aujourd'hui, John commence à vieillir. Il ne sait pas encore ce qui l'attend.
Miriam cherche une solution. Elle va contacter le Docteur Sarah Roberts, dont
les travaux pourraient peut-être sauver John. En la rencontrant, Miriam
décide de faire d'elle sa prochaine compagne. Tandis que Sarah tombe sous
un charme qu'elle ne peut comprendre, John prépare sa vengeance contre
celle qui l'a trahi...
Le film est une splendeur esthétique. Les scènes de meurtre sont
filmées avec la précision du scalpel, parfois seulement une ligne
de sang éclaboussant un mur immaculé ou l'éclair d'une lame.
Les scènes d'amour délicates ou torrides alternent avec des images
à la froideur clinique.
La musique joue un rôle fondamental, alternant
le classique et l'ultra-moderne. Le film démarre sur « Bela Lugosi's
dead » de Bauhaus, avec les vampires en tenue cuir venus chasser dans un
night-club underground. Un peu plus tard, le Trio pour violon, violoncelle et
piano de Shubert illustre des images aériennes, les souvenirs de John en
lumière tamisée. Le contraste est saisissant avec la musique de
Rubini et Jaeger. Dans le registre, l'un des morceaux les plus dérangeants est celui
qui accompagne la scène de la piscine, tranchant avec les voix magiques
du duo de Lakmé sur la scène d'amour saphique.
La seule critique que j'aie à formuler sur ce film concerne la séquence
« horrifique » où tous les mort-vivants décharnés
sortent de leurs cercueils pour attaquer Miriam, et la mort hideuse de la belle
vampire. Cette scène n'apporte rien à l'histoire (on aurait pu la
suggérer au lieu de tout montrer à grands renforts d'effets spéciaux),
et casse l'ambiance magique du film. D'autre part, cette fin est différente
de celle du livre (qui voit Sarah mourir, et Miriam continuer son chemin éternel),
et je la trouve moins cohérente. Heureusement, il y a la superbe scène
finale, qui recolle à l'atmosphère du reste du film, et le termine
en beauté.
white on white translucent black capes
back on the back
Bela Lugosi's dead
the bats have left the bell tower
the victims have been bled
red velvet lines the black box
Bela Lugosi's dead
undead undead undead
the virginal brides file past his tomb
strewn with time's dead flowers
bereft in deathly bloom
alone in a darkened room
the Count Bela Lugosi's dead
undead undead undead
oh Bela
Bela's undead
LES ATHYPIQUES
En 1966, Roman Polanski donne un grand coup de pied dans la fourmillière du fantastique, avec son film "Le Bal des Vampires".
L'oeuvre est remarquable, car tout en étant une parodie irrésistible du genre, elle en inclut avec habileté tous les schémas et donne un film d'épouvante tout à fait réussi.
L'histoire débute de manière classique: Un vieux chasseur de vampires et son jeune assistant parfaitement incompétent et maladroit tentent de mettre fin aux agissements d'un seigneur vampire local. Les séquences à l'auberge sont un régal, mais le reste est de la même veine. Le film contient des trouvailles géniales, comme la scène magique du bal ou l'épisode hilarant où le personnage incarné par Polanski est l'objet des attentions d'un vampire homosexuel.
Bref, Polanski réussit à faire un excellent film de vampires, gothique en diable et qui allie fidélité au genre et contre-pied des traditions. La fin du film en est sans doute le meilleur exemple...