77 vidéo et 6 enregistrements sonores :










Pendant l'été 1994, à l'occasion du premier anniversaire de la mort de Léo Ferré, la station de radio France-Inter diffusa plusieurs émissions consacrées au chanteur.
J'avais enregistré ces émissions sur 3 cassettes audio d'une heure et demie chacune. L'émission contenait un inédit à l'époque, une oeuvre écrite pour la radio par Ferré : De sac et de corde. J'ai numérisé ces enregistrements, et je vous les propose à l'écoute aujourd'hui. Beaucoup des interviews contenus ici viennent d'autres émissions d'Inter, notamment les radioscopies de Jacques Chancel, et sont donc déjà connues. D'autres sont plus rares.
J'avais souvent coupé à l'époque les chansons diffusées qui n'étaient pas inédites.



Cassette 1-1 ( stéréo)
Cassette 1-2 (stéréo)
Cassette 2-1 ( stéréo)
Cassette 2-2 ( stéréo)
Cassette 3-1
Cassette 3-2


Autre enregistrement, effectué également sur une cassette audio en 1981, sur la radio France-Inter, et numérisé ici :


Autre enregistrement, le fils de Léo Ferré, en Juillet 2008 :


Photo Gildas RICARD, prise le 8 mai 1988 au TLP Dejazet, Paris.



Inédit : L'opéra des rats, Opéra créé en 1983 par Richard Martin sur des dialogues de Léo Ferré. Ce disque était offert par la FNAC ou le journal Libération (en partenariat avec La Mémoire et la Mer) pour tout achat du disque Métamec.





Interview paru dans Paris-Match en Juillet 1993 :
Paris-Match 1
Paris-Match 2



1987 : La Rochelle, les Francofolies : la fête à Ferré





Voici un article paru en Février 1984 dans le numéro 1 d'une publication anarchiste, Le Magazine libertaire :





Ci-dessous un enregistrement rare : un 45 tours de la bande originale du film L'Albatros, 3 morceaux de musique écrits et interprètés par Léo Ferré ( excusez les craquements du vinyl )






Encore des enregistrements rares : le générique d'une émission de musique classique, écrit par Léo Ferré et l'interprétation de Coriolan de Beethoven.




PREFACE

Les oiseaux que l'on regarde, à la mer, à l'abri d'une vitre, font des signes désespérés, du moins nous les croyons tels, car la matière qu'il y a entre nous et eux dans leur géométrie alimentaire ou simplement discursive, une oraison, un doute, une histoire. Le désespoir des grands oiseaux marins est pareil à celui des poètes. Trop loin de nous, dans un azur que nous touchons du doigt et de la pensée, ils ont l'air de n'ÊTRE que pour nous, pour notre sieste, nos bavardages, notre méditation. Rien n'existe en poésie que ce qu'on veut bien y apporter. La musique des vers comme celle des battements d'ailes est tributaire de l'instant. L'oiseau est prisonnier de son vol. Le poète l'est du sien, je veux dire d'une orthographe, d'une prosodie, d'un rythme. L'Art est une prison sans barreaux dont on ne s'évade point : le spleen est un geôlier, la douleur un brouet de larmes, la technique des fers de dentelles. Lire les Saturniens et les Fêtes galantes cela veut dire : soulever un voile et regarder une ombre qui vous exécute. Le bourreau est bien celui que l'on croit enchaîné, il vous pénètre, vous ensorcelle, vous plie. 0 la Grande Misère du lecteur assidu et qui retourne à la drogue, à l'heure du " manque " et qui sait bien que ses voix chères ne se tairont jamais, les voix du chevet, sous la lampe camarade, au bout d'une éphéméride trompeuse. Le poète est un ingénieur du mot, un patient aussi qui sait souffrir sous la phrase. Dire que Verlaine a innové et souffert en poétique est un truisme. Villon, Ronsard, Racine, Hugo, Baudelaire ont innové et souffert de même. Ils ont donné aux paroles une assise, une vocation, un bien-être dont nous nous émerveillons jour après jour, quand elles coulent entre nos dents. Les techniques étaient éprouvées dès la fin du Moyen Age : plus rien n'est à inventer, tout est à dire...
Lorsque Verlaine éditait à compte d'auteur les Poèmes saturniens, il n'était pas Verlaine, mais un homme-écrivain qui sonnait une heure décisive, quelque part, cette heure que nous revivons aujourd'hui, derrière la vitre d'une nième édition. Verlaine c'était déjà l'Autre, le poète c'est les autres, c'est l'avenir. Le poète écrit del'autre côté de la vie, avant la vie. Il est entre deux stades.Il est à cloche-pied : l'un rivé à terre, l'autre dans un univers non gravité, et pour l'approcher, il faut nous démunir de notre carcasse d'homme, sinon la pesanteur nous dément et nous éloigne de lui. Verlaine, dans les dernières années de sa vie, avait un bâton qui conversait lourdement avec des ombres, au ras du sol. Il savait qu'il piochait dans un no man's land bizarre et qu'il avait une jambe malade dans la tête. A défaut d'ailes coupées, il donnait le change et boitait...Un poète, ça boite toujours un peu.
La situation littéraire de Verlaine est branchée sur le fait divers. Cela est inconcevable, mais derrière chacun de ses vers la critique fait besogne de voyeur. Derrière les paroles qu'il a travesties on voit Lucien Viotti ou Rimbaud, ou Lettinois, on nous les montre. Le critique s'y pourléche et le lecteur, d'abord inquiet, se désespère et finit par lâcher prise. A croire que l'histoire littéraire sacrifie à cette mythologie contemporaine de l'alcôve qui fait vivre certains journalistes tapis sur les descentes de lit ou l'ceil borgne fouinant le trou de serrure. On en a trop dit : Savoir ce qu'il a vécu de drames, de hontes,de repentirs ineptes, sur une route verte d'absinthe et d'" espère", comme il l'a écrit, savoir qu'il a traîné son ombre gigantesque et titubante sur ce qui s'est fait de "music-land" où les mots ni les sons ne se différencient, où s'étalent en une brume liante les mets les plus délicats de l'âme. Les âmes mangent, quelque part, des miettes de beauté. La seule vertu de la poésie est d'extravaguer à la recherche de l'ovule... Faire rêver "les cervelles humaines", tel fut le vœu de Baudelaire, tel est l'objectif de chaque poète, tel est celui de Verlaine certes, dans ce livre "saturnien" et "galant" qui s'ouvrira comme une femme, si tu le veux, lecteur, si tu le veux.
Le poète donne le charme. Au lecteur d'y prendre sa pâture. Il n'y a jamais qu'une poésie et il y a mille façons de la lire, de l'écouter sortir de la page typographiée et chanter, si l'oiseau de l'œil sait accommoder. Il est des heures propices où le plus désolé des Saturniens nous empoigne, nous contourne, sans qu'il soit besoin d'insister sur les intentions de Verlaine à tel moment de la composition, à tel autre de la mise en pages ou sur les données astrologiques dont s'empare la critique littéraire lorsqu'elle est désarmée.
Que m'importe si, au dire de l'ami Lepelletier, la plupart des Saturniens sont le fruit d'un lent et sérieux travail, sans aucune donnée anecdotique, que m'importent les intéressantes démonstrations de Jacques-Henry Bornecque dans un livre complet et amical qu'il a écrit à propos des Saturniens, qui tendent à me prouver qu'il faut chercher la Femme et que, cherchant, il la trouve,pauvre cousine Elisa Moncomble, morte jeune encore et qui avait assumé les frais d'impression de l'ouvrage. On sait ce que cela veut dire : le dédicataire fait souvent les frais de la dédicace. Est-elle cette femme du Rêve familier? Il y a toujours, quelque part, une femme pour qui écrit, pour qui sait lire. La femme est avant le poème, elle coule dans les veines de l'artiste. Verlaine était androgyne, il l'a clamé sur la place publique et l'on ne se fait pas faute de le rappeler à chaque coin de ligne le concernant. Les autres poètes, tous les autres, sont aussi des androgynes. La plupart en font secret : ils ont honte de la Femme qu'ils portent en eux. Dans les Saturniens, une femme veille :
« Nous étions seul à seule et marchions en rêvant... » Le poète devait promener son double ce jour-là, puisque, Lepelletier dixit ou à peu près, les Saturniens ne sont qu'un exercice de style!
Verlaine est entré dans la littérature en sublimant Saturne. On sait, au reste, qu'en astrologie tout est minuté et que l'âme est astreinte à la carte du ciel comme est astreint l'automobiliste, dans une contrée mal connue,à la carte routière. Sur la route-Verlaine il y avait Saturne, du moins s'en était-il persuadé. Il n'a point dédaigné la « fauve planète », car « ceux-là qui sont nés sous (son) signe ont, entre tous,
"Bonne part de malheur et bonne part de bile"... dit-il. Il s'y complaît. La complaisance dans le malheur est un signe évident dans la création artistique.Le malheur luit, devant soi, l'on s'y jette et l'on s'y damne.Il n'est de beauté que dans la tristesse, aussi diversement sexuée soit-elle... Verlaine était beau comme Saturne. « Hypocrite lecteur — mon semblable, — mon frère! »disait Baudelaire, son bouquet de fleurs malades tout lié et prêt au sacrifice.
"Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène", note Verlaine, et c'est le dernier vers du prologue des Saturniens. Qu'il y ait une rencontre d'intention, nul n'en peut douter, et ce qui est lucide et glacé chez l'un, fait place à un sentiment de démission chez l'autre, à un lâchage liminaire. C'est encore Saturne qui le met en cet état.L'homme prouvera tout au long d'une vie difficile que croire en un destin malheureux ou tragique, équivaut à faire soi-même ce destin, à s'y laisser murer. Baudelaire était de marbre. Verlaine variait avec la lune. Si Les Fleurs du Mal poussent encore au seuil des poésies verlainiennes, c'est que leur « rhétorique profonde », comme on l'a dit, encombrait tout ce qui se faisait dans les jardins tout proches d'elles. Comment sentir un parfum lourd, comment être soi-même devant la beauté cynique des "fleurs" de 1857, alors que l'on est un jeune poète, dans la boutique des césures et de l'hiatus, et de tout le reste des impératifs formels qui font d'abord du poète un versificateur, un ouvrier. En prenant le vers à la sortie des Fleurs du Mal pour le lancer à nos figures, un peu du pollen baudelairien a saupoudré les premiers vers de Lélian. Il plane ainsi, quelquefois, dans les Saturniens surtout, beaucoup plus que dans les Fêtes galantes, l'ombre de 1857 dont les "soleils mouillés" se souviendront longtemps, même au-delà de Verlaine, dans notre siècle. Le seul désespoir des soleils est bien cette ombre qui les poursuit, comme le serpent d'Apollinaire. Il n'est que de pénétrer dans les Saturniens pour comprendre que le malheur est un engagement, que c'est parfois un métier, puisque écrire est un métier et que la page blanche accueille les comptes de blanchisseuse aussi bien que l'hexamètre! La raison d'être du poète? La voilà : la page blanche, la plume, le mot. Le reste est anecdote. Il faut bien se résoudre à voir Verlaine, à un certain moment, en marge de ses aventures et lissant ses pensées, les polissant, oui, selon le docte Boileau, gratter le manuscrit avec son âme et son coeur au bout de la main, avec aussi l'esprit critique, suprême solitude de l'artiste qui ne s'embarrasse plus du quotidien et qui travaille. Les techniques sont froides comme est froide la "Muse", invention idiote et qui justifie un certain laisser-aller dans l'habillement, une hâte à ne pas manger deux fois par jour comme tout le monde, et cet air évasif coulant des cheveux longs de ces personnages patibulaires qu'on dit « poètes », avec cette indifférence amusée qui les fait justement différer du commun, îls s'habillent mal parce qu'ils n'ont pas d'argent, ils ont les cheveux longs parce que l'échoppe du coiffeur est un enfer imbécile. Le seul véritable problème du poète est le problème du style.
Le vers français a tout donné de ses possibilités de structures. La rime, qu'est-ce donc que la rime sinon ce mot borgne à la fin de la ligne et qui ne voit jamais que d'un seul côté? Le rythme? Qu'avons-nous à apprendre de neuf sur le rythme depuis les Grecs ? La césure? L'enjambement?...

"Beaux enfants, vous perdez la plus
Belle rose de vo chappeau;
Mes clers pres prenons comme glus,
Se vous alez a Montpipeau. »

Villon était déjà dans l'escalier d'Hernami. Plus rien n'est à inventer... Tout est à dire.
Le style, c'est cette frange d'âme qui tient conseil avec le poète et qui fait « les sanglots longs des violons de l'automne". Le style, c'est cette qualité profonde, imméritée, qui tranche sur l'humain et qui nous fait coudre des ailes aux bras des poètes. Le style, c'est :

« Votre âme est un paysage choisi. "

Le style, ça n'est pas d'avoir sous-titré de Melancholia,de Paysages tristes et de Caprices les poèmes enrobés de Saturne, le style ça n'est pas non plus l'ombre dix-huitième d'un Watteau littéraire et en mal de cimaise, le style c'est tout ce qui coule, sans un bruit inutile, comme une bénédiction :
"Et la nuit seule entendit leurs paroles. »

La vie de Verlaine est un malentendu. Homme il aima la Femme, femme il aima les hommes. Entre-temps, il écrivit. Le malentendu réside dans les stations entre les sexes. Si je rappelle ces détails biographiques, ce n'est que pour m'émerveiller de la duplicité, pour ne pas dire de la multiplicité. Mathilde, Rimbaud, Lettinois, la vieille Krantz : il commence par une pucelle et finit avec une putain hors métier. Entre-temps il aima, follement, et c'est cet Amour qui m'intéresse, cet Amour qui était pur, n'en déplaise aux spécialistes du détail piquant, des passions qui deviennent l' "ordure" dans le journal ou la revue, dans le lit aussi, quand les lampes s'allument pour les désordres de la nuit. Les poètes, quand ils vivent,on les bat, on les moque, on les met en prison. Quand ils sont morts, on fouille dans leur vie, de préférence avec un groin de cochon, on fouille du côté de ce que l'on a convenu d'appeler le " péché". Verlaine, quelle cible merveilleuse pour ces soupeurs d'un genre spécial! On mange du Verlaine encore, dans la littérature où certains profs font des mines, et des "passons-là-dessus", et des et cœtera où l'on s'attarde et dont on parle au café, après le cours, ou en petites notes et variantes à la fin du volume, en catimini, car il faut bien entretenir la flamme de l'irrespect et des "bonnes traditions".
Ce livre que tu as entre les mains, lecteur, est une magie. Il a été écrit par un poète nommé Verlaine et dont il doit peu t'importer qu'il ait été ceci, cela, qu'il ait vécu ici ou là, qu'il ait ri, qu'il ait pleuré, qu'il ait grogné. Un poète, en définitive, ça grogne, et voilà qui dérange les "bonnes âmes". Dans les grognements des poètes, comme dans ceux des chiens, il passe un peu de cette innocence qui remet en question notre condition d'homme, car, à la vérité, les poètes ne sont pas des hommes. Des anges?... Pourquoi pas! Les anges, par là-bas, couchent avec des anges, et l'on imagine qu'il n'est pas d'interdit dans ce pays où les étoiles n'ont pas de sexe, où les enfers n'ont plus de saisons, où l'anneau des fiançailles tourne la tête à Saturne.

LÉO FERRE.


Article publié dans la revue Janus N°5 - L'Homme et ses Idoles, Février-mars 1965 :

Une solitude peuplée, voilà le sens de notre condition sociale. Une solitude peuplée d'images. Voilà pourquoi les hommes n'aiment guère quitter la ville. Il faut beaucoup d'abnégation pour vivre ailleurs que dans le cercle. Les sages qui y parviennent sont rayés des listes. On n'aime guère les marginaux. Le sens commun, disait Debussy, est une religion inventée pour excuser les imbéciles d'être trop nombreux. C'est le sens commun qui invente les dieux, les idoles, disons-nous aujourd'hui. L'homme contemporain est manigancé selon les canons d'une politique qui doit plus à la religion de l'image qu'à Karl Marx. L'idole c'est d'abord une image, c'est un trait, une figuration. Mme Garbo était une actrice. M. Aznavour est une idole. Les idoles laides sont plus rentables dans ce commerce misérable parce qu'elles répondent mieux aux demandes du voyeur commun qui se retrouve plus facilement dans un Aznavour que près d'une Garbo. Au fait, sans voyeur, pas d'idoles.
Ce n'est pas la plastique qui fait l'idole mais le potentiel de désirs, d'inventions larvées au fond des lits songeurs, c'est l'œil qui fabrique l'image. Une idole mal rasée, les yeux cernés, offerte comme sur une descente de lit, est aussi efficiente que Mme Bardot tirée à quatre caméras. Ce n'est donc plus tant la beauté qui compte mais une certaine présence contrôlée par une firme de disques, un éditeur de livres, un cartel de publicité. Supprimez le tireur de ficelles : plus d'idole, rien. Pour être une idole il faut, d'une façon ou d'une autre, être dans le champ, sur les murs, il faut se donner. La prostitution ça n'est pas seulement vendre son corps, c'est d'abord le proposer. Le tic de langage qui se traduit par le mot pin up est intéressant à tous égards. On dit d'une fille bien balancée que c'est une pin up, alors qu'on devrait dire plus précisément : c'est une épinglée. Le critère de l'idolâtrie c'est l'épingle. Trois phases : l'offertoire, la torture, l'exposition. L'offertoire sur la scène, à l'écran de télévision, dans les colonnes de France-Dimanche. Comme à la foire, on palpe, on discute, on prend. La torture cela se passe après, quelquefois dans la rue - l'idole est objet public, comme certaines filles - c'est le regard possessif, l'œil du maquignon. La torture est consommée, vite, par l'autographe, ce don de l'écriture à défaut d'autre chose. L'exposition, enfin, sur le mur de la chambre, l'épingle qui tue l'idole. On a l'icône qu'on peut.
Juste le temps de se mettre un peu dans le sens de l'histoire, et voilà qui surgit du plus profond de notre condition, un catalogue d'idoles où les dieux le disputent aux ténors de la politique ou de la cléricature. Si Johnny Hallyday était prêtre, que d'encens dans les maisons les plus pasteurisées, que de messes, que de prières, que d'indulgences n'inventerait-on pas pour faire d'un chanteur de music-hall un nouveau Bouddha, un Jésus aux bottes de cow-boy.
J'ai le temps nécessaire, juste le temps de rentrer ma prière au fond de ma gorge et d'aller me gargarisant de blasphèmes. Rien ne vaut rien. Aucun homme ne vaut aucune peine. La prière, qu'elle monte d'un matin froid, dans une église banale, ou qu'elle exsude d'une machine à musique est une horreur d'indigence. De Gaulle, Paul VI, Einstein, Sartre, Vartan, Brassens, Jazy... qu'est-ce que cela veut dire? Sartre dit que la littérature vacille devant un homme qui a faim. Mais tout vacille, même devant l'homme repu. Alors? Alors, crachons sur les idoles, de toutes façons. J'enrage à la pensée d'imaginer un homme se prosternant. Je me prosterne devant l'amour, tout juste. J'aime sans plier jamais. On parle aujourd'hui des "idoles" comme s'il s'agissait de calmants, d'excitants, de "gadgets" de parapluies, de remèdes enfin contre l'ennui, les maux de dents, les allocations familiales... Ça ne va pas? Achetez-moi donc l'idole du jour, de l'heure, le dernier disque de Machin, et tout ira bien. Écoutez Europe 1 et vous saurez tout de cette nouvelle sociologie de l'adoration. Dans un café, à Lyon, la fille de la maison me dit sans rire : "Mon Johnny". C'est ici que je touche à la seule vérité de l'idolâtrie contemporaine...
D'accord, je prends votre idole, je vous l'achète, mais il faut qu'elle soit à moi, totalement, pas le disque, mais la personne, la chose vivante que vous m'avez proposée et vendue toute gravée dans la cire. Il faut que je couche avec. C'est mon, c'est ma. Je n'ai pas d'autel chez moi, alors, vous permettez? La photo et le transfert y suppléeront. Demain, je changerai. Tiens, Zitrone! Pourquoi pas? Zitrone - Zeus...
Les idoles ne crèvent pas, on en change. Il est significatif que notre époque soit une époque de "mots". Le mot est devenu la clef de notre décrépitude, de nos angoisses, de notre soumission au roi, au chef, à l'État. Le mot idole a été réinventé par les marchands. Il est repris à son compte par l'État. Regardez la télévision : les idoles font passer le temps et les mauvaises nouvelles. L'idole meuble l'horaire quand il manque de fait divers. Du temps de Rudolf Valentino, on ne parlait pas d'idole. Le fait passa comme la gale. Aujourd'hui on ne se suicide plus pour un Rudolf. L'idole est la dépendance d'un érotisme à papier d'emballage. Cette fille de Lyon qui me parlait de son Johnny, qui sait, la nuit venue, ce qu'elle fait de son autographe épinglé? Elle se signe, probablement.
La télévision est une mangeuse d'idoles. Une mante. Passez à l'écran, sortez dans la rue : on vous demandera de signer, signer... Les hommes doivent être bien malheureux qui s'en vont chercher l'icône jusqu'aux cabinets. Cabinet en vérité que cette télévision qui entre chez vous à l'heure dite, qui vous mange l'œil comme le serpent mange l'œil de l'oiseau. Ce sont tout de même ces "images" qui font la pluie, le beau temps et les ventes dans les kiosques. Quand il m'arrive de passer sur le petit écran je ne me dissocie pas de ces guignols. J'en suis un moi aussi.
Au dehors, quand je "signe", je m'arrange toujours pour supprimer le piédestal.
Je suis horrifié par les yeux en quête de chair divine. Je laisse ça à l'eucharistie.
Je suis un homme comme vous, jeune homme!
C'est parce qu'il y a des images qu'on vous envoie dans l'œil à l'aide de cet autel électronique appelé télévision, c'est pour cela et par cela qu'il y a et qu'on vous vend ce qu'on a convenu de nommer les idoles. Avant cette vente forcée de visages électrifiés, il n'y avait d'idoles que dans les temples.
Les idoles qu'on nous propose sont des chagrins d'enfants sculptés par des employés de commerce. Les techniques d'information et de diffusion sont au service du raccourci. Exclusif : Sylvie - Johnny. L'événement : Bardot - Moreau. Élisabeth souffre en silence. Soraya sans Shah... Les idoles se vendent deux francs, chaque semaine. Nous vivons à 200 à l'heure. Nous aimons à 200 à l'heure. Nous mourrons bientôt de même. Une revue comme Janus a éprouvé le besoin de faire une enquête sur les idoles. Fait social? Non. Fabrique d'images pour yeux inertes. Quant aux yeux forcés, violés, qu'ils se dépêchent de regarder ailleurs. On se laisse prendre à ces serpents de malheur.
Des marchands inventent des besoins en même temps qu'ils les satisfont. Le besoin d'idolâtrie ne va pas sans le disque ou le journal et l'obstacle inclus que l'on doit vaincre. Mettez un leurre dans la cage au rat : le pauvre finira bien par se leurrer et l'œil, objectif, derrière la vitre, s'informera d'une particulière sociologie : le réflexe conditionné... Les idoles n'existent pas, même dans la cage au rat. Les idoles, ce sont les leurres. Passez à côté. J'ai connu, je connais des hommes, des femmes célèbres. J'ai vu Ravel, en 1933, dans une salle de concert, à une répétition d'orchestre et Paul Paray se tournant de temps à autre et lui disant : "Maître..." Je le regardais. Il était petit, tout blanc et ne ressemblait pas à sa musique. J'ai vu, chez lui, en 1948, Fernand Léger devant un tableau d'une cruauté mentale à me faire douter de mes lunettes. Il me demanda ce que j'en pensais. Je reculai d'effroi et de lâcheté. Il est des gens qui mettent Léger dans leur moulin à prières. Pour moi Léger était gros et gentil. Il n'y a pas d'idoles. Non. L'idolâtrie est littéraire ou imbécile. Il n'y a que des hommes, et encore...


Il y a la vie, et puis la mort. C'est tout.

Quelques pages tirées du livre La Musique souvent me prend comme l'Amour :


Une page copiée dans le Cahiers d'études Léo Ferré N°3 : De toutes les couleurs :

Le Nouvel Observateur, juillet 1993. ( cliquer sur la page pour l'agrandir )
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Libération, le 17 juillet 1993. ( cliquer sur la page pour l'agrandir )
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Le Monde, juillet 1993 ( cliquer sur la page pour l'agrandir )
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Ecoutez les chansons du disque:

8 versions vidéo différentes d'Avec Le Temps :