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Entretien avec J-J. Pauvert réalisé par Carole Garcia en juin 2004 à Bordeaux

 

 

« Les livres, c’est un monde à part. Un monde de fête. Un monde secret. »

 

photo © Pauvert

 

 

Jean-Jacques Pauvert, La Traversée du livre, n’est pas seulement la rédaction de vos mémoires. Ce livre montre que vous n’êtes pas un éditeur ordinaire. Comment êtes-vous justement devenu éditeur ?

Je suis entré dans ce milieu comme apprenti-vendeur. La librairie Gallimard formait un microcosme très fermé, qui fonctionnait encore comme au XIX e siècle. C’était un lieu de passage où l’on croisait certaines figures comme Jean Paulhan, Raymond Queneau, Marcel Aymé, Audiberti, Henri de Montherlant, Jean-Paul Sartre, Albert Camus… On entrait à la NRF, car on ne disait pas encore Gallimard, comme dans un moulin ! Un jour on m’annonce, un nouvel auteur : Albert Camus. Il vient de publier un petit roman L’Étranger, suivi d’un essai philosophique le Mythe de Sisyphe. Cela m’avait frappé, passionné. Alors je décide de pousser les portes. Je frappe à la sienne. « Je ne vous dérange pas ? » Camus avait l’air un peu surpris : « Euh ! » Il m’a dédicacé son livre : « À Jean-Jacques Pauvert, ce Mythe de Sisyphe pour qu’il aille plus loin ». En 1945, paraît dans Les Cahiers du Sud, revue littéraire de l’époque, un long texte de Sartre, L’Explication de L’Étranger. J’écris alors à Sartre : « Ce texte va disparaître. Pourquoi ne pas en faire un petit livre ? » Au lieu de me répondre, « attention, j’ai déjà des éditeurs, et des contrats… » Il me répond : « Quelle bonne idée ! Faites donc ce que vous voulez. » J’ai enfin un projet de livre. Je marche rive gauche et une enseigne me frappe : Henri Dieval, imprimeur. J’entre.
- Je veux faire un livre.
- Très bien, vous êtes l’auteur ?
- Non.
- L’éditeur ?
- Non.
Je n’avais pas de maquette, ni de brocheur, ni de distributeur. Ce petit livre sortira en 1945, un peu raté, je dois dire dans le calibrage…

 

 

Et sous quel nom, a-t-il été édité ?

Sous le nom de Palimugre. Un nom qui ne veut rien dire du tout !

 

 

La grande envolée se poursuit avec Montherlant ?

Oui, je suis allé le trouver pour lui demander un texte. Il m’écoute pendant cinq minutes sans trop rien dire, avec un peu de méfiance. Et puis tout d’un coup, il me dit : « Écoutez, je vois bien que vous ne connaissez rien à votre métier. Vous allez descendre au tabac qui est au coin de la rue, vous allez remonter avec deux feuilles de papier timbrées. Je n’ai pas de secrétaire aujourd’hui. Voilà une machine à écrire, je vais vous dicter un contrat. » Il l’a fait ! C’était terrifiant, les droits d’auteur, les éditions limitées à mille exemplaires ! J’étais subjugué. C’était ma première expérience d’éditeur.

 

 

Pourquoi Montherlant ?

J’avais admiré son écriture et une certaine liberté d’esprit, les écrits moralisateurs et les écrits que nous dirons dionysiaques.

 

 

Il y a près de cinquante ans, vous lanciez un premier roman qui allait déclencher une terrible polémique et marquer un tournant dans l'histoire de l'édition et de la censure : Histoire d'O. Comment les choses se sont-elles passées ?

Paulhan commençait à m’agacer depuis des mois, il avait évoqué, presque à chaque rencontre, un mystérieux manuscrit qui semblait l’occuper beaucoup. « Il n’y a que vous qui puissiez l’éditer. » Un jour, je le rencontre, rue Jacob. Nous échangeons quelques mots, et tout d’un coup il me dit : « Vous savez, le manuscrit dont je vous ai parlé, et bien je l’ai justement avec moi. » Il me remet l’enveloppe sous le bras. J’étais intrigué et je commence à le lire. Le lendemain matin, très tôt, j’appelle Paulhan.
- Je vous réveille ?
- Oui, un peu
- Vous aviez raison, c’est Mon livre !
Il me dit se sa voix perchée : « Je dois vous dire seulement qu’il y a un petit ennui. Trois fois rien. C’est que l’auteur a déjà signé un contrat à un autre éditeur. »
J’étais prêt à l’étriper, à le passer à la lampe à souder ! Paulhan me lâche le nom de l’éditeur. Les Éditions des Deux Rives. Elles avaient de gros ennuis, car elles avaient publié le livre de René Despuech : Le Trafic des Piastres. Il avait soulevé un énorme scandale. René Defez, directeur des éditions, m’exposa ses ennuis : «Ah, oui, Madame d’O, le petit porno que Paulhan m’a refilé. Ce n’est pas vraiment le moment. Vous êtes intéressé ? J’ai versé cent mille francs. Remboursez-les moi, et le contrat est à vous !»

 

 

Alors, ce fameux texte, comment le lisez-vous ?

C’est un texte extraordinaire, remarquablement écrit. C’est la révélation d’une sensibilité. J’avais un texte où l’érotisme s’exprimait et l’on ne pouvait rien lui reprocher. Du reste, il n'y a rien d'obscène dans Histoire d'O. Lorsque j'ai publié Histoire d'O, il s'est trouvé tout un tas de commissions pour déposer des rapports incendiaires, des magistrats de tous bords ont lancé de très violentes contre-offensives, tout le monde s'est offusqué. La première année, j'ai dû vendre 1 200 exemplaires du livre, pas plus. Mais tous se sont dit qu'ils se couvriraient de ridicule en m'attaquant. Rien ne s'est donc passé.

 

 

Vous entrez véritablement dans le métier d’éditeur en choisissant de faire vos premiers pas avec Sade, dans quelles circonstances ?

Je m’efforçais de me procurer des textes, très rares presque inconnus. C’était pendant l’hiver 42-43, un courtier en librairie, avec qui j’avais déjà fait quelques affaires, me propose discrètement, un petit lot de livres. Il défait un peu le papier, je vois les couvertures, Le Con d’Irène, L’histoire de l'œil et Les Cent vingt journées de Sodome, en éditions originales clandestines. L’Histoire de l‘œil, me laissa perplexe. Les Cent vingt journées de Sodome, je mis un certain temps à le lire. Je ne comprenais pas ce que je lisais, comment je le lisais, comment il fallait le lire. Cela avait été un choc pour moi, et je continue à dire encore aujourd’hui que ce sont les textes les plus scandaleux et les plus révoltants. Tout le monde ou presque s’accordait à en reconnaître l’importance. Sade, un grand romancier, disait l’un, un grand moraliste disait l’autre. Sade fait donc partie de la littérature. Je commençais à demander ouvertement, pourquoi ne l’édite t-on pas ? J’avais donc décidé d’éditer Sade, intégralement, avec pour la première fois au monde, un nom d’éditeur sur la couverture. La censure s’exerçait par des voies insidieuses, puisque aucun livre n’était officiellement interdit en France. J’ai commencé par faire paraître à la fin de 1947 les premiers volumes de l’Histoire de Juliette, ce qui m’a valu d’être convoqué à la brigade des mœurs.

 

 

Cinq ans plus tard, vous éditez les Cent vingt journées de Sodome, et là les choses s’aggravent, non ?

Oui. Le procès s’ouvre en 1956. Cela a duré neuf ans. Je m’étais fait un plaisir d’apporter à la Mondaine, un exemplaire de chaque œuvre. Entre parenthèses, lors du procès, les exemplaires avaient mystérieusement disparu. À l’issue du procès, j’étais condamné à deux cent mille francs d’amende et les ouvrages devaient être confisqués et détruits. La lourdeur de cette condamnation ne m’étonna pas.

 

 

Et que s’est-il passé après ?

Nous avions fait appel tout de suite. J’avais le sentiment que j’allais vers la vérité, et qu’il fallait y aller sans détour. Le jugement supprimait l’amende et la destruction. La plaidoirie de Maître Garçon consistait à démontrer que la mort de Sade, deux cents ans auparavant, faisait de lui un classique et que son œuvre, intéressant en tant que milieu intellectuel, devait légitimement être éditée, a compté pour beaucoup dans la décision du juge. Sade n’était interdit à rien.

 

 

Votre livre est truffé de portraits et parmi eux, il y en a un assez amusant, celui de Jérôme Lindon.

Je l’ai connu en 1953, lorsqu’il venait de racheter les Éditions de Minuit. Nous avions exactement le même âge et les mêmes difficultés. Nous avions décidé de nous distribuer ensemble. Nous fîmes donc l’achat d’une camionnette Citroën, surnommée Tube. Nous l’aménageons de rayonnages pour installer nos stocks. Notre collaborateur, Fred Lobiée, chargé de nous représenter, eut l’idée de partir en direction de la Bretagne. Pourquoi la Bretagne ? Ce n’était pas la meilleure destination. Il devait avoir peut-être des affaires de cœur… Les librairies mélangeaient les titres. Minuit avait le Voyeur de Robbe Grillet, et moi j’avais Le Voleur de Darieu. Cela a été une catastrophe. Lindon décida d’arrêter les frais. On a revendu la camionnette.

 

 

Pouvez vous nous parler de votre rencontre avec Salvador Dali et cette fameuse expertise du tableau de l’Angelus de Millet ?

Nous sommes au printemps 1963. J’étais en réunion quand ma secrétaire frappe à la porte ; il était interdit, bien sûr, de venir nous déranger.
- Un monsieur dit qu’il est Salvador Dali et vous demande personnellement.
Je renvoie ma secrétaire. Quelques minutes plus tard, elle revient.
- Écoutez, je crois reconnaître sa voix…
Je prends le téléphone. C’était bien Dali avec son accent : « Il faut que je vous vois d’urrrrgence. » C’est très important. Je viens de retrouver un texte que je croyais perdu depuis 1930. Il n’y a que vous pour l’éditer. Je suis à l’hôtel Meurice. » J’arrive alors au Meurice. Dali me prend à part, et me parle de l’Angelus de Millet. Suit la démonstration la plus foisonnante, mais la plus rigoureuse qui soit, qui mène Dali au travers de sa découverte de la structure primitive du tableau. L’Angelus a été repeint par Millet. Le véritable sujet du tableau est la mort. Le couple de paysans ne se recueille pas en écoutant l’angélus, il se recueille devant la mort. Il faut radiographier le tableau. C’est quand même un des deux tableaux les plus précieux du Louvre avec la Joconde !

 

 

L’Angelus de Millet a donc été examiné aux rayons X ?

Oui ! Dali a réussi à le faire radiographier. Avec la présence du génie visionnaire, nous avons pu constater, effectivement, une masse de forme géométrique qui peut facilement être assimilée à une espèce de parallélépipède, qui est d’après Dali, l’ébauche d’un cercueil d’enfant. Dali était un esprit fabuleusement ouvert à tout ce qui était neuf et vivant.

 

 

Ces mémoires s'arrêtent en 1968. Aura t-on le plaisir de connaître la suite de cette Traversée dans un prochain ouvrage ?

Oui, le prochain tome devrait sortir dans deux ans. Le second volume évoquera les trente dernières années du siècle. Jusqu’à présent, je n’avais guère l’habitude de me retourner ainsi sur moi–même. Cela vaut bien un moment de repos. Il me reste à reconstituer de 68 à 2004. J’ai tenté de donner une faible idée de ce temps passé, de ce temps perdu. Je n’ai peut-être pas réussi. J’ai peut-être aussi laissé passer des événements qui m’ont touché de près. Dernière remarque : en près de soixante ans de fortunes diverses, j’ai réussi à sauver ma marque (Jean-Jacques Pauvert), je publie de temps à autres un ouvrage en association avec un éditeur ou un autre, toujours sous la marque Jean-Jacques Pauvert. Mais après moi, la marque Jean- Jacques Pauvert n’aura pas de successeur. Tant bien que mal, je l’ai créée. Elle s’éteindra avec moi. C’est mieux ainsi !

 

 

Pourquoi avez-vous choisi de vous faire éditer. Vous auriez pu publier vos mémoires dans votre propre maison ?

Je ne me suis jamais édité moi-même, je préfère publier en dehors du circuit des grandes maisons d'édition. On est pris dans une masse, et si votre livre ne marche pas tout de suite, ils vous laissent tomber aussitôt. Lorsque j’ai décidé d’écrire mes mémoires, j'ai reçu un certain nombre de propositions de la part d'éditeurs les plus divers. Avec Viviane Hamy ce fut l'entente parfaite, elle m'a beaucoup entouré. C’est un éditeur étonnant. Regardez, de mars à mai, elle n’a publié que trois livres. Le dernier, Fred Vargas : Sous les vents de Neptune, 220 000 exemplaires ont déjà été vendus. Viviane préfère éditer peu de livres. C’est un choix, une conception unique.

 


Nous pouvons prendre rendez-vous ?

Avec grand plaisir. Merci !

 

 

Merci à vous, pour ce bon moment que vous m’avez fait passer. À bientôt.

 

 

Lire le dossier de Carole Garcia sur Jean-Jacques Pauvert.

Interview réalisée par Carole Garcia en exclusivité pour Calou, en juin 2004.

 

 

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