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Quelque chose à cacher


 

 

Éditions Gallimard, collection "Blanche".

 

Dominique Barbéris n’en finit pas de convaincre. Après Les Kangourous, elle signe un nouveau faux polar plein de charme. Quelle écriture juste et émouvante qui s’engouffre dans les clichés et les transcende. Une telle économie de moyen pour décrire une atmosphère chargée de grisaille pluvieuse fait aussitôt penser à un grand romancier, Georges Simenon. Dominique Barbéris n’a rien à cacher et le prouve encore dans cette magnifique sonate d’automne. La fluidité de son style, son atmosphère délicieusement monotone, sa prose poétique, son attention sensible et empathique, parfois humoristique, sa proximité omniprésente aux passions et raisons humaines plongent le lecteur dans une histoire à la fois dramatique et magique.

Un matin, dans une ancienne grange, le narrateur, chasseur solitaire vivant en marge, gardien de musée et peintre du dimanche, apprend que Marie-Hélène, la fille de la Boulaye, est morte, tuée à bout portant dans la maison familiale qu'elle était revenue vendre, à quelques mètres du cimetière de N. Surpris et peiné, il suit l’enquête de Massonneau, le chef de gendarmerie, qui entend faire taire les cancans et supputations de ceux qui ne l’aimaient guère dans cette petite ville en bord de Loire. À la méthode d’un peintre, par petites touches impressionnistes, il va tenter de recomposer les gestes, les mouvements, reconstituer l’histoire jusqu'à son dénouement, remontant dans le temps, revenant à un présent rempli de doutes, de questions, et d’un innocent qui a contre lui tous les signes. Par ce temps de Toussaint, où la lumière huileuse et jaune balayée par un vent de boue réveille les fantômes, où la pluie semble accélérer l’automne et la Loire monter avec la peur, comment reconnaître celui qui a Quelque chose à cacher ? Le narrateur se souvient de la veille, lorsqu’il reconnut au musée cet ancien flirt, joliment sapé. Disparue depuis une dizaine d’années, la fille de la Boulaye avait changé, avait peur (de quoi ?), s’en était allée sans un regard, laissant une odeur d’eau et de terre humide… Même si l’auteur nous prévient dès le début et distille des indices qui nous mettent sur la voie : « La vérité, avait dit lentement la serveuse, elle l’a emportée dans sa tombe. Vous ne pourrez jamais la savoir. », nous sommes ferrés par l’intrigue bien ficelée et surtout par son style, unique.

Dominique Barbéris saisit avec grâce le rythme du temps, la lumière tamisée, l’abandon et l’obscurité, les marges d’une géographie humaine malheureuse bordée d’instincts terribles. Elle joue sur les ombres, leurs portées, les ruptures engendrées : « Il y avait un moment délicat, où chacun avait affaire à soi, où chacun devait franchir comme un marécage intérieur, quand le soir brumeux, épaissi, descendait sur les arbres avec son  odeur âcre de brouillard et de bruyère. » Les cinq sens en éveil, le lecteur entend, voit, sent, palpe, goûte, se laisse manipuler car bercé par une musique mystérieuse, un peu chagrine, mélancolique, un singulier bonheur d’être triste. Fouettés par le vent qui remplit les vides et l’averse qui fait voltiger les feuilles rougeoyantes, nous suivons le mouvement, nous reposant lors d’accalmies quand la Loire brille et que son cours ralentit, prend « une fraîcheur d’étang ». Nous marchons doucement, à l’écoute, emboîtant le pas lent du narrateur dans une campagne silencieuse, compacte, aux ombres humides. Entre contrastes et pressentiments, tout est dépeint avec amour ; né alors un sentiment impalpable de proximité avec les hommes et la nature, leurs fêlures et sa beauté. Paysages de marronniers et levées (longues digues sablonneuses qui bordent le cours de la Loire, une sorte de no man’s land), sonorités mélodieuses, ton décalé qui fait rire lorsqu’il abuse volontairement des formules toutes faites, couleurs vivantes - reflets d’âmes mouvantes, et ce formidable effort de visualisation que Dominique Barbéris sait restituer en une poésie imagée et sensuelle. Observatrice avisée et écrivain confirmé, cette maîtresse des profondeurs nous offre encore un jeu d’ombres et de lumières, d’odeurs et de sons, de passion et de sang, un roman d’atmosphère intense au cœur des tourments. Dans un style époustouflant, d’une fausse simplicité, extrêmement travaillé malgré les apparence, Dominique Barbéris confirme. Goûtez au plaisir de la lire.

Quelque chose à cacher figurait dans la première et deuxième sélection du prix Femina et dans celle du prix Wepler-Fondation La Poste 2007. Il a reçu le prix des Deux-Magots 2008 et le prix de la ville de Nantes 2008.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Dominique Barberis.