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Sur la trace de Nives


 

 

Éditions Gallimard, collection "Hors série". Traduction de l’italien par Danièle Valin.

 

Erri De Luca a suivi l'alpiniste italienne Nives Meroi dans l'une de ses ascensions himalayennes. Cette Italienne ambitionne de devenir la première femme à avoir réalisé le « circuit des huit mille », l'escalade des quatorze plus hauts sommets du monde. Repliés sous la tente au cours d'une tempête, ils échangent leurs impressions au cours d’une conversation à bâtons rompus. Du cinéma aux recettes gastronomiques, du Sahara aux siècles espagnols de la ville de Naples, de l'ascension du Lhotse — ce drap de neige qui se déroule sur deux milles mètres de paroi blanche — aux années de la gauche révolutionnaire, de la beauté aussi violente qu’une tempête à la souffrance quasi inhumaine, leurs échanges mêlent les récits d'altitude de la jeune femme et les souvenirs de l'écrivain. Nives, symbole de force et de courage, est l'occasion pour l'auteur d'explorer plus avant les chemins de son écriture et de dévoiler d'autres facettes de son parcours à la fois humain et littéraire. Il revient en arrière, au temps des besoins plus modestes puisque contrairement aux villes où les mots sont gaspillés dans le brouhaha de la politique, de la publicité et de l'économie, l'altitude implique de garder les mots en bouche car ils coûtent énergie et chaleur. On n'y utilise que ceux qui sont nécessaires « et ce que nous disons nous le faisons ensuite. Ici, les mots vont de pair avec les faits, ils font couple. » La montagne est un poste frontière entre ciel et terre, entre les divinités qui descendent et l’homme qui monte sur des marches infinies débouchant au-delà des nuages.  

Cette réflexion atypique sur le toit du monde nous offre des pages magnifiques et apaisantes. C’est une réflexion à l’air libre sur le sens de la vie, sur les cinq sens, la beauté des choses, l’amitié, la confiance, l’inimitié, l’amour, la passion, le don de soi, la rivalité, la fraternité, le silence que les hommes se transmettent en se taisant. Une réflexion sur le sens des expéditions vécues par cette jeune femme comme une véritable osmose avec la nature. Une méditation sur les chemins de l'écriture de cet homme de cinquante-sept ans qui nous entraîne, en humble passant du monde, dans ses traces de lecteur de la Bible. Les mots rares, les gestes partagés dans la nudité et la pureté évoquent le monde tel qu’il était avant et sera après. Erri de Luca s’estime nulle part à sa place mais la montagne lui a redonné le goût de s’étonner. Ce déclic de gratitude lui permet de voir le monde et les visages à la lumière rasante des apparitions. Ce texte original nous permet d’admirer une fois encore l’extrême humilité et générosité de ce discret chuchoteur de poésie qui s’efface, serein et doux, derrière ses mots, ses battements de temps qui donnent une leçon de vie et d’écriture. L’alpinisme est un art de la fugue, Erri de Luca itou.

« Je suis prédisposé au secours de la poésie, qui n’est pas l’art d’arranger des fleurs, mais une urgence de s’accrocher à un bord dans la tempête. Toi tu t’attaques aux piquets de la tente quand le vent veut l’arracher avec vous à l’intérieur, moi je m’attaque à un couple de vers et je me les chante pour rester calme. Pour moi, la poésie relève de l’urgence, ce n’est pas une flatterie au clair de lune. C’est un coup de salut. » Ce livre, qui rappelle Essais de réponse, est une accolade de bienvenue dans l’œuvre d’Erri de Luca. N’hésitez pas.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Erri de Luca.