
J'apprends

Éditions Stock
En trois chapitres et 150 pages, Brigitte Giraud présente une histoire simple et douce, une leçon de choses vécues par une jeune fille qui raconte son monde, ses univers. Nadia a six ans, une grande sœur qui a peur de tout et finira chez les fous, un jeune demi-frère qui n'a peur de rien. Elle vit sous la responsabilité de celle « qui n'est pas sa mère » (qu'elle n'apprécie guère) et d'un père qui fait ce qui peut comme il peut, souvent mal. Enfant puis adolescente, elle découvre le monde en baignant dans deux univers étanches : celui de l'école et celui de la maison. Nadia vit à Lyon dans une Zone à Urbaniser en Priorité au lendemain de la guerre d'Algérie. Comment expliquer que cette dernière ne figure dans aucun livre ? Ce n'est pas à l'école qu'elle entend parler des Pieds-Noirs, des Harkis, des Fellaghas et des ratonnades, mais dans l'escalier de son immeuble. Ce n'est pas à l'école qu'elle apprend qu'elle est une fille d'appelé. Elle apprend pourtant beaucoup de choses à l'école : un autre monde et aussi qu'on ne peut pas tout dire, surtout aux adultes.
Le cadre n'est pas reluisant, et, comme elle n'a pas le choix, elle s'habitue à tout : à la chasse des toilettes bricolée qui fuit, au réveil bruyant de la cité déclenché par l'ouverture grinçante des volets métalliques… Elle joue à la poupée, a des copines. Plus tard, elle aime la musique yé-yé et lit Salut les copains. Elle est bonne en gymnastique et ingurgite sans broncher une masse de connaissances dont elle ne comprend pas toujours l'intérêt. « Apprendre, c'est répéter, comme une prière. Cela fait mal au ventre. Chuchoter, faire le vide, oublier la vie autour. » Mais elle est consciencieuse, studieuse et veut bien faire. Au cours de son apprentissage elle apprend quelque chose de grave : « […] j'apprends à tromper les adultes, j'apprends que, pour s'en sortir, il ne sert à rien de dire non, de refuser leur système. Les adultes sont plus forts, on ne peut les affronter de face. J'apprends à contourner, à déplacer, à déjouer. J'apprends que les adultes ne sont pas supérieurs. Ils ne savent rien que nous ne sachions déjà. Ils nous entretiennent dans la confusion et dans l'ignorance. Nos mensonges les arrangent, confortent leur autorité. » Car elle se heurte au silence pour l'essentiel. Personne ne lui apprend son petit bout d'histoire à elle, sa traversée de la Méditerranée, sa triste épopée. Qui est-elle au fond, d'où vient-elle ? Qu'est-ce que la géographie, avec ses caps et ses péninsules, ses systèmes climatiques et ses sommets culminants, face à sa géographie intime ? Qu'est-ce que l'Histoire, avec ses dates et ses héros, face à son histoire ordinaire, face au poids de la question algérienne qui pèse au fond de son coeur ?
C'est aussi un roman nostalgique qui fait revivre les leçons de poésie, les ardoises à éponges… Nous nous sentons bien dans cette histoire attachante, si proche et si lointaine de la nôtre, écrite dans un style simple et mélancolique. On rajeunit soudain, défrichant avec Nadia ce monde vierge où les non-dits règnent en maître. Aucun passéisme mais de l'amour, de la pudeur, de la réserve, une innocence juvénile pour affronter un monde qui ne la mérite pas toujours. Nul désespoir mais un regard acéré, une envie de comprendre, même « plus tard ». Une très belle œuvre !
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Pascale Arguedas
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