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La Littérature sans estomac


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Éditions L'esprit des Péninsules et Pocket.

 

Exercice difficile que de critiquer le critique, mais honnêté oblige… Un pamphlet qui a fait l'effet d'une bombe lors de sa sortie en 2002. Il s'agit d'une compilation de critiques sur des auteurs plus ou moins connus. Il s'agit d'un cri de révolte, d'un livre polémique. Ayant découvert cet écrivain à travers son magnifique Pays perdu, je pensais que la lecture de cet ouvrage serait intéressante. Elle est jubilatoire, jouissive lorsqu'elle dénonce la mafia, les pouvoirs culturels, les accaparements et les renvois d'ascenseur. On passe un bon moment car décortiquer la façon dont le marché de l'édition fabrique des produits littéraires à succès, vite lus vite oubliés, des succès dûs aux plans du marketing et à quelques recettes stylistiques, c'est instructif pour beaucoup. On est heureux de lire enfin quelqu'un qui a le courage de dire haut et fort ce que nombreux pensent tout bas. On se marre bien.

Mais si le but de ce livre était aussi de redonner des lettres de noblesses à la critique en danger — à cause des médias qui ont la mainmise sur ce monde et empêche tout véritable débat littéraire — c'est raté. Raté car la violence aveugle. Raté car ce n'est pas en se vengeant d'un monde que l'on déteste et qui dessert la littérature qu'on aide les bons écrivains. On se soulage, on crache son venin et ensuite ? Au lieu de perdre son temps sur tous ces livres qui n'en valent pas la peine (il suffit d'un peu de bon sens pour ne pas les ouvrir), il serait préférable d'élever le débat et de parler un peu plus de ceux dont la critique indépendante souligne la qualité (Chevillard est déjà largement médiatisé, il y en a tant d'autres qui ont besoin de soutien).

Pierre Jourde, professeur de littérature et essayiste, entend redonner à la critique littéraire sa fonction première : orienter le lecteur en jugeant les œuvres elles-mêmes, avec rigueur, sans autres fins que le jugement esthétique ? Oui, alors consacrez-vous à un essai sur les bonnes créations méconnues car c'est aussi et surtout en montrant ce qui s'écrit de bien ailleurs, dans les revues ou chez les critiques indépendantes, qu'on aide la littérature. Je ne suis pas nihiliste et cette méthode, bien que jubilatoire et peut-être nécessaire, me laisse sur ma faim. Je n'apprends rien, car une grande partie des ouvrages critiqués ne m'intéressent pas. Puis, tout est subjectif, le ton péroreur et péremptoire utilisé finit par lasser, les analyses de style sont discutables, même si j'en approuve une grande partie. Tentons un temps soit peu, dans notre subjectivité toute humaine, de tirer vers le haut plutôt que de s'enliser dans la boue en recommençant deux ans plus tard avec Petit déjeuner chez Tyrannie. Vous avez eu le courage de vos opinions, avez été mis sur la paille parce qu'on a voulu votre peau, oui et bravo d'avoir tenu bon, mais continuez plutôt à nous honorer de beaux romans ou de fameux essais sur Vialatte au lieu de gaspiller votre talent dans une polémique futile. Ce genre de filon se tarit souvent bien vite et dessert l'écrivain doué que vous êtes. La littérature en sortirait gagnante et vous feriez des lecteurs heureux.

Prix de la Critique de l'Académie française 2002.

Pascale Arguedas

 

L'auteur

Pierre Jourde enseigne à Valence (université de Grenoble III). Sa bibliographie compte une quinzaine de volumes dont deux essais sur Alexandre Vialatte et des fictions. Il dirige la revue Hesperis.

Lire le dossier sur Pierre Jourde.