
La Quarantaine

Éditions Gallimard, collections "Blanche"
et "Folio".
La Quarantaine est un roman d'aventures, de mer, raconté à la Stevenson et Conrad. En
1891, deux frères, Jacques et Léon, qu'une dizaine
d'années séparent, voguent en direction de l'île
Maurice, leur terre natale, dont ils ont été longtemps
éloignés. Mais deux cas de maladie suspecte se déclarent
sur le navire qui les y amène, et tous les passagers de
l'Ava, une poignée d'Européens et une multitude
d'esclaves indiens importés à Maurice pour la récolte
de la canne à sucre, sont parqués en quarantaine
sur une petite île volcanique à quelques encablures
de Port-Louis. Et là, on semble les oublier. Les autorités
mauriciennes, des planteurs riches qui dirigent l'île
en sous-main, dont la famille de Jacques
et Léon, préfèrent attendre que la maladie,
la malnutrition et l'hostilité ethnique aient largement
éclairci les rangs des habitants de l'île Plate avant
de venir les délivrer. Pendant quarante jours, les exilés
sont livrés à eux-mêmes, à
la variole, à la peur, à l'incompréhension,
à la haine. Mais Léon, l'adolescent, y découvrira
aussi l'amour auprès de Suryavati, une jeune indienne.
Il se séparera des siens, de sa famille, de sa terre pour
disparaître avec elle vers une existence inconnue.
Le thème de l'île,
de l'autarcie forcée permet à l’auteur de
montrer l'absurdité des frontières, du pouvoir,
de la peur de l'autre et de la folie. Les caractères comptent
peu, en regard des sensations et des sentiments qui habitent ces
visages façonnés par des généalogies
plus anciennes, des histoires venues de la nuit des temps. Sur cette île Plate, le goût de l'immobilité
et l'ivresse du voyage vivent en harmonie avec le silence de la
contemplation et l'incessant bavardage de la découverte.
Il y a dans La Quarantaine des battements de coeur qui
semblent durer une éternité, et des siècles
d'histoire livrent toute leur cruauté en un seul regard.
Rien d’étonnant que la première figure de
ce roman polyphonique, qui reviendra de temps à autre le hanter, est
celle d'Arthur Rimbaud. La poésie ne vient pas au secours
du roman pour en maquiller les imprécisions et les faiblesses
: elle naît de la prose elle-même.
On lit La Quarantaine avec les yeux, avec la bouche comme pour mieux en ressentir la
musique et les rythmes, les envols, les pauses, les retours, les
fugues. J. M. G. Le Clézio fait marcher d'un même pas la
fiction en prose et la plus haute poésie. Nous ne sommes
plus guère habitués à l'altitude. « Il est en moi, comme une vibration, comme un désir,
un élan de l'imagination, un rebond du coeur, pour mieux
m'envoler.» C'est impressionnant de beauté.
Pascale Arguedas
Lire le dossier sur JMG Le Clézio.