
Six personnages en quête d'auteur

Éditions Avant
Scène et Gallimard "Folio".
Six personnages surgissent
sur un plateau, troublant une répétition en cours
et prétendant avoir été abandonnés
par leur auteur… La scène devient un espace où
ils veulent pouvoir revivre leurs drames intérieurs, sous
les yeux d’un directeur de théâtre partagé
entre le désir de suivre ces personnages insolites jusqu’au
bout de leur douloureuse folie et la volonté de marquer
le pouvoir et de dicter les règles. Ils inciteront ce directeur
à leur laisser jouer cette histoire, insatisfaits d’être
imités par d’autres. Le directeur devient le personnage-clef
qui mène le ballet entre illusion et réalité,
comédiens et usurpateurs, celui qui échafaude et
défait des équilibres fragiles et complexes.
Pirandello invite le spectateur à assister à ce
qui lui est généralement caché : ce qui se
passe sur une scène lorsque la salle est vide; ce qui se
passe dans l'esprit du metteur en scène aux prises avec
des personnages qui lui sont confiés; et plus encore,
tout ce qui se passe dans le cœur d'un auteur lorsque s'imposent
à lui des personnages, et qu'il les sent plus forts qu'il
n'est. L'oeuvre propose une réflexion sur la création artistique
et une exaltation du pouvoir de l'art. Comment ne pas être
troublé par les thèmes soulevés par Pirandello
: le refus des apparences, l'incertitude devant toute identité,
toute permanence qui nourrissent une confusion quasi magique.
En bref, tout est douteux, sauf l'imaginaire; tout est suspect,
sauf le jeu. À travers la lutte de ces personnages pour faire valoir
l’intérêt de leur histoire, apparaissent les
antagonismes, les rancoeurs, les objectifs divergents de chacun.
En impliquant peu à peu comédiens et directeur de
la compagnie, le plateau devient un espace où la frontière
entre le réel et la fiction n’est plus qu’illusion. Les personnages qui ne sont pas seulement en quête d’auteur,
mais de la totalité du théâtre. Tout le théâtre
doit se mettre à leur service, être vampirisé
par leur existence, par leur drame violent qui n’est même
pas consommé, ce drame qu’il faut répéter
pour le faire advenir.
Le monde du théâtre devient
comme le lieu de la fabrication de tous les possibles : de l’inceste
à peine déguisé à la mort violente
des innocents. Cela a lieu sous le regard du Directeur de Théâtre,
qui voit que la scène redonne à ses personnages
du sang frais, afin qu’ils puissent être des victimes
coupables chez les vivants plutôt que de pâles héros
chez les morts.
Pascale Arguedas
Lire le dossier sur Luigi Pirandello.