
Les Cahiers de Malte Laurids Brigge

Éditions Gallimard "Folio", Seuil "Points", traduction de l'allemand (autrichien) par Maurice Betz.
Jeune poète danois, Malte Laurids Brigge arpente le pavé parisien à la recherche de la réalité. Une réalité crue, qui sent « l'iodoforme, la graisse de pommes frites, la peur ». Autour de lui, on meurt dans l'anonymat et le vacarme de la métropole, on se déchire au détour d'une ruelle sans même prêter attention à sa présence. Qu'elle est loin, la douce harmonie d'une enfance passée dans un château bordant la mer Baltique ! Chaque visage déformé par la misère s'imprime de façon indélébile dans l'âme de Malte, qui veut tout voir, tout entendre et tout éprouver. Cette terrifiante expérience rend criante une vérité que son éducation avait cherché à occulter : la mort est une chose que chaque être porte en lui. Malte écrit pour conjurer ses angoisses, sans jamais tenter de se détourner de la violence du monde car l'épreuve de l'art ne peut se satisfaire de faux-semblants. Double fantomatique de Rilke, le personnage dans Les Cahiers symbolise la difficulté d'écrire et l'aspect potentiellement destructeur d'une telle entreprise. Le poète se doit de recevoir le monde, mais en a-t-il pour autant la force ? Comme le dira plus tard René Char : « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil. »
Malte, on le sait bien, c'est Rilke ! C'est lors de son premier séjour à Paris en 1902 qu'il constate, physiquement, le poids de son angoisse. En mauvaise santé, il souffre mais, en même temps, il connaît un soulagement. Son expérience parisienne lui rend la vie possible, lui fait oublier d'anciennes terreurs enfantines, le grand trouble de l'adolescence, toutes ses hantises d'homme et de créateur adulte. Un genre qui oscille entre l'essai, le roman ou le cahier intime. Réflexion sur la tâche de l'écrivain, sur la solitude, sur la misère, sur la cruauté, sur la maladie, sur la mort. Rilke mit six années (1904-1910) à venir à bout de ce récit de deux cents pages, riche en réflexions, qui fut, pour plusieurs générations, un bréviaire de sagesse et une sorte d'initiation à une nouvelle forme de « religiosité ».
Pascale Arguedas
Lire le dossier sur Rainer Maria Rilke.