
Terre des oublis

Éditions Sabine Wespieser et Livre de poche. Traduit du vietnamien par Phan Huy Duong.
En 1975, Miên, une jeune femme d'un hameau montagnard du centre Viêt-nam, rentre d'une journée en forêt. Elle est terrassée par la nouvelle qui a surpris le village : Bôn est de retour. C'est l'homme qu'elle avait épousé quatorze ans auparavant, et dont la mort comme héros et martyr lui avait été annoncée cinq années après son départ à la guerre. Elle s'est remariée et vit depuis sept ans avec Hoan, un riche propriétaire terrien qu'elle aime et avec qui elle a un petit garçon. Mais le vétéran Bôn réclame sa femme ! Comme dans le Viêt-nam de l'immédiat après-guerre, tous les honneurs sont dus à ceux qui se sont sacrifiés pour la communauté, Miên, sous la pression des autorités et de son entourage, convaincue que là est son devoir, se résout à quitter sa vie heureuse et confortable pour aller vivre misérablement avec son premier mari…
Dans ce roman fleuve de 800 pages qui charrie quelques alluvions et beaucoup d'histoires anciennes douloureuses, c'est tout le Viêt-nam et ces gens traumatisés par la guerre qui renaissent sous la plume fabuleuse de cette grande dame vietnamienne, Duong Thu Huong. Les destins individuels qu'elle met en scène pointent l'impuissance tragique de vies tremblantes qui palpitent comme des ailes d'éphémères, soumises à d'incessantes guerres et au culte de l'héroïsme. Des vies où toute l'énergie s'enracine dans la fidélité et la résignation tenace. Un retour dicté par le devoir, un devoir établi depuis des temps lointains. Même s'il n'est écrit noir sur blanc nulle part, il est devenu la loi. Et tout arrive à cause d'un seul mot, la peur. Peur de ne pas être à la hauteur, peur d'aller à l'encontre de cette « loi », peur d'être montré du doigt. Trois êtres vivent seuls et ensemble une histoire dramatique contre laquelle ils ne peuvent rien et dont ils doivent s'accommoder. Trois vies brisées qui expliquent tour à tour, dans l'alternance de chapitres présents et passés, leurs jours difficiles ou glorieux, leurs enfances paysannes ou instruites, leurs forces et leurs faiblesses toutes humaines. L'auteur suit le cheminement individuel de ce triangle tragique. Elle confesse chacune de ces voix. On entend alors leurs chuchotements, leurs colères, leurs raisons légitimes et contradictoires. Grâce à ces éclairages, à ces cadrages particuliers qui ciblent l'un ou l'autre des protagonistes pour les réunir ensuite dans une scène de vie quotidienne, on mesure l'immense souffrance de chacun, leurs déchirures multiples, individuelles et collectives. Le lecteur assiste à des scènes de mariages arrangés, déambule dans des bordels insalubres, mange du riz gluant crépitant dans des poêles crasseuses, traverse des rangées de flamboyants aux couleurs magnifiques qui mènent aux collines d'ananas saturées de parfum. Mais la réalité est la plus nue des vérités : « L'homme au dos courbé produit, l'homme au dos droit consomme. » Révolte, colère, lâcheté, amour, haine, empathie habitent cette histoire cousue en un patchwork de plusieurs vies.
Le roman est construit dans une apparente simplicité. La forme, le style de Duong thu Huong, reconnaissables et délectables, sont toujours remarquables. Son écriture est sobre, lyrique, poétique, évocatrice. Tout est réussi : la puissance narrative, le rythme, la musique, les différents registres littéraires, tels les dictons populaires, les descriptions minutieuses des paysages, des habitants, de leurs coutumes, de leurs mesquineries et de leurs grandeurs d'âme. Plan général suivi de zoom dans un contexte historique qui mène la danse macabre de ces vies ballottées. Duong Thu Huong passe de l'individuel à l'universel, envoûte, aimante par sa force romanesque, nous laissant bouche bée à méditer sur cette Terre des oublis, sur ces fichues vies pleines d'humanité contrariées par des principes et des préjugés absurdes. Nous tournons la dernière page, bouleversés, ailleurs. Enfin, nous nous ressaisissons, comme Hoan qui « s'assied sur le sable, le visage tourné vers la mer, sent le vent râpé son âme », et pensons que nous nous devons de partager ce livre phénoménal.
Terre des oublis a figuré dans les trois listes du Femina 2006 et fut couronné au printemps 2007 par le Grand Prix des lectrices de Elle.
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Lire le dossier de Duong Thu Huong.
Pascale Arguedas
En avril 2008, Duong Thu Huong entre dans la cour des grands avec parution chez Robert Laffont, collection "Bouquins", de Oeuvres
préfacé par Antoine Audouard qui regroupe Au-delà des illusions, Les Paradis aveugles, Roman sans titre et Terre des oublis.