
De sabres et de feu

Éditions Le Cherche midi
Après le fabuleux Maître et la mort à Haïti, Marc Trillard revient dans une forme éclatante du côté de Toulouse, dans un camp de manouches. Offrant encore sa plume à une humanité bafouée, il continue son exploration du monde des hommes en marge et autres magnifiques insoumis. Attentif aux dérives et aux rires sans couleurs montés du vide, il conjugue les époques faites de sangs et de coutumes battus par les rotations du monde. La rondeur du globe n’offrant plus que des angles carrés aux parias, les siècles et son lot de bannis défilant sur une route du temps qui s’emballe, l’auteur s’engage dans l’immensurable témoignage romanesque. Écrivain rare, exigeant, avide de liberté et d’ailleurs, il essore ses mots et ose résister en force aux puissances dominantes ainsi qu’aux modes littéraires.
Une cinquantaine de familles tziganes campe à l’écart de la ville sur un parking écrasé de canicule. On les a parqués dans une réserve comme les Américains ont fait avec leurs Indiens. Ils ont colonisés les flancs de la Garonne, ceux qui n’intéressent personne, ceux qui retournent à l’état sauvage après les digues solides et sûres où il fait bon se promener. Batolomé, un jeune gadjo rêveur, est chargé de les surveiller. Il va pourtant rapidement se laisser envoûter par la magie de ces aventuriers nomades, tout comme Moscowicz, le médecin du camp. Le cancer qui finit d’avaler les poumons du doyen Enrique a réuni tous les clans des voyageurs persécutés : rom, gitan, sinté, yéniche, manouche. Toutes races confondues, les tziganes sont venus de nulle part lui rendre un dernier hommage et accomplir les rites de la tribu. Entre cultures et modes de vie si différents, le conflit est latent. Des poings aux jointures de pierre contre des flics en armure. Des démunis de tout sauf de fierté contre une armée qui veut en finir. Des sabres et du feu, du refus des contraintes, de l’obsession de l’horizon contre des lois cartésiennes « France sarkozyenne » et ses routes de la dissuasion. Une issue, peut-être : une plume qui dénonce, qui dit oui à une culture dans laquelle il faut être né pour l’épouser.
« Le gitan fait ce que l’homme de la société ne sait pas faire, transformer son quotidien en histoires, en aventures où apparaît l’humanité nue, sa chair sans fard, ces dérisoires mais palpitantes lumières dont le docteur Moscowicz a fait un jour la découverte émerveillée et qu’il conserve depuis entre ses mains exclusives. » Il est passionnant de pénétrer dans l’univers mental du tzigane, dans l’organisation intime qu’il fait du monde des vivants et des morts. Marc Trillard offre une nouvelle épopée lyrique et généreuse. Il ne prend pas position. Il raconte selon son cœur ou sa conception du juste, remontant aux origines, aux histoires fondatrices d’une coutume qui s’éteint. Documenté, bien monté, d’une richesse stylistique remarquable, ce livre, sur une époque hostile pleine de déroutes et de racisme, est signé par un auteur qui n’a rien d’un rat derrière les flûtistes de la fable. Sa plume dévore, captive, envoûte. Ses mots se heurtent au jargon, aux codes, aux incantations secrètes. Ses pages se coltinent la rage et à la bêtise, se frottent à l’espoir qui s’obstine à ne pas lâcher prise et qu’il ranime dans un souffle littéraire époustouflant. Cette histoire contemporaine et millénaire est d’une puissance, d’une facture, d’une griffe rare, celle d’un écrivain qui semble plus craindre la folie des hommes que la furie des mots. Chapeau !
De sabres et de feu faisait partie du choix des adhérents pour le prix du roman Fnac 2006 et figurait dans la première sélection du Prix du style 2006.
Pascale Arguedas
Lire le dossier sur Marc Trillard.