MARCION
par Georges Ory
La tactique de l'Eglise :
Ce qu'il faut rappeler avant toute chose, c'est que saint Paul, le premier en date des écrivains chrétiens, ne parlait que d'un seul évangile; cet évangile unique lui avait été révélé et il le prêchait. Peut-être à l'origine était-ce une tradition non écrite; en tout cas, vint un moment où il fut divulgué et fixé par écrit. Il était à la base de l'enseignement de disciples comme Valentin, Basilide, Cerdon, Marcion lequel en aurait possédé le manuscrit avant l'année 140. Mais que représente pour Paul le mot "évangile "? La Bonne Nouvelle du Salut? Un mystère révélé? L'enseignement du Christ? Cet évangile avait-il été mis par écrit dans les communautés pauliniennes du proche Orient, notamment à Sinope sur la mer Noire? Ce n'est pas impossible.
Après la diffusion de l'Evangelion à Rome vers 140, apparurent successivement quatre autres évangiles que l'Eglise présenta comme seuls véridiques malgré les graves contradictions qu'ils présentaient, d'une part entre eux, d'autre part à l'intérieur de chacun de leur texte.
Pourquoi plusieurs évangiles alors que, primitivement, il n'en existait qu'un seul qui suffisait aux Chrétiens de Paul? Parce que de nombreuses sectes ou communautés s'étaient formées qui ne comprenaient pas l'évangile de la même manière et qui l'avaient modifié pour l'adapter à leurs conceptions particulières. Quand ces communautés furent rassemblées sous la direction de la seule Eglise romaine, celle-ci devint un organe centralisateur mais elle ne put supprimer ou admettre les nombreux évangiles existant alors, c'est-à-dire plus d'une vingtaine sans compter une dizaine d'Actes. Ne pouvant tout prendre, elle en choisit quatre, les harmonisa dans la mesure du possible et les plaça dans son "canon" en laissant tout le reste en dehors du Nouveau Testament et en traitant ces autres écrits d'apocryphes.
L'opération n'eut pas lieu avant la seconde moitié du deuxième siècle puisque, selon l'observation d'un théologien contemporain (R.P. Léon Dufour, Les Evangiles et l'histoire de Jésus, 1963, p. 62) " avant 150, les quatre évangiles, en tant qu'écrits, semblent ignorés des auteurs antérieurs à saint Justin ". Ainsi fut constitué le " corpus " orthodoxe qui tendait à faire rejeter comme hérétiques les autres écritures, même si elles lui étaient antérieures. Mais, se demande-t-on, pourquoi l'Eglise voulut-elle conserver quatre évangiles plutôt que deux, trois ou cinq? Parce qu'elle avait à lutter principalement contre quatre "hérésies " qui menaçaient gravement son propre dogme. L'évangile primitif - unique - allait être remanié puis renvoyé sous quatre formes différentes à ses lecteurs - tel un cheval de Troie - pour semer parmi eux trouble et confusion et les amener dans le giron de Rome.
Nous sommes très bien renseignés à ce sujet par Irénée lui-même. Il déclare (Contr. Hérés. 3/11/8) que les grandes hérésies " sont au nombre de quatre l'hérésie ébionite, l'hérésie de Marcion, l'hérésie de Cérinthe et l'hérésie des Valentiniens ". A ces prétendues erreurs il oppose " d'abord l'évangile de Matthieu, puis l'évangile de Luc, puis l'évangile de Marc, enfin l'évangile de Jean ".
Irénée nous dit en substance " La doctrine des évangiles est si ferme que les hérétiques eux-mêmes leur rendent témoignage et que chaque hérésie met sa doctrine sous leur patronage. Les ébionites, en effet, qui ne se servent que de l'évangile de Matthieu sont convaincus par Matthieu de leur erreur sur le Seigneur. Marcion qui mutile l'évangile de Luc est convaincu du crime de blasphème contre le dieu unique par les textes qu'il conserve. Ceux qui séparent Jésus du Christ (Cérinthe) et qui donnent la préférence à l'évangile de Marc peuvent être redressés par cet évangile s'ils le lisent avec l'amour de la vérité. Ceux qui suivent Valentin se servent avec assurance de l'évangile de Jean, et cet évangile même dévoile leur erreur. Donc, puisque ceux qui nous contredisent nous rendent témoignage et se servent de ces évangiles, la démonstration que nous établissons contre eux est solide et vraie ".
Ces déclarations sont révélatrices. Jamais des hérétiques, quels qu'ils soient, n'ont pu être convertis à une doctrine différente de la leur par l'évangile habituel qu'ils tenaient de leurs maîtres, qu'ils lisaient et commentaient fréquemment. Pour qu'il en fut ainsi il fallut substituer à leurs écritures gnostiques des évangiles entièrement différents forgés par des scribes judéo-chrétiens, après avoir fait disparaître les livres primitifs. Cette conversion, plus ou moins réussie suivant les régions, dut prendre un certain temps, près d'un siècle, et elle eut pour conséquence de créer et de fixer définitivement un christianisme judaïsé en opposition au christianisme anti-juif de Paul et de Marcion.
Irénée s'adressant aux " hérétiques " leur déclarait " Nous vous combattons par les quatre évangiles " comme il déclarait à Marcion (mort depuis longtemps) " c'est avec les lettres de Paul que nous vous combattons ".
Traduites en langage moderne ces révélations, naïves quoique triomphantes, permettent de supposer que - pour contredire les hérétiques par leurs propres écrits - on falsifia ceux-ci, non sans avoir au préalable perdu de vue l'évangile de Paul et de Marcion.
Nous apprenons d'Irénée (Contr. Hérés., III 1, § 2 et 2, § 2) que l'évangile fut prêché avant d'être mis par écrit, - que les apôtres n'entreprirent leur prédication qu'après avoir été investis de cette mission et de ce pouvoir par le saint Esprit, c'est-à-dire après la résurrection du Christ, et non point par Jésus lui-même de son vivant, que les apôtres ne parlent pas du mystère caché auquel saint Paul fait de nombreuses allusions (notamment en Rom. 16/25, I Cor. 2/7, Eph. 3/3-10, Col. 1/26, 2/2, 3), et sur lequel nos évangiles ne sont pas renseignés, enfin qu'ils étaient accusés de mélanger à l'enseignement du Christ des récits de la Bible juive. Tout cela est très important.
L'évangile opposé à l'Evangelion fut mis sous le nom de Luc or, ce Luc avoue dès le commencement de son évangile qu'il a décidé de composer à son tour, après beaucoup d'autres auteurs, un exposé suivi "des événements qui ont eu lieu parmi nous ". Nous sommes informés aussi du caractère tardif et indirect du récit, lequel répond au besoin de présenter d'une manière continue des événements qui jusque-là étaient racontés en ordre dispersé et n'avaient aucune liaison entre eux.
Origène rapporte (C. Celse, 2/27), que les chrétiens ont tiré d'un premier récit l'évangile sous ses quatre formes, ce qui revient à dire qu'ils ont altéré ce premier évangile écrit.
Les Homélies clémentines nous fournissent, sans le vouloir, un renseignement précieux à ce sujet (XVII) " Il faut que vienne d'abord un faux évangile (celui de Paul) prêché par un imposteur, et ce n'est qu'ensuite, après la destruction du lieu saint, que le véritable évangile (celui de Pierre) doit être envoyé secrètement de tous côtés pour redresser les hérésies à venir ". C'est nous qui soulignons certaines expressions de la citation. Nous apprenons ainsi, ce que nous savions déjà mais la confirmation est importante, que le premier évangile en date est celui de Paul et qu'il n'a été corrigé qu'après l'an 70 ou même l'année 135. Le mot " secrètement " suggère que les altérations du texte primitif restèrent longtemps inconnues (ceci pour expliquer qu'elles sont plus anciennes qu'on ne le croit) et qu'elles avaient pour but de réfuter des hérésies qui n'étaient pas encore déclarées comme telles; en réalité, nous avons ici l'aveu du caractère tardif de la transformation apportée à l'évangile primitif par les judéo-chrétiens.
Oscar Cullmann (dans Le Problème du roman pseudo-Clémentin, p. 89) montre bien que, selon les Reconnaissances et les Homélies clémentines, Paul est venu avant Pierre et l'anti-christ (antéchrist?) avant le Christ, ce qui nous autorise à placer le christianisme des évangiles bien après celui de Paul et de Marcion.
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