II. Thèmes et figures

Chapitre 19     La mort, le châtiment

Chapitre 18

Table des matières

Chapitre 20

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
           
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


ill.145  Le Triomphe de la mort. XVe siècle, Palerme

 

 

 

 
 


ill.146  Francesco Traini, actif entre 1321 et 1364, Le Jugement dernier. Détail. Pise.

Une vision noble n'est jamais désespérante.
 

 
 
 
 
 
 
 
 

   
   
   
   
   
   
   

      

Op.S050  Vanité ou Hamlet, 1984

              
   
   
     
       
       
      
     
   
   
   
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

        

            

                 

              

                    

                  

   

Op.S070  Gardienne des portes de l'enfer, 1987

Le crâne rasé, costaude et imperturbable, les formes nettes comme l'intransigeance, la gardienne des portes de l'enfer est l'émissaire de la mort aux limites du monde connu, elle est son esclave jalouse et attend son heure, vigilante et impassible. L'imagination de la fin est permanente chez l'être humain qui n'a cessé de retourner son action débilitante afin de la rendre valable. Car en magnifiant son autorité, il compense le néant dont elle est porteuse.

 

 

 

 
 
 
 
 
  
   

            

                 

               

                

                 

                          
   
   
   
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
    
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
     
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
   
   
   
   
   
   
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
   

    

   

   

 

             

                      

                       

               

Juges des enfers inscrivant les verdicts:

 


ill.147  Kôen: Shimei.  XIIIe siècle
 

 


ill.148  Kôyû: Shokoo. 1251
   
   


ill.046a  Scène de l'enfer. XIIIe siècle, Dazu

   

   

Op.S076  Démone lançant un fléau, 1988
De la même façon qu'elle peut figurer le mal, l'enchaînement diabolique de la violence, la folie destructrice, la démone peut aussi bien entendu viser les démons intérieurs

   

   

   

   

   

   

 

       

       

 

 

              

 

L'enfer de Jérôme Bosch, les Triomphes de la mort, les Cavaliers de l'Apocalypse de Dürer appartiennent manifestement à leur époque et l'amateur d'art ne peut manquer, en songeant aux terreurs et aux souffrances sur lesquelles ces oeuvres sont édifiées, d'être à son tour désespéré par l'idée que notre société submergée de tentations soit définitivement frappée de stérilité sur le plan artistique. Si nous nous interrogeons sur l'avenir de l'art dans les sociétés postindustrielles, prospères et légalistes, ni l'appréhension de l'enfer, ni la terreur des vendetta, ni l'imminence de la guerre ne légitimant une vision aussi tragique, l'inéluctabilité de la mort, la tristesse de perdre les êtres chers pourraient-elles réclamer des tableaux aussi puissants?

Les émotions esthétiques sont si spécifiques que toutes les théories qui tendent à discréditer l'art, même involontairement, en le présentant comme un remède à quelque frustration ou un leurre imaginé afin de déjouer les interdits, ne parviennent pas à nous dissuader de renoncer à ce trésor. Non seulement apparaissent clairement les effets dissuasifs d'une société tolérante, prête à discuter de tous les sujets et à dissiper tous les malentendus, sur la volonté créatrice et les raisons de créer, mais nous évacuons l'angoisse par d'autres chemins. Les grandes mises en scène de la mort réclament une disposition à laquelle notre société se refuse. Nous sommes trop divertis par toutes sortes de hochets pour nous consacrer à des célébrations aussi dramatiques. Les distractions qui ont pris la place des rites d'exorcisme n'en rappellent jamais le motif. L'efficacité et l'activité pulvérisent l'émotion, cette forme négative de la vie... son bien le plus précieux.

Les motivations qui président à ces programmes commandités par l'Eglise nous font définitivement défaut. A travers les évocations de la mort, c'était en effet la menace du Jugement dernier et la crainte de la damnation éternelle qui étaient assenées au peuple. Toutes ne sont pas du niveau des Triomphes de la mort de Breughel, de Francesco Traini ou de Palerme, tant s'en faut. Mais s'il voulait prendre l'initiative de peindre un tel sujet, l'artiste aujourd'hui se retrouverait isolé, démuni d'appui, il éprouverait l'impression d'être négatif, de marcher à contre-courant. Tandis qu'au Moyen Âge, l'insistance collective sur ce thème paraît à la limite de la saturation.

La crainte de la mort s'emballe au XVe siècle lors des grandes épidémies. "Prédicateurs et spirituels adjurent les fidèles de penser à la mort, de ne pas se laisser surprendre, rapporte Michel Vovelle, (...) viatique et extrême-onction entrent dans les moeurs mais sont un 'passeport pour l'au-delà' à caractère beaucoup plus magique que chrétien."[1]

Les artistes sont mis à contribution. Le Dies irae doit terroriser, sinon impressionner. L'art de mourir, un manuel destiné à aider le mourant, présente une lutte entre les anges et les démons, lesquels invitent le mourant à désespérer, c'est-à-dire à renier Dieu. Pierre Michault, en 1482, imagine La danse aux aveugles, trois danses fatales que toute créature doit obligatoirement assumer: l'amour, le sort, la mort. "La méditation macabre, écrit Jean Delumeau, invite au mépris de la Fortune, de ses cadeaux illusoires, de ses traîtrises."[2] Bartholomeo d'Angelo dessine deux visages de la mort, l'une édifiante, utile à l'établissement des valeurs, l'autre repoussante. Dürer imagine Le chevalier et la mort. Le thème sera érotisé, La jeune fille et la mort de Hans Baldung Grien est une des meilleures sublimations de ce genre. Afin de déjouer l'habitude, on renforce le trait, loi inéluctable, et Emile Mâle met en évidence "la redécouverte du martyre par la peinture religieuse et son exploitation parfois complaisante."[3] Faut-il inclure dans ces exagérations les spectacles vivants? Il est malheureusement impossible de juger leur qualité. "La mise en scène organisée par le peintre Piero di Cosimo en 1511 à l'occasion du carnaval a frappé Vasari, et sans doute bien d'autres, comme un spectacle horrible et salutaire, raconte Michel Vovelle. A la manière pétrarquiste, un char énorme traîné de buffles est bourré d'ossements, de tombeaux surmontés d'une effigie de la mort à la faux. Des tombeaux sortent des personnages déguisés en squelettes (...); ce rude spectacle remplit la ville de terreur et d'admiration."[4]

Au XVIIe siècle, les Vanités nous communiqueront non plus la frayeur mais la mélancolie. Ensuite, tandis que la gloire des disparus est entourée de pompe par une société qui se célèbre dans l'ostentation, c'est la musique qui nous donnera une palette d'émotions précieuses qui était autrefois l'apanage des arts. Les méditations sur la fin échappent à la figuration, elles appartiendront à la littérature, à la philosophie, à la psychanalyse. Chez les symbolistes qui comblent la défaillance de la foi par l'ambiguïté du jeu, la mort devient une allumeuse à la sensualité lascive. Malheureusement, le mauvais goût délibéré et destiné à afficher la libération de la vie pulsionnelle, rivalise en vain avec le tragique.

  L'érosion des formes explique parfois la disparition de bien des grands thèmes, elle sera peut-être l'occasion d'un renouvellement. Il paraît inconcevable que l'art se tienne longtemps à distance d'une appréhension plus franche, seule capable de restituer la force de l'inéluctable. Comment pourrait-il en être autrement: depuis des millénaires, la tragédie de l'homme c'est sa mortalité.

La terreur de la mort et la fascination de la condamnation n'ont pas disparu. Curieusement, elles manquent de légitimité. Dans la sécurité retranchée du monde occidental, pour la génération qui n'a pas vécu la deuxième guerre mondiale, comparés à l'angoisse du passé, aux épreuves des héros, à l'exigence des prophètes, aux martyrs chrétiens, les combats ne sont que des joutes verbales, les plaisirs se substituent aux valeurs, la consommation détourne les aspirations vers des subterfuges. Aussi, la nostalgie que nous pouvons éprouver pour le XVe siècle ne concerne pas ses superstitions mais son expression naïve. Son extraversion joue pour nous le rôle que tenaient, pour les gens de cette époque, les mythes antiques et bibliques. Le foisonnement de son imagination, son angoisse débridée, la variété des comportements accordent à nos inquiétudes une incarnation et une justification.

Car, sous l'emprise sévère de l'évolution, les conflits se sont intériorisés, les terreurs collectives autrefois exorcisées dans les fêtes et les processions ont cédé la place à des craintes privées, honteuses. Fléaux et châtiments étaient clairement identifiés, dramatisés au cours de rituels. Ils s'esquivent à notre époque dans des pratiques expiatoires intimes, des illusions secrètes, des macérations inavouables. La vie psychique se donnait libre cours avec impudence. Aujourd'hui, nous cantonnons nos idées les plus chères dans une île intérieure fortifiée; très vite nous sommes amenés à douter d'elles. Guère tolérée, la peur se dissimule. Isolée, elle manque d'approbation. Objectivement injustifiée, elle souffre d'un surcroît de suspicion - cruelle défaite. La prévision des maux et la mise en oeuvre de moyens techniques et scientifiques pour y parer ont transformé les maladies et la souffrance physique en appréhensions et en soucis.

Ce n'est pas que la spiritualité nous échappe, elle n'est plus mise en valeur dans des activités symboliques, des pratiques collectives et spectaculaires. Il importe d'atténuer notre sentiment d'infériorité à l'égard de la spiritualité du Moyen Âge. Non seulement elle était largement emprunte de superstition et d'intérêt, non seulement elle nous paraît plus intense parce que la vie était précaire et risquée, mais le labeur quotidien était davantage ancré dans la matière. Nous déplorons le matérialisme de notre civilisation, mais outre la part consacrée aux occupations culturelles, nous devons tenir compte que les activités professionnelles sont de plus en plus abstraites. Aujourd'hui, c'est le système nerveux, non le système musculaire, qui est le plus largement sollicité; la différence n'est pas négligeable. Elle pose un problème presque insurmontable à l'art figuratif. De même, la foi conserve pour les croyants un noyau irréductible, mais, débarrassée des fables, des miracles, du martyre, comment en rendre compte? Chez les athées, elle s'est reconvertie et redistribuée: la vie intellectuelle prend en charge une part des aspirations religieuses, le spirituel est remplacé par l'intéressant ou par l'éthique, les vertus trouvent à s'employer dans de nouvelles solidarités, des systèmes d'entraide bénévoles ou rémunérés. Les superstitions s'émoussent dans des échanges plus attentifs et plus confiants. L'irrationnel n'est plus dilaté aux dimensions des dieux et des héros, il ne s'assouvit plus dans des cosmogonies, il est décortiqué par l'analyse psychologique.

L'individuation des mécanismes psychiques est devenue irréversible. L'artiste désireux de donner forme à l'inquiétude ne peut pas compter sur un ensemble de récits exemplaires. S'il veut tendre au tragique, il n'a pas sous les yeux des situations extrêmes, à la fois concrètes, simples et connues de tous, des comportements significatifs, des symboles évidents à force d'usage et de répétition. Il risque la mièvrerie ou le délire privé. La vision toute personnelle de Dali est éloquente à cet égard. Elle nous surprend, elle nous déconcerte, mais nous émeut-elle? Comparant le tableau Apparition d'un Visage et d'un Plat de fruits sur une plage (dans lequel Dali joue sur une alternance de figures à partir d'éléments communs, la coupe devenant le front d'un visage, et des nuages une tête de chien) avec la tête du dieu aztèque Tlaloc, dont les traits sont un enchevêtrement de serpents (animal lié à l'eau et à la pluie), Gombrich souligne leur contraste: "Tlaloc matérialise le cauchemar de tout un peuple, l'image terrible d'une puissance, souveraine du sort de tous. Le chien et le compotier de Dali ne reflètent que le rêve fugitif d'un seul individu; ce n'est qu'un cas dont nous ne possédons pas la clef. Il y aurait injustice à tenir rigueur d'une telle différence à l'artiste moderne. Elle est née des circonstances radicalement dissemblables qui ont présidé à la création des deux oeuvres."[5]

  Est-il désormais impossible d'imaginer des scènes ultimes, des figures terribles, menaçantes ou imposantes d'une portée universelle?

Le Triomphe de la mort de Palerme est sans équivalent dans l'art moderne. Le corps dégingandé du cheval squelettique aussi pitoyable qu'effrayant, le style encore naïf, préréaliste et dépouillé d'un excès de rendu prosaïque, toute cette composition aux dimensions d'une hardiesse étonnante, nous remplit d'un souffle admiratif en même temps qu'elle console. L'art contemporain ne réussit pas ce prodige. On s'en remet d'habitude à la formule sacro-sainte l'art représente l'époque pour classer ces grands thèmes et sans plus réfléchir les déclarer périmés.

Mais en quoi la compassion et la culpabilité, dont l'art chrétien porte l'empreinte unique, représentent-elles le Moyen Âge dont on connaît par ailleurs la grossièreté, la misère, la barbarie? C'est à juste titre que l'on qualifie cet art d'idéaliste. Les artistes, dans leur hostilité à l'idéalisme, prennent-ils bien la mesure de la réalité de ce temps-là? Jusqu'il n'y a pas si longtemps, nous nous formions une image très vague du Moyen Âge, nous le jugions bien souvent en fonction des tableaux. Aujourd'hui, les historiens nous le restituent avec davantage de précision.

L'angoisse de ces siècles paraît certes incommensurable, cependant, bien éloignée de se transmuer en solidarité, elle est égoïste, violente, sans pitié. Les superstitions se donnent libre cours dans des pratiques conjuratoires ancestrales, des excès de piété, la magie noire. Gerson se plaint parce que "le peuple ne sait plus garder le juste milieu entre l'irrévérence ouverte et la sotte crédulité, nous raconte Huizinga[6]. Les moeurs religieuses étaient d'une irrévérence inouïe. (...) Les grandes fêtes, Noël même, se passent en débauches, jeux de cartes, jurons et propos blasphématoires. Fait-on des remontrances au peuple, il allègue l'exemple des grands seigneurs, des clercs et des prélats. Aux vigiles des fêtes, on danse dans les églises en chantant les chansons les plus dissolues; les prêtres passent la nuit jurant et jouant aux dés. (...) Les prostituées venaient effrontément y recruter des clients. (...) Les pèlerinages aussi étaient des occasions d'amusements de toutes sortes et d'affaires amoureuses." On assiste à des excès d'humilité pathétiques dans un contexte où l'incohérence des comportements est inimaginable. D'un côté "Saint François de Paul, pauvre en esprit, dort debout ou appuyé, mange des racines", d'un autre côté "des dévots mondains jeûnent, prient mais vivent dans le luxe et la luxure. (...) Le roi de Naples Jacques de Bourbon fait voeu de pauvreté et se fait porter sur une charrette misérablement vêtu... suivi par un élégant cortège. (...) Il ne faut pas y voir hypocrisie ni vaine bigoterie, mais tension entre deux pôles spirituels à peine concevable pour un esprit moderne. (...) On se moque des gens pieux pour se montrer esprit fort. (...) Les sentiments purs et élevés sont absorbés dans la religion, les penchants naturels sont débridés."

Les artistes attachés aux princes et aux riches marchands partagent-ils la mentalité des chevaliers telle que l'auteur la dépeint dans toute sa brutalité? "L'aveugle passion avec laquelle on suivait son parti et son seigneur était aussi, en partie, l'expression de cet inébranlable sentiment de justice (...) lequel était aux trois quarts païen; c'était le besoin de la vengeance. (...) Le péché, pour des esprits violents et impulsifs, c'était le plus souvent une autre manière de nommer les actions de leurs ennemis." Uccello, par exemple, ce peintre de batailles, adhérait-il à "la conception barbare du talion"?

Et que vaut la liesse populaire innocente et naïve? Le mythe du bon peuple perverti par l'obscurantisme religieux ne tient guère. "On ne doutait pas un seul instant que le criminel ne méritât sa peine, écrit encore Huizinga. Le peuple sanctionnait les châtiments les plus rigoureux infligés par le prince lui-même. (...) Ce qui nous frappe dans cette cruauté, c'est moins la perversité que le plaisir animal et abruti, la joie de kermesse qu'y prenait le peuple." On établira le parallèle avec des pratiques observées en Chine. En 1938, Han Suyin croise un convoi de condamnés suivi d'une foule pressée d'assister à leur supplice. Récemment un voyageur suédois remarquait le succès de ces exécutions publiques: "le Chinois n'éprouve aucune pitié pour les condamnés (...) ce peuple prend plaisir à contempler les souffrances de ses semblables". Tels nous étions, tels nous pourrions être encore, si l'occasion nous en était donnée: les mises à mort n'ont-elles pas été rendues accessibles aux parents des victimes aux Etats-Unis?

  Plus précis sont les événements collectés par les historiens, plus l'art nous paraît mériter l'étiquette qui lui a été épinglée. Son idéalisme est encore plus éloigné de la réalité qu'on ne le supposait, il est miraculeux. Une foule de questions demeurent sans réponse, d'autres perdent tout fondement. Le peintre se sentait-il proche ou différent des personnages qu'il met en scène? Présente-t-il les clivages mentaux décrits par Huizinga? La peinture raffinée des malheurs est-elle redevable d'une insensibilité? Les motivations des artistes nous demeurent mystérieuses. D'où provient la sérénité de l'exécution? Le soin apporté aux tableaux est-il aussi blâmable que l'avidité des photographes de presse à guetter les mourants en vue d'un reportage sensationnel?

Le raccourci est trop rapide, la comparaison doit tenir compte de l'insécurité de ces temps violents et ignorants, incomparable à la nôtre, une épidémie décimant en quelques mois la moitié de la population. Non seulement leur existence périlleuse délivrait les artistes de la culpabilité, ils partageaient le sort commun, mais en ces temps-là, la guerre, la peste étaient considérées comme des maux inévitables.

Sans doute avons-nous raison de protester lorsque les prédicateurs, sur les lieux mêmes de dévastations, présentent les fléaux et les ravages de la soldatesque comme des punitions divines. Leur fanatisme est douteux, il a certainement amplifié les angoisses et donné des excuses à toutes sortes de profiteurs. Mais peut-on comparer la véhémence des discours aux lumières et aux dégradés des tableaux, à leurs couleurs réconfortantes, leur transparence émaillée, à l'observation attentive des artistes?

L'Enfer de Jérôme Bosch, le Jugement dernier de Francesco Traini, le Triomphe de la mort et Margot l'enragée de Breughel offrent un baume à la souffrance. Il nous paraît impossible qu'ils n'aient pas eu cet effet sur les contemporains. Leur qualité nous invite à penser que peut-être se mêle au témoignage une compassion sous-jacente: ces maux, autant les magnifier, ils représentent un destin inexorable. Alors que les arguments invoqués jadis par l'Eglise peuvent nous révolter, les peintures continuent à exercer leur emprise et acquièrent, grâce à leur vérité expressive, un sens nouveau. Les mises en scènes de la mort ne signifient plus pour nous une mise en garde contre le péché, elles ne décrivent pas non plus l'horreur réelle des épidémies et des guerres, elles donnent une grandeur tragique à l'inéluctable, et dans le sillage que trace la grande faux, elles célèbrent les victimes de forces ingouvernables. A leur idéalisme et à leur maîtrise nous devons cette métamorphose mystérieuse: l'immense pitié que nous éprouvons pour le malheur des hommes se mue en admiration.

Le rationalisme s'est beaucoup gaussé du fatalisme, il lui impute l'inertie, l'absence de combativité des peuples. Nul doute que les progrès accomplis en Occident ne proviennent d'une décision de transformer la réalité qui implique une révolte contre le fatalisme. Cependant, il serait injuste de nier la part assumée par l'Eglise dans la volonté de créer un monde viable.

Ainsi, au XIIe siècle, les angoisses millénaristes se sont atténuées, l'espoir renaît. L'attitude devant la réalité est moins résignée. Le pape Grégoire met en route une réforme qui portera son nom; désormais l'Eglise aura pour mission de réaliser le royaume de Dieu sur la terre. La crainte de la mort ne disparaîtra pas, mais les historiens y reconnaissent le corollaire d'un attachement à la vie dont on voit l'émergence à cette époque.

Il faudrait pouvoir comparer cette angoisse christianisée avec la frayeur des périodes antérieures. Que pensaient les citadins assiégés lors des grandes invasions? Nulle oeuvre majeure ne nous en transmet l'horreur. La fin d'un monde paraissait imminente. Dans la détresse et le désespoir, Grégoire le Grand organise la défense de Rome, il conçoit le projet téméraire de convertir ces hordes de guerriers! Entamant des négociations, il réussit à libérer la ville sans combat. Où sont le fatalisme et la résignation?

  Toutes les civilisations ont imaginé des formes de jugement, de punitions et d'enfer. Presque partout ce fut une des fonctions de l'art que de consolider ces dogmes.

La vérité est exigence. On la voit souvent sanglante et impitoyable.

De même que dans l'Apocalypse une épée, assimilée au Verbe, sort de la bouche du cavalier Fidèle et Vrai, de même, dans la symbolique hindoue, le Yogi manie l'épée de la connaissance; seul capable de vaincre la nature et de se libérer, il tient en respect le lion, le shardula des textes sanscrits, puissance de la nature, comme on le voit représenté à Konarak et à Khajuraho. L'enfer, en Inde, n'est pas un lieu de supplice, c'est l'éternel recommencement de la vie, le cycle sans fin des renaissances. Nulle torture physique n'est infligée aux damnés, toutefois la perspective est sinistre pour les pécheurs qui payeront leurs fautes par une réincarnation infamante, rétrogradant sur le chemin de la délivrance.

Au Japon, de nombreuses sculptures figurent les rois et les officiants des tribunaux des enfers bouddhiques. L'on voit entre autres Shokoo, Shimei et Shiroku décider du sort des défunts d'après les fautes commises en ce monde, tenant une tablette et un pinceau pour y écrire la sentence, l'oeil furieux, le sourcil courroucé. En Chine, les supplices sont représentés à Dazu, avec une force impressionnante. Des bourreaux à tête de cheval font tourbillonner leur gourdin, écrasent les pécheurs sous une meule, leur scient les jambes, les lancent dans un chaudron. Tout cela est sculpté grandeur nature. Aux registres supérieurs, des juges inscrivent les verdicts. Dans la roue du temps et de l'éternel recommencement, des diables dévorent les mauvais, tout comme à Autun.

La crainte du châtiment, mais aussi le besoin de s'infliger des souffrances, sont universels. Presque partout aussi, dans le clergé ou parmi les guerriers, les fanatiques et les rusés ont abusé de la crédulité des masses. Les cultures tribales ne sont pas épargnées. En Nouvelle-Guinée occidentale, en 1965, quoique les escarmouches entre peuplades voisines causent rarement plus d'un mort, il faut payer l'échec par une mutilation et c'est comme par hasard aux femmes et aux fillettes que l'on prélève des doigts ou des phalanges, exceptionnellement un homme sacrifie le sien.[7] Les rites ne sont pas équitables, tous les chaman ne sont pas des sages, non seulement eux aussi profitent de leurs privilèges mais certains manipulent impunément. Comment délimiter la frontière entre l'illusion de ses propres talents et la supercherie? Est-ce que dans certaines circonstances, la croyance ne contient pas une part d'autopersuasion et la conviction une part d'imposture.

Les châtiments n'ont pas, dans le monde chrétien, été exaltés ou exploités à des fins de domination davantage que dans les autres cultures, au contraire. C'est ici-bas que l'hindouisme instaure le système rigide des castes, qu'il met au ban de la société les trois quarts de la population. C'est l'existence misérable sur terre que le bouddhisme et l'hindouisme justifient par un mauvais karma, conséquence d'une vie antérieure fautive, ôtant tout esprit de révolte. La religion musulmane séquestre les femmes et impose les mutilations sexuelles. Et pourquoi ne pas se souvenir des sacrifices humains perpétrés par les civilisations méso-américaines. Personne ne doutera qu'ils sont destinés à maintenir le pouvoir des chefs. Les séances d'autopunition observées par les prêtres telles qu'on les voit inscrites sur les bas-reliefs mayas[8] répondent à des motifs hypocrites autant que superstitieux. Soit les voilà sacrifiés à leur tour, soit ces supplices sont une manière de légitimer des privilèges, tout comme les interdits sévères que s'infligent les brahmanes.

Nous oublions nos racines primitives et le succès que la religion chrétienne doit à la réprobation de rites révoltants. Au moins ceux-ci nous ont été épargnés. A plusieurs reprises l'Eglise donne la preuve de sa modération. Au lieu de soutenir la vogue des flagellants, un mouvement qui surgit spontanément parmi les laïcs frustrés de leurs espoirs de miséricorde, l'Eglise a étouffé toute velléité de brimade physique. Qu'elle cautionne les inégalités, qu'elle rivalise avec le pouvoir politique, on ne peut le nier, mais au moins elle dissuade la cruauté et le masochisme. Il est vrai qu'en 1484, la bulle d'Innocent VIII inaugure la persécution des sorcières et que celles-ci seront brûlées par centaines. Aujourd'hui, la rumeur présente cet épisode comme une répression sadique, menée par l'Eglise afin d'affermir son autorité, on va jusqu'à l'accuser d'entretenir dans ce but une paranoïa. Cette interprétation est exagérée. Les historiens nous révèlent qu'il faut y voir la répression, certes féroce, des excès de l'irrationnel. S'il est prouvé que la bulle a entraîné une recrudescence de la magie, et donc des exécutions, il faut comprendre le phénomène comme un effet pervers, non comme une politique. On retrouve les mêmes embrasements de l'imagination lors d'épidémies. La manie du soupçon s'emballe, à partir d'indices minimes, contre des prétendus empoisonneurs; les gens dénoncent leurs voisins par intérêt sordide ou par animosité, les assassinats et les lynchages d'innocents sont courants.

L'Eglise poursuit une but éducatif, sa mission est sous-tendue par la conviction que l'homme, création de Dieu, doit être respecté. C'est le terme qu'utilise Shuzaku Endo, un romancier chrétien contemporain qui a raconté un épisode de l'implantation du christianisme au XVe siècle, pour expliquer le succès des missionnaires au Japon. Ils considèrent les paysans comme des personnes, écrit-il, en revanche, "les bonzes bouddhistes les traitent comme du bétail."[9]

  Ce type d'enseignement, centré sur la conscience individuelle, est évincé aujourd'hui par des conceptions plus attentives aux rôles des institutions. Mais d'où proviennent les institutions? Il ne nous appartient pas d'analyser dans quelles proportions l'édification des lois est issue des émeutes, de la formation de la conscience et de la réflexion, mais il nous semble que l'art étant plus proche de l'émotion que de l'action, son rôle éthique se limite à entretenir des valeurs.

Enfin, dans notre civilisation athée, la disparition d'un maître des destinées transforme-t-elle toutes les données? Nous avons déjoué les mensonges du fatalisme, mais la violence, parce qu'elle est humaine, est-elle plus contrôlable? Ce n'est pas seulement l'éternel retour des guerres qui confirme cette interprétation, mais la complexité croissante des rapports de force. La dispersion des initiatives et le pouvoir destructeur aux mains de factions sont tels que même si nous portons la responsabilité des guerres, nous ne pouvons pas pour autant les empêcher. La vulnérabilité de nos idéaux, la fragilité de la tolérance, l'impossibilité de contrôler les effets pervers des lois et des nouveautés technologiques ou scientifiques, la rivalité entre les états, les bénéfices tirés de la vente d'armements ou de la drogue, cette accumulation de facteurs ne donne-t-elle pas l'impression que des pans entiers d'activité restent anarchiques? Une constatation s'impose devant la persistance de l'égoïsme et de l'ambition: la sophistication des moyens mis à la disposition de tout un chacun rend la maîtrise de la violence impossible. C'est comme si l'on revenait à la case départ. Le mal reprend le visage d'une fatalité cosmique, les efforts pour y remédier ne sont que des gouttes d'eau dispersées dans la mer.

Est-il concevable de militer pour les droits de l'homme sans militer pour le respect de l'autre? Et pourtant, enseigner le respect de l'autre paraît un marché de dupes, tout comme autrefois l'enseignement de la culpabilité! Il constitue un handicap dans l'âpre lutte de la vie! C'est parce qu'ils toléraient l'opinion des partis, que des démocrates ont été expulsés par des cliques sans vergogne. C'est à cause de leur bienveillance que les militants idéalistes se sont laissés ravir la révolution par les opportunistes. On dirait que la nature dicte cette loi: la tolérance est moins énergique que la rapacité. La bonté est le plus souvent passive, au contraire l'aspiration au pouvoir est une énergie qui se déploie vers l'extérieur. Lorsqu'elle est en outre dénuée de scrupules, l'ambition balaye tous les obstacles, ses forces sont décuplées. Tandis que le respect des autres est un frein, c'est une énergie dépensée contre soi.

Comment dans ce cas le respect pourrait-il influencer le cours des choses? Il ne peut que le guider sur le long terme. Dans le cours terme, le bien est écrasé par le mal qui le devance à tous les coups. Infiniment rares sont les personnalités à la fois respectueuses et actives, par rapport aux débrouillards sans freins, dont l'impact sur le réel est incommensurable. On se console de cet état des choses en pensant que sans ces efforts, la situation serait pire encore.

  Notre culture propose, à la place de la notion chrétienne de culpabilité (le péché originel a-t-il jamais été convaincant?), une théorie qui n'est pas dépourvue de connotations négatives. On la présente souvent comme une agressivité retournée contre soi, en sous-entendant qu'à l'origine dirigée vers l'extérieur, elle se replie par crainte des conséquences, c'est-à-dire de la castration. De même la sublimation est nourrie à la suite de l'échec d'une pulsion apparentée. Ce processus est-il prouvé? L'imagination du châtiment nous paraît opérationnelle, mais l'agressivité est-elle indispensable pour alimenter le mécanisme? Les pulsions ont-elles obligatoirement une direction, un objet? L'énergie qui alimente la sublimation ne pourrait-elle pas s'accumuler sans disposer (ou en disposant seulement dans une moindre mesure) de voies vers l'action, de trajets vers l'extérieur, et cela dès le départ, sans que l'on soit obligé d'invoquer des interdits, des échecs? C'est l'impression que donnent les ascètes dans les civilisations de l'Asie, peut-être parce que leurs motifs déjouent ceux auxquels nous sommes habitués. Si leur volonté de dénuement semble bien régie par une énergie autodestructrice, celle-ci ressemble davantage à une vocation qu'à une réaction. Elle peut être une fuite du monde, elle n'est pas toujours liée à un rejet de la sexualité et c'est visiblement avec ivresse que des ascètes et des pèlerins profitent de leur liberté.

Il y a un vice à lier la sublimation à l'échec et à l'impuissance; s'il y a retournement de pulsions, ne devrait-on pas au moins affiner le schéma en introduisant des jeux de proportion? Généraliser le processus n'est-il pas une manière de dévaloriser tout à la fois la culpabilité, la maîtrise, le rôle de la représentation et l'idéalisme? C'est aussi méconnaître le beau que de le considérer comme une compensation. Il peut compenser en partie, ce rôle ne l'empêche pas d'être une valeur à part entière recherchée et gratifiante.

Otto Rank a été sensible à cette question. Il est très attentif à l'idéalité des émotions qui prime, chez l'artiste, toute l'économie des désirs: "ce qu'il cherche, c'est à manifester, en l'objectivant, la réalité émotionnelle de ce qui n'a jamais été réel et ne peut jamais le devenir. Cette réalité psychique n'est cependant pas (comme le voudrait l'analyste) un précipité du réel, mais un idéalisme a priori ancré au-delà de toute réalité."[10]

Les déceptions ne sont ni des échecs ni des interdits. L'esprit peut souffrir de constater que la vie n'est pas idéale, que le monde n'est pas assez beau. Le beau est-il si offensant, qu'on l'attaque de toutes parts? Ne peut-on restituer à l'art la fonction idéalisante que l'on veut lui ravir au nom d'une efficacité tout hypothétique? Tout au plus peut-on espérer que l'oeuvre encourage. Dans cette perspective, il nous semble que les personnes soucieuses de réalisations équitables ne seront pas précisément stimulées par la grossièreté. L'idéal délivre de l'énergie sous une forme respectueuse de valeurs. Nous avons de multiples raisons de penser qu'assigner à l'art une mission politique n'est pas approprié et cause de perversités supplémentaires dont la solution est inextricable. Cultiver l'humain semble beaucoup mieux lui convenir, cette humanité fût-elle seulement sensibilité, représentation, émotion.

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[1] M. Vovelle, La Mort et l'Occident de 1300 à nos jours. Gallimard.

[2] J. Delumeau, Le Péché et la Peur, p. 179. Fayard.

[3] E. Mâle, L'art religieux de la Contre-réforme (?).

[4] M. Vovelle, La Mort et l'Occident de 1300 à nos jours, p. 214. Gallimard.

[5] E.H. Gombrich, L'art et son histoire, tome 2, p. 331. Julliard, poche.

[6] J. Huizinga, L'Automne du Moyen Âge, pp. 27, 191 à 219. Payot.

[7] P. Matthiessen, Deux saisons à l'âge de pierre, pp. 74, 183, 184. Gallimard.

[8] Un prince se soumet à la flagellation, une femme se passe une corde à travers la langue afin d'en extraire du sang, les prêtres défaillent au cours de longues périodes de jeûne.

[9] Shuzaku Endo, Le Silence, p. 75. Calmann-Lévy.

[10] O. Rank, L'art et l'artiste, p. 102. Payot.