Cantate BWV 50
(fragment)
Nun ist das Heil und die Kraft
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Création : |
Probablement Leipzig, le vendredi 29 septembre 1723 |
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Destination : |
Probablement fête de la Saint Michel |
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Péricopes : |
Apocalypse XII, 10 : l'archange Michaël terrassant le dragon |
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Auteur du livret : |
Inconnu pour les mouvements perdus N°1 : Apocalypse XII, 10 |
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Instrumentation : |
Trois trompettes, timbales, trois hautbois, deux violons, viole, basse continue. |
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Voix : |
Solistes inconnus (voir « commentaires ») Deux chœurs à quatre voix chacun |
M
ouvements
1. Chœur « Nun ist das Heil und die Kraft » (Chœurs I & II, RE)
Tous les instruments.
Il est possible que l'œuvre originale ait comporté d'autres mouvements.
Présentation générale
Ce chœur constitue probablement l'entrée d'une cantate aujourd'hui perdue. Dans l'Apocalypse de Jean, Saint Michel terrasse le dragon, première des sept manifestations de Satan qui se trouve ainsi rejeté de la terre ; le chant de victoire qui suit ce combat (Apocalypse XII,10) sert de texte au chœur et il semblerait logique que ce dernier ait été écrit pour une célébration de la fête du saint, bien que rien n'en atteste. La date de 1723 reste également incertaine : on ne sait même pas si la pièce a été exécutée du vivant de Bach.
La partition ne nous est parvenue que sous forme de copies, dont trois, anonymes, remontent au XVIIIe siècle. La plus ancienne a appartenu à Carl Philipp Emmanuel Bach et porte le titre de Concerto , comme bon nombre d'autres cantates de son père : il n'est donc pas interdit de penser que la copie est incomplète et que ce puissant chœur était suivi d'autres mouvements ou qu'il est un fragment d'une œuvre inachevée.
L'œuvre complète (en acceptant l'idée
que ce chœur n'est qu'un fragment d'une pièce plus vaste)
devait être imposante, à la mesure de la victoire du
saint, si l'on en juge par les effectifs déployés :
deux chœurs à quatre voix (c'est la seule cantate de Bach
faisant appel à un double chœur, pratique dans laquelle
elle rejoint la monumentale Passion selon Matthieu
BWV 244 et les trois grands motets funèbres
BWV 225, 228 et 229), trois trompettes, des timbales
et trois hautbois en plus des cordes habituelles et du
continuo. Quelle qu'elle ait été, la circonstance pour
laquelle la pièce a été écrite devait être l'occasion de
fêtes solennelles.
Forme
L'emploi de deux chœurs distincts (placés à quelque distance l'un de l'autre dans l'église, souvent dans les deux ailes du transept puisque cette pratique était née à Saint-Marc de Venise dont le plan est cruciforme) permettait de renforcer le discours en jouant sur ce que nous appellerions aujourd'hui un effet stéréophonique ou spatial : tantôt à l'unisson, tantôt se répondant d'un côté à l'autre de l'édifice, ils donnent tour à tour à l'auditoire l'impression de puissance, de multitude, d'écho ou d'omniprésence dont parle le texte. La pièce exploite cette capacité.
« Nun ist das Heil » s'articule en deux fugues enchaînées. Structurellement parlant, il s'agit plus exactement d'une fugue en permutation divisée en deux parties égales de soixante-huit mesures chacune et utilisant le même texte.
La première fugue, puissante et imposante, s'ouvre sur la basse 1 (c'est à dire : celle du premier chœur), enchevêtre progressivement les trois autres voix de ce chœur, puis le soprano 2, le deuxième chœur en bloc et le trio de hautbois qui reprend le thème de la fugue, rajoutant ainsi une entrée perceptible au moment où le besoin de transparence et de lisibilité interdit l'entrée de nouvelles voix chantées pour éviter la saturation. Cette première ascension dans la complexité reste inachevée et débouche sur un dialogue concertant et moins dense des deux chœurs, de part et d'autre de l'assemblée : on n'a pas atteint la pleine puissance à la fin de cette première partie, qui s'achève sur un accord escamoté sitôt lancé.
La deuxième fugue, toute en intensification, y parvient, commençant par un bref échange massif, par dessus l'assistance, des deux chœurs complets puis réintroduisant progressivement les huit voix chorales et tous les instruments pour aboutir à un contrepoint d'une densité spatiale et d'une richesse musicale exceptionnelles, s'achevant sur un accord des dix-neuf voix en point d'orgue.
L'ensemble est sous-tendu par une
partie d'orgue et de basse continue alternant
inlassablement deux doubles croches et une croche,
conférant au morceau son unité rythmique et son
allant.
Symbolique
La symbolique des instruments se retrouve dans cette pièce comme dans beaucoup d'autres : les trois trompettes représentent la Trinité et, associées aux timbales, la gloire et le triomphe. Le trio de hautbois double celui des trompettes en évitant la saturation sonore. Le continuo scande sans cesse son motif de neuf notes sur un rythme à trois temps. L'ensemble est évidemment en ré majeur, la gamme de la célébration.
Les voix mettent en relief les
mot-clefs du texte « Heil »,
« Kraft », « Reich »,
« Marcht » (salut, puissance, règne, pouvoir) au
sens littéral du terme, c'est à dire en les plaçant sur
les marches de la ligne mélodique ascendante, laquelle
culmine évidemment sur « Gott » (Dieu).
Nombres
Comme on le pressent déjà, c'est dans la symbolique numérique que l'originalité du morceau et le génie du compositeur se révèlent pleinement. Le lecteur piqué dans sa curiosité revisitera avec intérêt l'Apocalypse de Jean. Dans Nun ist das Heil, la symbolique des nombres se décrypte elle-même sur plusieurs niveaux.
Les férus de mystique numérologique savent que le chiffre 3 symbolise la Trinité, le divin, et que 4 est la Terre, supposée carrée (Apocalypse VII,1) et ses quatre éléments, les quatre points cardinaux, les quatre bras de la croix. 6 est le chiffre de l'inachevé (et de l'homme, créé le sixième jour de la Genèse, racheté par la mort de Jésus le sixième jour de la semaine à partir de la sixième heure) car il n'est que deux fois 3 par opposition au 9, trois fois trois et au 27, cube parfait (le trois dans le neuf, lui-même trois dans le trois). 7, somme de 4 et 3, confère l'ascendant sur l'univers tout entier, terrestre et céleste ; on se souvient que les disciplines universitaires étaient groupées en trivium (les sciences du verbe, car « au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu » : Jean I,1) et en quadrivium (les grandes métriques de la science terrestre). 8, ruban sans fin replié sur lui-même, est surhumain : il symbolise la résurrection, le recommencement. Enfin, 12 (4 x 3) est la matérialisation sur terre (4) de la puissance de Dieu (3) : Jésus s'entoure de douze apôtres, douze tribus de douze mille âmes parmi les fils d'Israël sont marquées du sceau divin (Apocalypse VII,4). 1000 est la multitude, l'innombrable.
Il n'est que d’étudier les proportions
géométriques qui présidèrent, des siècles durant, à la
construction des édifices cultuels pour comprendre que
notre civilisation baigne dans l'héritage d'un temps où
les nombres avaient un sens autre que comptable.
L'Apocalypse, texte aux nombreuses facettes, exploite
largement cette symbolique des nombres. S'ouvrant par
l'envoi des sept lettres aux églises d'Asie, elle expose
la vision de la cour céleste aux vingt-quatre trônes
devant lesquels brûlent sept torches. Dieu y tient son
livre aux sept sceaux, que Jésus (symbolisé par l'Agneau
égorgé et doté de sept yeux et sept cornes) doit ouvrir
parmi les vingt-quatre Vieillards et les quatre Vivants du
tribunal céleste. La toute-puissance divine sur l'univers,
le rôle et le pouvoir (céleste ou terrestre) des
personnages et la localisation des événements sont
soufflés par les nombres.
Jésus dégrafe ensuite les sept sceaux : lors de
l'ouverture des quatre premiers, les quatre Vivants se
voient donner pouvoir sur le quart de la Terre pour tuer
par l'épée, et par la famine, et par la peste, et par les
bêtes sauvages de la terre (quatre calamités). Au
cinquième sceau, les cent quarante quatre mille élus de
Dieu sont marqués (douze tribus d'Israël comptant chacune
douze mille élus). Le sixième s'accompagne de malheurs
surnaturels, et au septième apparaissent les sept anges
qui auparavant tenaient les sept flambeaux du tribunal,
marque de l'omniscience divine, et auxquels on a donné
sept trompettes pour annoncer l'Apocalypse.
Les quatre premières trompettes sonnent, suivies de désastres terrestres ; puis un aigle (messager céleste) annonce les trois malheurs qui suivront les trois derniers coups de trompette, et ceux-ci s'accomplissent. On retrouve encore ici la décomposition de sept en quatre et trois, de l'univers en terrestre et céleste.
Après la septième trompette se manifestent les sept signes : apparition d'une femme couronnée de douze étoiles, puis du dragon satanique aux sept têtes, dix cornes et sept diadèmes (l'absence d'harmonie dans le nombre des attributs indique bien que Satan n'est pas de nature divine, bien qu'il en usurpe les apparences), qui veut dévorer l'enfant de la femme mais se fait terrasser par l'archange Michaël et rejeter sur terre.
Après ces sept signes viennent les sept anges aux sept plaies et aux sept coupes, avant l'apocalypse (qui signifie révélation en grec), la chute de Babylone, l'emprisonnement de Satan pendant mille ans et l'avènement de Dieu sur la Terre.
La victoire de Michaël sur le diable et
la chute de ce dernier se terminent par l'annonce du règne
divin, annonce qui constitue le texte du chœur
Nun
ist das Heil und die
Kraft.
Cette insistance sur les aspects numérologiques du dernier texte du Nouveau Testament, si elle peut dérouter notre lecteur, n'est pas gratuite : tous les « nombres apocalyptiques » figurent dans la partition.
Au début du premier groupe de soixante-huit mesures, il y a sept entrées : basse 1, ténor 1 et viole, alto 1 et violons, soprano 1, soprano 2 et trompette 1, trio de hautbois puis enfin chœur 2 en bloc. Chaque entrée occupe exactement sept mesures. On a alors atteint la mesure 49 de la partition ; suit une coda de dix-neuf mesures sur le dialogue des deux chœurs pour terminer les soixante-huit de cette première partie.
La deuxième partie dure elle aussi soixante-huit mesures : cinq entrées de sept mesures, une transition de sept autres, l'entrée sur sept mesures des trompettes et le coda des douze dernières mesures qui atteint une perfection contrapuntique… et dans lequel pour la seule fois le total des dix-neuf voix (sept et douze) est présent. Il est donc clair que Bach a voulu que sa partition reprenne la symbolique numérique de l'Apocalypse : adéquation de la musique au texte.
Bien entendu dans ce genre d'interprétation, les hypothèses invérifiables et de plus en plus complexes abondent ; certaines restent plausibles ; d'autres, alambiquées, inhabituelles chez le cantor et finalement peu crédibles, compromettent l'ensemble de la recherche et la diluent dans le sable du doute. Cantonnons-nous aux premières, éprouvées. Le nombre de mesures de chaque partie (68) s'écrit 6 (l'homme) et 8 (le recommencement et la résurrection). Le total de 6138 notes que compte la partition donne 6x1x3x8=144, carré de douze et nombre d’élus exprimé en milliers.
Par ailleurs, quelques signatures numériques de Bach sautent aux yeux : 68 donne 6+8=14, ou bien (en décomposant le 6 en 2x1x3) le 2138 de la transcription numérique de BACH. Ce 68, rappelons-le, est répété deux fois, une dans chaque partie : « deux fois Bach ». Et les 6138 notes mènent à 6x1x3x8=144 = 3x(2x1x3x8), donc à « trois fois Bach ». Enfin, on ne peut que remarquer que 144 vaut également 9+14+8+1+13+13+18+5+2+1+18+19+9+1+13, somme des lettres du prénom « Johann Sebastian »… ou 9x18x2 qui vaut J.S.B. Et le 19 qui apparaît dans le nombre total des voix et la coda de la première partie est aussi le nombre de lettres de « Johann Sebastian Bach ». La signature du cantor apparaît ainsi un très grand nombre de fois dans ce premier mouvement.
Affabulation, avance d'hypothèses invérifiables ? Un seul exemple ne prouve rien, mais la place manque ici pour les multiplier. Le lecteur intrigué voudra bien se reporter aux ouvrages indiqués dans la bibliographie.
Nun ist das Heil und die Kraft und das Reich und die Macht unsers Gottes seines Christus worden, weil der verworfen ist, der sie verklagete Tag und Nacht vor Gott.
Voici l'heure où le salut, la puissance, le règne et le pouvoir de notre Dieu se matérialisent en son Christ, car celui qui nous accusait nuit et jour devant Dieu a été rejeté.
© Christophe Chazot, 2001
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