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[29 juillet 2005] Fornarina Galarina

Je ne suis pas, loin s'en faut, un fan de Salvador Dali.
J'ai toutefois un faible, dans son oeuvre, pour tout ce qui concerne sa femme Gala.
Tout, n'exagérons rien. D'abord parce que Gala a inspiré, combien ?, au moins la moitié ou les deux tiers de son travail après qu'il l'ait rencontrée. Ensuite parce que je n'aime de Dali que l'aspect le plus classique de sa peinture. Le surréalisme débridé, les zigouigouis hallucinés, les déconstructions spectaculaires, la quincaillerie déconnante, très peu pour ma pomme. Je trouve ça carrément moche et vain.

Par contre j'aime beaucoup un tableau très ordinaire de Dali, sa "Galarina" de 1944 (en bas), évidemment inspirée de la "Fornarina" de Raphaël (ci contre).

Bon, la Fornarina (la "boulangère", à prendre pour "courtisane"), c'est un peu la tarte à la crème de l'histoire de la peinture, une Joconde bis, une oeuvre devenue icône.
C'est aussi une très belle romance.
On trouve le tableau dans l'atelier de Raphaël à sa mort en 1520. Ce n'était pas une commande, on est certain aujourd'hui (après réflectographie lors d'une restauration en profondeur voici quelques années) qu'il a été entièrement peint par Raphaël
lui-même, qui l'avait dissimulé derrière des volets en bois.
C'était sa chose à lui, rien qu'à lui.
De tout temps le tableau a fait scandale. Rembrandt en est fou, mais l'opinion de l'époque le trouve vulgaire. Le visage lourd de la belle, son nez trop fort, ses yeux battus, n'avaient rien à voir avec la perfection des vierges sublimes que Raphaël peignit toute sa vie. Le plus probable c'est que la Fornarina est le vrai portrait d'une vraie femme, dont tout indique qu'elle fut la maîtresse de Raphaël, et plus que ça, un amour éperdu.
Tout un tas de détails dans le tableau vont dans ce sens. La signature "Raphael Urbinas", lisible sur le bracelet qui enserre le bras du modèle, exprime la marque d’une appartenance. Le regard pudiquement détourné. La perle dans la chevelure, signe conventionnel du sentiment amoureux. Ou encore l'anneau d'or (une alliance) porté sur ce doigt de la main gauche dont on croyait, à la Renaissance, qu'il y passait une veine directement reliée au coeur.
Un vrai amour. Des sentiments, de la passion.
Giorgio Vasari, génial peintre contemporain de Raphaël, affirmera toujours que Raphaël, mort assez jeune, à 37 ans, avait été victime d'un "
abus des plaisirs". En d'autres termes que la Fornarina avait littéralement épuisé Raphaël au plumard. On dit aussi que le banquier Agostino Chigi, richissime commanditaire de Raphaël, lui enlevait fréquemment la Fornarina afin que Raphaël puisse achever sereinement ses travaux.
Raide dingue d'amour le Raphaël.


"
Chaque fois que je dois approcher la pureté,
je regarde le Ciel à travers la chair
" (Dali, à propos de la Galarina).

Gala, c'est d'abord la femme de Paul Eluard, qu'elle accompagne à Cadaquès en 1929, lors de la visite d'une joyeuse bande (Eluard, Magritte, Bunuel) au jeune peintre fou.
Pas à moitié. Complètement cintré. Dali flashe grave sur celle qui s'appelle encore Hélène. Flashe plus que grave. Il ne peut s'adresser à elle sans se mettre à se tordre de rire, maladivement, jusqu'à en rouler par terre. Il est raide dingue amoureux, lui aussi. Hélène c'est une réapparition, la femme qui a hanté ses rêveries d'enfance, celle à qui il a déjà donné un nom étrange, Galutchka, il la reconnaît physiquement, il l'a déjà réellement vue mentalement (je veux bien croire Dali sur ce point).
Hélène Galutchka, que les méthodes de drague de Dali n'ont pas laissée indifférente, deviendra Gala.
La Gala que l'on sait, substitut de famille et grosse salope omniprésente.
On s'en fout. Dali aime Gala: "
J'aime Gala plus que ma mère, plus que mon père, plus que Picasso et même plus que l'argent".

Cette courte référence à Picasso est intéressante. En fait, depuis des siècles, la Fornarina de Raphaël n'a cessé d'obséder les peintres, qui n'ont cessé de lui rendre hommage. Ainsi la toile "Raphaël et la Fornarina" de Ingres (1824), que Picasso reprendra sous forme de gravures, dites "érotiques", vers la fin de sa vie (et qui me font carrément horreur, comme à peu près toute l'oeuvre de Picasso).

La Galarina de Dali est d'un tout autre tonneau. C'est du sérieux. C'est un travail classique, préparé très en amont (premières esquises en 1941), au milieu d'un débordement productif délirant et délibérément commercial. Dali et Gala vivent aux US depuis le début de la guerre, et Dali, qui ne s'est jamais caché de peindre pour ramasser le plus de blé possible, en est à gagner ce pognon pour satisfaire la frénésie sexuelle de madame, qui ne baise plus avec son époux mais s'envoie de coûteux gigolos à tour de bras.

Et c'est là, de 1944 à 1945, qu'apparaît Galarina.
J'ai appelé ce tableau ainsi, dit Dali, "
parce que Gala est pour moi ce qu'était la Fornarina pour Raphaël".

Ce qui, de toute évidence, est au sens premier pathétiquement faux.
Au moins picturalement. Il n'est que de passer les yeux d'une toile à l'autre pour comprendre.
Raphaël a un engagement sexuel avec son modèle, ça se voit, Dali n'en a plus, ça se voit aussi, c'est même carrément montré. Tout est tendre chez Raphaël (les mains potelées posées sur le sein et sur le sexe), tout est raide chez Dali (les mains d'assassin de Gala, démesurément allongées).
S'il devait subsister une ambiguité, les directions de regard la lèvent définitivement.
La Fornarina coule le sien, dans la plus douce des complicités amoureuses.
Gala, perdue dans un lointain sans avenir, boudeuse et exaspérée, fixe le peintre par dessus un fossé d'indifférence haineuse.

Et, au bout du compte, c'est vraiment ça qui me plaît dans la Galarina.
La vérité en peinture.
Dali peut bien tromper son monde avec toutes sortes de toiles débiles que les crétins s'arrachent, ou raconter n'importe quoi à qui veut bien l'entendre, il cache sa vraie vérité au su et au vu de tous, via un petit tableau auquel nul ne prête d'attention réelle. Un tableau testamentaire. La fin de toutes ses illusions.

"
Gala est pour moi ce qu'était la Fornarina pour Raphaël".
C'est faux d'un point de vue romantique. Les amours sont mortes.
C'est profondément vrai d'un point de vue artistique. Gala c'est sa chose à lui, Dali. Les amours sont mortes, tout est mort, la Gala du Ciel est morte ("
Toute ma vie j'ai cherché le Ciel. Et qu'est-ce que le Ciel ? Gala est déjà la réalité").
Le Dali de la Gala du Ciel est mort, tout ce qui reste de vie ne sera désormais plus qu'une longue agonie, un acharnement thérapeutique sans fin.
Mais qu'importe. Tout est déjà fini. La Galarina nous le dit. Le dit à qui veut bien prendre la peine de la regarder.