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B. CIERZNIAK,  Mise à jour : 26-01-2002

L'élite en Russie du XIXe siècle à nos jours

 

XIXe siècle jusqu'en 1917

 

 

Les empereurs de Russie au XIXe siècle  

 

Alexandre I : règne de 1801 à 1825 

 

Source : http://kolibry.astroguru.com/

Petit fils de Catherine II qui a personnellement surveillé son éducation et celle de ses frères Constantin et Nicolas, futur Nicolas I.

Son adolescence se déroule dans un climat de conflit entre son père Paul I et sa grand-mère Catherine II. Il apprend donc la diplomatie dans le cercle familial et se forge une personnalité secrète et renfermée. 

Les historiens pensent qu'il était au courant du complot contre son père qu'il aimait beaucoup, mais qu'il ne s'attendait pas à une issue fatale. Le désespoir qu'il manifesta à la mort de Paul I, certaines de ses décisions difficilement compréhensibles, et la fin de sa vie tournée vers la religion et le mysticisme sont expliqués par la culpabilité qu'il aurait éprouvée pour n'avoir pas su empêcher l'assassinat de son père.

La période des guerres napoléoniennes fait qu'Alexandre prendra en charge personnellement la politique étrangère du pays. La Russie était à cette époque la grande force de l'équilibre de l'Europe. La Sainte-alliance, oeuvre d'Alexandre I, conclue en 1815 entre les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse constitue une charte morale de l'Europe chargée de veiller à l'exécution des décisions du Congrès de Vienne. Fondée sur les préceptes religieux, elle doit protéger les monarques qui gouvernent leurs peuples comme délégués de Dieu et combattre tout mouvement subversif et révolutionnaire. 

Cette idée nécessite une armée importante, formée au cœur des provinces russes dans les villages militarisés voulus par Paul I et mis en oeuvre par Alexandre. 
Les guerres,  conduites souvent en dehors du territoire russe épuisent le trésor, rendant la vie difficile à toute la population qui acceptera mal la politique intérieure réactionnaire qui caractérise la fin du règne d'Alexandre I. 

La société russe, et l'élite en particulier reprochera au souverain ce qu'elle considère comme un manque d'intérêt de sa part pour son pays. Ceci d'autant plus qu'Alexandre s'entourera d'étrangers, ignorant, voire méprisant ouvertement la noblesse russe.

En 1825 le mécontentement touche toutes les couches de la population. La famine s'étend dans le pays et une terrible inondation frappe la capitale. Alexandre abandonne le trône à son plus jeune frère Nicolas et disparaît dans des circonstances troubles qui restent énigmatiques jusqu'à nos jours. Selon la version officielle, il serait mort le 19 novembre 1825 à Taganrog, petit port de la mer d'Azov.

 

 

 

 

Nicolas I : règne de 1825 à 1855  

 

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Né en 1796, Nicolas ne se souvient que confusément de son père mais il en a hérité l'amour pour les exercices militaires et la stricte discipline. Éduqué par un général, personnage rude à l'esprit borné, Nicolas marquera durant toute sa vie son aversion pour les études classiques et la philosophie. Il encouragera en revanche les études scientifiques.

Chargé par Alexandre I de la formation des troupes de génie, il fonde en 1819 un centre d'études qui deviendra l'Académie des ingénieurs militaires. Très aimé de ses collaborateurs immédiats, il n'est pas populaire dans la Garde, composée de jeunes officiers nobles hautement instruits qui s'étaient organisés en groupes plus ou moins secrets qui souhaitaient des changements profonds en Russie. 

Le jour où les régiments de la Garde devaient prêter serment au nouvel empereur, le 14 décembre 1825 ces groupes, qu'on appellera " Décembristes " ou "Dékabristes", décident de passer à l'action et poussent leurs hommes à se révolter. Le tsar est accueilli par des coups de feux. Mais les meneurs ne sont pas suivis, ni par leurs soldats, ni par la population, leurs revendications, en particulier l'exigence d'une Constitution n'étant pas comprises. Les régiments demeurés fidèles parviennent sans peine à rétablir l'ordre. 

120 officiers et civils passèrent en jugement et 36 furent condamnés à mort. 5 seulement seront exécutés, la peine des 31 restants sera commuée par l'empereur en celle des travaux forcés. Un grand nombre sera envoyé en Sibérie. 

L'insurrection des Dékabristes fut le premier mouvement révolutionnaire en Russie. Il eut pour conséquence la restriction des libertés dans l'éducation, le renforcement de la censure et l'instauration d'une politique réactionnaire étouffante qui caractérise tout le règne de Nicolas I. Il réprimera durement toute velléité de révolte, en particulier les soulèvement des peuples récemment rattachés à la Russie, comme les Polonais. Il tentera d'isoler la Russie du reste du monde. 

En 1833 le comte Ouvarov élabore le slogan "Orthodoxie, Autocratie, Nationalité (ou génie national)" (Православие, Самодержавие, Народность) résumant les principes sur lesquels reposera désormais la monarchie et auxquels toute personne doit se conformer.

Le tsar se méfiera désormais de la noblesse qu'il renverra dans ses terres, et engagera dans les administrations un personnel nouveau, instruit, mais issu souvent de milieu modeste. Ces fonctionnaires constituent une nouvelle élite qui doit sa promotion à l'État et qui le servira mieux que ne l'avait fait la noblesse. 

Une autre leçon en a été tirée par les élites qui ont compris qu'aucun changement ne saurait intervenir en Russie sans le soutien du peuple. Les intellectuels commencent à s'intéresser au peuple constitué essentiellement de paysans, découvrant ainsi ce qui est le plus grave problème de l'époque : le servage. Depuis que la noblesse a délaissé le service de l'État, l'existence du servage apparaît de plus en plus inacceptable. 

Nicolas I disparaît en 1855 au moment où il est en train de perdre la guerre de Crimée. 

 

 

 

Alexandre II : règne de 1855 à 1881  

 

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 En montant sur le trône Alexandre II devra mettre fin dans les conditions humiliantes pour la Russie à la guerre de Crimée perdue par son père. Il sera également forcé de résoudre le problème du servage dont l'abolition est réclamée ouvertement par les intellectuels. 

Fils aîné de Nicolas I et de sa femme, fille du roi de Prusse, Alexandre est né à Moscou en 1818. Son père, partisan d'une instruction militaire, lui donne comme précepteur le capitaine Moerder, homme instruit et intelligent. Sa mère et sa sa grand-mère, veuve de Paul I, veulent lui donner une instruction très étendue et orientée vers les humanités. Cette tâche est confiée au poète Joukovski avec l'assentiment de Nicolas I qui interdit toutefois l'étude du latin.

En 1837 le jeune prince effectue avec Joukovski un grand voyage à travers la Russie. Il visitera également plusieurs pays européens. Ses idées politiques sont conservatrices, mais il usera de son pouvoir d'autocrate pour imposer des réformes, suscitant parfois une violente oppositions de certains milieux. 

La préparation de l'abolition du servage et de la réforme agraire indispensable nécessitent 5 ans de préparation. Sur une population totale de 76 millions d'habitants en 1861, 22 millions de paysans appartiennent aux propriétaires. L'indemnisation de ces derniers et l'attribution des terres aux paysans libérés provoquent des débats très vifs dans les institutions de l'État et dans la société. 

Le manifeste de libération est signé par l'empereur le 19 février 1861, et le 5 mars sont rendus publics les textes relatifs à la réforme. La propriété terrienne fut déclarée commune sans que personne ne songe à consulter les paysans, et le Mir (communauté villageoise) est responsable du paiement des impôts. D'après P. Kovalevsky : "La conséquence en fut que les paysans, libérés de la tutelle du propriétaire, retombèrent sous une tutelle économiquement plus dure, celle de la commune et se virent à nouveau fixés à la terre. Ainsi, le projet comportait en lui-même un contresens flagrant : en soustrayant le serf à l'arbitraire de son seigneur on l'introduisait de force dans une collectivité qui prenait figure de nouveau propriétaire." 

Parmi les nombreuses réformes décidées par Alexandre II, il faut citer celle qui réorganisait le service militaire. A cette époque un tiers des officiers appartenait à la noblesse et possédait une instruction générale, mais les autres sortaient du rang et souvent  n'étaient pas à la hauteur de leur tâche. Le ministre de la guerre Dimitri Milioutine s'inspira, dans ses réformes des principes suivants : élévation du niveau culturel des officiers, éducation des soldats, abrogation des peines corporelles, amélioration des rations alimentaires et de l'état sanitaire, réduction du service militaire de vingt à six ans.

Alexandre II n'était pas un monarque guerrier. Il participa pourtant à l'extension de l'empire en Asie principalement. La Russie gagne les rives de la mer du Japon et devient puissance du pacifique. C'est en 1860 que l'on considère comme achevée la pacification du Caucase après la fin de la longue résistance de l'imam tchétchène Chamil. Le Caucase avait été conquis par Alexandre I dans une guerre contre la Perse en 1812. 

Quelques heures avant son assassinat, le 1 mars 1881, Alexandre II avait signé un acte de convocation des délégués élus qui devaient prendre part à la confection de nouvelles lois et discuter un projet de Constitution. 

 

 

 

Alexandre III : règne de 1881 à 1894  

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Né en 1845, second fils d'Alexandre II. Il reçut une éducation moins soignée que son aîné, le grand-duc Nicolas, qui  mourut tuberculeux à Nice en 1865. Parmi ses professeurs, le juriste Constantin Pobedonostsev aura une grande influence sur lui et le guidera pendant tout son règne.

A la fin du règne de son père il est associé aux affaires intérieures de l'État et se pose en protecteur des idées conservatrices. 

A la mort de son père, Alexandre III, tout en multipliant les mesures répressives afin de briser le cycle des entreprises terroristes, se déclare prêt à poursuivre son oeuvre réformatrice. Il convoque un conseil extraordinaire pour discuter du projet signé par son père sur la réunion des délégués. Tandis que les ministres libéraux préparent leurs textes, Alexandre III publie sous l'influence de Pobedonostsev un manifeste sur le programme de son règne. Publié le 29 avril sans avoir été communiqué aux ministres, le manifeste provoque la démission de plusieurs d'entre eux. En effet, il affirme que le servage a été une institution salutaire et il voit la force de l'orthodoxie russe dans son attachement à l'absolutisme. 

De nouveaux ministres tenteront de proposer des projets de réformes, mais toujours sous influence de Pobedonostsev, Alexandre III prend une série de mesures qui tendent à limiter l'activité des institutions fondés par son père. 

Les différences de classes, pratiquement abolies, connaissent une consécration nouvelle dans certains textes de lois. 

Contrairement aux traditions, Alexandre III pratique une russification à outrance en Pologne, dans les pays baltes et en Finlande. L'empire russe multiethnique doit devenir russe et orthodoxe. L'enseignement primaire relève désormais des paroisses. Les cercles intellectuels sont étroitement surveillés et ceux qui prônent les idées révolutionnaires se regroupent à l'étranger. 

En politique extérieure la Russie opère un rapprochement avec la France. A la suite des accords diplomatiques, une convention militaire est signée en 1892 par les généraux de Boisdeffre et Obroutchev. La flotte française visite Cronstadt en 1891 et la flotte russe lui rend sa visite à Toulon en 1893. 

Le prestige de la Russie est grand en Europe et Alexandre III est appelé "Pacificateur" : en effet, son règne est une période sans guerre. Il meurt des suites d'une longue maladie le 20 octobre 1894.

 

 

 

Nicolas II : règne de 1894 à 1917  

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La famille impériale vivait déjà assez isolée du monde extérieur. Nicolas a été éduqué par le général Danilovitch, car Alexandre III voulait faire de son fils un bon officier. Des professeurs russes ont été chargés des cours universitaires et un anglais lui a enseigné sa langue et l'amour des sports. 

C'est un jeune homme indécis, mais qui ne cède jamais une fois la décision prise. Il   affectionne la simple vie de famille, et communique souvent par écrit avec ses ministres pour ne pas entrer en discussion avec eux. 

Nicolas II admirait beaucoup son père, il garde donc les collaborateurs de ce dernier pendant les premières années de son règne. Ce règne commence sous de mauvais présages. En effet, le jour du couronnement, une bousculade dans la foule présente provoque la mort de plusieurs centaines de personnes qui sont piétinées.

Dès le début, le jeune empereur poursuit la ligne politique devenue traditionnelle, celle de l'équilibre européen. Il confirme l'Alliance franco-russe, visite la France en 1896 et reçoit le président Félix Faure en Russie en 1897. Il défend l'idée de la paix universelle et dans une note adressée à toutes les puissances il propose une réduction des armements et un adoucissement des procédés de guerre, ainsi qu'une installation d'un Tribunal international chargé d'arbitrer les conflits entre les États. L'acte du  24 août et le programme du 30 décembre 1898, qui déboucheront sur la première Conférence mondiale de la paix le 18 mai 1899 à La Haye, ouvriront une ère nouvelle dans les relations internationales.

Pendant les premières années de son règne, l'empereur porte son intérêt sur les problème d'Extrême-Orient, où le rôle du Japon est de plus en plus important. Dans la nuit du 8 au 9 février 1904 les Japonais attaquent l'escadre russe et coulent sept unités sans déclarer la guerre. A Saint-Pétersbourg on sous-estime les force japonaises et après plus d'un an d'hostilités la Russie capitule. 

Cette défaite sera lourdes de conséquences. Le peuple ne comprend pas les raisons de cette guerre et les mouvements révolutionnais exploiteront le mécontentement général. Une révolution éclate en 1905 qui amènera de grands changements politiques et sociaux dans le pays. La période 1905-1914, calme sur le plan extérieur, voit de graves désordres ruraux parallèlement à un développement économique exceptionnel, dans lequel un grand rôle sera joué par le ministre des Finances Serge Witte. 

Le développement industriel fait naître et augmenter très rapidement un prolétariat qui se recrute dans la paysannerie. Selon Nicolas II, c'est le paysan (мужик) qui est le pilier de la société russe. Or, - c'est une des nombreuses contradictions de ce règne - il sera traité plus mal que jamais. C'est essentiellement la paysannerie qui fournira les 15 millions de mobilisés qu'exigera le conflit mondial qui éclate en 1914. En 1916 la Russie compte près de deux millions de tués et le double de blessés. 

Le mécontentement général grandit et les mouvements révolutionnaires multiplient attentats et assassinats. L'idée d'une révolution de palais gagne même l'entourage proche du souverain. Mais c'est en février 1917 que les événements se précipiteront. Le 2 mars 1917 Nicolas II signe l'acte d'abdication non seulement pour lui-même, mais aussi pour son fils Alexis, en faveur de son frère Michel.

Nicolas II sera assassiné avec toute sa famille dans une cave de la ville d'Ekaterinbourg le 16 juillet 1918. Le 17 juillet 1998, sous la présidence de Boris Eltsine, les restes de la famille impériale recevront les obsèques nationales. 

 

 

 

Les réformes de l'État russe 

Rappelons que c'est Pierre le Grand qui supprime en 1711 la douma des boyards et crée le sénat, principalement chargé de le remplacer en son absence. Les pouvoirs du sénat étaient très étendus, mais le tsar pouvait à tout moment annuler ses décisions.

En 1717-1719 sont créés les collèges, sortes de ministères. Sur une dizaine, trois seulement étaient importants : celui de la guerre, de la marine de guerre et celui des affaires étrangères. Ils disposent tous du pouvoir judiciaire, et les premiers tribunaux apparaissent.

En 1721 la Russie devient Empire et le tsar prend le titre d'empereur. Il aura le droit de désigner un successeur selon son bon vouloir.

Le territoire est divisé en gouvernements, plus tard chaque gouvernement sera divisé en provinces, et celles-ci en districts.

Sous Catherine II les provinces disparaissent, le nombre de gouvernements est plus important (50).

La charte de la noblesse et la charte des villes, fixe les classes sociales. 

Les premières tentatives de la séparation des pouvoirs datent de cette époque. Parmi les plus significatives figure la réforme de la justice.

En 1802, Alexandre I crée un Conseil permanent qui deviendra Conseil d'État. Organe consultatif, il sera également chargé de rédiger les nouvelles lois. Les collèges seront replacés par les ministères. Le premier ministère d'intérieur voit le jour. Le sénat, disparu au XVIII siècle est rétabli.

L'importance de la chancellerie s'accroît sous Nicolas I, et en particulier sa 3e section chargée de combattre les mouvements séditieux et révolutionnaires. Nicolas I considérait que de nouvelles lois n'étaient pas nécessaires, mais que tout ce qui existait devait être codifié. Le code pénal créé à cette époque sera effectif jusqu'en 1917.

Contrairement à son père, Alexandre II perçoit la nécessité de régler le problème du servage. Il décide de l'imposer sans attendre une explosion sociale. Dans ce but il crée un comité secret, bientôt suivi par des comités non secrets dans tous les gouvernements chargés de débattre du problème et de préparer l'opinion publique. 

La loi sur l'abolition du servage est adoptée le 18 février 1861. Le rachat des terres par les paysans se poursuivra jusqu'en 1917.

C'est également sous Alexandre II qu'intervient la réforme de la justice. Enfin la justice est séparée de l'administration. Les procès deviennent transparents et les premiers avocats apparaissent en 1866.

La fin du XIXe siècle est considérée comme une période de contre-réformes. La loi sur les "Situations d'exception" de 1881 autorise de nouveaux les procédés arbitraires. Les crimes contre l'État relèvent du sénat et non plus de la justice. Le nombre des procès à huis clos augmente très fortement. 

 Le maintien de l'autocratie comme seule voie possible est une idée chère au dernier tsar Nicolas II. Ce système nécessite une série de dispositions répressives qui pousseront un grand nombre d'intellectuels à fuir le pays.

A la suite des événements de 1905 Nicolas II charge Serge Witte de rédiger une nouvelle loi fondamentale. La convocation d'une Assemblée législative est décidée le 17 octobre 1905. La première Douma d'État se réunira le 27 avril 1906. Très "à gauche", elle sera dissoute à la suite de la nomination à la présidence du Conseil des ministres de Piotr Stolypine, adversaire résolu de la révolution.

La deuxième Douma d'État, où les radicaux sont moins nombreux siège de février à juin 1907. 

La troisième Douma d'État se réunit en novembre 1907. Elle inaugure la période de 10 ans de régime représentatif qui va donner à la Russie un essor économique exceptionnel. La quatrième Douma (1912-1917) sera la dernière de la Russie tsariste.

 

 

 

 

 

Le développement économique 

En 1785 la Charte de la noblesse voulue par Catherine II donne le droit aux nobles de se livrer au commerce et de créer des industries tout en conservant leurs paysans serfs. Progressivement une partie d'entre eux deviendront "ouvriers serfs" (поссессионные). A la mort de l'impératrice en 1796 la Russie compte compte plus de 3 000 usines. Au début du XIX siècle presque 32 % d'ouvriers sont des serfs attachés à l'entreprise. Leur nombre baissera rapidement car les entrepreneurs sont conscients du rendement très bas du travail forcé et affranchissent leurs ouvriers : en 1825 les ouvriers serfs ne sont plus que 14%.

L'État soutient le développement industriel par la création de l'Institut technologique et des écoles de commerce. La création du Conseil des manufactures constitué par les représentants des entrepreneurs participe aux prises de décisions les concernant. 

A la fin du règne d'Alexandre I la Russie compte 5 000 usines et 200 000 ouvriers.

Cependant l'économie russe au début du XIX siècle est essentiellement agricole. La Russie exporte le blé vers l'Europe : le volume sera multiplié par 4 durant la première moitié du siècle.  

Depuis le milieu du XVI siècle la famille Stroganov exploite les richesses minières de l'Oural et participe à la conquête de la Sibérie. En 1785 un premier village russe est fondé en Alaska et la colonisation de la côte Pacifique américaine se poursuit grâce à la Compagnie russo-américaine. En 1812 un port Russe est fondé à 30 km au Nord de San Francisco. Cependant, la politique extérieure de la Russie de la première moitié du siècle est tournée vers l'Europe et l'extension territoriale sur le continent américain n'est pas soutenue. Alexandre II vendra la Sibérie au USA en 1867.

Les 30 ans de règne de Nicolas I (1825-1855), malgré la lourdeur bureaucratique et l'oppression morale, constituent une période importante sur le plan culturel, sur lequel nous reviendrons, et économique : 

  • les fabriques et les usines sont au nombre de 10 000

  • le nombre d'ouvriers, affranchis presque dans la totalité par la loi de 1840 atteint 500 000 

  • le nombre de raffineries a sextuplé 

  • la production de fonte a doublé

  • la production textile est 16 fois plus importante, partagée entre l'industrie et l'artisanat qui connaît un grand essor 

  • les premier chemins de fer sont construits à partir de 1838.

Il est important de noter que les usines échappent de plus en plus à la noblesse pour passer aux industriels. Une bourgeoisie est en train de naître qui, avec les fonctionnaires dont le nombre n'a cessé d'augmenter, constitue une classe moyenne.  

Le développement économique se poursuit sous Alexandre II : le réseau ferroviaire - dont l'insuffisance avait été révélée pendant la guerre de Crimée - est considérablement étendu dans la partie européenne de l'empire ; l'exportation de céréales quintuple et l'industrie poursuit son essor avec les ressources charbonnières du Donets et le bassin ferreux de Krivoï-Rog..  

Le 19 février 1861 l'empereur signe le manifeste de libération de 22 millions de serfs appartenant aux propriétaires privés et le 5 mars il rend publics les textes relatifs à la réforme. L'administration qui avait sous sa tutelle les 19 millions de paysans appartenant à l'État est réorganisée. Avec l'intégration de ces nouveaux citoyens dans la communauté nationale la Russie renonce au régime de classes. La terre n'est pas distribuée directement aux paysans, elle devient propriété de la communauté villageoise (мир) qui procède périodiquement à l'attribution de lots aux cultivateurs, les rendant peu motivés. Cette organisation ne contribue pas à développer l'économie rurale.

L'abolition du servage et la réforme agraire provoquent une grossière fracture de l'élite russe : ceux qui l'acceptent, même s'ils la jugent critiquable, sont taxés de réaction par ceux qui la refusent en bloc et qui demeurent dans l'opposition qui ne cessera de se radicaliser, aboutissant au terrorisme qui hantera la Russie jusqu'à la révolution de 1917.

 Sous le règne d'Alexandre III le développement industriel se poursuit à un rythme élevé avec un taux de croissance de 8% dans la métallurgie en particulier, avec la création d'usines gigantesques. Les voies ferrés s'allongent de 40%. Le Transsibérien, commencé en mai 1891 réunira Moscou à Vladivostok en 1903 (9 198 km). Les investissements étrangers sont très importants. Les décisions prises par le ministre Witte de diminuer les impôts directs et augmenter les impôts indirects pèsent lourd sur toute la société et la paysannerie en particulier. 

Witte poursuit sa carrière sous Nicolas II. Ses méthodes autoritaires provoquent un mécontentement grandissant de toute la société qui conduit à la révolution de 1905. Il est remplacé par Stolypine qui continuera la modernisation de la Russie, devenue monarchie constitutionnelle, jusqu'à son assassinat en 1911.

On considère qu'en 1914 la Russie a rattrapé une bonne partie de son retard sur l'e reste de l'Europe, du moins en ce qui concerne l'économie.

 

 

 

 

Les courants de pensée en Russie au XIXe siècle 

Le développement de l'éducation a été continu en Russie depuis le règne de Catherine II. Poursuivant l'œuvre de sa grand-mère, Alexandre I, passionné de pédagogie, retenait les propositions les plus avancées, du moins pendant la première partie de son règne. Un budget énorme fut consacré à l'éducation, de très nombreuses écoles et quelques universités furent ouvertes dans le but de combler le retard intellectuel de la Russie de l'époque. 

Par intermédiaire de professeurs souvent formés à l'étranger, les jeunes Russes, nobles en grande majorité, entrent en contact avec la culture européenne. Ils sont fascinés par la révolution française, les idées libérales et le rôle de la société civile, pratiquement inexistante en Russie. 

C'est ainsi que dès sa naissance au début du XIX siècle, le système universitaire russe commence à jouer le rôle de foyer d'opposition au régime. Ce rôle restera le sien, malgré tous les efforts qui seront faits pour le contrôler. 

Le début du XIX siècle marque la naissance de l'intelligentsia russe, c'est l'époque de Pouchkine et de Gogol. Ils représentent ce que H. Carrère d'Encausse  appelle la culture verticale, la culture de l'État, celle des élites en contact avec l'occident, et qui depuis toujours en Russie coexiste avec la culture horizontale, celle du folklore, celle de la tradition orale, des chants populaires et des légendes. C'est l'absence de jonction entre les deux cultures qui retardera l'apparition en Russie d'une société civile unique, capable de prendre en main la destinée du pays.

Préoccupé par la politique étrangère, Alexandre I ne verra pas la montée de l'effervescence intellectuelle libérale et ne saura pas prévenir le complot des Décembristes en 1825. L'échec de ce soulèvement révèle les barrières qui isolent les unes des autres : 1) l'autocratie légitimée par l'église ; 2) les élites pensantes aspirant à la liberté ; 3) la grande masse du peuple. 

Malgré le durcissement du contrôle de l'éducation, la répression policière et la censure sous Nicolas I, le nombre d'étudiants inscrits dans les universités double entre 1836 et 1847, passant de 2000 à 4000. (On en compte 7400 en France entre 1830 et 1835.) Il ne s'agit plus seulement de jeunes nobles, et les filles y sont de plus en plus nombreuses. Ils formeront ce que Joseph de Maistre appelait dès 1819 "les Pougatchev d'Université". C'est l'élite montante issue de tous les "rangs" sociaux (разночинцы).

Au milieu du XIX siècle la Russie présente une situation paradoxale d'un pays où presque le tiers de la population est réduite à l'esclavage et où la politique de l'éducation est très avancée. La nouvelle élite, consciente de ses privilèges et de l'injustice qui frappe la grande masse de la population, développe un sentiment de culpabilité et cherche les moyens de changer cet ordre social dépassé. Les voies pour y parvenir ainsi que l'explication du destin historique de la Russie font naître le débat qui partage les élites en deux courants de pensée, les Slavophiles (Славянофилы) et les Occidentalistes (Западники).

Les Slavophiles, dans la lignée des romantiques européens, découvrent le passé de leur pays et et lui attribuent toutes les vertus. Ils ont une vision religieuse du destin de la Russie qu'ils idéalisent. Ils rejettent le modèle européen, pour eux la Russie est un pays singulier, a nul autre semblable, avec ses tragédies et ses capacités salvatrices. Le messianisme qui caractérise leur réflexion se perpétue dans la société russe jusqu'à nos jours. Lors de sa conférence du 9 nov 2001 à l'ESM de Saint-Cyr Coëtquidan, Jean-Christophe ROMER a noté la position de la Russie à la suite des attentats terroristes de 11 sept 2001 : la Russie est le rempart qui protège l'Occident contre la vague montante de l'islamisme et de terrorisme. Les Slavophiles sont contre le servage, et ils pensent que le salut du paysan russe (мужик) qu'ils idéalisent, est dans la communauté villageoise, le Mir. A. Besançon affirme qu'ils ont "alimenté un durable courant de chauvinisme culturel". 

Les Occidentalistes, en face, avec leurs penseurs Herzen et Bakounine, attribuent les échecs dans l'évolution de leur pays au retard que celui-ci a pris pour suivre le modèle Occidental. Dans un premier temps ils rejettent tout ce qui est russe, ils rêvent d'industrialisation, de la naissance de masses ouvrières, moins passives que la paysannerie et qui seraient à même de participer aux changement souhaitables dans le pays. Leurs positions changent après l'échec des révolutions de 1848 en Europe et se rapprochent des Slavophiles, particulièrement en ce qui concerne le messianisme national et le destin singulier de la Russie. Reprenant à leur compte le débat occidental entre le libéralisme et le socialisme, Herzen identifie le libéralisme à l'Occident et le socialisme à la Russie, avec pour base toujours la même communauté villageoise, le Mir. 

Depuis l'échec du complot Décembriste, l'élite cherche à toucher la masse populaire inculte, à l'éveiller, à l'entraîner à se soulever contre l'autocratie. Dans un élan de générosité, des étudiants vont dans le peuple pour pour l'instruire, des nobles offrent leurs terres aux paysans. C'est le mouvement populiste (народничество), qui se développe dans deux directions : sur le plan culturel il proclame que l'oeuvre d'art doit être jugée selon les critères d'utilité sociale. Les peintres ambulants (передвижники) organisent des expositions à travers le pays. Les musiciens introduisent des mélodies populaires dans l'opéra. En littérature, les descriptions de la vie paysanne envahissent le roman : "la Résurrection" de Tolstoï ; la poésie devient austère. Les historiens cessent d'étudier les institutions de l'État et s'intéressent à l'économie rurale et les associations populaires. Le populisme domine sans partage le monde de l'édition provoquant "l'ensablement" de la culture russe de la fin du siècle, comme l'explique A. Besançon. De la part des paysans le populisme ne rencontre que l'inertie, la méfiance, voire l'hostilité, et de la part des autorités, une répression renforcée. Dans ces conditions, la deuxième direction suivie par le mouvement populiste conduit à la radicalisation progressive des courants d'opposition et ainsi la seconde moitié du siècle sera marquée en Russie par le terrorisme, l'assassinat politique étant jugé le seul capable de provoquer une réaction des masses et d'ébranler le pouvoir absolu.

De façon paradoxale, cette radicalisation se produit après la grande réforme d'Alexandre II qu'est l'abolition du servage. Elle est jugée insatisfaisante et inacceptable, car imposée par le pouvoir absolu. Le moujik sort de la tutelle du propriétaire, mais reste attaché à la terre qui appartient à la communauté. Par ailleurs, c'est dans la paysannerie que se recrute la main d'œuvre nécessaire à l'essor économique et l'industrialisation dont le rythme est très rapide. Attaché à maintenir l'autocratie, le pouvoir, malgré la répression et la censure, ne peut empêcher l'apparition d'un nouveau type d'hommes "qui, par un entraînement approprié ont réussi à politiser entièrement leur vie, et à surmonter les interdits moraux qui pouvaient décourager d'avance les moyens criminels de la Révolution. L'important c'est aussi la naissance d'un parti comme "Terre et Liberté" (Земля и Воля). "Un parti organisé hiérarchiquement, clandestin à ses propres militants, dans lequel on entre comme en religion, dont les débats imitent le style des débats scientifiques, c'était en Europe une nouveauté absolue. Le Parti : telle fut l'unique mais considérable contribution de la Russie aux formations politiques de l'Europe moderne". (A. Besançon). L'attentat qui coûta la vie à Alexandre II en 1881 s'inscrit dans une longue liste. Il a bloqué l'évolution sociale en Russie pour de nombreuses années. 

La bible de l'intelligentsia de la fin du siècle, ce sera le roman "Que faire ?" de N.G.Tchernychevski. Théoricien du nihilisme, il l'écrit en prison en 1862-1863 et prétend que la réforme allait aggraver le sort des paysans. En réponse à cette question, une frange des révolutionnaires décide de recourir à l'assassinat politique et au terrorisme. L'enchaînement des attentats est étudié par H. Carrère d'Encausse dans son livre "Le Malheur russe". 

Mais l'assassinat d'Alexandre II en 1881 ne précipite pas la société russe dans le courant révolutionnaire. Les attentas deviennent plus rares et la vie d'Alexandre III n'est menacée qu'une fois, le 1 mars 1887. Parmi les irréductibles qui ont tenté de reproduire le meurtre de son père, figurait Dimitri Oulianov, frère aîné du futur Lénine.

Après quelques années d'accalmie sur le plan du terrorisme, il y a une recrudescence dans les premières années du XXe siècle. Elle culmine avec la révolution de 1905, mais les assassinats des représentants de l'État continueront encore après la mise en place des premières Doumas : Stolypine sera assassiné en 1911 à l'opéra en présence de Nicolas II.

 A la suite de la révolution de 1905 et le début d'une représentation populaire en Russie, les partis politiques se développent, s'organisent et participent aux Doumas successives. En 1915 tous les partis représentés sont dans l'opposition au tsar : 

- le bloc progressiste, comprenant principalement les constitutionnels-démocrates ou "cadets", et les "octobristes". Composés d'aristocrates libéraux, de capitalistes, de propriétaires et membres de professions libérales, ils souhaitent une monarchie constitutionnelle et espèrent amener Nicolas II à accepter de partager le pouvoir avec la représentation populaire et à tenir compte du mécontentement général.

- les partis révolutionnaires, comprenant les socialistes-révolutionnaires et les sociaux-démocrates, scindés depuis 1903 en bolcheviks et mencheviks. Ils s'efforcent le combiner leurs activités révolutionnaires clandestines avec une représentation légale au parlement. 

Cette opposition généralisée, tout en n'ayant aucun programme précis, obligera Nicolas II à abdiquer le 2 mars 1917. Le gouvernement provisoire qui se met en place ne dispose pas d'un appareil de pouvoir, ce qui permettra aux bolcheviks - qui sont 77 000 organisés par Lénine - de le déposer le 25 octobre 1917.

A cette date s'achève pour la Russie une période qu'on ne peut quitter sans avoir cité les noms des géants de la littérature russe : Pouchkine, Lermontov, Gogol, Dostoïevski, Tourgueniev, Tolstoï.  

 

 

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