Rétrospective Agnès Varda
 
 
     
 

Le premier film d'Agnès Varda (1955), La Pointe courte, contrairement à ce qu'on pourrait entendre de son titre, est un long métrage. Varda était photographe, pour le TNP de Jean Vilar en particulier, et connaissait peu le cinéma. « Je n'étais répertoriée nulle part, je n'avais pas de carte professionnelle. Pour chaque film, il fallait une dérogation du CNC. Je n'ai d'ailleurs obtenu ma carte que dix ans plus tard, après avoir tourné trois longs métrages et trois courts métrages. Je suis la réalisatrice n°2197. S'il y avait des numéros séparés pour les hommes et les femmes, j'aurais sans doute eu des numéros de la première dizaine. » 1 Elle fut pionnière sans le vouloir, simplement en suivant la pente de ses désirs, et ce jusqu'au tout récent Les Glaneurs et la glaneuse, dont la fraîcheur, la justesse et la liberté nous ont tant séduits.

Agnès Varda a d'abord un regard et filme sans détour, frontalement, car il n'y a rien de plus fécond que de partir de la réalité, même la plus élémentaire, pour tisser une œuvre avec les fils de son imaginaire.

La réalité est inépuisable et, heureusement, personne ne sait ce que c'est au juste. Même les scientifiques reconnaissent qu'ils ne peuvent en avoir une connaissance objective. Agnès Varda ne prétend pas autre chose, qui affiche une subjectivité ludique. Elle fait feu de tout bois : une commande sur les châteaux de la Loire ou la Côte d'Azur, des clichés pris par elle-même à Cuba, un oncle retrouvé par hasard à San Francisco, une photo ancienne, une exposition sur le vivant et l'artificiel à Avignon… On l'entend à cette énumération, bien souvent la réalité filmée est déjà de la représentation, de l'imaginaire, sur lequel Varda greffe une mise en scène, un discours, réjouissant mélange de savoir, de fantaisies verbales et de considérations personnelles.

Pour Varda, la grande force d'un court métrage est que sa réalisation peut assez vite suivre l'impulsion de départ. En 1967, elle est de passage à San Francisco pour présenter Les Créatures (long métrage interprété par Catherine Deneuve et Michel Piccoli), on lui parle d'un nommé Varda. Elle rencontre cet oncle d'Amérique un jeudi, elle reprenait l'avion pour Paris le lundi suivant. On ne résiste pas à Agnès Varda. Conquise par ce peintre farfelu, elle trouve une caméra, de la pellicule et tourne ce qui donnera Uncle Yanco.

Préparant une exposition photographique, elle se rend compte qu'elle a conservé des années sur la porte intérieure d'un placard, une photo représentant, sur une plage, un homme et un enfant nu avec, au premier plan, une chèvre morte. Ulysse (1982) est né de cette envie imprécise d'explorer les fluctuations de la mémoire à partir de cette photo prise le 9 mai 1954. Quand elle commence le film, elle ne sait pas où il va la conduire. Or, partant de cette simple photo, c'est tout un monde qui resurgit, pas seulement les souvenirs personnels de la réalisatrice ou ceux de ses modèles retrouvés près de trente après, mais une époque, le TNP, le quartier de la rue Daguerre, les émigrés espagnols…

Dernier exemple : en 1984, Varda tombe sous le charme d'une exposition temporaire présentée dans l'ancien hôpital Saint-Jean d'Avignon, Le vivant et l'artificiel, et décide d'en faire le décor improbable d'un film. Très vite là encore, elle se démène et tourne 7p. cuis., s. de b. …à saisir (1984), variation poétique sur la famille, l'enfermement, le vieillissement... Les éléments de l'exposition sont présents, de même que les personnages que Varda insère dans cet espace, mais aussi les murs qui l'abritent, lourds d'un passé douloureux. Et de cette confrontation de matières naît, par une alchimie particulière, un film à nul autre pareil, drôle et inquiétant, à la fois de plain-pied dans une matière vivante et bercé d'une envoûtante irréalité.

On l'a compris, les meilleurs moments du cinéma de Varda n'ont rien à voir avec un cinéma programmé. Leurs beautés, les sens suggérés, les savoirs distillés naissent au cours du film, au fil de sa réalisation. Ils passent d'abord par les capacités d'enregistrement d'une vieille machine : la caméra. Celle de Varda aime se laisser surprendre par ce que la réalisatrice a mis en place devant son objectif. La rencontre - chaque plan du cinéma devrait porter la trace d'une rencontre - se déroule devant nos yeux. Elle peut être provoquée, espérée, parfois ratée, mais jamais écrite préalablement. Varda parle, elle, de cinécriture, pour dire « l'ensemble des choix et des intuitions - avant et pendant le tournage jusqu'à la fin du montage - qui définissent l'écriture du film, son style. » Autre formule qui a fait florès, sa critique de ces discours plaqués qui, dans un certain cinéma, empêchent aux images d'être vues, et qu'elle écrit « comment taire ». La parole chez Varda, le plus souvent la sienne, laisse aux images leur propre vie, déploie d'autres pistes. Elle nous accompagne, volontiers primesautière 2, dans des cheminements pas toujours rectilignes, mais qui nous laissent avec la sensation d'avoir partagé un moment d'évidence et de vérité.

1 Extrait d'un livre superbe et indispensable, Varda par Agnès, Cahiers du cinéma/Ciné-Tamaris, 1994
2 « Ses adversaires n'ont que le tort de ne pas deviner que la préciosité et la désinvolture sont ici une forme de la pudeur », avait justement pressenti François Truffaut dès 1958, Cahiers du cinéma, n°84.

Jacques Kermabon