Massacre au Proche-Orient
Dos à dos?
Ariel Sharon poursuit
sa campagne de pacification des territoires occupés avec
la même détermination et la même brutalité
qu'il
y a un an. La vie des civils palestiniens ou israéliens importe
peu face à sa stratégie impitoyable de
colonisation dans un Grand Israël définitivement
unifié.
Le fait qu'il n'y ait plus
grand-chose à détruire, que les institutions civiles et
militaires de l'Autorité palestinienne ont été
réduites a néant, que la population palestinienne toute
entière soit enfermée dans plus d'une cinquantaine de
zones complètement isolées les unes des autres, et que
dans certains endroits la faim commence à s'ajouter à
l'absence de soins médicaux et à de réels dangers
d'épidémies, rien de cela n'est satisfaisant pour Ariel
Sharon, pour qui
il faut continuer à tuer et à détruire jus!
qu'à ce que les Palestiniens capitulent et acceptent de renoncer
à leur volonté d'indépendance dans les territoires
occupés en juin 1967.
Un timing très approprié
Le dernier massacre a eu lieu
la semaine dernière à Gaza lorsqu'un avion de chasse a
lancé,
en pleine ville, une bombe de 1 000 kilos dans le but d'assassiner
le leader islamiste Salah Chéhadé: treize civils morts
dont
de nombreux enfants. Erreur de jugement, faille dans les renseignements
militaires, timing inapproprié, affirment les ministres
travaillistes qui montrent par là enfin ce qu'est leur
rôle dans ce gouvernement entièrement dominé
par l'extrême droite. Mais le timing, précisément,
n'était pas inapproprié du tout: par
l'intermédiaire
de la Grande-Bretagne et de l'Arabie Saoudite, un accord de
cessez-le-feu était sur le point d'être signé par
l'ensemble
des groupes armés palestiniens, Hamas compris. Le journaliste
israélien Alex Shifman en a! donné les grandes
lignes et le chef de la diplomatie européenne au Proche-Orient
en
a confirmé l'existence. Pour Sharon et son entourage, il fallait
coûte que coûte empêcher l'éventualité
d'un cessez-le-feu palestinien qui aurait rendu difficile la
poursuite des opérations de répression dans les
territoires occupés. Comme il l'avait déjà fait
avec
le meurtre de Raed Carmi il y a six mois, Sharon a pris la
décision d'assassiner un leader central de la résistance
pour provoquer de nouveaux attentats et de pouvoir ainsi justifier aux
yeux de George W. Bush et de sa propre opinion publique
de nouvelles mesures militaro-répressives dans les territoires
occupés.
C'est dire à quel point
la vie des civils importe peu pour le boucher de Kibya comme de Sabra
et Chatila, qu'ils soient palestiniens ou israéliens, face
à sa stratégie impitoyable de colonisation dans un Grand
Israël définitivement unifié. C'est dire aussi
combien hypocrite est la politique européenne qui dénonce
"la violence des deu! x côtés" et renvoie dos à dos
Sharon et Arafat: chaque fois que les organisations palestiniennes
décident de renoncer à l'usage, légitime s'il en
est, de la résistance armée contre une occupation
barbare, la violence de l'occupant qui, elle, ne s'est jamais
arrêtée, les provoque à reprendre les armes.
Délégitimation
Quant à Yasser Arafat,
il est totalement marginalisé dans un combat où l'arme du
désespoir que sont les opérations suicides contre des
civils semble être la seule réponse disponible au
terrorisme d'Etat d'une des plus grandes puissances militaires du
monde. Il y a dans le personnage, que les Palestiniens continuent
à percevoir comme leur leader national, à la fois du
tragique et du pathétique: après avoir, il y a quatre
décennies, remis le peuple palestinien sur ses pieds et
unifié sa lutte de libération nationale dans un mouvement
unifié et internationalement reconnu, Yasser Arafat a fait,
quasiment se! ul, le choix de la réconciliation, ce qui lui a
d'ailleurs valu le prix Nobel de la Paix. Le processus de paix,
lui-même extrêmement problématique et semé
d'embûches, est liquidé par la droite israélienne
revenue au pouvoir après l'assassinat de Rabin, mais le
dirigeant palestinien s'obstine à rechercher la
réconciliation. Malgré les déclarations
répétées des dirigeants israéliens sur la
caducité du processus de paix, malgré la destruction de
l'autorité palestinienne, malgré une politique de
répression et de terreur qui a provoqué la mort de
près de 2 000 civils palestiniens, Yasser Arafat continue
à voir dans la paix avec Israël un objectif
stratégique et dans le processus d'Oslo un mécanisme
qu'il faut ressusciter.
Ce n'est pas le prix Nobel de
la Paix qu'il mérite, mais celui de Juste des nations, cette
consécration que donne l'Etat d'Israël aux hommes et aux
femmes qui,
au risque de leur vie, ont sauvé des Juifs pendant la terreur
nazie.
En guise de récompense,
Yasser Arafat! a été inclu dans la liste des "wanted"
de Bush, aux côtés de Ben Laden et de Sadam Hussein.
Architerroriste qui n'a eu la vie épargnée que parce que
les dirigeants arabes, effrayés par les conséquences
éventuelles d'un assassinat du leader palestinien, se sont
engagés à le neutraliser. Sharon est prêt à
leur donner une chance ...
La délégitimation
du leader palestinien fait des ravages, y compris dans le mouvement de
solidarité avec la Palestine, au sein duquel les critiques
légitimes d'une gestion autoritaire, corrompue et inefficace,
font parfois oublier que cette délégitimation vise en
fait à absoudre les crimes de guerre de Sharon ou, pour le
moins, à modérer sa responsabilité. Dire
aujourd'hui "Sharon et Arafat sont responsables", ou "il faut des
réformes structurelles dans la gestion palestinienne pour
pouvoir reprendre le processus de paix" c'est tomber dans le
piège de l'équidistance et renforcer l'opacité
sci! emment entretenue sur les causes de la crise en Palestine. Ne s'y
t rompent pas les Palestiniens qui unanimement font front avec
leur leader, et ne cessent de répéter à
qui veut bien encore les entendre: "Certes, nous voulons mettre
fin à la corruption et à l'autoritarisme, certes,
nous voulons une réforme des institutions, oui, nous voulons des
élections et un nouveau leadership, mais nous le ferons
démocratiquement et sans l'intervention des maîtres en
démocratie Bush et Sharon."
Fausses symétries
Certains intellectuels français nous disent
qu'il faut modérer les critiques contre le criminel de guerre
Sharon parce qu'il a été élu
démocratiquement par le peuple israélien. Yasser Arafat,
lui, a été plébiscité par son peuple, dans
des élections dont le caractère démocratique a
été salué par l'ensemble de la communauté
internationale.
La différence est que Yasser Arafat a été
élu par son peuple sur un programme de paix, alors que
Sharon n'avait jamais caché ses objectifs guerriers et
colonisateurs. Et cela aussi il faut le prendre en considération
quand
on tente de créer des fausses symétries entre occupants
et occupés pour faire partager à ces derniers une part de
la responsabilité de la violence inouïe qu'ils subissent
depuis plus de vingt mois.
Michel Warschawski
Rouge, 1/8/2002
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