|
Discours
Littéraire et Discours Philosophique
Literary
Discourse and Philosophical Discourse
Dans cette
page on trouvera deux articles programmatiques
sur deux des discours constituants :
1) Le discours
littéraire : "Linguistique et littérature :
le tournant discursif" (1998).
2) Le discours
philosophique : "L'énonciation philosophique comme
institution discursive" (1995).
|
Linguistique
et littérature :
le tournant discursif
(Texte réécrit à partir
de l'article "Linguistique et littérature : un couple qui
se défait", paru dans Haben sich
Sprach- und Literaturwissenschaft noch etwas zu sagen
?, F-R Hausmann et H.
Stammerjohann éds., Romanischer Verlag,
Bonn, 1998.)
Réfléchir sur
les relations entre linguistique et littérature est aujourd’hui difficile dans
la mesure où les pratiques des enseignants, mais aussi des chercheurs,
associent - souvent de
manière incontrôlée – trois « couches » historiques : la stylistique, le
structuralisme et les courants pragmatiques et énonciatifs, qui mettent en avant
la notion de « discours ».
L’âge de la stylistique
Jusqu'aux années 1960 les relations entre
linguistique et littérature n'étaient guère problématiques. Quand il s'agissait,
dans une perspective philologique, d'"établir" un texte littéraire on faisait
appel aux connaissances accumulées par la grammaire historique, à qui la
littérature fournissait d'ailleurs une bonne part de ses données de langue. Mais
les relations entre linguistique et littérature les plus intéressantes se
nouaient dans la stylistique. En fait, on doit distinguer au moins deux grands
types de stylistique :
- Il existe une stylistique qu'on pourrait
dire "atomiste", c'est une stylistique scolaire qui
vise à étudier les
"procédés" par lesquels un auteur parvient à créer un certain "effet" sur son
lecteur. On postule qu'on peut établir des rapports systématiques entre des
"procédés" linguistiques et des "effets" sur le lecteur. J'ai parlé de
stylistique "atomiste" parce qu'on part de faits localisés, considérés isolément
; on considère le texte comme une somme d'effets de style, qui résultent de la
bonne utilisation d'une sorte de boîte à outils.
Les traités de
stylistique traditionnels classent les procédés en différentes
rubriques (les
exclamations, l'antéposition de l'adjectif,
les métaphores...) en
essayant de leur associer des catégories déterminées d'effets de sens. On se
contente en général de puiser dans deux
domaines, qui jouent en
quelque sorte le rôle de boîtes à outils terminologiques : la rhétorique
classique, et la grammaire descriptive élémentaire. Dans le premier ensemble, le
plus souvent réduit aux tropes, on trouve surtout des listes de "figures"
(métaphore, anacoluthe, inversion, antonomase, anaphore....) ; dans
le second on trouve les termes usuels de la grammaire scolaire. Une telle
démarche se place dans la filiation de l'"inventio" de la rhétorique antique,
conçue comme art de trouver les moyens verbaux les mieux adaptés à une certaine
finalité. On pourrait parler d'une stylistique des « moyens
d'expression ».
- Il existe une autre type de stylistique,
celle que je dirais "organique", étroitement liée à l'esthétique romantique.
L'oeuvre littéraire y est conçue comme l'expression de la conscience d'un Sujet,
l'écrivain, qui "exprime" à travers son œuvre une "vision du monde" personnelle.
Etudier une œuvre consiste donc à remonter de cette œuvre vers la conscience qui
la fonde. L'oeuvre y est appréhendée comme une totalité organique qu'il est
impossible de décomposer, projection et lieu de révélation d'une conscience qui
y manifeste son "energeia". Le défenseur le plus fameux de cette conception de
la stylistique est peut-être Marcel Proust, dans son livre Contre Sainte-Beuve
et différents articles,
en particulier dans son étude du style de Flaubert (Proust 1920). On peut lui
associer le nom de Léo Spitzer. Une telle stylistique a encore beaucoup de
prestige aujourd'hui parce qu'elle est consusbstantielle à
l'esthétique romantique, qui domine largement nos représentations de l'art. Qui
songerait à récuser l'idée qu'une oeuvre littéraire est l'expression de la
conscience de son auteur, le reflet de sa vision du monde ? que "le
style n'est pas une affaire de technique, mais de vision", pour reprendre une
formule célèbre de Proust ?
Cette approche organique du style
entretient des relations ambiguës avec la linguistique. Proust s'est intéressé à
l'usage de l'imparfait chez Flaubert pour montrer que l'auteur de Madame Bovary utilisait ce temps de l'indicatif en le mettant au service de sa
vision du monde particulière. Mais il aurait aussi bien pu entrer dans cette
vision du monde de Flaubert en étudiant l'intrigue, les métaphores, les
personnages, etc. La stylistique organique n'entretient pas, en effet, de
rapport essentiel avec la linguistique ; pour elle la notion de "style" est
beaucoup plus large, elle ne se réduit pas à un certain maniement de la langue.
Cela se comprend, car en dernière instance l'objet véritable de cette
stylistique n'est pas le discours littéraire mais la conscience de l'écrivain, exprimée dans son oeuvre. Pour Spitzer l'étude
stylistique peut partir de n'importe quel plan de l'oeuvre, linguistique ou non
: "le sang de la création poétique est partout le même, que nous le prenions à
la source langage ou
idées ou intrigue ou
composition (...) Parce qu'il se trouvait que je suis
linguiste, c'est sous l'angle linguistique que je me suis placé, pour avancer
vers l'unité de l'oeuvre" (1948 : 18). Cette stylistique organique répugne à
mettre en avant les médiations qu'implique l'activité discursive ; en faisant de
l'oeuvre la projection des schèmes obsédants d'une conscience créatrice elle
minimise les articulations textuelles et les dispositifs d'énonciation,
considérant chaque oeuvre comme un univers incommensurable à tout autre dont
n'importe quel plan peut être mis directement en relation avec ce "soleil" que
serait la conscience créatrice. On est ici loin de problématiques qui feraient
du linguistique une étape obligée de l'étude du texte littéraire.
Nouvelle Critique et
linguistique
Ces deux courants de la stylistique,
« atomiste » et « organique » ont dominé les relations entre linguistique et
littérature jusque dans les années 1960. A ce moment-là s'est produit une
mutation importante dans l'étude de la littérature. Les promoteurs du
structuralisme entendaient en effet prendre appui sur les progrès de la
linguistique pour élaborer une véritable science du texte littéraire : au lieu
de se contenter de puiser dans un stock traditionnel de notions grammaticales,
il s'agissait pour eux de conférer à la linguistique un rôle véritablement
heuristique. Sur le plan médiatique ce programme semble avoir abouti
au-delà de toute
espérance : des facultés de lettres montèrent immédiatement prostestations
véhémentes ou lamentations des enseignants de littérature contre les méfaits
d'un "impérialisme linguistique" qui, selon eux, allait inmanquablement
dénaturer l'étude de la littérature.
A
présent que l'on dispose d'un peu de recul on est bien obligé de ramener les
choses à de plus raisonnables proportions. Si l'on entend par "linguistique" une
discipline qui étudie les propriétés des langues naturelles, on est surpris de
constater que dans ces travaux d'analyse littéraire qui se réclamaient alors du
structuralisme il n'est guère question de groupes nominaux, de détermination,
d'aspect, de thématisation..., ni même de dialecte, de variation, d'intonation,
etc. On y manipule essentiellement des notions comme "paradigme",
"syntagme", "connotation", "signifiant", "actant"... L'"impérialisme
linguistique", en fait, a surtout été un impérialisme sémiologique, qui fondait
sa démarche sur la fameuse affirmation du Cours de linguistique générale de Saussure selon laquelle "la langue, le
plus complexe et le plus répandu des systèmes d'expression est aussi le plus
caractéristique de tous" ; en vertu de quoi, "la linguistique peut devenir le
patron général de toute sémiologie, bien que la langue ne soit qu'un système
particulier" (1972 : 101). Comme le projet sémiologique tel qu'il se formule
alors amène les chercheurs à utiliser des notions qui soient communes à la
diversité des matériaux sémiotiques (cinéma, bande dessinée, image, théâtre,
littérature écrite...), on évite de mettre l'accent sur la spécificité des
langues naturelles. D'où la situation quelque peu paradoxale d'une linguistique
officiellement "impérialiste" et envahissante, mais dans les faits
singulièrement discrète.
Les domaines qui se sont les mieux
développés à l'intérieur du programme structuraliste, c'est la narratologie, la poétique
et l'étude du vocabulaire.
La
narratologie, en dépit de quelques emprunts terminologiques plutôt métaphoriques
("proposition narrative", "mode"...), a connu un développement qui ne doit pas
grand chose à la linguistique . Quant à la poétique (au sens étroit d'une
théorie de la poésie), essentiellement sous sa version jakobsonienne, elle a
prolongé le programme des Formalistes russes du début du siècle sans devoir
beaucoup à l'étude des langues naturelles. Entendons-nous : sans le
structuralisme linguistique, et en particulier les problématiques du Cercle de
Prague, la théorie jakobsonienne n'aurait pas pu se développer, mais le principe
qui définit la "fonction poétique" selon Jakobson (la projection de l'axe des
substitutions sur l'axe des combinaisons) n'implique pas une modélisation
contraignante des propriétés linguistiques. Ces dernières sont ici subordonnées
aux réseaux d'équivalences instituées par le surcodage des patrons de la poésie.
Le développement remarquable qu'a connu la poétique est en effet largement lié
au fait que les propriétés des énoncés soumis à la "fonction poétique" sont en
fait d'emblée structurales : le mètre, la rime, les strophes...dépendent d'un principe
structural, ils permettent d'établir des réseaux d'équivalences. Il existe ainsi
une convenance remarquable entre les énoncés poétiques et l'épistémologie
structuraliste, qui était fondée sur les oppositions paradigmatiques. Il suffit
de considérer un roman ou une pièce de théâtre pour comprendre pourquoi sur ce
type de corpus les progrès dus à la linguistique structurale ont été si minces :
dans ce type d'énoncés il n'existe pas d'organisation structurale superficielle
qui permette d'entrer au coeur du fonctionnement textuel (nous ne parlons
évidemment pas de l'analyse des intrigues, qui rejoint la narratologie). Rien
d'étonnant si le reflux du structuralisme a épargné la poétique, qui a pu
définir un champ de recherches solide, même si personne n'analyserait
aujourd'hui "Les chats" de Baudelaire comme Jakobson et Levi-Strauss. De toute
façon, il est difficile d'imaginer une poétique un tant soit peu sérieuse qui ne
s'articulerait pas rigoureusement sur l'analyse de certaines propriétés des
langues naturelles, phonétiques en particulier. En témoigne d'ailleurs le fait
que traditionnellement la poétique est traitée dans les ouvrages de
grammaire.
Le seul domaine proprement linguistique qui
se soit développé, ce sont les études du vocabulaire
des oeuvres littéraires. Que ce soit dans la statistique lexicale (voir les
travaux de Charles Guiraud ou Pierre Muller), ou, de manière plus massive, dans
les analyses inspirées de la lexicologie structurale : études
distributionnelles, champs sémantiques, décompositions sémiques...On notera que
la plupart du temps le vocabulaire ainsi étudié n'était pas inséré dans la
trame syntaxique ou textuelle mais considéré comme un réseau d'unités
décontextualisées, censé représentatif de l'oeuvre. La linguistique structurale,
qui est une linguistique du signe, favorisait ce type de recherche, qui
prolongeait, avec beaucoup plus de rigueur, d'anciens gestes philologiques. La
prédilection pour les études de vocabulaire s'explique également par la facilité
avec laquelle on peut en tirer des interprétations ; on manipule en effet des
unités douées d'un signifié que l'on peut croire en prise relativement directe
sur des phénomènes extralinguistiques.
Ainsi, cette linguistique dénoncée comme
"impérialiste" à l'égard de la littérature apparaît-elle étrangement absente
lorsqu'on considère ce qui s'est réellement passé. Pour dénouer ce paradoxe il
faut garder à l'esprit la différence entre "structuralisme" et "Nouvelle
critique", que l'on confond souvent, et à tort.
Le structuralisme a traversé l'ensemble des
sciences humaines. La Nouvelle critique, en revanche, est spécifiquement
orientée vers la littérature et s'est surtout définie par rapport aux études
littéraires telles qu’elles étaient alors pratiquées en France. Ces dernières
étaient dominées jusqu'aux années 1960 par l'"histoire littéraire", qui
s'intéresse au contexte de la création des oeuvres mais ne considère pas les
oeuvres "en elles-mêmes et pour elles-mêmes", suivant une formule
structuraliste. On a appelé "Nouvelle critique" l'ensemble des recherches qui
prétendaient rompre avec cette histoire littéraire et considérer les œuvres de
façon "immanente". Mais dans cette Nouvelle critique se trouvaient en fait
mêlées deux approches très différentes :
- Les approches proprement "structurales",
qui étaient nouvelles ; elles voyaient dans les oeuvres la réalisation de codes
arbitraires qui n'avaient de pouvoir de représentation du monde que sur le mode
de l'illusion. Dès lors, le travail de l'analyste consistait à dégager les
règles de ce code, à arracher la littérature à une idéologie de la
représentation du "réel".
- Les approches qui se situaient dans le
prolongement de tendances anciennes; bien antérieures au structuralisme. La
psychocritique, la critique thématique, la critique sociologique de Lucien
Goldmann... cherchaient la source du texte dans la conscience du créateur ou
dans la conscience d'une classe sociale. On se trouvait ici aux antipodes des
approches structurales, dans un type d’approche qui n’accordait pas de rôle
privilégié à la linguistique.
Après le
structuralisme
Comme on avait associé le structuralisme
littéraire à un "impérialisme linguistique", quand ce structuralisme, et avec
lui l'ensemble de la Nouvelle critique, a reflué, on en a conclu, hâtivement,
que la linguistique ne donnait pas de résultats intéressants en matière d'étude
de la littérature. Les littéraires se sont coupés de la linguistique en
invoquant une expérience ratée, qui en fait... n'a pas eu lieu : les linguistes
n'ont pas réellement pu investir leurs recherches dans l'étude des textes
littéraires.
Le structuralisme se fondait sur une
linguistique structurale qui appartenait déjà au passé. La linguistique
générative est déjà très implantée : le livre fondateur de N. Chomsky Structures syntaxiques date de
1957 et la théorie dite "standard", celle d'Aspects de la théorie syntaxique, date de 1965. Les articles de Benveniste
sur l'énonciation ont été publiés en 1958 et celui de Jakobson sur les
embrayeurs en 1957 (il était disponible en français depuis 1963 dans les
Essais de linguistique générale) ; le livre d'Austin How to do things with words , qui fonde la théorie des actes de langage, a été publié en
1962. Quant à la grammaire de texte, elle se développe précisément à partir de
la fin des années 60. Bien entendu, il existe toujours un décalage temporel
entre le moment où émerge une nouvelle problématique et le moment où elle
s'impose, mais en l'occurrence ce décalage condamnait à l'échec le type
d'alliance entre linguistique et analyse littéraire qui s'était scellé dans les
années 60.
La linguistique s’est orientée vers un
"recentrage" sur les faits de langue, au détriment des perspectives
sémiologiques, qui privilégiaient les concepts et les méthodes transverses à la
diversité des systèmes de signes. A partir du moment où
la langue est étudiée
dans sa spécificité on tend à prendre en compte ce qui la rend incommensurable
avec tout autre domaine empirique. Cela se traduit immédiatement sur le plan
institutionnel : linguistes et spécialistes de littérature se séparent. Dans les
années 1960 et 1970 nombre de chercheurs se réclament des deux appartenances ;
par la suite ce passage de la littérature à la linguistique ne se reproduira
plus guère. Seule la poétique (entendue comme science de la poésie) restera, par
sa technicité et son enracinement dans la phonétique, un champ d'études
privilégié pour les linguistes.
Alors que la linguistique, renonçant aux
projets sémiologiques, s'éloignant des oeuvres littéraires, semblait se replier
sur la seule modélisation des langues naturelles, de l'intérieur même de l'étude
du langage se faisaient jour des transformations qui permettaient aux
littéraires et aux linguistes de renouer le contact
sur des bases
différentes.
Le développement d'une linguistique de la
cohésion et de la cohérence textuelle ainsi que d'une linguistique du discours,
inspirées par les courants pragmatiques et les théories de l'énonciation,
facilitait considérablement la réflexion linguistique sur les énoncés
littéraires. A partir du moment où l'on dispose de concepts attachés à
l'exercice du discours, les avancées en matière de genres de discours, de
polyphonie énonciative, de marqueurs d'interaction orale, de processus
argumentatifs, de lois du discours, de tropes, de présuppositions, etc. peuvent
être immédiatement opératoires pour l'étude du discours littéraire. Avec de
telles problématiques on peut entrer de plain pied dans une oeuvre,
l'appréhender à la fois comme processus énonciatif et comme totalité textuelle,
au lieu de devoir recourir aux débris de la rhétorique traditionnelle pour
l'analyse des unités transphrastiques. Désormais le recours à la linguistique
n'est plus seulement recours à un outillage grammatical élémentaire (comme dans
la stylistique traditionnelle) ou à quelques principes d'organisation très
généraux (comme dans le structuralisme), il constitue un véritable instrument
d'investigation. L'analyse permet d'ouvrir des pistes inédites à
l'interprétation ; là où l'on validait par des notions de grammaire descriptive
usuelle des conclusions que l'intuition suffisait à fonder, on peut dorénavant
élaborer des interprétations que l'intuition n'aurait pas suffi à
dégager.
L'évolution de la réflexion sur le langage
va même avoir pour effet de transformer le mode de questionnement, de rompre en
quelque sorte le tête-à-tête de la linguistique et de la littérature. Pour
entrer linguistiquement dans une oeuvre littéraire, on ne peut en effet se
contenter d'étudier des phénomènes de morphologie ou de syntaxe. Quand on
réfléchit en termes d'énonciation, on a accès à des phénomènes linguistiques
d'une grande finesse (modalités, discours rapporté, polyphonie,
temporalité, détermination nominale, méta-énonciation...) où se mêlent
étroitement la référence au monde et l'inscription de l'énonciateur dans son
propre discours. Or la littérature joue énormément de ces détails linguistiques,
qu'un commentaire littéraire traditionnel n'a pas les moyens d'analyser. En
outre, une réflexion sur l'énonciation permet d'aller beaucoup plus loin, car
elle permet de passer sans solution de continuité d'une linguistique de la
phrase à une linguistique du discours,
de l'oeuvre littéraire
en tant qu'énoncé, agencement de marques linguistiques, à l'oeuvre en tant
qu'activité qui s'exerce dans le cadre d'une institution de parole. En postulant
qu'il fallait étudier les oeuvres d'une manière "immanente", éliminer tout ce
qui n'était pas réductible aux modes d'agencement des éléments du texte, le
structuralisme a rendu très difficile la compréhension de l'émergence des
oeuvres littéraires dans le monde. Comment se fait-il qu'il y ait des énoncés
que l'on dit "littéraires" ? qui énonce et pour qui dans ces oeuvres ? L'un des
avantages majeurs de la problématique de l'énonciation est de permettre d'entrer
dans ce type de questionnement.
Le discours
littéraire
Placer l'énonciation au centre, c'est
placer au centre une activité ; une activité bien singulière, au point que
pendant longtemps on a sous-estimé ou ignoré le fait qu'il s'agissait d'une
activité. Cette activité est à la fois ce qui rend possible les énoncés et ce
par rapport à quoi ils se structurent. Activité qui n'est en
un sens ni à l'intérieur ni à l'extérieur
de la
langue, qui s'organise à partir d'elle. Il y a là une manière d'envisager le
discours, le langage comme discours, qui permet de concevoir la littérature non
pas simplement comme des textes, mais comme un processus qui déstabilise la distinction spontanée entre
"texte" et
"contexte".
Il se produit ainsi un décentrement de l'étude de la littérature ; dans l'espace
esthétique ouvert par le romantisme, c'est-à-dire en fait jusqu'aux années 1960,
l'unique objet de l'étude était l'auteur, de manière directe ou indirecte.
Directement quand on étudiait sa vie ; indirectement quand on étudiait le
"contexte" de sa création. Même quand on procédait à une analyse stylistique,
qu'on explorait l'organisation des textes, c'était pour y lire une vision du
monde. Avec le structuralisme le centre de l'investigation s'est déplacé vers le
texte. On a décidé de mettre l'auteur entre parenthèses et de lire le texte en
lui-même et pour lui-même. Aujourd'hui on a sans doute renoncé à définir un
centre, ou, du moins, s'il y a un centre c'est en un sens bien différent,
puisque c'est le dispositif de communication lui-même. En appréhendant ainsi les
oeuvres comme discours, en faisant de l'énonciation l'axe d'intelligibilité du
discours littéraire, on déplace son axe : du texte vers un dispositif de parole
où les conditions du dire
traversent le dit et où le dit renvoie
à ses propres conditions d'énonciation (le statut de l'écrivain
associé à son mode de
positionnement dans le champ littéraire, les rôles attachés aux genres, la
relation au destinataire construite à travers l'oeuvre, les supports matériels
et les modes de circulation des énoncés...).
Ce dispositif est quelque chose d'à la fois
textuel et socio-historique. Parler de discours littéraire, c'est
assumer le fait que les énoncés littéraires sont indissociables d'institutions
de parole, qu'on ne peut pas séparer l'institution littéraire comme dispositif
institutionnel et l'énonciation comme configuration d'un monde fictif.
L'importance accordée à la notion de genre de discours est un symptôme probant de ce changement. Si l’on parle tellement
de "genre de discours" depuis quelques années, ce n’est pas pour reconduire
purement et simplement les débats issus de la Poétique d'Aristote. La tentation est toujours grande de réduire les genres
à de simples moules pour les énoncés ; comme la plupart des gens n'ont accès à
la littérature qu'à travers l'école, ils finissent par avoir l'illusion que les
grands écrivains ont écrit des textes... qui figurent dans des
manuels scolaires. Mais
les oeuvres sont à la fois des ensembles de signes sur des pages et des énoncés
qui s'inscrivent à l'intérieur de genres
d'activités
préétablies. Plutôt que de poser les textes à l'extérieur de la société pour
se demander ensuite comment ils s'y inscrivent, il est préférable de les penser
d'emblée non seulement comme un certain mode d'organisation textuelle, mais
encore comme une activité sociale déterminée qui implique un moment, un lieu,
des partenaires d'un certain type. Une tragédie par exemple n'est pas seulement
une manière de dire la destinée de l'homme, c'est un certain rite énonciatif qui
se déroule dans certaines circonstances et à l'intérieur d'un certain dispositif
spatial, pour certaines catégories de public ; de ce fait, envelopper dans la
même essence les oeuvres de Sophocle et de Racine sous prétexte que tous deux
ont écrit des "tragédies" ne va pas de soi.
Enoncer de la littérature, c'est à la fois
s'appuyer sur un dispositif de communication et le valider à travers cette
énonciation même, tiers jamais inclus, jamais exclus de l'oeuvre. On ne peut
opposer les "contenus" à un "dehors" contingent abandonné à l'histoire
littéraire : le "contenu" s'ouvre au "dehors" et le "dehors" traverse le
"contenu". L'énonciation parle d'espaces et d'institutions mais elle est aussi
un espace et une institution de discours. Le sens n'est pas enfermé dans
l'oeuvre ou dans le fond de la conscience il mobilise en boucles paradoxales des
instances (textuelles, sociales, biographiques) qui ne sont qu'en
apparence étrangères les unes aux autres. L'oeuvre n'est pas une
représentation, un agencement de contenus qui permettrait d'"exprimer" de
manière plus ou moins détournée, peines et joies, idéologies ou mentalités. Elle
parle effectivement du monde, mais son énonciation est partie prenante du monde
qu'elle est censée représenter. Il n'y a pas d'un côté un univers de choses et
d'activités muettes, de l'autre des représentations littéraires détachées de lui
qui en offriraient une image. La littérature constitue elle aussi une activité
qui ne configure un monde qu'en gérant sa propre émergence dans ce monde. Les
conditions d'énonciation du texte littéraire ne sont pas un échafaudage
contingent dont celui-ci pourrait se libérer, elles sont indéfectiblement nouées
à son sens. L'oeuvre ne peut représenter un monde que si ce dernier est déchiré
par le renvoi aux conditions de possibilité de sa propre énonciation
(Maingueneau 1993).
La littérature vit en outre d'échanges
permanents avec les autres formes de discours d'une société, qu'elle détourne,
parasite. On en a une illustration particulièrement nette avec la littérature
classique française. A cette époque le modèle implicite de référence pour la
littérature, c'est la conversation de salon, la conversation raffinée. Madame de
Sévigné, La Bruyère, La Fontaine, Molière...sont hantés par ce modèle. Avec le
romantisme les choses basculent : la conversation devient un repoussoir ; on se
met au contraire à s'inspirer de genres de discours comme la légende, la chanson
populaire...Dans une perspective d'analyse du discours on n'appréhende pas la
littérature en opposant de manière réductrice textes littéraires et textes
non-littéraires, mais en replaçant le discours littéraire dans la multiplicité
des énonciations qui traversent l'espace social. On renonce par là à
l'opposition consacrée par l'esthétique romantique entre une parole
"intransitive" "autotélique" (la littérature), qui n'aurait pas d'autre visée
qu'elle-même, et des paroles "transitives", c'est-à-dire le reste des énoncés,
qui seraient au service de finalités placées à l'extérieur d'elles-mêmes. Cette
opposition mise en place à la fin du XVIII° siècle est progressivement devenue
un dogme, que le structuralisme n'a d'ailleurs pas remis en cause. Elle est
solidaire d'une époque où l'artiste, en l'occurrence l'écrivain, était posé en
Sujet suprême, où la littérature se posait "à l'exception de tout",
pour reprendre une
formule célèbre de Mallarmé. Le développement des recherches
en analyse du discours porte atteinte à ce dogme en prenant pour objet d'étude
n'importe quel type d'énoncé. Alors qu'auparavant l'étude minutieuse des textes
était réservée à la littérature, on découvre aujourd'hui que toutes les formes
d'activité verbale sont soumises à des structurations multiples. Les célèbres
"maximes conversationnelles" de P. Grice, sont valides non seulement pour une
conversation dans la rue mais encore dans les oeuvres littéraires, quoique de
manière spécifique. On assiste ainsi à un retournement : les textes littéraires
qui absorbaient traditionnellement l'essentiel des entreprises d'analyse de
texte ne sont plus aujourd'hui qu'un sous-ensemble du champ des études du
discours.
Cette situation est très différente de
celle qui prévalait dans les approches stylistiques traditionnelles où la
linguistique était convoquée, ce qui témoigne d'une "ouverture" et peut même
passer pour une forme d'interdisciplinarité, mais dans les limites fixées par le
spécialiste de littérature, qui se réserve la décision de procéder à cette
analyse linguistique et détient l'exclusivité de l'interprétation. Tant qu'on
demeure dans ce cadre il importe peu que l'on recoure à quelques notions vagues
de grammaire traditionnelle ou à des concepts linguistiques rigoureux : le
dispositif demeure pris dans l'espace des belles-lettres. Bien entendu, il y a
des approches de la littérature qui ne peuvent que se fonder sur la singularité
d'une rencontre entre un lecteur et une œuvre ; mais dès qu'il s'agit d'élaborer
un véritable savoir sur les conditions d'existence et d'organisation des énoncés
littéraires, on ne saurait se satisfaire de telles démarches. Les sciences du
langage confrontées au discours littéraire sont ainsi appelées à jouer un rôle
plus important que par le passé ; elles ne vont plus se contenter d'aider à
tirer des interprétations, elles vont dire quelque chose sur l'oeuvre elle-même
en tant que discours. Le grand défaut de nombre de commentaires stylistiques
traditionnels est qu'ils ne recourent à des concepts linguistiques qu'en
passant, les
traitant comme des instruments qu'on prend et qu'on laisse. A notre sens, les
sciences du langage doivent au contraire permettre de découvrir des choses
nouvelles, et pas seulement de valider des interprétations qui ont été élaborées
indépendamment d'elles.
Les rapports entre sciences du langage et
littérature ne sont donc véritablement intéressants que si l'on sort du modèle
que l'on peut dire "applicationniste", où on ne ferait qu'"appliquer" les
concepts des sciences du langage à un corpus qui serait leur chasse gardée et
qu'ils devraient maintenir pur de toute contamination extérieure.
Il faut faire intervenir les sciences du
langage selon deux
modes. Même si le
partage entre ces deux types d'intervention est impossible à faire dans le
détail, inévitablement les savoirs linguistiques que l'on va ainsi
convoquer relèveront à la fois de catégories de langue (aspect,
détermination, temporalité, fonctions syntaxiques...) et de catégories où
l'énoncé est envisagé comme acte de communication rapporté à un dispositif
d'énonciation (cohérence textuelle, contrat, lois du discours, genre de
discours, scène d'énonciation, éthos, champ littéraire ...) qui informent les
premières et les intègrent. L'abord "grammatical" ne peut
se suffire à lui-même,
il ne prend sens que rapporté à l''abord "discursif". L'analyste est contraint
de s'appuyer sur une théorie du discours littéraire dont les catégories ne sont
réductibles ni à celles de la grammaire ni aux débris de la rhétorique
traditionnelle.
Dans la conception que nous avons dite
"applicationniste" chaque explication de texte part en quelque sorte de zéro ;
l'idée même d'un savoir cumulable semble hors de saison. Le texte est une masse
confuse à travers laquelle l'analyse dessine des parcours qui en dernière
instance sont mis au service d'une interprétation. Pour passer de l'étude d'un
fait de langue à de telles interprétations littéraires, on y opère un saut qui
met en évidence le talent du commentateur, puisque les deux ordres de réalité
mis en relation sont présentés comme incommensurables. En revanche, si l'on
inscrit l'étude des faits de langue à l'intérieur d'un
cadre d'analyse du
discours la pratique y perd beaucoup de son caractère magique. En travaillant à
l'intérieur d'une certaine modélisation du discours on ne passe pas
par saut
miraculeux d'une analyse linguistique à une interprétation ; on doit prendre en
compte un ensemble d'étagements et d'articulations du discours, d'invariants
que chaque
oeuvre ou genre instancie de manière propre.
Continuer à réfléchir en termes
traditionnels sur les rapports entre linguistique et littérature, ce serait
reconduire anachroniquement un questionnement hérité du XIX° siècle. Le
couple linguistique/littérature ne peut rester solidaire des présupposés hérités
de l’esthétique romantique. En raisonnant en termes d'analyse du discours
littéraire on est amené à mettre en cause l'opposition immédiate entre un
"intérieur" du texte qui serait passible d'une approche stylistique faisant
occasionnellement appel à la linguistique, et un "extérieur" qui relèverait de
l'histoire littéraire et sur lequel les sciences du langage n'auraient aucune
prise. Prendre au sérieux la notion de discours,
assumer le pouvoir heuristique des disciplines qui s'en réclament, c'est
déstabiliser la vieille alliance entre linguistique et littérature où la
linguistique réduite à la syntaxe et à la lexicologie était conviée à intervenir
ponctuellement et sous contrôle strict. Une telle reconfiguration des relations
entre l'espace linguistique et l'espace littéraire, même si elle est déjà à
l'oeuvre dans nombre de recherches actuelles, ne s'imposera pas aisément car
elle met en cause un certain nombre de partages institutionnels et d'habitudes.
Une chose est sûre, l'âge d'or de la stylistique, qui s'est ouvert avec le
romantisme, est en train de se fermer sous nos yeux.
Maingueneau
D. (1993), Le contexte de l'oeuvre littéraire, Paris,
Dunod.
Proust M.
(1920) "A propos du style de Flaubert", repris dans Chroniques,
Paris, Gallimard, 1928, p.193-206.
Saussure, F.
de- (nlle. éd. 1972), Cours de linguistique
générale, Paris,
Payot.
Spitzer L., Stylistics and literary history, 1948, Princeton University
Press
|
|
|
|
|
L'énonciation
philosophique
comme
institution discursive
(Version raccourcie et légèrement
remaniée d'un article paru dans la revue Langages
n° 117 ("l'Analyse du discours philosophique"),
p. 40-63.
Abstract
This article studies the way philosophical
discourse articulates text and context. Rejecting the traditional idea that context
is a set of circumstances around the text, it develops an approach to discourse
as "discursive institution" : operations with which discourse
presents its doctrine and institutional organization must not be separated from
each other. Discourse must be considered as an event and as a device that validates
its own utterance ; it builds the representation of a world, but its utterance
interferes in this world. This conception is exemplified from various points of
view : the situation of philosophers in society, media, genre,
"scenography", linguistic code.
La philosophie répugne en règle générale à se
laisser étudier comme un discours parmi d'autres, voire à être traitée comme
discours, comme en témoigne le
peu d'études menées dans cette direction. Ce type d'analyse implique en effet
que l'on relativise sa double prétention à être autoconstituante et à trancher en dernière instance sur les
prétentions émanant d'autres types de discours. C'est d'ailleurs le déclin de la prétention hégémonique de la
philosophie ainsi que des développements féconds dans les disciplines du
langage qui ont donné plus de consistance à un projet d'analyse du discours
philosophique.
Dans
cet article nous aimerions développer une conception de la discursivité
philosophique comme "institution discursive. Dans le processus par lequel s'institue l'énonciation philosophique on se refuse ainsi à dissocier les
opérations par lesquelles le discours développe ses contenus et le mode
d'organisation institutionnel que le discours tout à la fois présuppose et
structure. Le discours ne fait qu'un avec la manière dont il gère sa propre
émergence, l'événement de parole qu'il institue; il représente
un monde dont son énonciation est partie prenante.
Si, au lieu de considèrer la seule cohérence
/ cohésion des oeuvres, on saisit leur émergence comme événement
énonciatif qui représente un monde tout en établisssant les conditons de son
dire, on met en cause la répartition traditionnelle des tâches entre une
approche qui prendrait en charge l'"extérieur" du texte et une
approche du texte comme système conceptuel. Puisque l'énonciation se déploie
comme dispositif de légitimation de son
propre espace on ne cherchera pas, comme dans la démarche structuraliste,
une théorie de "l'articulation" entre le texte et une réalité
extraverbale muette : cela reviendrait à présupposer le partage même qu'on
cherche à surmonter.
Cet article va
se focaliser sur des phénomènes que
l'on place traditionnellement à la
périphérie des doctrines philosophiques. On n'en inférera évidemment pas que nous reconduisons
l'opposition traditionnelle entre un "contenu" doctrinal et "contexte"
que nous venons de critiquer.
Le
discours philosophique comme discours constituant
Notre recherche s'inscrit dans
une démarche que nous nous développons sur les discours à fonction fondatrice que nous avons appelés des
discours "constituants". La prétention attachée au statut de discours
constituant, c'est de fonder et de n'être pas fondé par une autre instance que
lui-même (1). Cela ne signifie pas que les multiples autres types de discours n'ont pas d'action sur lui ; bien au
contraire, il existe une interaction continuelle entre discours constituants et
non-constituants, de même qu'entre discours constituants. Mais il est dans la
nature de ces derniers de dénier cette interaction ou de prétendre la soumettre
à des principes. Ils mettent en oeuvre une même fonction dans la production
symbolique d'une société, une fonction que nous pourrions dire d'archéion. Dérivé de l'archè, "source",
"principe", il signifie "commandement",
"pouvoir", mais peut aussi référer au siège de l'autorité, un palais
par exemple, un corps de magistrats, ou
encore aux archives publiques" (de là l'archivum
latin, étymon d'archive).
L'archéion associe ainsi la fondation dans et par le
discours, la détermination d'un lieu associé à un corps d'énonciateurs consacrés
et une élaboration de la mémoire
Garants des multiples genres de discours d'une collectivité, les
discours constituants sont à la fois auto- et hétéroconstituants, ces deux faces se supposant
réciproquement : seul un discours qui se
constitue en thématisant sa propre
constitution peut jouer un rôle constituant à l'égard d'autres discours. Zones de parole parmi d'autres et paroles
qui se prétendent en surplomb de toute autre, discours placés sur une limite et
traitant de la limite, ils doivent gérer textuellement les paradoxes
qu'implique leur statut. Avec eux se posent dans toute leur acuité les
questions relatives au charisme, à
l'Incarnation, à la délégation de l'Absolu : pour ne s'autoriser que
d'eux-mêmes ils doivent se poser comme liés à une Source légitimante.
Nous parlons ici des discours constituants de
notre type de société, de ceux qui pour l'essentiel sont issus du monde grec.
Car selon les époques et les civilisations, la fonction d'archéion ne mobilise
pas les mêmes discours constituants. Dans nos sociétés ces discours sont à la fois unis et déchirés par leur
pluralité. Leur existence ne fait qu'un avec la gestion de leur impossible
coexistence, à travers des configurations en reformulation constante. Chaque
discours constituant apparaît à la fois intérieur et extérieur aux autres,
qu'il traverse et dont il est traversé. Le discours philosophique, dans sa
version traditionnelle, s'est constamment
attribué la mission d'assigner sa place à chacun, et s'est non moins
constamment vu contesté par ceux qu'il entendait se subordonner. Force est
d'admettre que les divers discours constituants s'excluent et s'appellent. dans
une irréductible intrication : le discours philosophique implique la formalité
de la Loi, mais la Loi implique le discours philosophique ; il en va de même pour
la Science : "nul n'entre ici s'il n'est géomètre" dit le philosophe,
mais il est inutile de se demander qui du géomètre ou du philosophe précède l'autre.
Une
réflexion sur la constitution des discours constituants doit opérer sur
deux dimensions inséparables :
-
La constitution au sens
juridico-politique, l'action par laquelle le discours s'instaure en construisant sa propre émergence
dans l'interdiscours.
-
La constitution au sens d'un
agencement d'éléments formant une totalité
textuelle, corrélat d'une cohérence et d'une
cohésion discursive.
De
l''archéologie" à l'analyse du discours
Cette entreprise cherche à éviter
certaines apories de la problématique inaugurée par L'archéologie du savoir de
M. Foucault.
A la conception qui voit dans les rapports de
sens la projection de rapports de pouvoir Foucault opposait à juste titre une conception du discours comme activité rapportée à un appareil
énonciatif : les énoncés ne sont pas seulement des ensembles textuels à découper mais des événements dont
l'émergence implique un système de
pratiques non-verbales et verbales.
S'opposant à une philologie qui
"fait parler" les traces du passé, il entendait rabattre
l'étude des textes vers "la description intrinsèque du monuments"
(p.15). Mais sa référence massive à l'archéologie entrait en contradiction avec l'insistance sur la
dynamique énonciative et plus largement toute conception de l'énonciation comme
communication. Il récusait en
outre toute alliance de son archéologie
avec la linguistique. Il est vrai qu'à la fin des années 60 c'est la
linguistique de l'énoncé, qu'elle soit structurale ou générativiste, qui
dominait : les courants pragmatiques, la linguistique de l'énonciation, la grammaire
de texte, qui lui auraient offert des
concepts mieux adaptés, étaient
alors marginaux. Cet isolement
de l'archéologie, à notre sens, a
été payé au prix fort. On ne trouve
pas, en particulier, de réflexion sur les genres de discours, cruciale si l'on
raisonne en termes de "pratique discursive". On ne parvient même pas
à déterminer avec précision quels types d'énoncés tombent dans le domaine de
l'entreprise archéologique : tantôt le
propos de Foucault semble viser tous les types de discours, tantôt il prétend
seulement "articuler (...) l'analyse des formations sociales et les
descriptions épistémologiques" (p.271). Dans un double jeu déconcertant il multiplie les gestes pour signifier
qu'il produit les concepts fondateurs d'une discipline, mais en même temps il
esquive toute délimitation de sa démarche, sans pour autant se poser en
philosophe. Ainsi dans ces lignes conclusives :
Je n'ai jamais présenté l'archéologie comme
une science, ni même comme les premiers fondements d'une science future. Et
moins que le plan d'un édifice à venir, je me suis appliqué à faire le relevé
-quitte, au demeurant, à apporter beaucoup de corrections- de ce que j'avais
entrepris à l'occasion d'enquêtes concrètes. Le mot d'archéologie n'a point
valeur d'anticipation ; il désigne seulement une des lignes d'attaque pour
l'analyse des performances verbales...Mais en presque toutes ses dimensions et
sur presque toutes ses arêtes, l'entreprise a rapport à des sciences, à des
analyses de type scientifique ou à des théories répondant à des critères de
rigueur (p.269).
Pour échapper
à cette ambiguïté du statut de l' archéologie, mieux vaut se placer délibérément
dans le cadre d'une analyse du discours philosophique, en assumant les paradoxes
qu'implique une telle démarche. Pour ce faire, il faut surmonter les
distinctions sur lesquelles s'appuient spontanément les historiens de la
philosophie. Se garder en particulier de penser l'oeuvre comme intériorité,
d'opposer un "texte" à un
"contexte" qui serait disposé autour de lui. Certes, c'est la prétention
constitutive de la philosophie que d'offrir des "oeuvres", capables
de transcender le contexte dans lequel elles ont été produites. Mais si l'on étudie l'oeuvre en la
rapportant à son son dispositif d'énonciation, au lieu de la considérer comme un
monument transmis par la tradition, l'extériorité du contexte se révèle
une évidence trompeuse. L'oeuvre
philosophique n'est pas à concevoir comme un simple agencement de
"contenus" qui permettrait d'"exprimer" de manière plus ou
moins détournée idéologies ou mentalités ; il n'y a pas d'un côté un univers de
choses et d'activités muettes, de l'autre des représentations philosophiques
qui en seraient une image plus ou moins brouillée. En fait, la philosophie
constitue elle aussi une activité,
et le philosophe n'est pas un simple médiateur entre un état du monde et sa
représentation . Comme le
discours qu'il tient sur le monde doit
gérer sa propre présence dans ce monde, son institution,
les conditions d'énonciation du texte
philosophique sont indéfectiblement nouées à son sens.
Cela implique
aussi que l'on se démarque de la représentation de la création philosophique
comme processus linéaire : d'abord un besoin de s'exprimer, puis la conception
d'un sens, puis le choix d'un support et d'un genre, puis la rédaction d'un
texte, puis la quête d'une instance de diffusion, puis l'hypothétique rencontre
avec un destinataire, enfin l'éventuelle reconnaissance de la légitimité
philosophique de son auteur. A un tel schéma il faut préférer
un dispositif communicationnel qui intègre à la fois l'auteur, le public, le
support matériel du texte, qui ne considère pas le genre comme une enveloppe
contingente mais comme une partie du message, qui ne sépare pas la biographie
du statut institutionnel du philosophe, qui ne pense pas la subjectivité
créatrice indépendamment de son activité énonciative. La légitimation de l'oeuvre
n'est pas une consécration improbable, qui vient attester sa valeur, elle
traverse l'ensemble de son processus de
constitution.
Pour illustrer cette "mise en oeuvre"
du contexte à travers l'institution discursive nous allons mettre en évidence
quelques "axes" de ce dispositif communicationnel, que nous ne dissocions que pour l'analyse.
Premier
axe : le philosophe "dans" la cité
Paratopie
On a naturellement tendance à minimiser le
caractère institutionnel de l'exercice de la philosophie. Or même dans ses travaux les plus solitaires, sans cesse le philosophe doit se poser comme
tel, se définir par rapport aux normes du champ philosophique, aux
représentations et aux comportements associés à son statut, que ce soit pour
les conforter ou les contester.
Le philosophe ne peut se placer à l'extérieur
de la société, il ne peut non plus s'y inclure, il ne peut que nourrir son oeuvre du caractère radicalement
problématique de sa propre appartenance à cette société. Son énonciation se
constitue à travers cette impossibilité même de s'assigner une véritable
"place". Si le philosophe dit quelque chose du monde qui lui est
contemporain, c'est en impliquant sa propre inscription dans ce monde, nécessairement
déchiré par l'impossible inclusion des espaces (la philosophie entre autres) où
s'élaborent ses représentations. Le champ philosophique n'est pas l'absence de
tout lieu, mais une difficile négociation entre le lieu et le non-lieu, une
localisation parasitaire, qui vit de l'impossibilité même de se stabiliser. Si
l'existence sociale de la philosophie suppose à la fois l'impossibilité de
s'abstraire de la société "ordinaire" et celle de se confondre avec
elle, elle est vouée à jouer de et dans cet entre-deux, dont elle surgit et
qu'elle n'a de cesse qu'elle ne l'ait annulé. Non que la philosophie ait un
fonctionnement incommensurable avec les autres domaines d'activité (on peut y
parler de stratégies de promotion, de carrières, etc.), mais si l'on ne veut
pas rester en deçà de l'excès qu'elle implique on ne peut la considérer comme n'importe quel autre domaine
de l'activité sociale. Cette localité paradoxale, nous l'avons nommée paratopie. Elle n'est évidemment pas l'affaire d'un
individu, mais du champ philosophique même. Certes, ce champ fait en un sens
"partie" de la société, mais il déstabilise la représentation que
l'on se fait communément d'un lieu, avec un dedans et un dehors : les
"milieux" philosophiques sont en fait des frontières. Sans
"localisation" il n'y a pas d'institutions permettant de légitimer
et de gérer la production et la
consommation des oeuvres philosophiques ; mais sans "dé-localisation"
il n'y a pas de philosophie véritable.
C'est ce qui apparaît avec la philosophie même, avec Socrate discourant "sur
la place publique, aux comptoirs des banquiers, et dans les autres lieux
où beaucoup d'entre vous m'ont entendu"
(Apologie de Socrate, I) : gymnases, jardins,
banquets... Enonciateur d'agora, Socrate "appartient" en fait à un
lieu en excès de tout lieu. La philosophie va se définir par une série de lieux
plus ou moins parasitaires, qu'elle s'approprie plus ou moins durablement : ainsi
dans l'antiquité l'Académie, le Portique, le Lycée.... A côté de ces lieux qui
tendent à s'institutionnaliser, des philosophes comme les Cyniques affichent la
paratopie dans sa version extrême : le tonneau de Diogène errant au travers de
la cité. L'effort de certains régimes pour intégrer à l'appareil d'État les philosophes réunis
dans quelque syndicat permet de maintenir une production idéologique, non de produire des oeuvres philosophiques,
à moins que le philosophe, s'écartant de ce qui est attendu de lui, ne rende
problématique cette appartenance même. De ce point de
vue, la République platonicienne n'est pas seulement l'expression d'une
doctrine politique de Platon, il faut la penser dans son irréductible tension avec la mort de Socrate
: pour énoncer en philosophe il faut à la fois dessiner des
"républiques" et mettre au coeur de l'oeuvre la mise à mort du
philosophe par la cité.
Communauté discursive et positionnements
Dès lors que l'oeuvre philosophique ne surgit
pas dans la société saisie comme un tout mais à travers les tensions du champ
proprement philosophique, en mettant en jeu l'inscription sociale de sa propre
énonciation, l'intérêt se porte sur les
modes de vie, les rites de ces communautés restreintes qui se disputent un même
territoire symbolique. C'est dans cette zone que se nouent les relations entre le philosophe et la
société, le philosophe et son oeuvre, l'oeuvre et la société. Précisément, depuis
les années 1970 on se préoccupe de plus en plus des groupes dont nous venons de caractériser comme
"paratopiques". Les travaux de P. Bourdieu, en particulier, ont souligné que le "contexte"
d'une oeuvre (artistique, scientifique...), ce n'est pas tant la société
considérée dans sa globalité qu'au
premier chef un champ qui obéit à des règles spécifiques. Sur ce
point on peut également évoquer les travaux de Michel de Certeau sur
l'historiographie, ou ceux de R. Debray
qui qui
met en évidence le rôle que jouent les "scribes" dans la
constitution et le maintien des idéologies politiques et religieuses. Dans le domaine de l'analyse du discours
j'ai pour ma part introduit le concept de communauté
discursive pour montrer la réversibilité entre les contenus des formations
discursives et le fonctionnement des groupes de producteurs et de gestionnaires
qui les font vivre et qui en vivent : un mouvement intellectuel organise d'un même mouvement ses modes d'organisation
conceptuels et les relations entre les hommes.
La
vie philosophique est structurée par ces communautés (cercle, école, séminaire, académie...) qui se
répartissent dans le champ philosophique sur la base de positionnements (mouvements, doctrines...) distincts. Nous parlons ici de "positionnement" en
exploitant la polysémie de position sur deux axes majeurs : celui d'une
"prise de position" et celui d'un ancrage dans un espace conflictuel
(on parle d'une "position" militaire). Une oeuvre a beau semble
ignorer l'existence de positions concurrentes de la sienne, elle ne peut en
réalité se fermer que grâce à l'interdiscours dont elle se détache.
Les communautés discursives, comme l'indique
leur nom, supposent un certain mode de relation
entre des hommes qui partagent un même
territoire, qui s'organisent à travers
un discours dont le mode d'existence est à la mesure du mode d'existence de
ceux qui se rassemblent en son nom : il
y a des corpus s'il y des écoles et des interprètes autorisés, mais il y a écoles
et interprètes autorisés si la
pensée peut (permission et capacité) se déployer en corpus. Alors que les
communautés philosophiques antiques qui se pensaient en termes d'écoles organisaient à partir du corpus d'un maître vénéré un cursus de
transmision d'un savoir à des disciples unis par la "philia", les
pyrrhoniens s'efforçaient de ne pas transmettre un enseignement
doctrinal, voire récusaient l'idée même
d'un penseur fondateur ; de là un mode de fonctionnement institutionnel
paradoxal qui ne fait qu'un avec leur doctrine. L'opposition entre les cahiers de cours d'Aristote et les silences de
Pyrrhon répond à celle entre deux
manières de faire société
en philosophie.
Les diverses doctrines apparaissent
ainsi indissociables des modalités de
leur existence sociale, des lieux et des pratiques qu'elles investissent et qui
les investissent. La différence entre l'Académie athénienne, le salon français
du XVIII° et l'Université allemande du
XIX° intervient dans la définition même du statut de la philosophie dans les
sociétés concernées. Chez les philosophes des Lumières, par exemple, elle s'est
surtout exprimée à travers la notion de "République des lettres",
régie par l'égalité des Sujets et la libre discussion. Mais cette
"république" n'existe que de manière paradoxale, réseau plus ou moins
clandestin lié par la circulation des écrits et dont les membres sont dispersés
à l'intérieur des Etats politiques reconnus. C'est un "Etat" parasite
:
"Elle
s'étend par toute la terre et est composée de gens de toutes nations, de toute condition, de tout âge et de tout
sexe, les femmes non plus que les enfants n'en étant
pas exclus"
On pourrait objecter que beaucoup de
philosophes, déniant le champ philosophique,
prétendent ne relever que d'eux-mêmes ou ne parler qu'à des disciples
encore à venir (Nietzsche). En fait, l'institution
philosophique vit de cette tension entre ses communautés et ses marginaux ;
ce que montre de façon exemplaire le
paradoxe constitutif de l'oeuvre platonicienne
qui fait délivrer une doctrine par celui-là même qui dit savoir qu'il ne sait rien. On a beau se retirer au désert, on ne peut sortir du
champ philosophique dès lors qu'on fait signe et que l'on organise son identité
autour de ce geste : "faire signe" qui peut passer par l'écrit ou, à
la limite par une série d'actes provocateurs exécutés au milieu de la cité, comme chez les Cyniques.
L'existence d'une communauté n'implique pas
nécessairement la fréquentation assidue des mêmes lieux. Elle peut résulter
d'échanges de correspondance, de rencontres occasionnelles, de similitudes
dans les modes de vie, de projets
convergents... Il existe ainsi
nombre de communautés "invisibles" qui jouent un rôle sur l'échiquier
philosophique sans pour autant avoir pris la forme d'un groupe constitué. En
outre, tout philosophe s'inscrit dans une communauté d'élection, celle des
auteurs passés ou contemporains, connus personnellement ou non, qu'il place
dans son panthéon intellectuel et
dont le mode de vie et les oeuvres lui permettent de légitimer sa propre
énonciation. Cette communauté qui se joue de l'espace et du temps associe des
noms dans une configuration dont la singularité ne fait qu'une avec le
positionnement de l'auteur.
La bio / graphie
En
général, les philosophes n'aiment pas les biographies de philosophes, sauf s'il
s'agit de faire une concession au commun des mortels. Ainsi G.-G. Granger présentant l'oeuvre de Wittgenstein :
Le personnage d'un philosophe n'est
certainement pas ce qui importe, et je laisserais volontiers de côté toute
anecdote, n'était la curiosité invincible que chacun nourrit à l'égard des
détails concrets touchant le caractère et la vie de ceux dont il admire les
oeuvres
Sans
doute le penseur n'a-t-il pas à se soucier de détails biographiques, mais quand
il s'agit de comprendre l'émergence du discours philosophique les choses sont
moins simples. Ce qu'il faut alors prendre en compte, ce n'est ni l'oeuvre hors
de la vie, ni la vie hors de l'oeuvre mais leur subtil entrelacement. L'oeuvre
n'est pas à l'extérieur de son "contexte biographique" : de même que
la philosophie participe de la société qu'elle est censée représenter, l'oeuvre
participe de la vie du philosophe : l'énonciation est une forme de vie,
laquelle, en retour, est resaisie
par l'oeuvre.
Les
oeuvres émergent dans des parcours biographiques singuliers qui présupposent un état déterminé du champ
philosophique. L'important, c'est la
manière singulière dont le philosophe se rapporte aux conditions d'exercice de
la philosophie qui ont cours là où il se trouve. Nietzsche était professeur de
philologie en congé et Descartes gentilhomme rentier, libre de toute sujétion
académique. Chacun d'eux a géré différemment la paratopie du philosophe et
cette "gestion", loin d'être extérieure à l'oeuvre, participe de la
création. La patiente montée de Hegel depuis le statut de précepteur privé, vers
celui de de professeur et de directeur
de lycée, puis de professeur d'université à Heidelberg, puis à Berlin et enfin celui
de recteur, atteste un patient respect d'un cursus, une reconnaissance des
appareils qui ne fait qu'un avec une pensée de la patience du Concept.
On doit alors tourner le regard vers ce noeud
où s'intriquent dans l'élaboration d'une pensée vie individuelle et inscription
institutionnelle. Tout philosophe définit une trajectoire indissociable
du statut même de son énonciation. Il est des oeuvres dont l'autolégitimation
passe par le retrait du monde, il en est d'autres qui exigent la participation
à des entreprises collectives. Montaigne retiré dans sa demeure ou voyageant,
Sartre animant des revues politiques, défilant en tête de manifestations, Spinoza,
exclu par les juifs comme par les chrétiens, artisan autonome qui polit ses lentilles
disent chacun à sa façon ce qu'est pour
eux la geste philosophique légitime. Pour désigner ce noeud, nous parlerons de bio/graphie, avec une barre qui unit et
sépare. "Bio/graphie" qui se parcourt dans les deux sens : de la vie
vers la graphie ou de la graphie vers la vie. L'existence du philosophe se
développe en fonction de cette part d'elle-même qu'est l'oeuvre déjà accomplie, en cours d'accomplissement, ou à
venir ; mais l'oeuvre inclut cette
existence qu'elle habite déjà. La vie du
philosophe est dans l'ombre de l'énonciation philosophique et cette énonciation
est une forme de vie (on verra plus loin que l'éthos énonciatif indique
dans le texte un des points où à travers une voix émerge l'impossible corps bio/graphique
du philosophe). Le philosophe ne peut faire passer dans son oeuvre qu'une
expérience de la vie minée par le travail créatif, déjà hantée par l'oeuvre, et
cette dernière intègre, se réapproprie la trajectoire qui la rend possible. Il
y a là un enveloppement réciproque et paradoxal qui ne se résout que dans le
mouvement de la création. Spinoza dans le Traité
de la réforme de l'entendement dénonce les biens illusoires que cherchent les hommes ; le
polissage des verres est à la fois
une validation de cette critique et la condition pour pouvoir espérer accéder à
cette béatitude que définira l'Ethique,
laquelle, par une boucle, viendra légitimer la vie obscure qui l'a rendue possible. Le philosophe "vit" entre guillemets dès lors que sa vie
est déchirée par l'exigence de penser, que le miroir se trouve déjà dans
l'existence qu'il est supposé refléter.
De ce point ce vue, un texte comme le Discours de la méthode apparaît exemplaire d'un processus qui anime
toute oeuvre philosophique, ce qui explique sans doute pour une bonne part
qu'il ait pu acquérir un statut fondateur : l'extérieur (la vie) y est à
l'intérieur (le texte), mais ce texte
est aussi à l'intérieur de cette vie...Ce qui chez Descartes reste périphérique
passe au premier plan chez un Kierkegaard, pour qui la bio/graphie est le ressort même de l'oeuvre : qui peut dire si le renoncement à la fiancée est
dans l'oeuvre ou dans la vie ? Cela est
vrai même des philosophes cyniques qui se refusent à écrire ou même à délivrer
une doctrine : c'est leur vie même qui constitue une sorte de
"graphie", ils montrent par tous leurs gestes une vérité qui se
refuse à devenir doctrine.
L'énonciation philosophique est ainsi moins
la triomphante manifestation d'un moi souverain que la perpétuelle
renégociation d'un intenable. Le grand philosophe n'est pas celui qui en toutes
circonstances sait tirer une pensée de son for intérieur, mais
celui qui a pu aménager une bio/graphie à la (dé)mesure de cette pensée. Négociation jamais assurée qui peut prendre
l'apparence d'une existence décousue ou insignifiante et impliquer un pacte obscur avec la
mort. Présent et absent de ce monde, le
philosophe n'a d'autre issue que la fuite en avant, le mouvement qui le porte vers une pensée qui se nourrit de ce
mouvement. C'est pour écrire que
le philosophe préserve sa paratopie et c'est en écrivant qu'il peut se racheter
de cette faute : il énonce la doctrine future de l'humanité à travers le geste
qui l'exclut de cette humanité.
Autorité et vocation énonciative
Les diverses bio/graphies sont aussi des positionnements dans le champ philosophique, qui
définissent, explicitement ou non, le type de qualification requise pour avoir l'autorité énonciative,
disqualifiant par là même les
philosophes contre lesquels elles
se constituent. M. Foucault dans
l'Archéologie du savoir parle de "modalité énonciative"
pour la définition du personnage statutairement défini qui a le droit
d'articuler une certaine parole. Dans ce texte Foucault évoque la parole
médicale ; mais on ne peut pas
se contenter de raisonner en termes de diplôme,
d'habilitation par l'institution quand il s'agit de définir les conditions de
légitimité d'une parole "souveraine"
comme la philosophie. Certes, en général les philosophes ont étudié
les oeuvres d'autres philosophes, mais la manière dont ils se forment, le
statut qu'ils attribuent à cette formation
dépendent de leurs
positionnements. Celui qui au XVIII° se réclamait des Lumières était censé s'intéresser
aux réformes politiques et préférer les connaissances scientifiques à la
fréquentation assidue des systèmes métaphysiques, tandis qu'un existentialiste
devait avoir affronté des situations politiques et personnelles fortes plutôt qu'avoir
fait de l'épistémologie. Les divers
états historiques du champ philosophique, c'est-à-dire les positions et leur
hiérarchie, filtrent ainsi la population énonciative potentielle. Ils
définissent certains profils bio/graphiques : fréquenter les milieux mondains
ou non, le théâtre ou les hommes de science, herboriser ou faire des
mathématiques, etc.
Nous avons appelé vocation
énonciative ce processus par lequel un sujet se "sent" appelé à
produire un type de discours déterminé. Selon les conjonctures ce ne sont pas
les mêmes individus qui vont se croire "appelés" à produire des
énoncés philosophiques. Pour que Platon, Malebranche ou Kant se soient sentis
poussés à devenir énonciateurs philosophiques, il a bien fallu que la
représentation de l'institution philosophique relative à leur positionnement
leur donne la conviction qu'ils avaient l'autorité requise pour se poser en
philosophes : soit en se conformant à l'état de choses existant, soit en le
modifiant.
Un positionnement produit donc, implicitement
ou non, une définition de la philosophie légitime qui soit en harmonie avec
les qualifications de son ou ses propres tenants (celles dont
ils disposent au départ comme celles qu'ils pensent devoir et pouvoir acquérir). Attaquer les "chiens de garde
de l'idéologie", c'est condamner le type de formation sur lequel
s'appuient les penseurs éloignés de la lutte des classes ; un althusserien y
aurait ajouté la nécessité d'une
formation épistémologique. Quand un A. Badiou dénonce les philosophes ignorants
des mathématiques il définit une des conditions à l'exercice de l'énonciation
philosophique : " 'Que nul
n'entre ici s'il n'est géomètre', prescrit le mathème comme condition de la
philosophie".
On le voit, prendre en compte la paratopie du
philosophe, son impossible appartenance à la société, ce n'est pas se placer à
l'extérieur de la chose philosophique : les conditions du dire sont partie
prenante d'un positionnement qui est
inextricablement doctrine et inscription dans un champ.
Deuxème
axe : les genres de discours
Si tout
énoncé philosophique implique ses modes de transmission, s'il n'"emprunte"
pas de manière contingente des "moyens" de transmission, et si cela fait partie de son identité, passe ainsi au
premier plan la question des genres de
discours philosophiques.
Le
genres comme classe généalogique
En se développant autour d'une réflexion sur
l'interaction énonciative et sur la pertinence
des énonciations, les courants pragmatiques ont fait de la réflexion sur
les genres un axe majeur de l'analyse du discours. Toute énonciation constitue
un certain type d'action sur le monde dont la réussite implique un comportement
adéquat des destinataires, qui doivent pour cela pouvoir identifier le genre
dont elle relève. Le genre constitue un dispositif communicationnel où l'énoncé
et les circonstances de l'énonciation sont impliqués pour accomplir un
macro-acte de langage spécifique. Il apparaît ainsi comme une activité sociale
d'un type particulier qui s'exerce avec
des protagonistes qualifiés, dans des circonstances et de manière appropriées.
Ces facteurs sont interdépendants : les circonstances de l'énonciation, le
support matériel du texte, etc. ne sauraient être dissociés des thèmes traités,
du type de public, etc.
Aussi rapportera-t-on les oeuvres non
seulement à des "idées" mais à l'apparition d'aires de communication spécifiques. Ici l'on retrouve la
dimension médiologique. L'espace philosophique mondain du classicisme français
où le philosophe se pose en "honnête homme" face aux "honnêtes
gens" doués de raison s'oppose point par point à celui des oeuvres allemandes du XIX° siècle, par exemple, qui
font du "professeur" la figure centrale d'une pédagogie tournée vers des
étudiants spécialisés. De la même
manière, de nombreux genres philosophiques antiques ne sont pas dissociables du
mode de fonctionnement des écoles : ainsi la célèbre distinction chez les
aristotéliciens entre les genres "acroatiques" et les genres
"exotériques".
Les paramètres qui interviennent dans la
délimitation traditionnelle des genres (dialogue, conte, aphorisme,
méditation...) sont très hétérogènes. Aujourd'hui on distingue soigneusement
les genres, qui sont historiquement
définis, et les catégories qui traversent
époques et cultures. Ainsi la
formule de G. Genette : "Il y a
des modes, par exemple : le récit ; il y a des genres, exemple : le roman". Pour être un récit, par exemple, une oeuvre
doit doit posséder les propriétés constitutives de tout récit ; si l'une d'elles
faisait défaut, on n'aurait pas affaire à un récit. En revanche, les genres
historiquement circonscrits, que J-M Schaeffer appelle "classes généalogiques", sont
de nature hypertextuelle. Quand par exemple un philosophe du XVII° siècle
intitule "dialogue" telle de ses oeuvres, il le fait en se référant à
certaines caractéristiques d'oeuvres antérieures qu'il reprend plus ou moins
fidèlement ; il l'inscrit dans une ou plusieurs classe(s) généalogique(s) dont
le prototype est sans doute les dialogues de Platon. Les oeuvres sont ainsi
souvent référées à un prototype : l'Ethique
pour l'exposé "more
geometrico", le Discours de la
méthode pour l'autobiographie
intellectuelle etc. La relation par exemple entre les Méditations cartésiennes de Husserl et les Méditations
métaphysiques de
Descartes est avant tout de l'ordre de la ressemblance et de la
dissemblance : recourir au genre de la "méditation", c'est "individualiser
ce nom par rapport à une oeuvre singulière, ou un groupe d'oeuvres de la chaîne
textuelle". Un auteur peut donner une dénomination
générique nouvelle à des oeuvres qui s'écartent pourtant faiblement de la
tradition, ou au contraire produire des oeuvres très différentes sans pour
autant changer de dénomination générique. Il n'existe aucune règle qui
détermine à partir de quel écart par rapport à des oeuvres antérieures une
oeuvre peut encore être dite "dialogue", "méditation" ou
"maxime". Ce sont là des choix qui renvoient aux positionnement des
auteurs.
Le positionnement par le genre
L'assignation d'une oeuvre à un genre la
situe à l'intérieur de ce qu'on pourrait appeler la sphère philosophique. Il existe en effet une "sphère" constamment
remodelée où sont contenues toutes les oeuvres dont la trace a été conservée,
une bibliothèque imaginaire dont seule une part est accessible à partir d'un
moment et d'un lieu déterminés. Se positionner, c'est mettre en relation un
certain parcours de cette sphère avec la place que par son oeuvre on se confère
dans le champ. En écrivant des "aphorismes" Nietzsche revient
par-delà la philosophie rationaliste à un genre lié à la fois aux moralistes
classiques français et aux "dits" présocratiques, il trace donc un
parcours dans la sphère philosophique.
Le rattachement d'une oeuvre à un genre peut
venir des auteurs eux-mêmes (figurer dans un sous-titre, une préface...,
ressortir d'indices donnés par le texte). Il peut également être le fait d'une
élaboration retrospective due à des commentateurs. On connaît les avatars de la
Métaphysique d'Aristote, dénomination générique (meta ta phusika) qui ne doit rien à son auteur et qui, progressivement soudée en un seul
mot, devient le titre d'une oeuvre.
Mais en matière d'innovation générique toute
typologie un peu précise est vouée à l'échec : puisqu'une oeuvre
dit qui elle est en intervenant dans un certain état de la hiérarchie des
genres, il faut à chaque fois rapporter l'investissement
générique au positionnement de son auteur dans le champ philosophique. Plus
précisément, on distinguera entre les genres canoniques, ceux où la conformité entre une doctrine et un mode
d'énonciation convergent idéalement (le dialogue chez Platon, la méditation
chez Descartes, la critique chez Kant), et les genres où cette convergence est
plus faible. Mais cela ne signifie pas que la diversité des genres investis par
un positionnement soit indifférent : Descartes ne manie pas le même éventail de
genres que Kant, Bergson ou Kierkegaard ; en écrivant des romans et du théâtre
à côté de textes philosophiques ou d'articles dans des revues politiques,
Sartre montre ce qu'est une énonciation philosophique existentialiste.
Plutôt que de regarder ce que dit Hume "dans" ses essais
ou Sextus Empiricus "dans" ses Hypotyposes on considèrera donc ce que ces genres en
tant que tel disent par la manière même dont à travers eux s'exerce la
philosophie. Chez Platon le genre du dialogue est inséparable de la doctrine :
"le procédé de conversion initiatique, d'ascèse didactique, de progression
pédagogique obtenues par l'interaction dialogique, entraînent une
transformation de soi par la médiation d'une relation à l'autre qui progresse
elle aussi de concert avec le dévoilement progressif par la dialectique d'un
horizon de vérité". En revanche, chez Aristote le dialogue est lié
à l'exotérique, les disciples se voyant
destinées les oeuvres monologiques : la portée ontologique des dialogues
de Platon (genre chez lui canonique) a disparu au profit d'un partage à la fois rhétorique et ontologique entre les textes "acroatiques", destinés aux élèves, qui traitent des fondements, et les dialogues pour les questions et les publics seconds.
Distinction qui renvoie directement à la divergence des doctrines.
Un positionnement n'oppose pas son ou ses genre(s) à tous les autres pris en bloc, il
se définit essentiellement par rapport à certains autres qu'il privilégie. Ainsi, pour Kierkegaard les
genres contre lesquels il élabore les siens ne sont pas n'importe quels autres
mais son Autre, en l'occurrence les genres hégéliens, liés à une totalisation
organique, ceux dont il était crucial pour lui de se démarquer pour établir sa
propre identité paradoxale dans le champ. On le voit bien dans
l'avant-propos de ce livre qui relève d'un genre non organique par excellences, Les Miettes philosophiques :
Ce que l'on offre ici n'est qu'une brochure, proprio Marte, propriis auspiciis, proprio
stipendio, sans aucune prétention de participer aux visées scientifiques où
on est légitimé en tant que passage, transition, concluant, préparant,
participant, collaborant ou suite volontaire, héros ou quand même héros relatif ou tout au moins
trompette absolu
Les philosophes sont néanmoins souvent
partagés entre la nécessité de maximiser
leur rupture, pour bouleverser le champ philosophique à leur profit, et celle
de la minimiser, pour faire
apparaître leur subversion non comme un coup de force passager mais comme le
retour à une norme qui aurait été indûment occultée : c'est tout le sens des
"retours à". On peut ainsi avoir affaire à des réemplois, dans un environnement très différent, de genres devenus peu
productifs, voire tombés en désuétude. Tel est le cas de l'aphorisme chez
Nietzsche.
La relation même qu'entretient un
positionnement à l'égard de la généricité est variable selon les époques et les
positions. La volonté d'échapper à toute appartenance générique codifiée
préalablement, d'inventer en quelque sorte ses propres genres par synthèse, est
très caractéristique de la philosophie romantique. A l'opposé il y a les
tentatives de "rhizome" de Deleuze et Guattari, qui récusent "le livre image du monde" et "le livre-racine", subtituant
aux chapitres des "plateaux" : "n'importe quel point d'un rhizome
peut être connecté avec n'importe quel autre, et doit l'être". L'analyste doit prendre en compte cette
prétention subversive, au même titre que celle d'autres philosophies à produire
des oeuvres relevant de genres déjà consacrés.
Qu'il s'agisse de "création" de
nouveaux genres, d'introduction de genres relevant jusque là d'autres champs ou
de refus de tout genre,
l'innovation ne peut avoir qu'une portée relative. Il y a de toute façon un
niveau que l'on peut difficilement mettre en cause : l'appartenance au
dispositif énonciatif de la philosophie
ou, à un niveau inférieur, les contraintes liées à son "inscription"
dans un espace sémiotique protégé.
Troisième
axe : La situation d'énonciation
Scénographie
La détermination d'un genre ne suffit pas ; il
faut accéder à la situation
d'énonciation que
toute oeuvre construit par son déploiement même, la situation dont elle prétend
qu'elle la rend légitime et qu'elle légitime en retour. Une oeuvre sceptique
n'est pas seulement "sceptique" par son contenu mais aussi par la
manière dont elle institue la situation d'énonciation qui la rend "sceptique" : une parole qui se poserait
comme transmission d'une science venant d'un maître et allant vers un élève impliquerait
une situation d'énonciation incompatible avec le scepticisme. (voir que
sais-je p.55 L'oeuvre s'énonce à travers une situation qui n'est pas un cadre
préétabli et fixe : elle présuppose une scène de parole déterminée qu'il
lui faut valider à travers cette parole même. L'oeuvre se légitime donc en
traçant une boucle paradoxale : à travers le monde qu'elle met en place, il lui faut justifier
tacitement la scène qu'elle impose
d'entrée. Elle présente au lecteur un monde tel qu'il appelle la scéne même qui
le pose, et nulle autre.
On parle de "situation
d'énonciation" pour désigner le foyer de coordonnées qui sert de repère,
directement ou non, à l'énonciation : les protagonistes de l'interaction
langagière (énonciateur et coénonciateur) ainsi que leur ancrage spatial et temporel
(JE -- TU, ICI, MAINTENANT). Cette situation d'énonciation de l'oeuvre, on
l'appellera scénographie en rapportant l'élément -graphie non à une
opposition empirique entre support oral et support graphique mais à l'inscription légitimante d'un texte mémorable. La scénographie définit les
statuts d'énonciateur et de coénonciateur, mais aussi l'espace (topographie) et le moment (chronographie) à partir desquels prétend
se développer l'énonciation. L'énonciation hégélienne dans la Phénoménologie de l'esprit, par exemple,
implique une scénographie dont l'énonciateur serait l'Esprit lui-même, à partir
d'une chronographie-topographie qui n'est certes pas la ville d'Iéna en 1807
mais l'avènement de l'Esprit absolu. Cette oeuvre thématise remarquablement la
boucle paradoxale de toute scénographie : le lecteur est appelé à travers le
périple de la conscience qui est aussi parcours de lecture à combler le
décalage qui le sépare de cette Parole qui lui est donnée dès les premières
lignes. Au terme du processus il doit comprendre que ce discours était en fait son discours, l'ensemble du récit déployant l'enchaînement nécessaire
qui permet de fonder cette opération. On le voit, la scénographie n'est pas un "procédé" destiné à faire
passer un "contenu" qui en serait indépendant, mais sa détermination
ne fait qu'un avec le positionnement.
Pour caractériser une
scénographie on dispose :
- D'indices textuels
variés par lesquels le texte montre (au sens des pragmaticiens, c'est-à-dire
implicitement) la scénographie qui le rend possible ;
- D'indications
paratextuelles : un titre, la mention d'un genre ("chronique",
"méditation"...), une préface de l'auteur...;
- D'élaborations explicites
où le texte s'efforce de valider la relation énonciative qu'il prétend
instaurer.
La scénographie d'une oeuvre est elle-même
dominée par la Scène englobante
ultime qu'est la Philosophie, qui confère à l'oeuvre un cadre pragmatique
minimal, associant un '"auteur" et un"public" doués de
raison dont les modalités varient selon les époques et les sociétés. En fait,
ce n'est pas à cette Scène englobante en tant que telle qu'est confronté le
coénonciateur d'un texte philosophique, mais au rituel discursif imposé par tel
ou tel genre : il lit un manifeste, un cours, un dialogue..., et non de la pure
philosophie. On distinguera donc la scène englobante des scènes génériques, dont on a vu qu'elles imposent elles aussi des
contraintes sur les rôles des participants : professeur / élève s'il s'agit
d'un ouvrage didactique, ami à ami dans
une lettre personnelle, etc.
Pour autant on n'a
pas affaire à une simple superposition
de contraintes emboîtées les unes dans les autres : scène englobante, puis
scène générique, puis scénographie. La scénographie opère ce qu'on pourrait
appeler une appropriation de la
scène englobante et de la scène générique. Dans la mesure même où elle relève
d'un positionnement, une scénographie dit d'une certaine manière ce qu'est
l'exercice légitime de sa scène englobante, en l'occurrence du discours
philosophique, et légitime aussi le recours à sa propre scène générique. Il
arrive même, et l'on parle alors volontiers de textes "fondateurs",
que la scénographie modifie en amont la scène englobante, c'est-à-dire déplace
les conditions de l'énonciation philosophique, au lieu de simplement s'appuyer
sur elles.
La scénographie invoque souvent la caution de
scènes énonciatives preexistantes, déjà validées,
qu'il s'agisse d'autres genres philosophiques, d'autres oeuvres, de situations
de communication d'ordre non-philosophique (cf. la conversation mondaine, le
discours juridique...). "Validé" ne veut pas dire valorisé mais déjà
installé dans l'univers des savoirs
et des valeurs du public.
Ainsi l'invocation de l'Ion de Platon permet-elle à Montaigne de justifier la
scénographie de l'"essai", son énonciation "à sauts et à
gambades" :
C'est
l'indiligent lecteur qui perd mon sujet, non pas moi ; il s'en trouvera
toujours en un coin quelque mot qui ne laisse pas d'être bastant, quoi qu'il
soit terré (...) Le poète, dit Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de
furie tout ce qui lui vient en la bouche, comme la gargouille d'une fontaine,
sans le ruminer et poiser, et lui échappe des choses de diverse couleur, de
contraire substance et d'un cours rompu. Lui-même est tout poétique, et la
vieille théologie poésie, disent les savants, et la première philosophie.
C'est
l'originel langage des Dieux.
Le lecteur est convié à interpréter l'énonciation de l'auteur à travers la
scène validée d'une parole issue de cette chronographie / topopgraphie bénie des dieux, la Grèce des humanistes. Le
terme de "Renaissance" prend ici toute sa force : il s'agit pour
Montaigne de faire coïncider son retour à la "Nature" avec une
régression temporelle en-deçà de la distinction entre philosophie, théologie et
poésie. La scénographie permet de doubler la situation d'énonciation
"historique" (en l'occurrence la France de 1588) avec une autre
situation, construite dans le texte, celle d'une Origine qui permet de
légitimer l'énonciation de l'oeuvre.
Cette scène validée a
beau être rapportée à Platon, elle n'intervient néanmoins ici que réélaborée à
travers les catégories des Essais. En
ce sens, une scène validée qui est mobilisée au service de la scénographie
d'une oeuvre est aussi le produit de
l'oeuvre qui prétend énoncer à
partir d'elle. Montaigne prétend imiter une scénographie platonicienne, mais
celle-ci est en fait un produit des Essais.
La scénographie est à l'articulation de
l'oeuvre considérée comme univers conceptuel autonome, d'une part, et du bio/graphique,
de l'autre. Descartes n'a pas constamment vécu dans un poêle, mais il faut bien
que les lieux qu'il a occupés, à
l'étranger et à la périphérie des
villes, aient été vécus comme "poêle" pour qu'il puisse écrire le Discours de la méthode. Il a bien fallu
que Sartre ait affecté aux cafés du Quartier Latin un rapport essentiel à une
pensée de "l'existence" pour que le lecteur de l'Etre et le Néant se voie
montrer "ce garçon de café".
Les types de scénographie mis en place
indiquent ainsi les multiples manières dont on peut légitimer l'exercice de la
parole dans un certain état du
champ philosophique. La philosophie étant de ces discours dont l'identité se
constitue à travers la négociation de leur propre droit à énoncer comme ils le
font, la scénographie, pour ne pas se dégrader en simple procédé, doit être à la mesure du "contenu"
de l'énoncé qu'elle rend possible ;
pas de scénographie professorale, par exemple, si la philosophie qui s'énonce
ainsi ne prétend pas d'une manière ou d'une autre s'inscrire dans l'espace
scolaire : réellement (Hegel rédigeant le Précis
de l'encyclopédie des sciences philosophiques pour ses étudiants) ou par
anticipation (Descartes rédigeant les Principia
pour des élèves hypothétiques). D'autre
part, une scénographie doit être en prise sur la configuration historique où
elle apparaît : pas de discours adressé aux sujets de "bon sens" si
le "bon sens" ne participe pas d'une dynamique de transformation
sociale et intellectuelle ; pas de manuel pour l'Université de Berlin si cette
institution-là n'est pas précisément "l'Université du centre, le centre de
la culture de l'esprit, de toute science et de toute vérité"
Ethos
Le texte n'est pas destiné à être contemplé,
il est énonciation tendue vers un coénonciateur qu'il faut mobiliser pour le
faire adhérer à un univers de sens. Nous avons traité de la "scénographie"
en faisant abstraction de l'imaginaire du corps qu'implique l'activité de
parole ; mais comment évoquer par exemple une scénographie prophétique en
négligeant le "ton", la gesticulation qui sont inséparables d'une telle énonciation ? Pour
dire la mort de Dieu l'énonciateur du Gai
savoir, dans une topographie appropriée ("nous autres devineurs nés...en
attente sur les montagnes") appelle une énonciation prohétique qu'en fait cet appel même accomplit :
Cette longue et féconde succession de
ruptures, de destructions, de bouleversements, qu'il faut prévoir désormais :
qui donc ajourd'hui la devinerait avec assez de certitude pour figurer comme le
maître, l'annonciateur de cette formidable logique de terreurs, le prophète
d'un obscurcissement, d'une éclipse de soleil comme jamais il ne s'en produisit
dans le monde ?...
Cette question nous ramène à l'ethos rhétorique, auquel la
perspective pragmatique a récemment redonné son intérêt.
La rhétorique antique entendait par
"éthè" les propriétés que se
confèrent les orateurs par leur manière de dire : non pas ce qu'ils disent
explicitement sur eux-mêmes mais la personnalité qu'ils montrent à travers leur
façon de s'exprimer. Ce que l'orateur prétend être, il le donne à entendre et à
voir : il ne dit pas qu'il est simple et honnête, il le montre à travers sa
manière de s'exprimer. L'éthos est ainsi attaché à l'exercice de la parole, au
rôle qui correspond à son discours, et non à l'individu "réel",
appréhendé indépendamment de sa prestation oratoire : est donc ici en jeu le
sujet d'énonciation en tant qu'il est en train d'énoncer. L'efficacité
de ces éthè est précisément liée au
fait qu'ils enveloppent en quelque sorte l'énonciation sans être explicités
dans l'énoncé.
Derrida à travers sa dénonciation du
"logocentrisme", Foucault en rejetant la philologie qui fait du texte
"une voix maintenant réduite au silence" ont rompu la soumission du texte à la
plénitude d'une voix première. Leur
critique ne saurait néanmoins impliquer l'élimination de l'éthos ; ce
dernier n'est pas en amont de la
textualité, souffle initiateur rapporté à l'intention d'une conscience, mais il
constitue une dimension essentielle de
toute énonciation, y compris de la philosophie, même si cette dernière dénie souvent
tout lien entre la contingence de sa singularité énonciative et l'universalité
de droit de son propos. A la différence de la rhétorique, qui fait de l'éthos
un instrument au service d'une fin, un moyen de persuasion, dans une perspective
d'analyse du discours on l'associera à la scénographie : la manière dont un philosophe gère sa relation à l'éthos
dépend donc de son positionnement. L'univers de sens que délivre le discours
s'impose par là aussi bien que par la seule "doctrine".
Pour exploiter la notion d''éthos hors de
l'éloquence traditionnelle, liée à une oralité vive, il faut lui faire subir quelques remaniements. Pour nous, tout
discours, même écrit, est associé à une
vocalité, il se donne à travers
une détermination de la
"voix" qui renvoie elle-même à une détermination du corps de son
énonciateur (et non, bien entendu, du corps de son auteur effectif). Le
discours a beau être écrit, il se soutient de cette vocalité, même quand il la
dénie : la "vocalité" n'est pas une voix, elle déjoue toute
appréhension immédiate de la distinction entre oral et écrit. Le texte fait
donc comme si cette épaisseur vocale lui préexistait, alors qu'elle est construite par le texte
même. A travers elle l'énonciateur défini par la scénographie, fût-il non
figurable, joue le rôle de garant du
dit, d'Origine légitime. Au début de Lire
le Capital Althusser revendique "le tour didactique et
parlé" , "les répétitions, les hésitations" de son énonciation, préférables à "l'ordre systématique
d'un seul discours" : ici, par un paradoxe qui n'est qu'apparent, la
figure d'un garant qui exhibe les difficultés du cheminement sont l'indice de
sa familiarité avec le Vrai ; thèse obliquement fondée dans le texte par une
référence à la psychanalyse : "c'est depuis Freud que nous commençons de soupçonner ce qu'écouter,
donc ce que parler (et se taire) veut dire"
La notion traditionnelle d'éthos (comme les mores des latins) recouvre, outre la dimension vocale,
l'ensemble des déterminations physiques et psychiques attachées par les
représentations collectives au personnage de l'orateur. Pour l'utiliser plus
efficacement on associera à chaque oeuvre un ton spécifique, terme qui présente l'avantage de valoir
aussi bien à l'écrit qu'à l'oral (on peut parler du "ton" d'un livre).
Pour un énoncé écrit ce "ton" est attribué au garant qui est censé le
prendre en charge et dont le lecteur doit construire la figure à partir
d'indices textuels de divers ordres. Ce "garant" se voit ainsi affecter
un caractère et une corporalité, dont le degré de
précision varie selon les textes. Le "caractère correspond à un faisceau de traits
psychologiques. Quant à la
"corporalité", elle est associée
à une complexion corporelle mais aussi à une manière de s'habiller et de
se mouvoir dans l'espace social. L'éthos implique ainsi une police tacite du
corps appréhendé à travers un comportement global.
Caractère et corporalité du garant supposent
un ensemble diffus de représentations sociales valorisées ou dévalorisées, sur
lesquelles l'énonciation s'appuie et qu'elle contribue en retour à conforter ou
à transformer Ces stéréotypes culturels circulent dans les registres les plus
divers de la production sémiotique d'une collectivité : livres de morale, littérature, peinture,
statuaire...L'éthos n'est donc pas un procédé intemporel ; comme les autres
dimensions de l'énonciation il inscrit les oeuvres dans une conjoncture
historique déterminée (la valorisation althusserienne de la parole
difficultueuse de l'analysant aux prises avec l'inconscient suppose la
domination de la conjonction freudo-marxiste dans l'espace philosophique
français des années 1960 ). Il projette également dans l'oeuvre une figure de
l'homme philosophique à la mesure des catégories mêmes de la doctrine.
Pour la philosophie il s'agit d'attester ce
qui est dit en appelant le coénonciateur à s'identifier à une certaine
détermination d'un corps en mouvement, appréhendé dans son environnement social
et psychologique. Le lecteur ne fait pas que décoder du sens, il participe
"physiquement" du monde que le garant prétend imposer. Les
"idées" se présentent à travers une manière de dire qui renvoie à une
manière d'être, à la participation imaginaire à un vécu. L'efficacité de l'argumentation, fût-elle
philosophique, tient pour une part au fait qu'elle amène le lecteur à
s'identifier à la mise en mouvement d'un corps typifié, investi de valeurs
historiquement spécifiées.
En sollicitant l'étymologie de manière peu
orthodoxe on désignera par incorporation la triple fonction attachée à cet éthos :
- L'énonciation donne corps au garant du texte,
à l'instance qui assume la délivrance du Vrai ;
- Par là le lecteur incorpore, assimile un
ensemble de schèmes, une manière spécifique de se rapporter au monde à travers
une manière d'habiter son propre corps ;
- Ces deux "incorporations" en
rendent possible une autre, l'intégration dans un corps, dans la communauté imaginaire de ceux qui adhèrent à
l'univers de sens institué par l'énonciation du texte.
Si l'exposition philosophique apparaît ainsi
inséparable de la détermination d'un corps énonçant, on ne fera pas pour autant
de l'éthos quelque substrat, la vérité ultime d'un discours qui serait voué à
dénier la force qui le rend possible. On ne défendra donc pas ici, dans une
perspective psychanalytique ou nietzschéenne, une conception
"généalogique" du discours : comme si, sous les scansions
démonstratives il fallait restituer quelque couche archaïque, une économie
cachée du corps. Bien au contraire, la dynamique énonciative n'a ni "haut"
ni "bas", ni même de "noyau" et de "périphérie",
mais elle mobilise simultanément un faisceau d'instances qui pour chaque
oeuvre forment une totatilité
articulée.
Il est bien des textes philosophiques qui
prétendent se poser hors de toute vocalité, voire hors de toute référence à une
source énonciative. De manière plus générale on peut opposer les textes
"ascétiques", qui semblent exténuer leur scénographie, donc leur
éthos, et ceux qui la construisent ostentatoirement. D'un côté l'omniprésence
de l'énonciateur nietzschéen, de l'autre l'effacement de l'énonciateur kantien.
En fait, dans ces oeuvres à
scénographie "exténuée" la scénographie est cet effort même
d'arrachement à toute vocalité, l'éthos le maintien d'une voix blanche, hantée
par son propre effacement. La
"disparition élocutoire" de l'auteur dont rêve une certaine
philosophie n'est pas donnée, elle est conquise à chaque pas du texte, elle se
confond avec son entreprise. On peut ruser avec l'éthos, on ne peut l'abolir.
Quatrième
axe : la langue
Le code langagier
En parlant de conditions médiologiques, de
positionnement, de genre, de scénographie ou d'éthos, nous avons été amené à
faire intervenir la langue à travers
laquelle s'énonce le texte. On pense communément que la langue française
précède les oeuvres écrites en français comme le canal précède les messages
qu'on y introduit. En fait, la philosophie comme tout discours constituant joue
un rôle dans cette délimitation "sociologique" des langues. L'Un
imaginaire de la langue se soutient de l'existence d'un corpus d'oeuvres :
chaque acte d'énonciation philosophique, si dérisoire qu'il puisse sembler, va
conforter une langue dans son rôle de
langue digne de philosophie et, au-delà, de langue tout court, ou va contribuer à la rendre indigne de philosophie,
en l'abandonnant ou en prétendant la corriger. Pour un lieu et un moment donnés
certaines langues sont jugées philosophiques
et d'autres non : loin de prendre acte d'un partage intangible, chaque
positionnement philosophique contribue
à la renforcer ou à le modifier.
Il faut aller
plus loin : il n'y a pas d'un côté des
contenus, de l'autre une langue neutre qui permettrait de les véhiculer, mais la manière dont l'oeuvre gère le langage
fait partie du sens de cette oeuvre. Les oeuvres philosophiques ne sont pas
contraintes par une langue complète et autarcique qui leur serait
extérieure, elles entrent dans le jeu
de tensions qui la constitue. Le philosophe, en effet, n'est pas confronté à la langue mais à une
interaction de langues et d'usages, à ce qu'on pourrait appeler une interlangue. Par là on entendra les
relations, dans une conjoncture donnée, entre les variétés de la même langue, mais aussi entre cette langue
et les autres, passées ou contemporaines. Toutefois, cette hétéroglossie foncière, ce
"dialogisme" (M.Bakhtine) à
travers lesquels s'institue une énonciation philosophique singulière ne
sont évidemment pas maintenus comme tels, mais mise au service de l'Un, fût-ce de
manière paradoxale, par le travail de définition des concepts.
En fonction de son positionnement le
philosophe négocie à travers l'interlangue un code langagier qui lui est propre mais dont il prétend qu'en droit
il est commun. C'est donc sur les frontières qu'il écrit : non pas tant en
français, en italien, etc. qu'à la jointure instable de divers espaces linguistiques.
Cette notion de "code" associe l'acception de code comme système de
règles et de signes permettant une communication avec celle de code comme
ensemble de prescriptions : l'usage de la langue qu'implique l'oeuvre se donne
comme la manière dont il faut
énoncer, car la seule conforme à l'univers qu'elle instaure.
Cette interlangue, on peut l'envisager sous sa face de plurilinguisme externe, c'est-à-dire dans la relation
des oeuvres aux "autres" langues, ou sous sa face de plurilinguisme interne (ou
pluriglossie), qui concerne la diversité d'une même langue. Mais cette
distinction n'a qu'une validité limitée, dès lors qu'en dernière instance ce
sont les oeuvres qui décident où passe la frontière entre
l'"intérieur" et l'"extérieur" de "leur" langue. Jusqu'à la deuxième guerre mondiale il
existait chez la plupart des philosophes et dans le public cultivé, un
plurilinguisme foncier. L'essentiel de la philosophie française était produit
par des gens qui écrivaient dans un rapport constant au latin, et dans une
moindre mesure au grec.
Qu'un philosophe écrive dans "sa"
langue, cela même ne va pas de soi, car sa condition paratopique ne lui assigne
pas d'autre place qu'une frontière, l'écriture creusant un écart irréductible
par rapport à la langue maternelle.
Il y a autant de manières d'écrire dans "sa" langue que de philosophies : la relation de Hegel à l'allemand n'est pas
celle de Heidegger, et celle de
Descartes au français n'est pas celle de Bergson. Dans la Préface de la
première édition Kant revendique la nécessité d'exposer sa Critique de la raison pure "sous une forme sèche et purement scolastique" ; il
porte ainsi son attention sur la seule scénographie ; pourtant, son choix de la langue allemande est tout aussi
lourd de sens : il s'agit précisément
d'énoncer de manière "scolastique" sans recourir au latin, alors même que jusqu'aux années 1770 Kant
a écrit en latin. C'est que, comme le remarque justement S. Auroux, la philosophie des Lumières est incompatible
avec "une situation de diglossie où le savoir ne peut, par définition,
être propriété commune".
Le philosophe est également confronté à la
pluriglossie d'une même langue, y compris aux usages philosophiques en vigueur
dans celle-ci. Cette variété peut être d'ordre géographique (régionalismes...),
liée à une stratification sociale (populaire, aristocratique...), à des usages
professionnels (médical, juridique...), à des niveaux de langue (familier,
soutenu...). On pourrait objecter que cette négociation avec l'interlangue ne
vaut que pour un ensemble restreint d'oeuvres, qu'un grand nombre de
philosophes se contentent d'utiliser "la" langue neutre, celle de
tout le monde,. C'est oublier que "la" langue n'existe pas, qu'une
langue est variation, que la philosophie n'a pas de relation naturelle avec
quelque usage linguistique que ce soit. Même lorsque l'énonciateur
philosophique semble user de la langue la plus "ordinaire", il se
confronte indirectement à l'altérité langagière. Les philosophes français du
XVIII° siècle, qui semblent pourtant écrire "le" français ordinaire,
s'inscrivent en réalité dans un code particulier, celui où, sous l'égide de la
mondanité et du centralisme monarchique, s'associent depuis le XVII° siècle
clarté et élégance. Loin d'être
neutre, ce code est porteur d'une dynamique et de valeurs historiquement
situables, il est associé à la promotion de la Raison, qui se représenterait
idéalement dans une langue française qu'il faut rendre homogène, purifier de
toutes formes d'altérité (régionalismes, archaïsmes, termes vulgaires...). Dans
la perspective des Lumières faire reculer "l'obscurité" dans la
langue, mettre au jour les articulations de la pensée, c'est aussi faire
reculer un"obscurantisme" multiforme.
Supralangue et infralangue
Le code langagier d'une oeuvre philosophique
ne s'élabore pas seulement dans un rapport à des langues ou des usages de la
langue. Il se développe entre ce qu'on pourrait appeler des périlangues, sur la limite inférieure
de la langue naturelle (infralangue)
ou sur sa limite supérieure (supralangue).
L'énonciation ne peut se fixer ni sur
l'une ni sur l'autre, mais elle peut en laisser entrevoir l'indicible présence,
nourrir son texte de leur fascination. L'infralangue est tournée vers une
Origine qui serait une ambivalente proximité à la nature : tantôt innocence
perdue, tantôt confusion primitive, chaos dont il faut s'arracher mais dont on
s'efforce de capter l'énergie. Le travail sur les images chez Bergson peut se lire de cette façon : capter la force du
"moi profond", saisir la conscience au plus près de son
surgissement. Sur le bord opposé
la supralangue fait miroiter la perfection lumineuse d'une représentation
idéalement transparente à la pensée. Elle attire le code langagier dans
l'utopie d'une écriture "mathématique". Au-delà des imperfections de la langue
naturelle, la graphie y tend vers le
graphique, la syntaxe vers le calcul. La géométrie, "ces longues chaînes
de raisons toutes simples et faciles", a sans nul doute ce statut chez un
Descartes.
Par des voies opposées infralangue et
supralangue marquent la possibilité d'un sens immédiat, qui se donnerait sans
réserve, où s'annulerait la contingence des énoncés. On se gardera cependant de
réifier l'infralangue et la supralangue : il s'agit de fonctions. Dans telle ou
telle oeuvre ces deux fonctions peuvent être remplies par la même entité, la langue du corps peut être aussi celle des anges. On peut se demander si
le grec des présocratiques tel que se le représente Heidegger n'a pas ce double
statut ; dès lors que la langue grecque "est, avec l'allemande, au point
de vue des possibilités du penser, à la fois la plus puissante de toutes et
celle qui est le plus la langue de l'esprit", le code langagier du philosophe peut
prétendre renouer avec une dichtung originaire.
Bibliographie
ALTHUSSER L., BALIBAR E., 1968, Lire le Capital, Paris, Maspéro
AUROUX S., 1994, La
révolution technologique de la grammatisation, Liège, Mardaga
BADIOU A., 1989, Manifeste
pour la philosophie, Paris, Seuil
CERTEAU M. de, 1974, L'Ecriture
de l'histoire, Paris, Gallimard
COSSUTTA F., 1994, "Dimensions dialogiques du discours
philosophique", Communication au colloque international "Le
Dialogique", Université du Maine, 15-16 septembre 1994, à paraître
DEBRAY R., 1980, Le
Scribe, Paris, Grasset
- 1981, Cours de médiologie générale, Paris, Gallimard
DELEUZE G., GUATTARI F., 1980, Mille plateaux, Paris,
Minuit
DUCROT O., 1984, Le dire et le dit, Paris, Minuit
FOUCAULT M., 1969, L'Archéologie
du savoir, Paris, Gallimard
GENETTE G., 1979, Introduction
à l'architexte, Paris, Seuil
GRANGER G.-G., 1990, Invitation
à la lecture de Wittgenstein, Paris,
Alinea
HEIDEGGER M., 1967, Qu'est-ce que la métaphysique ?,
trad.fr. G. Kahn, Paris, Gallimard.
HEGEL F., 1978, Précis
de l'Encyclopédie des Sciences Philosophiques, trad. fr. J. Gibelin, Paris, Vrin
KIERKEGAARD S., 1967, Miettes philosophiques,
trad. fr. P. Petit, Paris, Seuil
MAINGUENEAU D., 1984, Genèses
du discours, Liège, Mardaga
- 1991, L'Analyse du discours, Paris, Hachette
- 1993, Le contexte de l'oeuvre littéraire, Paris, Dunod
MAINGUENEAU D.,
COSSUTTA F., 1995, "L'Analyse des discours
constituants", in Langages, Larousse,
n°117
MONTAIGNE M. de, 1962,
Essais, Classiques Garnier, 2 volumes
NIETZSCHE F., 1957, Le gai savoir, trad. fr. P. Klossowski, Paris, Club Français
du Livre
SCHAEFFER J.-M., 1989, Qu'est-ce
qu'un genre littéraire ?, Paris, Seuil
VIGNEUL-MARVILLE, 1700, Mélanges
d'histoire et de littérature, Rouen, tome II
|