Paul AUSTER
Je travaille
dans un petit studio près de mon appartement, à
Brooklyn. J'ai presque les mêmes horaires que n'importe quel
salarié. Je me lève tôt le matin,
j'emmène ma fille à l'école, puis je
marche jusqu'au mon studio. Vers midi, je m'interromps le temps d'une
promenade et d'un déjeuner, puis je travaille à
nouveau jusque vers 5 heures. J'écris tous les jours au
moins une page mais rarement plus. Je suis comme la tortue, j'avance
lentement, mais je finis par atteindre mon but. Les cigares, un bon
stylo plume et de grands cahiers Clairefontaine que l'on me rapporte de
France m'aident à écrire. Je voudrais bien
rédiger directement à la machine mais je n'y
arrive pas. Je ne peux pas composer de phrases sur un clavier. J'ai
besoin d'avoir un stylo dans la main. Je tape ensuite chaque page....
Mais pour moi, le premier jet est souvent proche du résultat
final.
"Pour
Paul Auster, la France demeure le paradis des écrivains ";
Interview parue
en octobre 1994.
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Lucien BODARD
Le roman est
une manière d'expliquer le monde. Parler de
l'écriture me trouble car c'est aller au plus secret, me
demander comment je respire, pourquoi je vis.... Au soir de ma vie, il
ne me reste qu'une conviction : les romans sont une manière,
peut être la seule d'expliquer le monde et de se
réconcilier avec lui. Qui les écrit entre dans
l'évidence du rêve et y convie son lecteur. Je
sais aussi qu'un être humain privé de
rêve meurt.
J'écris
avec un Bic, sur du papier volant, puis je tape mon texte, le jour
même, ou je le dicte à une dactylo et je me
corrige...
J'aime bien les
grandes corrections, mais le pinaillage, qui est pourtant
très nécessaire, me casse les pieds ! Et je le
fais faire par ma femme.
"Le métier d'écrire" -
Entretiens avec 18 écrivains, par Jean-Luc DELBAT Editions
du Cherche Midi, 1994.
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Bernard CLAVEL
Je n'écris pas comme cela, brutalement ! ... Un roman doit
mûrir. Ce qui ne m'empêche pas de prendre des
notes. Si je ne note pas, c'est foutu, j'oublie tout. Alors
j'écris, même si ça n'est pas en bonne
forme. Je le réécrirai par la suite.... Il y a
des confrères qui n'ont jamais fait un plan pour un roman.
Je veux bien les croire, mais s'il n'est pas sur le papier, il est dans
leur tête... Je fais donc un plan, le plus strict possible.
Ce qui ne veut pas dire que je le suivrai, parce que je crois qu'il ne
faut pas qu'un plan soit une prison..
Je me relis une fois que
j'ai fini mon manuscrit. Je le laisse reposer deux ou trois mois, puis
je le reprends, en le réécrivant plus qu'en le
corrigeant.
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Pierre DANINOS
Journaliste et
écrivain... cela fait deux métiers qui ne
s'associent pas du tout. Vous utilisez la même
matière grise mais en sens contraire. Lorsqu'on
écrit des articles, il s'agit de raccourcir,
d'abréger, d'aller vite. Quand on se met au roman, c'est
d'une toute autre longueur d'onde...J'ai une plume qui doit dater d'une
cinquantaine d'années, je la trempe dans un encrier...
J'aime le contact de la plume et du papier....
J'attache trop
d'importance au personnage central et je n'ai pas ce talent des grands
romanciers comme Stendhal, Chateaubriand, Dostoïevski, qui
nouent des intrigues, qui font vivre plusieurs personnages à
la fois. C'est hors de ma portée. Je ne serai jamais apte
aux grandes fresques littéraires.
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Michel DEON
Si le sujet du livre était bien
défini d'avance, je n'écrirais pas de livre...
Alors je pars juste sur une image, un son de voix, un paysage. On a
tout intérêt à commencer un livre d'une
façon rapide et brutale... Je ne termine un livre que pour
en connaître la fin.
J'ai beaucoup
travaillé en Grèce dans une pièce
merveilleusement située, avec une vue sur le vieux port et
le va-et-vient des bateaux, les montagnes du
Péloponnèse au loin, la mer... ce qui me
distrayait... Il faut perdre du temps. A cette même
époque, je fumais la pipe, ce qui me faisait gagner beaucoup
de minutes dans la journée : nettoyer la pipe, la remplir,
la rallumer...
Je ne peux travailler que
dans le silence... mais j'aime être en communication avec le
reste du monde, entendre au loin les rumeurs de la campagne.
Le
démarrage est le plus difficile, la première
phrase. Alors je fais comme Cocteau qui conseillait d'écrire
: "L'horloge venait de sonner six heures" et puis de continuer. "Une
fois que vous êtes parti, supprimez la première
phrase qui ne servait à rien, c'était l'amorce"
rajoutait-il.
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Dominique
FERNANDEZ
J'ai besoin d'une longue incubation avant d'écrire mes
livres. Ils étaient tous dans ma tête à
l'âge de dix-huit ans sans que je le sache. Chacun incube en
même temps, et puis il y en a un qui
éclôt en une journée. C'est
très rapide. A ce moment, j'achète un carnet
d'écolier à spirale, je mets un titre et je tiens
le journal de mon roman. J'y écris des plans provisoires,
des bouts de chapitre, des citations... Ensuite, je me mets
à écrire. Ca dure deux, trois ans comme
ça.
On peut écrire
une nouvelle sans plan, mais pas un roman, non.
Mon problème
c'est la concentration. Il faut que j'élimine tout ce qui
n'entre pas dans mon roman. Il faut habiter son livre
complètement, en ignorant le milieu extérieur.
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de page
Françoise
GIROUD
Je sais ce
que je veux dire, mais je ne fais pas de plan.
J'écris
n'importe où, à condition qu'il y ait un silence
relatif. A partir du moment où j'ai un ordinateur, une bonne
lumière, et où le téléphone
ne me harcèle pas, tout va bien.... Je ne sais pas
écrire à la main. Même pas une note
brève. Je suis illisible au point que je ne peux pas me
relire moi-même !
Quand je peux organiser
librement mon temps, j'écris en
général tout l'après-midi, soit cinq
heures d'affilée. Et le lendemain matin je corrige. A une
époque, j'ai beaucoup travaillé la nuit mais
maintenant, je ne peux plus...Je
passe rarement une journée sans écrire. C'est une
drogue. L'écriture, c'est un muscle. Comme les danseurs qui
doivent s'exercer.
Le métier d'écrire, opus cit.
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Jacques LAURENT
Je n'ai
à peu près rien fait de bon sous ces noms
d'emprunt... Je suis devenu mon propre mécène en
écrivant Caroline chérie. J'ai
obtenu l'argent qui m'a permis de me consacrer aux Corps
tranquilles...
Si je
n'avais pas lu de livres, et notamment des fictions, je n'aurais pas
écrit. Un auteur de romans est avant tout un lecteur de
romans. La pratique des grands écrivains est
libératrice. Elle incline non à les imiter, mais
à suivre la leçon qu'ils donnent tous : une
leçon d'audace. Ils vous apprennent qu'on ne doit se
conformer à aucun moule, tout ce que l'on peut se permettre,
avec quelles précautions ou quelle absence de
précautions.
... J'avais une grande
boulimie de mots. Le mot m'a vraiment paru être un bijou
extraordinaire avant d'être un outil.
A
écrit sous une dizaine de pseudonymes, dont celui de
Cécil Saint-Laurent pour "Caroline chérie"..
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Félicien
MARCEAU
Une phrase qui fait rire est une phrase qui tombe juste... Elle frappe
en plein coeur... Le comique est vraiment la ligne la plus directe
entre la vérité et celui qui la reçoit.
J'écris une
première fois très vite, dans la
précipitation. Je me raconte l'histoire. C'est
écrit d'une manière illisible, ce qui fait q'une
fois terminé, je ne me consulte même pas. Je
commence alors une nouvelle rédaction où je
prends mon temps... Entre ces deux rédactions, il y a ce que
j'appelle la prolifération : quelque chose que vous avez
écrit en deux pages en devient cinq à la
réécriture, des épisodes auxquels vous
ne vous attendiez pas apparaissent.
Le romancier nous
intéresse à des gens, dont les
équivalents dans la vie ne nous intéresseraient
pas... Il n'y a pas un personnage de Proust que j'aurais eu envie de
connaître. Pas un. Et ses amours nous passionnent. Personne
ne s'intéresserait à une bonne femme comme la
cousine Bette, qui est une vieille fille, laide, pauvre, tandis que
Balzac, lui, se passionne pour elle. S'il
y a deux ratures sur la page, je la déchire. Il faut un beau
manuscrit.
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Claude-Edmonde
MAGNY
Chacun sait maintenant que,
pas plus que l'amour n'a pour fin la procréation, ce qui
importe ici ce n'est pas le poème, piètre
résultat, d'ailleurs indifférent mais seulement
l'expérience intérieure qui l'a
engendré, et que les gens les plus forts sont ceux qui se
taisent...
Ecrire est la meilleure
façon que j'aie trouvée ici d'intégrer
une certaine expérience, de me "l'ajouter"
véritable ment...
On ne peut faire quelque
chose de réussi que lorsqu'on écrit comme le fit
Balzac avec l'être tout entier - mais cela suppose qu'on soit
un "être entier" - c'est à dire qu'on ait
réussi à intégrer en un tout unique
toutes ses acquisitions psychologiques et culturelles.
Lettre sur le
pouvoir d'écrire" ; Climats
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de page
Gabriel MATZNEFF
..(Quand) je
crée un personnage, je le fais évoluer, je suis
assez grand pour me rendre compte qu'il fait des choses peu
recommandables ! Je n'ai pas à le dire... je montre mon
personnage dans ses actes, dans ses propos, je ne vais pas en plus le
juger ! Le lecteur est assez grand pour le faire. Ce n'est pas le
rôle de l'auteur.
Les sujets, je les porte
en moi, je les sors de mon propre coeur, de ma propre
expérience. Ils se font jour lentement. Mais je peux avoir
une illumination, par exemple une phrase entendue dans l'autobus, dans
un magasin, qui peut me donner le déclic de quelque chose. A
ce moment je sors mon petit carnet, je note la chose, et je la mets en
réserve. Et à certains moments, effectivement, je
sens mûrir en moi un essai, un roman...
Je travaille
très bien au bord de la mer, là où il
fait beau, et où la vie est simple, naturelle... J'y
travaille de façon intense, car je suis dans une ville
où je ne connais pas grand monde, où je ne suis
pas distrait par le téléphone, par le courrier,
où rien ne peut me disperser... J'ai observé
qu'une chambre close aide à la concentration.
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de page
Robert MERLE
J'ai besoin de voir la nature et de beaucoup de lumière. Et
aussi d'être très chauffé : je ne peux
écrire qu'entre vingt et vingt-quatre degrés.
François NOURISSIER
Un jour je
demandais à Aragon comment il avait écrit Aurélien
et il m'a répondu par un calembour de Montherlant : "L'ennui
naquit un jour de l'uniforme ôté". Ceci pour dire
que c'est un certain sentiment de la vacance, de la
disponibilité, de l'ennui des jeunes hommes après
la guerre de 14-18 qui, par un chemin mystérieux, l'a
conduit à Aurélien.
Je ne prends pas beaucoup
de notes lors de mes premiers tâtonnements, car je risque de
fixer mon travail trop tôt et indûment. Sil l'on ne
prend pas de notes et qu'on oublie la pensée par laquelle on
avait été traversé, c'est qu'elle ne
méritait pas d'être arrêtée.
L'oubli aidant, il ne reste qu'assez peu de choses, mais ce qui reste
résiste bien et finit par s'accumuler. A ce
moment-là, je peux commencer à prendre quelques
notes sur de petits bouts de papier...
J'ai toujours un fil
conducteur. Je connais ainsi à peu près le destin
de chaque personnage et même la dernière
scène si ce n'est la dernière phrase...C'est une
espèce de rendez-vous avec la dernière phrase.
J'écris avec
des Bic que j'achète en série sur du papier
épais. Je déteste les plumes qui glissent sur le
papier, j'aime bien que ça s'enfonce un peu. Je suis
plutôt du genre "charrue", que du genre "patin". On doit
traiter ses personnages comme on aurait dû élever
ses enfants : "Qui aime bien, châtie bien"... Si on n'est pas
sévère avec eux, c'est qu'on est complaisant avec
soi. On écrit mieux dans la
sévérité et la
méchanceté que dans la complaisance et dans
l'attendrissement. Je travaille le matin de huit à treize.
Au bout de cinq heures, je suis complètement
vidé. Alors, je vais promener mon chien. C'est
très important pour moi de marcher deux heures par jour. Il
faut s'obstiner un moment devant sa feuille, sinon cela deviendrait une
formidable méthode de paresse. Je ne sais pas ce que c'est.
Le travail existe.... L'écriture est un pensum ; la
correction est un plaisir.Oublier un manuscrit donne une
fraîcheur pour le corriger.
haut
de page
Georges PEREC
"... Dans La
Vie mode d'emploi... Le point de départ est triple
: la première image qui m'a été
fournie vient d'un mathématicien, Claude Berge. C'est un
système de permutations nommé le
bicarré latin orthogonal d'ordre 10, découvert en
1965, je crois, par un mathématicien américain.
Berge a proposé à l'OULIPO de travailler avec
cette structure : un bicarré latin d'ordre 3. Il a
proposé une histoire à trois personnages, trois
objets (un chapeau melon, une casquette et un béret par
exemple), trois éléments tenus à la
main (un bouquet de roses, une canne et un chien au bout d'une laisse).
Dans le premier chapitre celui qui a le béret a le chien,
celui qui a le chapeau a la canne, celui qui a la casquette a les roses
; dans le second chapitre celui qui a le béret a les roses,
celui qui a le chapeau a le chien, celui qui a la casquette a la canne
; dans le troisième chapitre, celui qui a la casquette tient
le chien au bout de la laisse, celui qui a le chapeau melon a les roses
et celui qui a le béret a la canne... J'ai
compliqué le problème en prenant... cent
chapitres... vingt-et-une séries de dix objets... cent
quinze personnages.
Le deuxième
élément était une histoire, assez
simple, qui m'est venue un jour à propos d'un puzzle en
compagnie d'un autre membre de l'OULIPO, Jacques Roubaud : un parlant
de ce puzzle difficile, tout en le faisant, je me suis mis à
raconter une histoire complètement gratuite, celle d'un
homme qui ferait des puzzles pendant toute sa vie et après
les détruirait. L'histoire s'est ensuite un peu
compliquée : elle est devenue celle d'un homme qui peindrait
des aquarelles, en ferait des puzzles , reconstituerait ces puzzles et
enfin les détruirait. Tout de suite, j'ai trouvé
un nom pour ce personnage : Bartlebooth, mélange de
Bartleby, personnage de Melville, et Barnabooth, issu de
Valéry Larbaud.
Le troisième
élément, en rapport avec l'envie de traiter une
matière romanesque importante, a été
l'idée d'exploiter le thème du Diable
boiteux, la maison dont on a enlevé le toit ou la
façade. C'est resté à ce stade
quelques mois (j'ai mis plus de deux ans pour arriver au bout), et un
jour, j'ai pensé que ce carré latin pouvait
très bien devenir un immeuble dont on aurait
enlevé la façade. Voici donc cet immeuble de dix
étages qui n'existe pas à Paris mais on n'en pas
à ça près, avec le sous-sol; les
caves, la chaufferie, la machinerie de l'ascenseur, le
rez-de-chaussée, la loge de la concierge, une boutique
d'antiquité, puis les différents
étages et la cage de l'ascenseur. Chaque pièce va
devenir un chapitre et se posent les premiers problèmes :
comment commencer et ensuite passer d'une pièce à
l'autre. J'ai imaginé un système de parcours
à partir de la polygraphie du cavalier sur un
échiquier, mais j'ai eu un mal fou à la fabriquer
car mon "échiquier" était de dix sur dix...
En vous racontant
ça, j'ai la certitude de ne rien raconter du tout : c'est
une partie de ma démarche personnelle vers ce livre, vers la
solution de problèmes que je me suis posés au
départ d'une manière volontaire, arbitraire et
gratuite.... Je pense que toute personne qui travaille sur un livre a
besoin d'une architecture de ce type, plus ou moins avouée,
plus ou moins consciente. Je parle de mon travail parce que je sais que
toute la production de l'imaginaire, de la fiction, du plaisir de
lecture et d'écriture qu'il y a dans ce livre
découle pour moi de ces règles que je me suis
données au départ et avec lesquelles j'ai ensuite
joué : j'ai passé autant de temps à
tricher qu'à respecter les règles ce qui ne me
gêne pas du tout...
... Vous me faites un
très grand compliment en me disant que vous ne voyez pas la
manière dont le livre est fait... L'ennui quand on voit la
contrainte c'est qu'on ne voit plus que la contrainte..."
"Ce qui
stimule ma racontouze..." ; Interview dans "Texte en main" - printemps
1984.
haut de page
Marcel PROUST
Pour se
promener dans les airs, il n'est pas nécessaire d'avoir
l'automobile la plus puissante, mais une automobile qui ne continuant
pas de courir à terre et coupant d'une verticale la ligne
qu'elle suivait soit capable de convertir en force ascensionnelle sa
vitesse horizontale. De même ceux qui produisent des oeuvres
géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus
délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la
culture la plus étendue, mais ceux qui ont le pouvoir,
cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes de rendre leur
personnalité pareille à un miroir, de telle sorte
que leur vie, si médiocre d'ailleurs qu'elle pouvait
être mondainement et même, dans un certain sens,
intellectuellement parlant, s'y reflète, le génie
consistant dans le pouvoir réfléchissant et non
dans la qualité intrinsèque du spectacle
reflété.
A la
recherche du temps perdu
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Raymond QUENEAU
C'est en écrivant qu'on devient écriveron.
Robert SABATIER
Dans Les
années secrètes de la vie d'un homme,
le personnage du marquis japonais, rescapé d'Hiroshima et
s'adonnant à une secte zen, devait être
épisodique... En le décrivant, je l'ai vu, et il
a pris toute la place, sans que je l'aie entièrement voulu !
C'est lui qui m'a dicté mon roman..
Quand je commence un
livre, je suis toujours le débutant que j'étais.
Je ne me sens pas plus maître, au sens de la
maîtrise, que lorsque j'avais vingt ans : il y a toujours les
mêmes angoisses...
haut
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Françoise SAGAN
Je fais des débuts de
livre, que je n'arrive pas à continuer. Je les mets alors de
côté pendant un certain temps, et puis je
continue, j'écris encore un autre début, etc. Si
bien que j'ai deux ou trois cahiers remplis d'ébauches de
mon prochain livre, mais que je n'écrirai
peut-être pas avant un an...
Je n'ai pas de carnets de
notes, je trouve que cela a un côté
"pique-assiette". Ma vie est ma vie, mes romans c'est autre chose :
c'est un mélange d'intuition, de recoupement, d'imagination.
Je ne me sers pas des gens que je renontre pour créer des
personnages. Cela se passe peut-être dans ma tête
mais ce n'est pas un travail conscient.....Pour moi, la
littérature est faite de nostalgie.
J'écris entre
minuit et six heures du matin. Je me lève tard, à
l'heure du déjeuner, et je traîne pendant la
journée.
Le
métier d'écrire, opus cit.
haut
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Nathalie
SARRAUTE
Ce que j'ai toujours fait, avec
difficulté, c'est décrire une sorte de mouvement
intérieur...Ca ne m'intéressait pas du tout de
reprendre des formes d'écriture préexistantes et
de reprendre en moins bien ce que d'autres ont admirablement fait... Moi, je n'existe pas et je ne pense jamais
à moi quand j'écris. Quand je suis devant ma
feuille, je n'existe pas. Je suis en train d'essayer de chercher la
forme parce que sans la forme, le fond est inexistant... Le
café est un endroit où je me concentre beaucoup
mieux... Il ne joue aucun rôle. L'avantage c'est que j'y suis
seule, qu'il n'y a pas de coups de téléphone, que
personne ne viendra me déranger.
A la question :
est-ce que vous pensez qu'il existe une
spécificité d'une littérature
féminine ?, elle répond avec
véhémence : Rien au monde ne
me fait horreur autant que cela !
Rencontre avec
Isabelle Huppert - Propos recueillis le 7 décembre 1993; Les
Cahiers du Cinéma n° 477
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Elsa TRIOLET
J'aurais pu
me faire passer mon accent russe. J'ai
préféré le garder. J'écris
avec mon authentique accent, il est dans le caractère de mon
écriture, dans mon style dans ma folie elle-même :
la folie aussi a une nationalité.
Et donc, moins j'y songe
et plus courte est la distance entre la pensée et la mise en
mots. Le pourquoi et le comment
ne font plus qu'un seul tout. Au contraire de l'écriture
automatique qui essaye d'éliminer la conscience, de
libérer l'inconscient, c'est une concentration si intense
sur la chose à exprimer qu'elle vous fait deviner le
numéro gagnant à la roulette : si j'avais assez
de volonté, de force de concentration, j'arriverais
à tous les coups gagnante dans l'affaire de
l'écriture. C'est entre le langage et moi une
perpétuelle dispute. Les mots, unités de la
langue, me résistent, prennent le maquis, refusent de
s'ordonner à la convenance de ma pensée, se
durcissent, ne se laissent pas plier, se brisent, deviennent hostiles
à toute construction, pièces
détachées que je ne sais plus monter... Et
pourtant je les aime les mots... Les mots sont des
puits de science...
Le
métier d'écrire, opus cit.
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Michel TOURNIER
Maupassant
avait fait sa place au fantastique, Daudet au miracle de la tendresse,
Huysmans à Dieu. Zola pioche avec acharnement sur tous les
grands chantiers de l'ère moderne, chemins de fer,
charbonnages, grands magasins, Bourses financières. Mais
chaque fois il ouvre les portes de la mythologie. C'est la puissance de
Mammon pour l'Argent, c'est Cybèle
symbole de mort et de renaissance pour la Terre,
c'est l'Eve éternelle croqueuse de
diamants avec Nana et le puits de mine qui avale chaque matin sa ration
de travailleurs s'appelle "le Voreux". Ainsi son
enquête minutieuse, scientifique si l'on veut, est
vivifiée par un grand souffle lyrique.
Cet appel
obligé à un fond mythologique commun fait de
chaque lecteur le complice de l'auteur et comme le coauteur de
l'oeuvre. De l'oeuvre de fiction bien entendu...
Dès lors la
caractéristique de l'oeuvre littéraire
géniale est facile à définir. C'est la
rencontre du fait vrai et de la flambée mythologique qu'il
provoque chez le lecteur. Tous les grands textes sont
composés de petits faits et gestes précis qui
ébranlent tout notre édifice imaginaire. C'est
Ulysse revenant à Ithaque affreusement vieilli et reconnu
par son seul chien. C'est Don Juan invitant à souper la
statiue du Commandeur qu'il a tué, en plaçant sa
main de chair dans la main de pierre du revenant. C'est Robinson
Crusoé, patron de tous les bricoleurs du monde, assurant sa
survie dans l'île déserte à coups de
petits expédients ingénieux...
"Pourquoi
j'écris" ; Le Nouvel Observateur - pendant "La
Fureur de Lire" - 1993
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