Le Sacre des amants

(d’après le Cantique des Cantiques)


 
Yves Heurté propose une nouvelle restitution en français d'un des textes fondateurs de notre culture qui lui redonne tout son érotisme. Un texte fondateur mais trop souvent affaibli par des traducteurs qu'il semble parfois embarrasser...



Chant premier



Elle

Tes lèvres sur les miennes,
tes caresses sur moi comme un vin répandu,
tes odeurs d’huiles et de musc !
Ton nom sonne, quand tu me quittes,
comme un air dans la rue.
Je ne m’étonne pas que les jeunes filles t’aiment !
Je suis noire et brûlée au soleil du désert
mais plus belle en mon corps, filles de Jérusalem
que la peau brune de vos tentes nomades !
Donc, vous me dédaignez ?
Vous dites entre vous :
"  Sa mère et ses fils, de colère,
Ne lui auront laissé que maigres vignes "
Mais ma treille est en moi, filles de Jérusalem.
Je n’ai pas su garder son vin.
Ses grappes sont à qui dénouera ma ceinture.
Et seule au soir, j’appelle :
" Mon Maître, mon amant,
pourquoi laisses-tu ta naïve
te poursuivre en suivant
les traces des brebis,
tourner à ta recherche
autour de cabanes enfouies ? "

Lui

Va, ma pouliche,
tu serais digne qu’on t’attelle
au char de pharaon.
Tous les orfèvres se battraient
pour te faire un licol aux pépites d’argent !

Elle

Mon bien aimé est un sachet de myrrhe entre mes seins,
un if dressé dans mon rang de vignes !

Lui

Tes yeux sont deux colombes
qui nagent sur mes lèvres.

Elle

Nos draps sont de gazon.
Notre maison est ce ciel pur
dont les grands cèdres sont les poutres,
les tuiles, nos cyprès.

Lui

Je te recouvre d’ombre vive
comme un troène cache un lys.
Quand tu parais, les autres filles
ne sont que des chardons.

Elle

Tu vas, brûlant les foules
comme un grand pommier blanc
éclaire la forêt.
Vêtue de ta seule ombre et coiffée de tes feuilles
je veux croquer tes pommes.
Dis, tu m’amèneras au cellier
puis, d’un coup, en surprise
étendras sur moi ta bannière ?
Moi je grignoterai
pour me rendre des forces
tes gâteaux de raisin.
Mais pour guérir ce mal d’amour
mieux vaut encor croquer tes pommes !
Ah, je sens sous ma tête
ta main,
tandis que l’autre bras m’enlace.

Lui

Filles de Jérusalem
par la biche et le cerf
ne touchez pas à ce corps
qui s’endort d’amour
avant que mon désir l’éveille.



Chant 2


Elle

C’est sa voix.
Je l’entends qui passe derrière notre mur.
Je vois son œil à travers la treille
qui me regarde nue.
Il me dit :
" Viens, ma belle,
le vieil hiver a trépassé.
La verdure l’enterre.
Une fleur a sorti son pipeau hors de terre
et s’est mise à jouer.
Son chant va réveiller la tourterelle
dont le roucoulement fait trembler le figuier.
Et l’odeur du figuier dresse les fleurs des vignes
et tes vignes sont miennes. "
Moi, je m’amuserais
à me cacher dans sa montagne,
Comme une bique curieuse, entre deux rochers,
je t’épierais en train de me chercher.
Dans le ravin, plus malin, crierait de sa voix rauque :
"  Viens ! Je me suis tapi dans les rangs de tes ceps
comme un renard prêt à tout ravager"
Et je me montrerais, tant j’aime
ta main qui me violente.
Il est à moi et moi à lui.
L’ombre s’allonge où je m’étends
La brise dit à nos couchants
ce que le cerf dit à sa biche :
" Aimons-nous avant les ténèbres... "
Cette nuit, je tâtonne et ne te trouve pas.
Alors, un feu me gagne et je cours dans la ville :
"  - Gardes ! Gardes ! Avez-vous vu l’amour passer ? "
"  - Par ci par là, il est passé. "
Je te rattrape et je te serre et je t’entraîne
et je te jette sur la couche où ma mère me fit !
 

Lui

Filles de Jérusalem
par la biche et le cerf
ne touchez pas
à ce corps endormi
avant que mon désir l’éveille.



CHANT 3

Elle

De quels ravins secrets remontent ces fumées ?
D’où nous vient ce cortège
que précède une ivresse d’encens ?
Une femme dit :
" Ce n’est que caravane de quelque parfumeur... "
Mais du désert sort la litière de Salomon
ses soixante guerriers,
soixante épées dressées
pour le protéger de sa nuit.
Dites-moi, filles de Jérusalem
qui a taillé son trône dans un cèdre,
dans l’ébène ses marqueteries ?
Est-il vrai, filles de Jérusalem
que vous avez brodé son siège
de roses nues pour qu’il en rêve
et de pavots pour l’endormir ?

Lui

Qu’elles sont belles sous le voile
les deux colombes de tes yeux,
ta chevelure qui dévale
sur mon front, comme un troupeau
de chèvres enivrées de lauriers !
Ton cou est cette tour qui garde
deux seins innocents et jumeaux.
Mais ce soir, le ruban de tes lèvres
teint d’écarlate et de carmin
je voudrais tant le rompre !
Avant que meurent les ténèbres,
femme, mon paysage,
entre tes vallées et tes monts
à perte de vue et de sens,
je ferai le nomade.
Après m’être soûlé de vin de palme
ton vin de femme m’achèvera.
Je deviendrai faucon
aux cages de tes jambes.
Je veux l’anis de tes tendresses, petite sœur,
et le miel de ta ruche entre tes lèvres ouvertes,
puis ta robe où m’enfouir en ses senteurs de lait.
Mais ce matin tu m’as fermé
ton jardin, et ta source
tu l’as scellée entre tes grilles.
Ne me reste qu’un grenadier, le nard, le safran, la cannelle
et moi seul sur la terre.
Mon désir d’homme est ton jardin,
ma seule source au creux de ton val.

Elle

Faites qu’un vent violent se lève
couche les fleurs de mon jardin
et brise toutes ses barrières.
Qu’il s’affole en parfums
pour que mon bien aimé ose forcer sa porte
et voler tous mes fruits.
 

Lui

J’entre, je cueille, je récolte
je mets sous ma langue ton miel
Entre mes lèvres, soudain coulent
les ruisseaux clairs de ton haleine
Amis, fêtons le Sacre de l’amour.
Que chaque nuit
s’ouvrent à la lune vos jardins,
filles de Jérusalem !
Mais par la biche et par le cerf
ne touchez pas
à ce corps endormi d’amour
avant que mon désir l’éveille.



CHANT 4  
 

Elle

Pour tous, je dors. Pour lui, je veille.
Il frappe à ma porte et j’entends :
"  - Ouvre, petite sœur
ma chevelure est un hérisson de rosées ! "
Et moi, je dis :
"  - Mais je suis nue !
Il faudrait pour sortir remettre ma tunique,
après le bain salir mes pieds! "
J’ai vu sa main glisser par le trou de la porte,
essayer le loquet.
Alors, me suis levée. Mon ventre était en loques.
Doucement, doucement, je lève le verrou
où traîne encore l’odeur troublante de sa main.
Mais il s’était lassé d’attendre.
J’ai couru par les rues.
J’ai rencontré des gardes
qui marchaient sous la nuit.
Ils m’ont prise pour folle.
Ils m’ont giflée, battue,
et l’un d’eux a voulu
m’arracher tous mes châles.
"  - Gardes, je vous en prie,
gardes je vous supplie,
avez-vous vu passer l’amour ?
Courez, filles de Jérusalem,
courez lui dire en son jardin
que sa petite fille se meurt "
Et les soldats de rire :
"  - Eh, la belle ! Qu’est-ce qu’il a donc ton homme
de mieux que nous ? "
Et moi, très doucement, comme en prière:
"  Ses cheveux sont un palmier sauvage
dont le vent fou balaye
les ombres noires sur son front,
noires comme les ailes du corbeau !
Son ventre est tout d’ivoire égayé d’un saphir
ses jambes, deux colonnes
qui aiment se dresser la nuit devant mon temple.
Il est de mon Liban le cèdre solitaire.
Lui seul sait me parler.
Filles de Jérusalem, encor je vous supplie !
Courez à son jardin. Chantez-lui ce proverbe :
"  - On cherche
celle qui devient toi
pour toi qui deviens elle.
Il comprendra.

Lui

Filles de Jérusalem
par la biche et le cerf
ne touchez pas
à ce corps endormi d’amour
avant que mon désir l’éveille



CHANT V



Lui

Tu es belle comme une ville
dont les yeux s’ouvrent sur le soir.
Ah, tes cheveux sur mes épaules,
comme un troupeau lâché dévale
les pentes de Galaad.
Tes dents, blanches brebis,
montent des sources deux par deux.
Si j’avais près de moi trente reines
quatre-vingt concubines
ma colombe, toi seule oserais
te poser sur mon nid d’aigle !
Là, que reines et concubines
de toi meurent d’envie :
"  Quelle est donc celle-là
qui se couche au matin à l’horizon de l’homme
telle une lune exténuée
et chaque nuit devient pour lui
le bataillon sauvage du soleil ?
Le val est tout en jeunes pousses
la terre ploie sous les noyers
la glycine abandonne une à une
ses grappes à mon seuil.
Tout est calme et soudain,
l’amour vient de quitter mon char!
- Reviens, ma Salamite
car toi seule est capable
de danser sur un chœur de vivants et de morts.
Tes pieds sont deux princes en sandales
tes hanches, un fleuve en crue.
Quel artiste oserait pendre au bout d’un collier
deux moitiés de grenades, tes seins ?
Lequel inventerait ce nombril
où tient à peine une goutte d’ambre,
ce ventre à la faille secrète
où naît un lys rose et noir ?
Tes seins sont deux faons craintifs
qui m’échappent
mais dans tes yeux je vois toutes les armes
du rire conquérant.
Que tu es douce, mon délice,
mais quel élan quand tu jaillis sur moi
comme un palmier
quand tu te dresses sur mes terres
et me laboures de tes ongles !
Je monterai à ce palmier pour tout te prendre
je me soûlerai de toi en plein ciel.

Elle

Tes mots parfument mon haleine.
Gagnons les champs,
passons la nuit dans les villages
pour être dans les vignes au moment
des grand bourgeonnements au fond secret de l’aube.
Là, nous échangerons nos fruits anciens
contre la grappe aux grains nouveaux.
Que la joie soit notre nourrice
et comme frère et sœur, faisons semblant
de nous embrasser dans la foule,
mais en secret passons sur d’autres rives
où tu m’enseigneras, où je t’enseignerai.
Et sous ma tête ta main gauche
tandis que ton bras droit soulèvera mes reins.
 

Voyez-la monter du désert.
Elle semble appuyée sur l'amant
mais commande son pas.
Filles de Jérusalem
réveillez-la.
Qu’elle imprime aux sables et à l’homme
son sceau de flammes et de silences.
Car leur amour est fort comme la mort.



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