C'est par le statut du signifiant
qu'il aborde durant ce séminaire, tenu en 1961/62, la notion d'unarité
et à ce titre sa réflexion autour du sujet au signifiant
marque alors un virage intéressant : cela lui permet de se décentrer
des modalités identificatoires repérées dans le registre
imaginaire pour en distinguer la fonction de l'identification symbolique,
à partir du concept d'identité/non-identité. C'est
ainsi qu'au début de ce séminaire, il évoque le jeu
du fort-da, dans la perspective de cerner la question de l'assomption
d'un sujet parlant dans son rapport au signifiant.[159]
C'est en interrogeant la façon
dont la répétition s'articule avec l'acte analytique, dans
La
logique du fantasme, qu'il rappelle la fonction du trait unaire
: rôle de repère symbolique, précisément
d'exclure que ce soient ni la similitude, ni donc non plus la différence
qui se posent au principe de la différenciation.[160]
Cette fonction du trait unaire s'entend de la notion de perte d'une part, puisque toute situation en devenant répétée voit par le fait même s'évanouir son statut de situation originelle, il y a quelque chose de perdu de par le fait de la répétition[161], et comme marque, trait, d'autre part, trait commun support de la différence comme telle, qui se distingue du un comme support de l'identité, et qui devient ce point d'identification inaugurale du sujet au signifiant radical[162], sujet non plus au sens psychologique, mais du sujet au sens structural[163]. Se distinguant de l'Einheit kantienne, unité unifiante, la fonction du trait unaire est plutôt de l'ordre d'une Einzigkeit, d'une unité distinctive, ie qui supporte la différence comme telle, et s'opère alors le déplacement d'un sphérique qui unifie à une logique asphérique.
Trait unaire qui de combler
la marque invisible que le sujet tient du signifiant aliène ce sujet
dans l'identification première qui forme l'idéal du moi
164 s'avère donc trait unaire de l'idéal du moi.
La célèbre anecdote
des coches sur la côte du mammifère genre grand chevreuil
cervidé au Musée St-Germain, et l'exemple de Sade à
Marseille[165] sont rapportés
par Lacan pour illustrer cette fonction du trait qui, depuis le principe
de la non-identité du signifiant à lui-même, fait surgir
le même sur fond de différences, ce qu'il appelle aussi cette
mêmeté
signifiante. Et Lacan d'évoquer dans le fil de sa réflexion
cette instance de la lettre, ressort de cette reconnaissance caractéristique
de notre appréhension dans ce qui est le support du signifiant[166],
fonction de la lettre, à l'oeuvre dans la structure de la chaîne
signifiante, pour supporter ce qu'on désire !167.
Telle est la façon dont Lacan,
en s'appuyant sur une lecture de l'einzige Zug de la seconde
identification présentée par Freud dans le chapitre VII de
la Massenpsychologie[168],
en 1921, aborde cette fonction de l'unarité en tant qu'elle est
à l'oeuvre dans cette opération fondamentale de la répétition
: le trait dont se sustente ce qui est répété,
en tant que répétant, doit se boucler, doit se retrouver
à l'origine : celui (ce trait) qui, de son fait, dès lors
marque le répété comme tel.169 Elément
qui de fait se trouve toujours voilé, oublié, fonction unaire
de ce un pur symbolique, fonction de renvoi d'un signifiant à un
autre, ie représentance implicitement et nécessairement
à l'oeuvre dans l'articulation de la chaîne signifiante, unarité
qui reste justement toujours voilée, oubliée, escamotée,
de ne pouvoir s'appréhender, se représenter qu'à travers
son imaginarisation lors de son passage au binaire, unaire hors représentation,
hors spatialisation temporelle, fonction dont le défaut va précisément
entraîner des effets repérables dans la psychose[170],
et sans laquelle nul passage possible du singulier au collectif, ie
du cardinal à l'ordinal, soit ce qui fait lien social donc groupe,
nul passage du zéro au un d'où peut s'ensuivre la série
des nombres suivant la règle du successeur, d'où l'on peut
se compter parmi ses semblables, nulle inscription dans l'ordre symbolique
d'un sujet en tant qu'il n'est défini que comme représenté
par un signifiant pour un autre signifiant, autrement dit comme signifié
de cette fonction même de représentance d'un signifiant vers
un autre.
C'est marqué du trait unaire
du signifiant que le sujet vient à s'inscrire au lieu de l'Autre
du langage, comme quotient, le reste de la division[171]
se présentant alors sous la forme de l'objet a, comme objectivation,
ou objectalisation de cette barre, de cet effet de coupure, de cette fonction
unaire de représentance dans le rapport signifiant. Paire ordonnée
{S1 S2), où tout signifiant Vorstellungsrepräsentanz
freudienne où le terme de Repräsentanz désigne
l'articulation unaire en elle-même, ce que Lacan explicite dans Un
Autre à l'autre, en récrivant cette paire S1 [ (S1
S2 ) (S1 S2)] ...[172]. C'est parce
que le signifiant est par définition non identique à lui-même,
toujours différent de lui-même, que de l'objet peut venir
à se constituer, en ce point même de la différence
du signifiant avec lui-même. C'est en ce point de refente, de division,
d'où se produit ce rejet, cette exclusion - la représentation
du sujet auprès de l'Autre sous la forme du trait unaire est corrélative
de son exclusion hors de ce champ[173]
- du sujet que s'avère la coupure de $, au point de défaillance
de l'Autre, ie là d'où le sujet est marqué
du trait unaire.
Ce trait unaire de l'indéfini
de la répétition qui dans la récurrence signifiante
organise le rapport du sujet à l'Autre, cet Autre justement barré
de l'Un-en-moins, cet un comptable, d'où la succession des uns peut
dès lors se constituer en tant que chaîne d'éléments
binaires où le sujet comptant vient à se compter entre
d'autres.
Ce concept de sujet tel qu'il est
avancé dans l'élaboration lacanienne des années 60,
depuis l'étape du séminaire l'identification, excentre définitivement
le moi, figure aliénée à l'image du semblable et à
la méconnaissance qui en résulte, de ce versant signifiant,
et met l'accent sur cet effet de signifié, produit par le signifiant,
cet effet d'une syntaxe introduite dans le réel et par là
même venant à le modifier[174].
Il ne peut alors s'entendre qu'en rapport intime avec cette opération
de la répétition signifiante : la position du sujet comme
apparaissant et disparaissant en une pulsation toujours répétée,
comme effet du signifiant, effet toujours évanouissant et renaissant.175
D'après les travaux du mathématicien
et philosophe Frege, (1848-1925), sur lesquels il s'appuie depuis[176]
1957, et de la tentative de ce dernier de démontrer le passage du
zéro au un, Lacan repère en effet l'analogie frappante
de cette métaphore avec le concept dont l'assignation de nombre
est zéro pour en faire surgir cet un inextinguible lui aussi, toujours
s'évanouissant pour dans sa répétition s'ajouter à
lui-même mais dans une unité de répétition,
dont on peut dire d'elle aussi que jamais on ne retrouve à mesure
qu'elle progresse, ce qu'elle a perdu, sinon cette prolifération
qui la multiplie sans limite, qui se manifeste comme présentifiant
d'une façon sérielle, une certaine manifestation de l'infinitude.177
Une fois nettement distinguées
ces deux fonctions de l'un: l'une de mirage qui est de confondre l'individu
ou pour traduire ce terme l'insécable, et d'autre part, l'un de
la numérotation, qui se situe au niveau de toute la différence
qu'il y a du semblable au même. Ainsi le rapport du sujet au
signifiant peut-il s'éclairer du rapport du zéro au un !
C'est de cet effet métonymique
par lequel s'enchaînent les signifiants, effet surgi de la différence
de l'un à l'autre, se trouvent escamotées tant la dimension
unaire inhérente à chaque signifiant, par définition
unaire, ie ce qui en permet l'articulation, que cette fonction du
zéro, à l'oeuvre dans chacun des nombres.