Dans notre société post-informationnelle, le pouvoir appartient-il aux animistes ?
L'abondance croissante de l'information déplace le lieu du pouvoir.
(26 septembre 2002 / 2 décembre 2002 / 9 décembre 2002)
0- Pouvoir et capital - des définitions.
1- Les sociétés pré-industrielles.
2- Les sociétés industrielles.
3- Les sociétés informationnelles.
4- Les sociétés post-informationnelles.
5- À la recherche de la ressource rare post-informationnelle.
6- Comment exercer un pouvoir par le sens ?
8- Complément : "La nouvelle économie au futur" (Robert Boyer)
9- Complément : "Construction historique et sociale du dispositif de lutte contre la pauvreté au Yémen" (IRAM)
0- Le pouvoir est défini dans ce texte comme apporté par la possession en grande quantité (supérieures à celles du voisin) de ressources rares (capital).
À nature égale de capital, la quantité de celui-ci donne la "qualité" qu'est le pouvoir.
Ceci par au moins deux mécanismes distincts :
* Parce qu'une plus grande quantité de capital permet à son détenteur de prendre plus de risques que le voisin (elle fournit une assurance), et donc à terme de bénéficier d'une "prime de risque" ;
* Parce que des éléments de capital, réunis et organisés, peuvent atteindre une plus grande productivité que ces éléments dispersés.
Ce second mécanisme suppose que le détenteur ait la capacité effective d'organiser son capital : capacité conceptuelle (méthodes, algorithmes) et capacités opérationnelles (transmission d'information). Mais on peut considérer ces capacités comme la définition même de ce qu'est "détenir" ou "posséder" un capital : en ce sens, le pouvoir consiste à contrôler, ou à être capable de coordonner (c'est la même chose) des éléments de capital.
1- Dans les sociétés pré-industrielles, le capital est constitué par la force physique humaine.
Les prédécesseurs des pharaons en sont un exemple : leur autorité se construit sur la maîtrise de l'eau du Nil, à l'échelle du bassin d'irrigation. La capacité à faire respecter une répartition de l'eau donne une possibilité de capitaliser, et en fin de compte de régner sur un pays immense.
2- Dans les sociétés industrielles (encore aujourd'hui dans les pays pauvres), la ressource rare est la machine.
Le capital consiste en machines. Savoir les agencer, les coordonner, etc., est le beau métier de l'organisation industrielle qui permet aux industriels de gagner plus que leur concurrent et finalement de le racheter ; c'est aussi le métier des généraux de divisions blindées.
Les machines permettent de mobiliser la force humaine avec une haute efficience par rapport à son coût, disons à coût marginal (humain) nul.
3- Dans les sociétés informationnelles, c'est-à-dire celles des pays riches jusqu'au milieu des années 90, la ressource rare est l'information.
Une "information privilégiée" permet des gains rapides en bourse. Les pouvoirs dans l'entreprise se définissent par les organigrammes, qui sont les chemins suivis par les notes de service et les rapports d'activités. Les consultants en systèmes d'information essayent de faire gagner les entreprises en veillant à ce que chaque employé, chaque robot, chaque fichier, reçoive la bonne information dans le bon ordre, au bon moment.
"L'information" dont il est ici question se compose de bits (des 0 et des 1), arrangés en propositions logiques qui portent sur des faits vérifiables et des actions (elle est donc concrètement réductible à des bits). Elle se met en bases de données. Elle se porte assez bien d'être codée dans une langue ou langage unique, en anglais ou en java par exemple.
Cette information permet de mobiliser la force mécanique avec une haute efficience par rapport à son coût, disons à coût marginal (mécanique) nul.
Ceux qui sont au centre des réseaux d'information (reçoivent et redistribuent plus d'information) ont plus de pouvoir, ceux qui sont à la marge du réseau d'information en ont moins. Ça a l'air évident, mais ce n'était pas forcément le cas dans la société industrielle. La surprise était un "bonus" tactique, mais rarement un facteur de succès stratégique, à long terme.
(Digression politique sur le passage de conflits économiques à des conflits informationnels).
4- L'internet annonce la fin de cette société informationnelle, dans laquelle l'information était la ressource rare, sa détention la richesse, sa bonne organisation la clé du succès. Cela ne suffit pas à identifier la ressource rare de la société post-informationnelle.
Il y a 15 siècles, paraît-il, les innovations chinoises arrivaient 60-80 ans plus tard au Japon par l'intermédiaire de la Corée : formidable inégalité informationnelle, la marge géographique était une extrême-marge informationnelle.
Avec le web, et pour beaucoup de domaines (pas tous certes), l'information est accessible simultanément pour tous les utilisateurs intéressés, surabondante par rapport à leurs besoins, à coût marginal nul ce qui devrait lui garantir une certaine gratuité (malgré le besoin de couvrir le coût moyen), et surtout hyper-organisée par les moteurs de recherche.
On ne peut plus structurer l'organisation du travail, la négociation entre organisations, etc., sur la délivrance d'informations dont le contenu est annoncé à l'avance.
Où est alors le capital ?
5- À la recherche de la ressource rare post-informationnelle.
Il y a évidemment un grand nombre de candidats au titre de ressource rare et structurante de l'économie et de la société actuelles. La planète elle-même (la nature) serait le candidat le plus évident.
On peut suivre une autre piste par analogie (certes non probante) avec les étapes précédentes. Qu'est ce qui permet de mobiliser l'information avec une haute efficience par rapport à son coût, disons à coût marginal (informationnel) nul ? Comme l'information mobilise et marginalise les machines, et les machines mobilisent et marginalisent la force humaine ?
C'est, me semble-t-il, la maîtrise des significations. La même information, "en 1 et en 0" (en bits), a une signification variable selon qu'on sait l'employer ou pas, de même qu'une machine a un intérêt variable selon qu'on en connaît ou pas le mode d'emploi, que les bras des travailleurs ont une efficacité variable selon qu'on peut ou non mettre des outils au bout.
Que cette signification de l'information ne soit pas évidente, ne soit pas contenue dans le message, est une évidence pour les sémiologues, psychologues, etc. Il faut beaucoup de temps à une personne pour saisir un peu du sens qu'un message a pour une autre personne.
Par contraste avec l'abolition de la distance géographique qu'a permis internet pour ce qui est de l'information "en bits", on peut, me semble-t-il, formuler cette difficulté, ce temps nécessaire, comme la manifestation d'une distance, non géographique, que les communications croissantes ont peut-être réduite, mais un peu seulement : elle continue à exister et permet une étanchéité formidable entre espaces sociaux ou culturels différents de par leurs références passées, leur histoire, même s'ils partagent les mêmes bits d'information.
Cette distance entre les significations, les interprétations, est certainement une chose très positive : dans un monde où tous reçoivent les mêmes nouvelles et débattent des mêmes sujets, la multiplicité des significations permet à chacun de disposer de jeu, de liberté.
Mais cette liberté est aussi une inégalité : le plus puissant est celui qui maîtrise le sens qu'ont les mots pour les autres. Celui qui ne connaît que son propre sens des mots est dépendant, arnaqué, marginalisé, appauvri.
Dans cette société post-informationnelle, cette société de l'interprétation et du sens (herméneutique faudra-t-il dire), la richesse-clé est donc la maîtrise des significations.
Du pain bénit pour les théologiens ... et plus encore, une société faite pour les animistes. Habitués à interpréter un même phénomène à plusieurs niveaux et à plusieurs horizons de temps, ils ont une longueur d'avance sur les autres religions et mentalités, en particulier les enfants de l'école positiviste.
6- Comment exercer un pouvoir par le sens ?
(9 décembre - à partir d'une remarque de Roland Besnaïnou : comment imposer un sens aux mots, faire valoir une signification à l'échelle planétaire ?).
Les théologiens formulent des systèmes rendant compte du sens de l'expérience humaine, les animistes sont habitués à se repérer dans la diversité des signes et significations. Ce ne sont pas les seuls détenteurs de sens.
La stratégie de conquête ou d'accumulation de "contenus" par certaines multinationales s'apparente à l'idée selon laquelle les bits d'information n'ont plus de valeur intrinsèque, seul leur sens pour le public garde une valeur. Ces multinationales diversifiées s'apparentent à des entrepôts de signes. Détiennent-elles pour autant le pouvoir contenu dans ces signes ?
Au début de ce texte, le pouvoir a été défini comme le contrôle sur le capital, c'est-à-dire la possibilité de mobiliser de façon coordonnée des éléments de capital (en quantité supérieure à ce que le voisin peut mobiliser). Qu'est-ce que mobiliser de façon coordonnée des éléments de sens ?
Par analogie avec les étapes précédentes, on peut penser à des "cohortes de sens" à l'image des cohortes humaines, des "machines de sens" (pas des machines à produire du sens, mais des machines composées de signes) à l'image des usines, des "systèmes de sens" à l'image des systèmes d'information. Appelons-les "ensembles de sens" pour ne privilégier aucune des images constituées par les étapes précédentes.
On retrouve alors pour les ensembles de sens la difficulté à associer cohérence et ouverture, qui existait déjà aux étapes précédentes avec les masses humaines, avec les usines, avec les S.I.
* Une oeuvre musicale, une doctrine théologique, une idéologie partisane, le PS (?), sont des ensembles de sens organisés et cohérents, donc puissants (*) dans la société post-informationnelle.
Mais tous trois ont du mal à communiquer avec les systèmes de sens voisins, ce qui limite leur expansion - la fusion-acquisition est encore plus difficile avec les théologies qu'avec les grandes industries ; elle est en fait devenue de plus en plus difficile au fil des étapes force humaine / industrie / S.I.
* Inversement, un éditeur de musique, un site internet de citations de sagesse, une démocratie pluraliste, l'UMP (?) sont des ensembles de sens ouverts, communicants, apprenants, ce qui est une autre forme de puissance.
Mais ils manquent de cohérence, de valeur ajoutée interne : ils peuvent se diviser en deux (éditeurs, sites, États) sans grande perte de puissance. Il est donc difficile de leur attribuer un pouvoir durable en propre.
L'ensemble de sens à la fois cohérent et ouvert, à la fois indivisible et "apprenant", apparaît alors comme le Graal pour les chercheurs de pouvoir dans la société post-informationnelle.
La civilisation musulmane, qui a prouvé une grande plasticité et adaptabilité en même temps qu'une forte cohérence, et la civilisation américaine, où la liberté de penser et de créer semble avoir fonctionné comme principe d'unité, sont de sérieux candidats au titre.
L'animiste n'apparaît plus dans cette optique comme un détenteur probable du pouvoir suprême. Il apparaît cependant comme un modèle de résistance à l'emprise de ces ensembles de sens, comme un modèle de capacité à se brancher sur ces différents ensembles pour en tirer, au moins les moyens de la survie, au plus les outils d'une médiation ou d'une synthèse qui les dépassent.

(c) Frédéric Lefebvre-Naré, 7 mars 2002 - réagir par mail