La première oeuvre à intégrer le "fatalisme" dans son titre est le Du Hazard sous l'empire de la Providence, Pour servir de présérvatif contre la doctrine du Fatalisme moderne d'André Pierre Le Guay de Prémontval, obscur philosophe des Lumières. Faut-il lui attribuer le mérite de l'accréditation du terme ? Cela paraît improbable. Publié à Berlin en 1754 , cet ouvrage a connu une diffusion très limitée, dont attestent la rareté des exemplaires conservés et l'unique compte-rendu dont il fut l'objet dans la presse francophone. Sur le fond, il n'a guère pu influencer le public français des années 1750-1770. Reste que Prémontval est le premier à évoquer le "fatalisme moderne" et qu'il en fait un usage atypique et original...
1/ Vie et doctrine de Le Guay de Prémontval
Oublié serait aujourd'hui A.-P. Le Guay, dit de Prémontval (1716-1764), s'il n'avait inspiré à Diderot une scène de Jacques le Fataliste . Né à Charenton de parents jansénistes qui le prédestinaient à la carrière d'avocat, ou à défaut à la prêtrise (<<le barreau ou la chaire !>>), le jeune André-Pierre s'est révolté contre leur volonté en reniant leur religion et en s'adonnant aux mathématiques et à la philosophie. Converti au protestantisme, il évoque dans ses Mémoires la crise spirituelle de son adolescence. "Né dans le sein du Catholicisme, j'avourai que j'en ai suivi toutes les erreurs assez lontems, de la meilleure foi du monde, & même, non sans une sorte de zèle (...). Ce ne fut guère qu'à l'âge d'environ 18 Ans, que la Philosophie vint tout à coup me dessiller les yeux" . Au terme d'une nuit de doute, il réalisa soudainement "qu'il se pouvoit très bien que les trois quarts de ce que je ne croyois que sur la foi d'autrui, en matière de Religion com(m)e en toute autre chose, ne f(û)t dans le fond, qu'erreurs, absurdités, blasphêmes mêmes peut-être, qu'une odieuse Idolatrie sous un nom sacré" . Ainsi porté "au degré le plus haut de l'incrédulité", il sombra dans un "Pyrr(h)onisme absolu" confinant à l'athéisme. Mais tout en ayant acquis "la persuasion la plus intime" que la religion de son baptême "n'étoit qu'un amas de superstitions, impies à certains égards, ridicules à tous", il s'estimait moralement tenu d'"en éxaminer les preuves" avec le "doute méthodique de Descartes" . Il se confia au confesseur de son enfance qui, "ac(c)ablé à la nouvelle" de son "Apostasie" , l'adressa derechef au père Tournemine, "le plus grand, le plus zèlé Propagateur qu'eut alors la Société de Jésus" , tête pensante de la Compagnie qui était passée maître dans le salut des jeunes âmes libertines... Tournemine entreprit de reconquérir sa foi défaillante avec méthode : sollicitude, entretiens particuliers répétés, dialogue épistolaire sur l'Eucharistie, puis obligation d'une "retraite", trahison du "secret de la confession" et extorsion de serment par menace de séquestration, prétendent les Mémoires ... Au terme de cette enquête spirituelle, Le Guay se détourna pour toujours du catholicisme en particulier, et du théisme en général. Il allait cependant revenir du "Pyrronisme absolu" pour se transformer en "Pyrronien modéré" , c'est-à-dire évoluer de l'athéisme de son adolescence au déisme de la maturité. Sans cesser de nier la plupart des dogmes chrétiens, à commencer par le miracle, la prescience et la prédestination , il en vint progressivement à professer l'existence d'un Dieu "créateur", essentiellement "juste" et "bon"...
Le Guay rompit également ses attaches familiales. Il récusait "l'alternative du barreau et de la chaire" dictée par son père : le droit lui semblait arbitraire ; la théologie, empreinte de superstitions ; et il souhaitait vouer sa "vie à l'étude des sciences" . Il eût volontiers embrassé la carrière d'"Ingénieur" s'il n'avait échoué au concours, faute de recommandations. Chassé du domicile parental et condamné à subsister par ses propres moyens, il s'établit à Paris sous le nom de Prémontval pour y dispenser, de 1738 à 1744, des cours publics de mathématiques qui connurent un franc succès et qui passent aujourd'hui pour avoir préfiguré certaines techniques de la pédagogie moderne . Ces conférences gratuites, auxquelles Diderot a peut-être assisté , pouvaient accueillir jusqu'à quatre cents auditeurs. Ouvertes aux deux sexes, elles faisaient office de publicité pour les cours privés assurant la subsistance du jeune professeur. Au faîte de sa gloire parisienne, il fit paraître chez les meilleurs libraires quatre leçons de mathématiques sous la forme de courts traités, qui relevaient d'ailleurs plus de l'épistémologie, voire de la spéculation, que de l'arithmétique . Mais la bonne fortune de Prémontval ne pouvait durer. Les durs revers des années 1743 et 1744 le condamnèrent à l'exil : menaçant de tomber en ruine, sa salle de cours avait été fermée par décision de police sans qu'il puisse trouver de local pour la remplacer ; ses espoirs de devenir le précepteur du prince de Moldavie tournèrent court ; et il était en proie à la double "Cabale" des "professeurs de mathématiques", jaloux de sa notoriété, et des "Jésuites", outrés par ses différends avec le père Tournemine . Mais la vraie raison de sa chute se tient ailleurs : il avait pour élève Marie Anne Victoire Pigeon d'Osangis, orpheline d'un mécanicien "célèbre par la construction d'une magnifique sphère mouvante selon l'hypothèse de Copernic" . Or, au terme de quatre années de relations pédagogiques et platoniques, ce qui devait arriver arriva : "Mademoiselle Pigeon" déclara sa flamme à Le Guay qui le lui rendit bien, de sorte que "tout à travers les propositions sur les solides inscrits à la sphère, il y eut un enfant de fait" . C'est du moins ce que prétend Jacques le Fataliste trente ans après les faits... Une chose est certaine : pour éviter le scandale, les amants durent s'expatrier dans des circonstances rocambolesques, Marie Anne se travestissant en "Domestique" pour franchir les frontières (été 1744). Romantiques avant la lettre, leurs errances furent le plus souvent pitoyables, misérables et pathétiques. Condamnés dans un premier temps à une sorte d'exil perpétuel, ils séjournèrent à Genève, Lausanne, Fribourg, Berne et Soleure sans y trouver l'accueil escompté . Plus hospitalière fut Bâle, où ils s'unirent maritalement après s'être convertis au protestantisme (1746) . Des raisons inconnues les conduisirent à reprendre la route et à s'exiler aux Pays-Bas. Ayant atteint La Haye le 17 septembre 1749, ils y vécurent plus de deux ans dans l'état de précarité auquel leurs pérégrinations les avaient du reste habitués. Se décidant enfin à jouer la carte de ses relations, Mme Prémontval s'adressa à Maupertuis qui avait fréquenté le salon de son père. Devenu président de l'Académie de Berlin, il consentit à la prendre sous sa protection, obtenant de la famille royale de Prusse sa nomination comme lectrice auprès de l'épouse du prince Henri. S'empressant d'accepter l'offre, les Prémontval quittèrent La Haye pour Berlin, terme final de leur périple européen (14 février 1752). Patronné par Maupertuis, Pierre André fut reçu le 6 juillet 1752 à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres dans la classe de la "Philosophie spéculative" .
2/ L'indéterminisme de Prémontval
Mais loin de jouir d'une paisible retraite au terme de ces pénibles errances, Prémontval provoqua un nouveau scandale en attaquant Leibniz "au centre de l'Al(l)emagne, & dans les murs de cette Académie" qu'il avait fondée. Cette cible définit la constante obsessionnelle de sa pensée depuis 1752 jusqu'à sa mort. A travers ses discours et traités, il n'a cessé de mettre en procès les principaux concepts de Leibniz : la raison suffisante, l'harmonie préétablie, les monades, le principe du meilleur, etc. Selon son ami et nécrologue, Formey, le "Leibnitianisme" excitait en lui "un sentiment qui tenoit de l'indignation" . Le mot n'est pas trop fort. Ce système lui semblait incarner toutes les superstitions liberticides auxquelles il s'était opposé depuis son adolescence, à commencer par l'idée d'un devenir par la volonté du père ordonné pour le meilleur... Non sans calomnier Leibniz, Prémontval le considérait comme le plus pernicieux des modernes ou celui dont la doctrine conduit au "fatalisme le plus cruel" ! Nous avons fait justice de l'interprétation : contrairement aux matérialistes, Leibniz préservait la liberté en tant que propriété de la raison architectonique. Mais si Prémontval caricature sa doctrine en l'interprétant comme un "fatalisme", il partage le contresens avec la plupart de ses contemporains .
Les Pensées sur la Liberté avaient déjà formulé ce grief . Paru au début de 1754, ce livre programmatique énonçait le projet de Prémontval pour les "trois" et "trente" ans à venir, à commencer par la publication d'un traité "De la nature, de la réalité, & des effets du Hasard sous l'empire de la Providence" . L'auteur s'y présente en fervent défenseur de la "liberté d'indifférence" , "faculté essentielle de l'âme" qui constitue "la plus sacrée de toutes les vérités" . Derrière Descartes, il atteste de l'existence de ce pouvoir de "vouloir ou ne point vouloir" par l'expérience que nous en avons . On comprend dès lors son opposition à Leibniz, qui avait sacrifié la liberté d'indifférence et l'épreuve cartésienne du libre arbitre aux principes de raison suffisante et des petites perceptions. Jusqu'ici rien que de très orthodoxe : Prémontval défend apparemment une conception traditionnelle de la liberté. Le problème est qu'il déplore de trouver le plus sûr allié du fatalisme dans le théisme leibnizien plutôt que dans le matérialisme des modernes :
"Pour comble de scandale, c'est du sein de la religion, tant naturelle que révélée, c'est de l'idée d'un Dieu créateur, conservateur, ordonateur de toutes choses, c'est de cette idée si sainte & si sublime que naissent les difficultés les plus insurmontables (i.e., adressées à l'idée de liberté). Plus même l'idée de Dieu est relevée, telle sans contredit que celle qu'en donent notre grand Leibnitz & ses illustres disciples, vrais maîtres en métaphisique ; plus le cruel fatalisme semble prêt à envahir & la philosophie & la religion ; hidre renaissante, hidre victorieuse dans tous les systèmes ; s'accomodant de l'idéalisme le plus subtil, comme du matérialisme le plus grossier, & des systèmes mixtes, & des atomes & des monades ; tantôt portant ses têtes levées, tantôt s'insinuant par les détours les plus artificieux, quelquefois se montrant à découvert, & soutenant en face qu'elle n'est point elle" .
Sournoise, la monadologie de Leibniz conduirait plus sûrement au "fatalisme" que l'atomisme des matérialistes ! Pour justifier cette accusation, Prémontval allègue l'antinomie de la liberté et de la religion : "Au ton dont je parle, Messieurs (i.e., les Académiciens de Berlin), de la liberté (...), je m'aperçois que je perds de vue, de combien de dogmes, ou sacrés parmi nous, ou puissament autorisés, il faut pour l'établir se résoudre à lui faire un sacrifice ; la prédestination absolue ; les décrets ; la prévision (...)" . On ne saurait admettre la liberté sans rejeter la religion, et réciproquement ! Rappelant la crise spirituelle de son adolescence, Prémontval "avoue" avoir jadis été "hom(m)e (...) à sacrifier" sur l'autel de la "liberté" tous les dogmes du christianisme, mais il affirme s'être assagi depuis lors et admettre l'existence d'un Créateur . Reste qu'il persiste à nier les autres dogmes, à commencer par le miracle, la prédestination et la prescience... Ne confesse-t-il pas souscrire au "Dieu de Socin, moins grand Dieu sans doute que le Dieu de Calvin & de Luther, mais pièce moins embarassante" pour qui veut établir le libre arbitre ? C'est qu'il n'est point d'échappatoire au dilemme suivant : on ne saurait admettre la "liberté" sans nier la "prédestination", ni la "prédestination" sans nier la "liberté". Les Pensées sur la Liberté caractérisent cette opposition comme l'antinomie du "hazard" et de la "fatalité". Elles définissent malheureusement le premier terme d'une formule énigmatique et vague : "le hazard fils & pere de la liberté" . L'essentiel est la contradiction qu'elles établissent, préfigurant les développements du traité Du Hazard sous l'empire de la Providence : "la fatalité rejettée, il n'y a point de milieu, il faut cette contingence fortuite ; il faut le hazard" ; "en faveur de la liberté, & en haine du fatalisme, nous allons jusqu'à réaliser, s'il le faut le pur hazard" . Socinien en théologie, Prémontval est épicurien en philosophie : la "liberté" suppose l'indéterminisme, seule alternative à la prédestination des théologiens.
Si cette thèse est fondamentale à Prémontval, les Pensées sur la Liberté l'affirment plutôt qu'elles ne la justifient. De plus, cette oeuvre valut à l'auteur d'être "ac(c)usé de fatalisme (...), malgré les protestations & les déclarations les plus formelles" . Sa négation de la prescience et de la prédestination ne l'inclinait-elle pas au nécessitarisme des matérialistes ? N'était-il pas en ce sens "un second La Mettrie" ? C'est à ce <<procès en fatalisme>> instruit par le parti leibnizien qu'entend répondre le Du Hazard sous l'empire de la Providence. La meilleure défense étant l'attaque, Prémontval s'y pose en pourfendeur du "fatalisme moderne", catégorie incriminant essentiellement Leibniz et ses disciples depuis C. Wolff, décédé en 1754 , jusqu'à Baumgarten. Conscient d'attenter à travers ces figures à l'Académie qui lui avait offert asile, Prémontval fit précéder son essai d'une adresse "Aux philosophes de l'Al(l)emagne", dans laquelle il protestait de sa "sincere reconnoissance envers la Nation germanique" pour mieux jeter la pierre sur Leibniz :
"Je m'éleve dans cet Ouvrage contre toutes les sectes de philosophie qui soient au monde, que j'acuse de n'avoir eu du hazard & de la fatalité, & conséquemment de la moralité de nos actions, que des idées très imparfaites. Mais je ne m'éleve contre aucune avec plus de force que contre celle de l'immortel Leibnitz, la lumiere & la gloire de l'Alemagne ! Leibnitz Votre Maître & le mien ! Leibnitz, pour qui j'ai témoigné en toutes rencontres la plus profonde vénération ; avant même que je fusse en des lieux où il y eut des motifs de la faire paroître, & lors même qu'il y auroit eu peut-être des motifs de ne la point laisser paroître" .
<<J'aime Leibniz mais je préfère la vérité>>, pour pasticher le mot d'Aristote. Le titre de l'oeuvre explique les raisons de cette virulence. Prémontval entend concilier deux principes réputés antinomiques depuis l'Antiquité : la "Providence" et le "Hazard", qu'il définit comme "une cause quelconque, dont l'action, contingente de sa nature n'est point dirigée par un dessein, ou du moins, par un dessein relatif à son effet" . Etrange et inconfortable paraît alors sa position. Derrière l'épicurisme, il admet un devenir ouvert et imprévisible, livré aux libres jeux du hasard et de la nécessité ; mais avec les chrétiens, il reconnaît l'existence d'un Dieu créateur, infiniment "puissant", "sage" et "bon", qui, épris de "tendresse" pour ses "misérables créatures", exerce la "providence" et dispense la "grâce" . La clé de cette contradiction est que Dieu n'ordonne pas a priori le cours du devenir, mais qu'il intervient a posteriori pour tenter d'en alléger les maux, sans cependant recourir au miracle... Portant l'accent sur la première partie de la thèse (le hasard) plutôt que sur la seconde (la providence), Prémontval aboutit logiquement au déisme. L'admission de la contingence comme principe fondamental de la création l'amène en effet à réitérer sa négation de la prédestination, de la prescience, de la finalité de l'Histoire et de tant d'autres dogmes essentiels au théisme chrétien . Pour avoir créé le monde, son Dieu n'en tient pas la barre ; loin de guider les pas de l'homme, il le condamne à exercer une "fatale liberté" ou à assumer la direction de son devenir. Comme l'atteste le "Quod Fati foedera rumpat" de la page de garde , Prémontval est plus l'héritier d'Epicure que du Christ. Or, dans l'Allemagne du XVIIIe siècle, la thèse de l'indéterminisme aléatoire trouvait sa plus farouche antithèse dans la "raison suffisante" de Leibniz. Cible polémique du traité, ce philosophe explique la typologie des philosophies élaborées par Prémontval. Il distingue "six classes principales" :
1/ "La premiere est des fatalistes rigoureux, qui excluent du monde tout choix, tout dessein, toute providence ; qui soutiennent qu'il n'y a de possible que ce qui parvient à l'être, & que tout le reste est également contradictoire & chimérique"- entendons "Straton" et "Spinosa", que Prémontval associe, après Cudworth, Bayle et Leibniz ;
2/ Les philosophes qui, tout en admettant une infinité de possibles, estiment que les choses ont été par Dieu "essentiellement déterminées à une façon unique, seule digne de lui, de laquelle il ne pourroit s'écarter, sans se dépouiller de ses atributs, sans cesser d'être Dieu" - entendons "Leibnitz" et "Wolff", réputés avoir soumis la volonté divine à la règle du meilleur;
3/ Les "prédestinateurs" qui accordent à Dieu la "contingence qu'ils refusent (...) aux actions des êtres créés" - "Luther", "Calvin" et les prédestinatiens, réputés avoir fait dépendre la création d'un décret purement arbitraire de Dieu ;
4/ Les théologiens qui accordent à l'homme la même liberté qu'à Dieu - entendons par là les scolastiques ;
5/ "Les philosophes de la cinquieme classe dont je ne sache pas qu'il y ait beaucoup d'exemples, sont, ou seroient ceux qui uniroient le Dieu de Leibnitz au monde d'Epicure ou de Démocrite (...) sans cependant avoir la bone foi de reconoître dans leur monde un hazard" - catégorie fictive que Prémontval invente pour caractériser, par contraste, son projet : une synthèse de providence et d'indéterminisme faisant la part belle à celui-ci, selon la proverbiale recette du pâté d'alouettes ;
6/ "Enfin la sixieme classe est de ceux qui n'articulent que trop bien le mot de hazard ; qui vont plus loin ; qui en outrent l'idée jusqu'à rejetter même toute providence" - les épicuriens, auxquels Prémontval n'était point hostile mais qu'il désavoue ici du bout des lèvres...
Voulant concilier les deux notions, le Du Hazard sous l'empire de la Providence exclut de sa réfutation tant les épicuriens et les "fatalistes rigoureux", Spinoza et Straton , pour centrer ses tirs sur les quatre classes intermédiaires, scindées en deux catégories : 1/ les philosophes "dont le systeme ban(n)it également l'idée & le mot de hazard", c'est-à-dire les leibniziens, et ; 2/ "ceux qui admettant au fond la réalité d'un hazard se cabrent contre le nom, je ne sai pourquoi. Ce sont tous les philosophes des autres classes" . On pourra s'étonner que le terme de "fataliste" soit appliqué à Leibniz, mais non à Luther ni à Calvin . La raison tient à l'interprétation que Prémontval donne de ces systèmes : si Leibniz a proscrit la contingence en subordonnant la providence à la raison suffisante, les Réformateurs l'auraient admise en dérivant la Necessitas rerum de l'arbitraire de la Voluntas Dei. Nous avons eu l'occasion de constater combien ces deux interprétations de Prémontval sont erronées : loin d'abolir la contingence, l'optimisme leibnizien la postule en supposant l'infinité des possibles ; et loin d'être déterminée par la seule toute-puissance, la prédestination des réformateurs obéit à l'incompréhensible mais incontestable justice de Dieu. A travers ces erreurs, on touche cependant au sens fondamental du "fatalisme" dans le Du Hazard sous l'empire de la Providence. Contrairement à ce qu'on a pu prétendre, le livre ne donne pas de "définition" d'un terme dont il semble tenir le sens pour évident. Dans ces conditions, seule l'étude du contexte du "destin", de la "fatalité", du "fatalisme" et du "fataliste" peut en dévoiler le sens. Or, Prémontval n'applique ces termes qu'aux deux premières "classes de philosophes", le spinozisme et le leibnizianisme, précisément parce qu'elles sont à ses yeux les seules à proscrire radicalement toute forme de hasard, de contingence et d'indétermination,et donc de liberté. Par fatalisme, il entend désigner les seules philosophies de l'absolue nécessité.
3/ Fatalisme et argumentation morale antifataliste
Le Du Hazard sous l'empire de la Providence dénote les quatre caractéristiques du fatalisme, quoique employées de manière atypique. L'extension générique : comme nous l'avons dit, le "fatalisme moderne" englobe deux "classes de philosophes" dont les figures de proue sont Spinoza et Leibniz, respectivement. L'amalgame polémique : cette catégorie est constituée pour faire planer sur le théisme leibnizien un soupçon de dangerosité en l'assimilant à une philosophie passant, depuis Cudworth, pour être stratonicienne, matérialiste, immorale et athée. La signification, ensuite : est qualifiée de "fataliste" toute doctrine niant, à travers la contingence, la possibilité de la liberté. Par "fatalisme", Prémontval entend ce qu'on nommerait aujourd'hui "déterminisme" : la nature d'un système dont l'état présent résulte de l'état antécédent comme l'effet de sa cause . Avant Laplace, il a préfiguré cette conception en dénonçant l'idée selon laquelle "tout état de l'univers entraîne infailliblement l'état qui suit" , de sorte que "si le monde (était) anéanti cent fois, dix mille milions de fois, une infinité de fois" et "remis autant de fois dans l'état précis où il étoit" à l'époque de sa création, la même série d'événements en résulterait éternellement. Il condamne ce "fatalisme" : "...un état entraïne si peu l'état qui le suit, que le monde, suposons, anéanti une infinité de fois, & recréé une infinité du (sic) fois dans l'état précis où il étoit il y a mille ans, il y auroit l'infini à parier, que l'histoire de ces dix derniers siecles ne se retrouveroit pas toujours la même ; la plûpart des êtres libres, dans les mêmes circonstances, venant à se déterminer, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre" . La logique du chaos invalide toute possibilité d'éternel retour. La providence ne structure le réel que dans ses lignes générales : elle en fixe le terme initial sans en déterminer le devenir. Admettant de l'indéterminisme, elle préserve la possibilité de l'humaine liberté :
"la conjoncture du berger, par exemple, exclud, du moins hipothétiquement, les actions de ministre d'état ; & la nature de l'ame humaine exclud, peut-être essentiellement, les actions d'archange ou de chérubin. Mais il reste du jeu dans chaque sphere, pour étroite qu'elle soit. Il n'y a nature, il n'y a conjoncture d'être fini, qui n'admette quelque chose d'arbitraire dans ses déterminations individuelles ; arbitraire, à l'égard du parti de l'afirmative ou de la négative, faire ou ne pas faire ; arbitraire aussi, à l'égard d'autres déterminations mitoyennes, ou collatérales, également possibles, non pas simplement d'une possibilité métaphisique vague, mais d'une possibilité phisique, bien réelle & bien complette. JE LE SAI, parcequ'un Dieu très bon, très saint, un Dieu incapable de jouer une cruelle comédie avec ses misérables créatures, nous prescrit à tous tant que nous somes, par la voix de la conscience, l'alternative de faire ou de ne pas faire, & le choix même entre plusieurs partis" .
Si Dieu est le créateur des essences, celles-ci ne déterminent pas absolument les existences, qui intègrent une part irréductible de contingence. Il est piquant de constater combien Prémontval détourne un thème traditionnel du théisme, <<l'argument théologique>>, pour accréditer l'indéterminisme. Comme les scolastiques, il infère des prescriptions divines et des lois morales ("la voix de la conscience") à l'existence du libre arbitre, caractérisé comme liberté d'exercice (faire ou ne pas faire un acte) et de spécification (faire tel acte plutôt que tel autre) . Mais à leur différence, il infère du libre arbitre au hasard comme à sa condition de possibilité : c'est parce que Dieu voulait la liberté de l'homme qu'il a institué, dès l'origine, une part irréductible d'indétermination au coeur du réel.
D'où la modalité, quatrième et dernière caractéristique. Le "fatalisme" est d'<<accusation>> ou taillé sur le patron de l'argumentation morale antifataliste. Passant sous silence les efforts de la Théodicée pour justifier Dieu du mal, Prémontval ne cesse d'objecter <<l'argument théologique>> à Leibniz et à ses disciples : si la providence nécessitait le réel, comment ne porterait-elle pas la responsabilité des péchés, crimes et perversions ? Mais là encore, il infléchit ce lieu commun en un sens hétérodoxe. Seule l'hypothèse d'un monde par Dieu abandonné au "hazard" permet de justifier sa providence de l'existence du mal :
"Nos actions criminelles, & même toutes
nos actions proprement dites, en général, ne dépendent
infailliblement, de rien de tel (i.e. la "raison suffisante" de Leibniz),
s'il est un Dieu bon, juste & saint. Donc s'il y a un Dieu, il y a
un hazard ; s'il n'y a point de hazard, il n'y a point de Dieu .
Ah ! voilà pourquoi j'avois si expressément
déclaré d'abord , que je ne raisonois qu'avec un sincere
adorateur de la Divinité. Qu'un stratoniste, qu'un spinosiste, traite
le hazard de pure chimere ; il le doit, puisqu'il est fondé dans
son système, à croire, que tout état de l'univers
entraîne infailliblement l'état qui suit. Mais sous l'empire
d'un Dieu, d'un être doué de bonté & de justice,
est-il possible que nous gardions le même caractere d'un odieuse
fatalité ? est-il possible que nous croyions le trouver, ce caractere,
dans sa suprême sagesse ? Eh que m'importe le nom ? Que m'importe
l'absence ou la présence d'un premier être, si dans l'un ou
dans l'autre système, selon Leibnitz, aussi bien que selon Straton
& Spinosa, il est également infaillible, que demain je me noircis
d'un crime auquel je ne pense pas même à l'heure qu'il est
?"
Curieux usage de l'<<argument théologique antifataliste>> : objecté à un théiste sincère, Leibniz, plutôt qu'à un philosophe passant pour impie, Spinoza, il sert à démontrer l'indéterminisme ! Restreinte est sa portée : postulant l'existence de Dieu, il s'avoue impuissant à réfuter les "fatalistes" athées. Mais claire est sa visée : il entend remontrer aux théistes l'impossibilité de nier le "hazard" sans nier l'idée d'un Dieu "bon, juste & saint". En tant que doué de ces attributs moraux, Dieu ne saurait prédestiner les "actions", notamment "criminelles" : c'est dire qu'il laisse aux hommes la responsabilité d'assumer leur devenir. "Donc s'il y a un Dieu, il y a un hazard ; s'il n'y a point de hazard, il n'y a point de Dieu" , répète l'auteur : l'impeccabilité divine implique l'indéterminisme, et réciproquement, le déterminisme implique la culpabilité de Dieu. Tant qu'à être "fataliste", autant alors faire preuve de cohérence et donner dans l'athéisme, car pour un théiste, c'est contradiction, blasphème et impiété ! Chicanier, Prémontval n'allait démordre de ce procès. Après les Pensées sur la liberté et le Du Hazard sous l'empire de la Providence, les Vues philosophiques dénonceront le "Fatalisme Leibnitzien" . A la veille de sa mort, il reprit le thème dans le discours "De la Psychocratie" , prononcé devant l'Académie. Défendant l'hypothèse d'une influence réelle de l'âme sur le corps (et non l'inverse, ce par quoi il s'opposait au matérialisme), il accusait "l'harmonie préétablie" d'être chargée de "tout le poids odieux du Fatalisme" , de soutenir "la FATALITÉ & la FATALITÉ PAR EXCELLENCE" et de conduire à un "Fatalisme qui saute aux yeux, en dépit des protestations" ...
Certains qualifieront Prémontval de "critique mineur" de Leibniz , estimant qu'il s'est borné à prolonger la dénonciation du fatum leibnizianum amorcée par Bayle et autres polémistes. Mais cette interprétation nous paraît réductrice pour des raisons inhérentes à sa philosophie autant qu'au problème du destin. Comme Prémontval l'avait anticipé, il n'est pas passé à la postérité . Est-ce en raison de l'indigence de sa pensée ou des conditions de réception de son oeuvre ? Nous privilégions la seconde hypothèse : d'une part, son exil et le faible tirage de ses oeuvres le vouaient à rester oublié du public français, et, d'autre part, son tour antileibnizien le prédisposait à ne pas être accueilli favorablement par le public allemand. Malgré sa faible notoriété, sa philosophie n'est cependant pas moins digne d'intérêt que celle de penseurs plus connus du siècle des Lumières, tels que Charles Bonnet, Nicolas Fréret ou le baron d'Holbach. Il est vrai que sa passion pour le "hazard" et la "liberté" l'amène parfois à friser l'"irrationalisme", à nier "l'efficace" des causes et à "rompre" avec les schémas scientifiques de son époque . Mais force est de constater qu'il foisonnait d'intuitions géniales qu'il ne sut pas, il est vrai, toujours exploiter . Se posant en "Copernic" de la métaphysique, n'a-t-il pas préfiguré l'idée kantienne d'une "révolution copernicienne" ? anticipé la définition du déterminisme, et été un des rares penseurs à illustrer l'indéterminisme en un siècle acquis aux thèses "fatalistes" ? L'homme doué d'une "fatale liberté" ou condamné à être libre ; la critique du déterminisme ; l'idée d'une temporalité livrée aux libres jeux du hasard et de la nécessité - toutes ces thématiques qui l'opposaient à ses contemporains ne l'apparentent-elles pas, au moins par certains aspects, à notre modernité ?