un entretien avec Bernard Chambel
[ Nouvel Observateur du jeudi 26 juin 2003 - n°2016 ]
Le Nouvel Observateur. Quel bilan tirez-vous dun an de politique
de sécurité menée par le gouvernement Raffarin?
Bernard Chambel. Ce qui nous fait réagir, cest que nous
disposions dun arsenal législatif déjà très
important. On a cru bon, néanmoins, de légiférer dans lurgence.
Et puis que sest-il passé entre le 15 juin 2000, où les
députés de droite et de gauche ont voté, à lunanimité
ou presque, la loi sur la présomption dinnocence, et le mois de
novembre 2001, où la gauche fit voter la loi sur la sécurité
quotidienne qui amorçait ce retournement ? Bien sûr, il y a eu
le 11 septembre. Puis la campagne électorale, axée sur linsécurité.
Résultat : en deux ans, avec les lois socialistes et celles de Perben
et de Sarkozy, six textes ont considérablement modifié la procédure
pénale. Il faut certes maintenir lordre public. Mais il faut aussi
respecter un nécessaire équilibre entre le maintien de lordre
public et la garantie des libertés individuelles. Aujourdhui, cet
équilibre me paraît rompu.
N. O. Des exemples?
B. Chambel. Dans certains cas, vous pouvez rester 96 heures en garde
à vue, puis passer 20 heures en rétention, soit une semaine à
la disposition des enquêteurs! Certes, vous avez droit à la présence
dun avocat. Mais comme ni lui ni vous navez accès au dossier,
pendant une semaine vous ne savez pas exactement ce qui vous est reproché
et vous ne pouvez pas vous défendre. Prenez également les contrôles
didentité et les fouilles de véhicules: jusquà
présent, pour procéder à ces contrôles ou à
ces fouilles, il fallait réunir des indices matériels. Aujourdhui,
il suffit que celui qui décide de ces contrôles les justifie par
des «raisons plausibles de soupçonner»! On est passé
déléments objectifs à une appréciation subjective.
Un autre exemple ? Les fichiers de la Police judiciaire. Linscription
dans ces fichiers est étendue aux crimes, aux délits, mais aussi
aux contraventions de cinquième classe, sans limite dâge.
La contravention de cinquième classe peut, par exemple, punir un échange
de coups de poing dans un bar sans quil y ait de blessé. Même
constat pour les empreintes génétiques. Depuis 1998, elles concernaient
les agressions sexuelles. Aujourdhui, il suffit, pour tout délit,
de disposer «dindices graves ou concordants» pour les demander.
Auparavant, ce système de contrôle intervenait après la
condamnation. Désormais, il la précède.
N. O. Vous avez publiquement et régulièrement dénoncé
ces textes, mais vous avez prêché dans le désert
B. Chambel. Cest vrai. Tant quon nest pas concerné
soi-même, on ne se rend pas compte de ces glissements progressifs qui
mettent en jeu les libertés individuelles. Un avocat ma récemment
relaté lhistoire dune femme qui lavait sollicité.
Ses deux enfants, par ailleurs très bons élèves, sont surpris
la nuit en train de taguer un mur. Ils sont menottés, embarqués.
Lun dentre eux est asthmatique. Il demande des médicaments.
On les lui a donnés, mais très tard. Le second souffre de crises
dépilepsie. On ne la pas soulagé. Cette femme a été
prévenue cinq heures après les faits. Et, quand elle est arrivée
au commissariat, elle a entendu les policiers traiter ses enfants de "petits
cons", de "casse-couilles".
N. O. Lopinion publique, pourtant, plébiscite Nicolas Sarkozy
B. Chambel. Le ministre de lIntérieur est un excellent communicant.
Il a répondu au sentiment dinsécurité. Mais, je le
répète, ces réponses sont disproportionnées. Par
comparaison, en Espagne ou en Italie par exemple, deux pays victimes du terrorisme,
les gouvernements ne sont jamais allés aussi loin.
Propos recueillis par Martine Gilson