Mélotronie-1
Kraftwerk Ecrit par Frédéric Gerchambeau

En quelques albums parus au cours
de la deuxième moitié des années 70, Kraftwerk a acquis une aura et une
influence telles que certains pensent qu’elles égalent voire dépassent celles des Beatles. En effet, les retombées de
leurs mélodies ont été si considérables sur la musique pop/rock/électronique
des 30 dernières années qu’on ne tente même plus de dénombrer les groupes
qui doivent quelque chose à Kraftwerk dans leur façon de faire de la musique et
de la penser. Pourtant, Kraftwerk est un groupe presque immobile sur scène, aussi
secret que possible et dont on parle d’ailleurs peu en dehors du cercle
de leurs fans. D’après leur propre définition, ce sont
juste des travailleurs oeuvrant jour après jour dans leur studio. Comment des
musiciens aussi discrets et menant une existence aussi conventionnelle ont-ils
pu chambouler à ce point la musique moderne ? Dans un effort
d’explication, essayons-nous à un bref résumé de la saga Kraftwerk.
Disons-le tout de suite, Kraftwerk c'est d'abord deux amis, Ralf
Hütter et Florian Schneider-Esleben, et le fruit de leurs visions ainsi que de
leur talent commun.
Mais ce n'est pas tout à fait tout. Car entre aussi en ligne de compte, au
moins au départ, l'atmosphère d'une Allemagne qui se transforme et se
reconstruit peu à peu après une terrible guerre et l’empreinte d'une
jeunesse allemande qui se cherche encore à l'aube des années 70.
Nés respectivement à Krefeld le 20 août 1946 et à Bodensee le 7 avril 1947,
Ralf et Florian se rencontrent sur les bancs de la Kunstakademie de Remschield,
près de Düsseldorf et deviennent très vite inséparables. Le premier joue du
piano tandis que le second étudie la flûte et tous les deux sont des passionnés
de free-jazz et de musique contemporaine. Ils sont à la fois très conscients de
l'écrasante emprise de la musique et de la culture américaine à cette époque et
très réceptifs à tous les efforts faits par certains musiciens allemands pour
résister à cette influence envahissante.
Ils se disent qu'après tout l'Allemagne est riche d'une histoire culturelle et
musicale exceptionnelle et qu'il serait intéressant de profiter de cet
inestimable héritage tout en regardant vers la modernité et le futur.
Certains font de leurs tout débuts discographiques une sorte d'anecdote, un
brouillon à vite oublier. C’est aller un peu
rapidement en besogne. Car non seulement ces débuts font intégralement partie
de leur histoire, mais ils permettent en plus de comprendre beaucoup de la
suite.
Leur premier groupe (en commun, il faut le préciser) fut donc Organisation,
fondé en 1968. Ce nom sera d'ailleurs, sans hasard aucun, celui d'un des
meilleurs disques d'Orchestral Manoeuvre in the Dark. Ralf à l'orgue électrique
et Florian à la flûte, ils sortent au début de l'année 1970, assistés de Basil
Hammoudi aux percussions, de Butch Hauf à la basse et de Fred Monicks à la
batterie, le seul disque de cette formation (qui au cours de son existence
passée s’était d’abord appelée The Phantoms – déjà avec Ralf
Hütter aux claviers – puis Rambo Zambo Bluesband et enfin Bluesology), un
opus où un parfum de free-jazz flirte avec le psychédélisme et des
improvisations follement débridées. "Tone Float", le titre qui donne
son nom à l'album, est déjà à lui seul tout un symbole, une "planerie
sonore" donc, et tout un programme, car ce titre foisonnant fait à lui
seul une bonne vingtaine de minutes. A priori, nous sommes très loin du futur
Kraftwerk. En fait, oui et non. Certes, difficile de voir dans cette première
oeuvre les harmonies élégamment rythmées et joyeusement modernistes que feront
nos deux compagnons plus tard. Ralf et Florian cherchent encore le moyen exact
de mettre en musique ce qu'ils ont dans leurs pensées et dans leurs rêves. Mais
remarquons que le nom du groupe porte déjà la marque de fabrique du futur
groupe, l'esprit d'ordre et de système ("Dès qu'il y a plusieurs
personnes, il faut une organisation.", dixit Ralf Hütter). De plus, ce
disque montre bien le caractère à la fois profondément libéré de toute
contrainte et en constante recherche du duo Ralf / Florian.
Organisation ne durera pas. Quelques mois à peine après "Tone Float",
nos compositeurs associés vont sortir un nouveau disque. Mais cette fois tout a
changé. Ils ne s'appellent plus Organisation mais
Kraftwerk et ne sont plus que deux, hormis Andreas Hohmann et Klaus Dinger qui
se partagent les parties de batterie. Que s'est-il passé ? Notre duo a très
vite compris qu'au sein d'un groupe qu’ils n’avaient pas fondé, ils
ne faisaient que diluer et dénaturer leur idée de la musique. Ils se séparent
donc de leurs anciens compagnons et décident de composer désormais seuls, sans
aucune influence extérieure. Ils changent aussi le nom de leur groupe et se
choisissent un nom typiquement allemand, Kraftwerk, la Centrale Electrique.
Pourquoi ce nom ? A cette question, le groupe a beaucoup évoqué la proximité
presque familière de cette fameuse centrale électrique. Mais il est plus
probable qu'ils ont voulu à la fois marquer leur fierté d'être allemands, ce
qui était loin d'être courant à l'époque, et d'être quelque part les
continuateurs d'Andy Warhol qui prenait des objets courants et les élevait au
rang d'oeuvres d'art. Le duo, beaucoup plus facétieux et versé dans la franche
rigolade que ce que laisserait à penser leur musique, a même avancé un jour une
raison des plus amusantes pour le nom de leur groupe : tout un tas de panneaux
d'indicateurs annonçant, autour de Düsseldorf, cette centrale électrique,
pourquoi ne pas se choisir un nom que des milliers de conducteurs auraient
devant leurs yeux tous les jours, comme autant de publicités permanentes et
gratuites pour leur groupe ?
Quoi qu'il en soit, la musique de ce premier album de Kraftwerk, baptisé tout
simplement "Kraftwerk", diffère radicalement du précédent opus du
duo. Là où tout changeait incessamment au gré des improvisations, tout est maintenant
mesuré et parfaitement contrôlé. Là où l'exploration du son et du rythme était
libre et sans direction, tout est maintenant systématiquement balisé et
planifié. Mais surtout Kraftwerk abandonne tout repère connu pour se forger une
toute nouvelle profession de foi. L'immersion totale, assumée et affirmée dans
un quotidien à la fois banal et transcendé. A l'image de ce cône de
signalisation routière qui s'affiche sur la couverture du disque, à la fois
commun et réinventé en tant que logo visuel du groupe.
Ce premier opus de Kraftwerk, sans concession aucune à quelque esprit
commercial que ce soit, est aussi tout à fait dans l'optique de ce que fera le
groupe plus tard. Il débute l'exploration méthodique et minutieuse des rapports
et des interactions pouvant exister entre l'électricité et la musique.
Kraftwerk y joue déjà plus du studio que d'un quelconque instrument. Et, de
fait, les instruments n'y sont plus considérés en temps que tels. Ils ne sont
plus que des générateurs de sons mis au service d'une idée, d'un concept. Les
instruments ont diparus, Ralf et Florian n'existent plus. Seul reste Kraftwerk.
Un titre survole ce premier album, c'est "Ruckzuck". Il est déjà
symptomatique du goût prononcé de Kraftwerk pour les mélodies simples et les
rythmes dansants. C'est le premier titre du premier album de Kraftwerk, et on
peut sincèrement penser que toute l'évolution ulterieure du groupe peut être
comprise à partir de ce seul morceau.
Le deuxième disque de Kraftwerk, sorti tout juste un an plus tard, sera le
prolongement de leur premier opus. D'ailleurs pour bien indiquer cette
continuation, il a été baptisé "Kraftwerk 2". Dit comme ceci, cela
semble tout naturel. Et pourtant, entre les albums "Kraftwerk" et
"Kraftwerk 2", énormément d'événements se sont succédés. A tel point
même que l'album "Kraftwerk 2" a bien failli ne jamais voir le jour
ou être totalement différent de ce qu'il est. En effet, suite au relatif succès
de "Kraftwerk" et pensant déjà à un deuxième opus, Ralf et Florian se
sont laissés aller à entrer en contact de temps en temps avec d'autres
musiciens allemands dans la perspective de reformer un vrai groupe. Il faut
dire que le Düsseldorf de l'époque est en constante ébullition musicale et
recèle alors d'un très grand nombre de musiciens très talentueux et toujours à
la recherche d'opportunités d'expériences musicales nouvelles. C'est ainsi
qu'ils font la connaissance de Michael Rother, un guitariste aussi doué que
large d'esprit, et qu'ils lui proposent tout de suite d'entrer comme quatrième
homme du groupe qu'ils forment alors avec le batteur Klaus Dinger. Mais pendant
que Michael Rother réfléchit à cette offre, Ralf, en brouille avec Florian,
claque la porte et quitte Kraftwerk. C'est donc avec les seuls Florian
Schneider et Klaus Dinger que Michael Rother officiera au sein d'un Kraftwerk
qui adoptera pendant cette période un son extrêmement radical, brut et
primitif. Cependant l'entente n'est pas complète entre Florian Schneider et les
deux autres musiciens, ceux-ci ayant des approches musicales et sonores par
trop différentes, et le groupe éclate à nouveau, Florian restant seul tandis
que Klaus Dinger et Michael Rother s'en vont pour former leur propre groupe,
Neu !. Ralf revient finalement auprès de Florian et c'est à deux qu'ils reforment
Kraftwerk.
Le deuxième disque du groupe, qui s'appelle donc "Kraftwerk 2" comme
nous l'écrivions plus haut, commence par "Klingklang", une musique à
l'atmosphère superbe, et une musique longue aussi, puisqu'elle couvre presque
toute la première face de l'album. Interrogeons-nous sur la disparition dans ce
titre d'un vrai batteur humain, remplacé par une boîte à rythmes. Simple
recherche d'un nouveau son, plus moderne ? Volonté de s'affranchir de toute
autre aide extérieure pour se mieux se concentrer sur la dualité Ralf / Florian
? Oui, mais pas seulement. Le duo joue avec une boîte à rythmes de la même
manière qu'il jouerait en trio. La boîte à rythmes est devenue, le temps d'une
musique, un membre du groupe. Mieux même, le duo épouse le rythme de la machine
pour mieux se fondre à elle, en elle. Le duo épouse la machine devenue membre
du groupe. Où est l'homme ? Où est la machine ? Le concept de l'homme-machine
est déjà là. Cette idée est d'ailleurs renforcée par le fait que la couverture
intérieure du disque présente des photos des deux musiciens de la même manière
qu'elle présente des photos d'instruments de musique, comme si les instruments
faisaient partie du groupe.
Peut-être est-ce même là la véritable naissance de Kraftwerk en tant que tel,
dans une musique qui s'étire, qui prend son temps, au rythme subtilement
dansant et à la mélodie simple et accrocheuse, où des hommes se transforment en
machines et une machine en homme. Il ne faut peut-être pas chercher plus loin
pourquoi leur futur studio-laboratoire s'appellera justement Kling Klang.
Le troisième album de Kraftwerk sera "Ralf & Florian". Il s'agit
là encore d'un revirement total. Après la fusion dans un groupe et après le
groupe impersonnel, notre duo apparaît enfin au grand jour. Mais attention, ce
n'est pas "Ralf Hütter & Florian Schneider", c'est juste
"Ralf & Florian", vous saisissez la nuance ? Avant, ils avaient
tout juste un nom comme une machine porte un numéro et maintenant ce sont nos
meilleurs copains. Mais, fidèles à leur humour subliminal, le sympathique duo
de potes "à la vie, à la mort" que nous présente la pochette de
l'album nous réserve une petite surprise. Sur la photo en noir et blanc où sont
côte à côte les deux musiciens, dans un réjouissant style années 50, les noms
de ceux-ci sont écrits en petits caractères sous chacun d'eux, comme s'il
s'agissait d'une vieille photo d'archive présentant, dans un cliché d'éternité,
deux anciens prix Nobel en musique. Cependant la photo qui est au dos de la
pochette du disque a quelque chose d'à la fois plus moderne et de plus
intemporel : notre duo de potes qui sont nos copains dans leur studio. Elle
montre clairement la dualité Yin et Yang de notre duo. Ralf n'a que deux
instruments aisément indentifiables, un orgue et un Minimoog, tandis que
Florian, est entouré d'instruments et d'appareils étranges. Ralf joue les
mélodies et Florian les habille. Ils sont complémentaires et indissociables.
D'un point de vue musical, "Ralf & Florian" est aussi une
transformation complète. Quelle fraîcheur dans cette musique ! Quelle sublime
simplicité dans les mélodies ! Et quelle joliesse dans les arrangements !
Apparemment les deux ans qui séparent "Kraftwerk 2" de "Ralf
& Florian", sorti en 1973, ont largement été mis à profit pour
approfondir les compositions du groupe et pour améliorer l'habillage tant
sonore qu'harmonique de chacun des titres. C'est flagrant. Kraftwerk est
nettement passé à l'échelon supérieur.
Pourtant, visiblement une autre révolution se prépare déjà. Car si le son du
Synthi A, le synthétiseur qui est posé devant Florian, est bien présent sur
l'album, il est par contre difficile de déceler quelque chose du son pourtant
typique du Minimoog, le synthétiseur qui est posé à la gauche de Ralf. Il est
donc à supposer que Ralf cherchait encore à en maîtriser les subtilités avant
de réellement l'utiliser sur un prochain album.
Notons également que "Ralf & Florian" comprend, comme les deux
albums précédents, "son" morceau dansant, qui s'appelle... tiens,
tiens, tiens... comme c'est étrange... justement "Tanzmusik" (musique
pour danser)... Quelle joie dans cette musique ! Quel pur bonheur ! Sans
compter que c'est la première fois où l'on entend les voix de nos deux
compères. Certes ils ne chantent pas (encore), mais déjà ils chantonnent.
Impossible aussi d'évoquer "Ralf & Florian" sans parler de
l'inénarrable "Ananas Symphonie". Oui, avant de faire "The
model", "It's more fun to compute", et autre "Musique non
stop", Kraftwerk nous a d'abord transporté sur des îles imaginaires où ne
règnent que le soleil, les vagues et leur musique. Un total dépaysement de près
de 14 minutes, précédées par... une voix passée dans un vocodeur. Une autre
première pour le duo, qui décidément cherchait, si j'ose dire, toutes les voies
pour faire entendre leurs voix...
... Et leurs voix, ils allaient les faire entendre ! Bientôt, à peine un an
plus tard, une bonne partie de la planète chanterait, et pour longtemps,
"Wir fahr'n, fahr'n, fahr'n auf der Autobahn...". Car en 1974 sort
"Autobahn", l'album qui allait vraiment faire connaître Kraftwerk au
monde.
Toutefois, entre la fin 1973, date de sortie de "Ralf & Florian",
et la fin 1974, date de sortie de leur quatrième opus, "Autobahn",
que de changements encore ! D'abord Kraftwerk prend réellement le virage de la
musique électronique. Certes sur "Autobahn" tout n'est pas encore
entièrement joué sur des synthétiseurs, cependant il est clair que le pli est
pris et que c'est désormais la voie que le groupe choisira d'explorer. Mais ce
qui est déjà frappant sur cet album, c'est la soudaine et incroyable maîtrise
acquise par Kraftwerk dans l'utilisation du Minimoog, dont ils arrivent, et
c'est encore plus extraordinaire, à tirer des sonorités que personne n'avait
songé à exploiter avant eux. L'autre gros changement sur "Autobahn",
c'est que Ralf et Florian ne jouent de nouveau plus seuls. Et les deux
musiciens qui les accompagnent ont de quoi étonner. C'est d'abord Klaus Roeder,
un guitariste / violoniste qui se joint au duo. Puis c'est Wolfgang Flür, un
percussioniste qui vient prêter main forte pour l'enregistrement du nouvel
album. Kraftwerk devient-il pour autant un quatuor ? Difficile de le dire.
Roeder et Flür ne font pas vraiment partie du groupe tout en faisant partie.
Toujours est-il que c'est à quatre qu'ils vont marquer l'histoire de la musique
moderne avec "Autobahn", le titre et l'album.
Une portière de voiture qui claque, une voix vocodeurisée qui prononce
lentement "Au-to-bahn... Au-to-bahn...", puis un rythme synthétique
qui introduit le plus long poème musical jamais dédié à la route et à la
voiture (plus de 22 minutes), voilà qui ce qui a secoué à la fin de 1974 le
petit monde du rock et de la pop, surtout que les responsables de ce séisme
n'avaient même pas pris la peine de chanter leur hymne en anglais... Non, non,
non, c'était bien de l'allemand !
Car, oui, Ralf Hütter a enfin pris la décision de chanter. Oui, oui, de chanter
vraiment. Finis les chantonnements de l'album précédent, dépassée
la voix passée au vocodeur, Ralf chante ! Et cela change tout. Car dès lors
"Autobahn" n'est plus un morceau de plus de Kraftwerk, même leur
meilleur. C'est une chanson ! Avec peu de paroles, je vous l'accorde, défiant
les conventions habituelles du genre, je vous l'accorde aussi, mais c'est bel
et bien la première chanson de Kraftwerk. Et c'est peut-être cela le plus
important changement dans cet album, le fait que la nature même du groupe était
en train de changer. D'un simple groupe de musiciens défendant une conception
radicale des rapports entre la musique et la modernité, ils étaient en passe
d'acquérir une nouvelle dimension sans pourtant quitter la première, celle d'un
groupe pouvant composer des chansons à succès. Et je crois que toute la
particularité de Kraftwerk est résumée là. C'est que sans jamais abandonner ce
formidable acquis expérimental et technique, sans avoir jamais été autrement
que profondément eux-mêmes et sans jamais avoir consenti à la moindre facilité,
ils sont devenus à la fois connus par leurs chansons et ont incarné une
influence majeure pour toute une génération de musiciens.
Qu'allait faire maintenant Kraftwerk après être subitement passé de l'ombre à
la lumière ? Le groupe continue tranquillement son petit bonhomme de chemin,
mais avec des moyens financiers bien plus considérables et une indépendance
encore plus affirmée. En effet, "Autobahn" a été très bien reçu au
Etats-Unis et un peu partout en Europe, ce qui a permis au groupe de gagner
assez d'argent pour se permettre d'investir dans de nouveaux instruments
électroniques et même de se construire un vrai studio de répétition et
d'enregistrement, Kling Klang. Pour Kraftwerk, c'est une avancée décisive. Car
le groupe n'a plus désormais à dépendre de la
disponibilité ou non d'un quelconque studio d'enregistrement extérieur, mais
surtout ses membres deviennent occupants permanents de leur propre studio et
ceci gratuitement. Le rêve ! Et c’est aussi le début d'une autre mutation
fondamentale du groupe. De musiciens, ils deviennent des "joueurs de
studio" et adoptent désormais un rythme de vie peu commun pour un groupe.
Cinq ou six fois par semaine, ils se rendent à Kling Klang comme on se rend sur
n'importe quel autre lieu de travail, expérimentent, composent et improvisent
de 17 heures à minuit, pour souvent finir la nuit dans une discothèque, comme de
bons copains se retrouvant en boîte après une bonne journée de boulot. Ralf
Hütter finira même par déclarer : "Nous ne sommes ni des artistes, ni des
musiciens. Nous sommes des travailleurs."
Accentuant également leur virage vers une production musicale totalement
électronique, Ralf et Florian se séparent de Klaus Roeder, leur guitariste /
violoniste, pour accueillir dans le groupe un autre percussionniste, Karl
Bartos. En effet, le seul duo Ralf et Florian ne fait pas très
"groupe". Par contre le nombre de quatre permet des combinaisons
visuelles très intéressantes sur une scène. Et apparemment, l'aspect de deux
percussionnistes entourés de deux synthétiseuristes a franchement leur faveur
de par son rendu très symétrique, sans compter la suave dualité musiciens
"actifs" (les deux percussionnistes) / musiciens "passifs"
(les deux synthétiseuristes). Il est à noter encore que l'ajout d'un deuxième
percussionniste tend déjà à faire penser que Kraftwerk a l'intention de
produire désormais une musique sensiblement plus rythmée.
Le résultat de tous ces changements sera "Radio-Activity", paru en
1975, un subtil mélange entre les thèmes de la communication radiophonée et de
l'énergie nucléaire. Et aussi un disque se partageant d'une manière harmonieuse
entre une certaine forme de musique pop et la musique la plus complètement
contemporaine. "Radio-Activity" sera également le chant des ondes
autant qu'il sera celui les ondes du chant. Car dans ce nouvel opus, Kraftwerk
chante plus que jamais et sur tous les tons. Et ils sont même si dirigés
maintenant vers le chant, et plus exactement vers le champ de la chanson pop,
qu'ils placent sur le début des deux faces de l'album une chanson bien balancée
et facile d'accès pour un public encore non averti.
Simple stratégie commerciale ? Pas si sûr. Car outre que le reste de l'album
n'a rien de très "commercial", au contraire, ces deux titres semblent
plutôt être des moteurs pour propulser l'auditeur vers des musiques plus
expérimentales ou plus conceptuelles.
"Radio-Activity" représentera un vrai pas "vers le futur"
pour Kraftwerk. Car toute notion d'instrument acoustique est désormais bannie
de leur univers. Ce sera leur premier opus entièrement dévoué à l'électronique
pure et sans concession. Normal dès lors aussi qu'ils utilisent le thème de la
radio, un des appareils les plus électroniques qui puisse être, pour ouvrir
leur ère exclusivement synthétique.
A remarquer tout particulièrement "Antenna", où Kraftwerk adopte une
rythmique qui n'est pas sans rappeler quelque part celle d'un rock du meilleur
aloi. Etonnant ? Pas vraiment. Ralf et Florian, bien que versés à présent dans
les mélopées électroniques, ont toujours été de grands fans des groupes de
rock. Alors pourquoi n'auraient-ils pas composé leur propre rock, version synthétique
? Non, ce qui est vraiment étonnant, c'est que ce titre n'ait jamais été joué
sur scène. Il se contentera de faire la face B d'un 45 tours qui aura
"Radioactivity" pour face A.
"Radio-Activity"
n’aura pas le même succès qu’ "Autobahn". Enfin, disons que
son succès sera inégal. Aux Etats-Unis et en Angleterre, où Kraftwerk avait
fait une percée fulgurante avec son album précédent, "Radio-Activity"
est un omni (objet musical non indentifié) incompréhensible. Par contre, en
France et en Allemagne, ce nouvel album est nettement mieux accepté par un
large public malgré une presse qui ne saisit rien à ce qu’elle considère
comme un déferlement de "Tschhhhhh !" et de
"Tsooooiiing !". Enfin, soyons honnêtes, c’est surtout le
45 tours "Radioactivity"/"Antenna" dont nous venons de
parler qui connaîtra un beau.succès. De fait "Radio-Activity" restera
toujours l’album méconnu, voire"maudit", de Kraftwerk,
attendant d’être enfin considéré à sa juste valeur. C’est à dire,
selon beaucoup d’oreilles averties, celle de l’album le plus osé et
le plus poétique du groupe.
Un jour, en séjour à Paris, Ralf et Florian cherchent un endroit agréable où
prendre un bon repas. Paul Alessandrini, un ami intime du duo, leur suggère le
"Train Bleu", célèbre restaurant situé à l'intérieur de la Gare de
Lyon. Et pendant le repas, la discussion aborde tout naturellement le thème des
trains et des voyages ferroviaires, s'arrêtant un moment sur le thème plus
particulier du Trans-Europe Express. C'est ainsi que naîtra l'idée chez
Kraftwerk de centrer leur prochain album autour de ce train, opus qui verra le
jour en 1977.
Mais si, à cause de son nom même, "Trans-Europe Express", semblera a
priori n'être qu'un hymne aux trains, il conviendra de noter deux titres, et
pas des moindres, sans rapport aucun avec les voyages ferroviaires, "The
Hall of Mirrors" et "Showroom Dummies", le premier traitant du
regard qu'une star peut porter sur elle-même, thème assez étonnant de la part
d'un groupe comme Kraftwerk, et le second évoquant la vie secrète des mannequins
d'exposition qui vont danser en boîte à la nuit tombée, une allusion à peine
voilée au groupe lui-même.
Mais revenons sur le thème du train, qui est tout de même au centre de cet
album. Il est d'abord développé sur la première face de l'album au long d'un
superbe "Europe Endless", véritable ode à l'Europe, qui tendrait à
faire penser que derrière le thème du Trans-Europe Express se cacherait le
thème encore plus essentiel de l'Europe elle-même, d'une Europe unie, paisible
et sans limite. Le thème du train revient ensuite occuper les deux premiers
tiers de la deuxième face de l'album en une longue suite de deux titres
enchaînés et qui pratiquement n'en forment qu'un, "Trans-Europe
Express" et "Metal on Metal". Cette suite se présente d'ailleurs
sous la forme d'une dualité, "Trans-Europe Express" étant chanté et
"Metal on Metal" étant entièrement instrumental. Les paroles de
"Trans-Europe Express" sont d'ailleurs à écouter de près, car elles
évoquent entre autres choses Iggy Pop et David Bowie, preuve encore que
Kraftwerk est très attentif aux musiques qui sont jouées partout dans le monde,
notamment à la musique rock, et qu'ils ont lié amitié avec certains des
chanteurs parmi les plus en vue de ce style de musique a priori éloigné du
style de musique de Kraftwerk.
A noter le très envoûtant "Franz Schubert" qui clos presque cet opus,
à première vue très ciblé, mais en réalité tout à fait multiple dans ses thèmes
et ses atmosphères.
"Trans-Europe
Express" aura un retentissement considérable. Car, outre le fait
qu’il fut le premier album de Kraftwerk véritablement abordable dans son
intégalité par un public relativement non-initié, il séduira aussi par ses
superbes mélodies, ses rythmes audacieux et son élégance. Ainsi, devenu
légendaire pratiquement dès sa sortie, "Trans-Europe Express" ne
cessera d’être pris comme modèle ou purement et simplement copié, voire
même samplé, la plus célèbre fois étant par Afrika Bambaata pour son
"Planet rock".
A peine un an plus tard, en
1978, paraîtra "The Man-Machine", possiblement le plus parfait des
albums du groupe, tant musicalement que conceptuellement. Et aussi le plus
proche aussi de la propre idée que Ralf et Florian se font d'eux-mêmes en tant
que "joueurs de studio" : des "hommes-machines".
Cet album est donc un aboutissement, mais aussi, et en même temps, un nouveau
saut qualitatif. Car chacune des sonorités de synthétiseur y est parfaitement
maîtrisée, sans pour autant que l'ensemble de l'album en devienne froid ou
désincarné pour autant. Bien au contraire, le son n'y a jamais été aussi
fluide, subtil et mouvant. De plus, chacune des chansons ou des compositions
est parfaitement mis en lumière, et donc même si "The Man-Machine" ne
comporte que 6 titres, tous les titres y sont essentiels, indispensables et
centraux. A remarquer que chacune des faces du disque est structurée de la même
manière, dans une stupéfiante symétrie : un titre rapide traitant du travail,
un titre plus lent traitant d'une forme éthérée et lumineuse de la modernité,
et enfin un titre encore plus lent, voire vaguement évanescent, traitant du
parallèle entre l'homme et la machine. Car sous l'apparence d'une gentille
bluette, "The Model" évoque tout de même en transparence ces femmes
que l'on transforme en "travailleuses de la beauté" (qu'il soit
rappelé que le terme "robot" signifie tout simplement
"travailleur"). Et car, également, les ouvriers du célèbre film de
Fritz Lang, "Metropolis", ne sont pas mieux considérés que s'ils
étaient de simples machines.
Bien sûr, Kraftwerk nous ayant maintenant habitué à placer au début de chaque
face de ses albums les titres qu'ils voient comme les titres phares, c'est donc
vers "The Robots" et "The Model" qu'il faut se tourner. En
ce qui concerne "The Robots", les choses sont évidentes. C'est
l'aboutissement du concept déjà évoqué par Ralf Hütter plus haut, "Nous ne
sommes pas des musiciens, nous sommes des travailleurs (traduire : des
robots)". Cela est encore plus flagrant quand on sait que le groupe est
dès lors remplacé sur scène, à certains moments, par 4 robots dansant au rythme
de la musique.
Le cas de "The model" est plus innovant dans l'univers kraftwerkien,
car il s'agit tout simplement de leur première "chanson d'amour",
même si le thème lui-même n'est qu'à peine effleuré, l'amour n'étant évoqué qu'au
travers de la beauté d'une femme. Cette chanson aura un impact exceptionnel.
Combien des chansons d'amour des groupes new-wave qui viendront plus tard
utiliseront ce même style de rythme facile et dansant soutenant une mélodie
évidente et tout de suite mémorisable ? Difficile de le dire. Mais sans trop
exagérer, on peut assez aisément dire que "The model" est à l'origine
de tout un pan de la chanson pop moderne.
Kraftwerk, fort de ce sommet musical, ne se reposera pas pour autant sur ses
lauriers. Mais il était clair que pour qu'ils puissent dépasser la sorte de
perfection qu'était "The Man-Machine", le chemin ne pouvait qu'être
long. Leur prochain album ne sortira donc qu'en 1981, trois ans donc après leur
album précédent, et s'appellera "Computer world".
Kraftwerk, toujours en fin observateur du monde qui l’entoure, comprend
qu'en ce début des années 1980 les ordinateurs commencent à prendre de plus en
plus d'importance dans notre vie de tous les jours. Le monde entier est en
train de devenir numérique. Kraftwerk va en profiter pour réintroduire le
concept warholien de l'objet usuel transcendé, qu'il avait un peu abandonné, en
complétant sa batterie de synthétiseurs par divers objets numériques et sonores
parmi les plus courants. Ce qui aboutira à un album intensément conceptuel
partagé soniquement et mélodiquement entre la technologie extrême des plus
puissants synthétiseurs de l'époque et celle, nettement plus fruste, mais ô
combien plus ludique, de calculatrices ou de jouets électroniques. En fait "Computer
world" est un album à la fois grave et joyeux. D'un côté il dénonce la
mise en fiche des êtres humains et de l'autre il s'amuse et danse sur les
bip-bip encore hésitants des premiers jeux vidéo. Et même si Kraftwerk ne
retrouve peut-être pas le sens inouï de la poésie et l'abstraction musicale de
son album précédent (mais était-ce là l’un des enjeux de cet
album ?), le groupe démontre qu'il est cette fois parvenu au faîte de la
maîtrise de ses instruments, mélangeant avec un brio étourdissant synthétiseurs,
vocoder, voix, et jouets électroniques. Du très grand art. Et un nouveau très
gros succès pour Kraftwerk.
A noter, outre le jeu de mot plaisant du "It's more fun to compute"
paraphrasant le "It's more fun to compete" inscrit sur les flippers,
qu'à l'image de "The Model", la "chanson d'amour" qui est
au début de la deuxième face du précédent "The Man-Machine", apparaît
sur "Computer world" un "Computer Love" qui semble bien
inaugurer une sorte de "tradition", de la part de Kraftwerk, de
mettre sa "chanson d'amour" au début de la deuxième face de chacun de
leur album.
Suite à cet opus, Ralf et Florian vont longtemps laisser errer leurs pensées
pour définir le thème de leur prochain album. Mais aucune idée ne semble
vraiment prendre le pas sur une autre. Toutefois, Ralf qui s'est nouvellement
entiché des promenades à vélo et de l'univers du cyclisme, semble pousser de
plus en plus pour que le groupe réalise un nouveau disque sur le thème de la
machine humaine et de l'énergie corporel, un concept très kraftwerkien. Le
projet n'ira cependant pas jusqu'à son terme. Seul sortira, en 1983, un simple
intitulé "Tour de France", chanté en français, bien évidemment ! Et
comme toujours Kraftwerk dépassera le thème fixé en allant jusqu'à considérer
le vélo comme un véritable instrument de musique et l'essoufflement des
coureurs cyclistes comme une boîte à rythmes du dernier cri.
Ce projet d'album ayant fait long feu, Kraftwerk va s'atteler dès lors à un
nouveau concept résumé en un terme qui claque comme un slogan :
"Technopop". Mais l'album, longtemps annoncé et ô combien espéré, ne
verra jamais le jour. Ce qui ne veut pas forcément dire que ce projet-là ait
aussi échoué à parvenir à son terme. Bien au contraire. Il semble même certain
que le projet ait été très proche d’aboutir. Mieux encore, la composition
du disque, alors presque au stade du mixage final, aurait été assurément la
suivante : "Technopop", qui aurait occupé toute la première face, et
"Sex Objet" (une version très rock semble-t-il), "The Telephone
Call" et "Tour de France" qui se seraient partagé dans cet ordre
la deuxième face. Le numéro de catalogue 1C 064-65087fut même retenu à
l’époque chez EMI-Elektrola en prévision de la sortie supposée très
prochaine de l’album.
Qu'est-ce qui a donc dissuadé le
groupe de ne pas sortir cet album pratiquement terminé ? On ne peut que le
conjecturer. Mais la principale raison qui semble avoir fait reculer nos quatre
chevaliers des chants modernes est que l'album était enregistré
sur du matériel analogique. Difficile d'être l'incarnation même de la musique
pop d'avant-garde ultimement technologique et de faire paraître un nouvel
n'incluant pas les toutes dernières avancées techniques. Exit donc cet album au
son déjà obsolète avant même d'avoir vu le jour. Kraftwerk revoit sa copie et
se lance vers un nouveau projet.
Les musiciens de Kraftwerk engloutissent chaque soir des quantités
considérables de café pendant leur "travail de nuit" et il se trouve
justement que Ralf a toujours désiré réaliser un album autour du thème de cette
boisson. Un nouveau projet est donc mis sur pied, baptisé "Electric
Café", ce nom s'inspirant d'un film interprété par Marlène Dietrich. Mais
pour que ce projet aboutisse, Kraftwerk doit d'abord intensément moderniser son
instrumentation et son studio, ce qui prendra déjà un bon nombre de mois, sans
compter que les musiciens devront aussi parvenir de nouveau à la parfaite
maîtrise de ce nouvel univers technologique et musical, ce qui prendra un autre
bon nombre de mois. "Electric Café" ne sortira donc qu'en 1986.
Toutefois, en observant la composition de cet opus tout neuf, il est clair que
le thème du café, même électrique, n'a pas tenu tous les espoirs de Ralf,
puisqu'il n'occupe que le dernier tiers de la deuxième face de l'album. Et en
réalité cet album ressemble d'ailleurs bien plus à l'ancien
"Technopop" qu'à un tout nouveau concept dès lors qu'il rassemble les
"Techno Pop", "The telephone Call" et "Sex Objet"
du précédent projet.
Toujours est-il que cet album est une nouvelle révolution dans le
"son" Kraftwerk, et peut-être est-elle même la plus importante depuis
le début de ce groupe. En effet, rien à voir dans ses sonorités avec celles des
albums précédents. Après il ne s'agit que d'une affaire de goût, car on peut
tout à fait moins apprécier le nouveau Kraftwerk entièrement digital que
l'ancienne Centrale Electrique au bon vieux son analogique. Mais Kraftwerk ne
saurait être un groupe qui aurait le choix d'évoluer toujours dans le même
univers technologique, à la manière de ces vieux bluesmen qui jouent toujours
sur la même guitare depuis des lustres. Kraftwerk est un groupe qui se doit
d'incarner la toute dernière modernité ou disparaître. Et il est clair que là
était un des challenges de cet album. Ce but a-t-il été atteint ? Au vu des critiques
qu'à reçu cet opus en son temps, oui, ce nouvel album
fut considéré comme un nouveau sommet dans l'oeuvre du groupe. Par contre, au
vu de la faiblesse des ventes de ce nouveau disque, l’accueil public fut
nettement plus mitigé.
Certainement que le concept même de groupe d'avant-garde technologique, tel que
se définissait Kraftwerk, était perturbé par le fait que la technologie
qu'utilisait le groupe commençait à devenir désormais assez facilement
accessible à une pléthore d'autres formations, et donc que les auditeurs
avaient maintenant une habitude si grande de la musique électronique qu'elle ne
devenait plus en soi un critère de distinction fondamental entre un groupe de
musique pop/rock moderniste et un autre.
Face à ce nouvel état de fait, comment allait donc réagir les membres du groupe
? Très mal pour certains. Expliquons. Ralf ayant fait l'acquisition d'un
Synclavier, le top du top des synthétiseurs de l'époque, le groupe, et en tout
cas Ralf et Florian, se lance dans l'échantillonnage en digital, minutieux et
total, de toutes ses vieilles bandes enregistrées en analogique. Un travail de
romain, très long et peu passionnant du simple point de vue musical. Mais le
but est clair : toutes les anciennes musiques du groupe doivent pouvoir être rejouées
sur le nouveau matériel ultra-moderne qu'il possède. Cependant, ce travail lent
et répétitif lasse très vite Karl Bartos et Wolfgang Flür, d'autant plus que
Ralf et Florian n'ont plus du tout de projet immédiat
d'album. Leur seul priorité est de remettre l'oeuvre
du groupe à jour des derniers progrès de la technique. Wolfgang Flür sera le
premier à quitter Kraftwerk, vraisemblablement en 1989. Il sera remplacé par
Fritz Hilpert, jusqu'alors ingénieur du son du groupe. Puis ce sera Karl Bartos
qui partira, en août 1990.
Et c'est donc à trois que Kraftwerk terminera son prochain opus, "The
Mix", qui paraîtra en 1991, une collection d'anciennes musiques du groupe
entièrement recomposées et modernisées, et ainsi en quelque sorte
l'aboutissement du projet que s'était proposé Ralf et Florian durant cinq
longues années. Et si, donc, "The Mix" ne peut a priori être
considéré comme un "nouvel album" de Kraftwerk, il faut bien avouer
pourtant que toutes les musiques présentes sur cet opus sont souvent si
revisitées qu'elles peuvent presque être vues comme des nouveautés. Ecoutez par
exemple "The Robots" ou "Computerlove", les deux premiers
titres de l'album, c'est impressionnant. Mais c'est encore plus flagrant en ce
qui concerne "Autobahn" qui, de presque 23 minutes originellement, se
voit "concentré" en une version d'à peine plus de 9 minutes. En fait,
ce qui frappe le plus dans "The Mix", c'est l'énergie supplémentaire
insufflée dans chacun des titres - "Radioactivity" en est la plus
parfaite illustration - et le côté presque systématiquement dansant donné à
l'ensemble de l'opus. Bref, "The Mix" est une sorte d’album
live joué en privé, mais avec toute la fougue d’un vrai concert en
public. Je crois que, quelque part, "The Mix" est tout simplement
l'album ultime que rêvaient de faire alors Ralf et Florian, à la fois moderne,
pop et dansant. Il sera d'ailleurs longtemps considéré comme leur ultime album.
En effet, pendant de longues années Kraftwerk restera tellement silencieux que
beaucoup iront même jusqu'à considérer, au bout d'un certain temps, que le
groupe n'existe plus réellement et que, partant de là, il ne sortira plus
jamais d'album. Certes, durant cette période Kraftwerk se produira parfois en
concert, y jouant de plus quelques mystérieuses nouvelles compositions sans
nom. Mais d'aucuns considèreront que le groupe n'a plus rien à prouver et qu'il
serait même quelque part dangereux pour lui de sortir un nouvel album, vu que
celui-ci serait inévitablement et sûrement défavorablement comparé à la
production actuelle de musiques électroniques. Bref, pendant cette période et
pour la plupart, Kraftwerk était un groupe à conjuguer au passé et dont
l'inspiration et l'inventivité s'était définitivement éteinte.
Cette impression générale ne sera pas démentie malgré la sortie fin 1999 d'un
simple, "Expo2000", jugé à l'époque et un peu trop rapidement comme
étant dans l'exacte lignée de "The Mix", et comprenant 4 titres,
résultat d'une commande au groupe par la ville d'Hanovre à l'occasion de l'Exposition
Universelle qu'elle s'apprêtait à accueillir.
Cette impression générale ne sera pas non plus démentie lors de la série de
concerts que donnera le groupe en Europe en septembre 2002. Décidément,
Kraftwerk n'était plus, pour beaucoup, qu'un vieux groupe essayant de se redonner
à bon compte une nouvelle jeunesse histoire qu'on se rappelle un peu de lui et
de continuer à vendre encore quelques albums au parfum musical quelque peu
défraîchi voire même carrément dépassé.
Pourtant les auditeurs les plus fins avaient déjà pu noter, à l'écoute d'
"Expo2000", un changement assez nette dans le style de Kraftwerk, une
atmosphère musicale plus posée, un discours harmonique plus réfléchi et une
utilisation du vocodeur plus systématique, preuve pour eux que non seulement le
groupe n'avait rien perdu de sa maîtrise musicale et technologique mais qu'il
avait su également mettre à profit toutes ces années de quasi-silence pour
affiner son style et l'emploi de la technologie à sa disposition, peut être,
espéraient-ils, en vue de la réalisation d'un nouvel album.
Les fans les plus irréductibles du groupe avaient aussi réfléchi au fait que si
Kraftwerk jouait de nouveaux titres lors de ses concerts et que s'il avait
sorti un nouveau simple, c'est qu'il existait un espoir plus que raisonnable
pour que la formation rajoute tôt ou tard un nouvel opus à sa discographie.
Un doute, comme un flottement, s'installa donc fin 2002. Le groupe
travaillait-il ou allait-il de nouveau travailler, oui ou non, à la réalisation
d'un nouvel album ? Qui allait avoir raison : ceux qui disaient que le
Kraftwerk refuserait désormais de se mesurer à la vague des nouvelles musiques
électroniques ou ceux qui rétorquaient que le groupe était en train, peu à peu,
et pour le meilleur, de sortir de sa retraite volontaire ?
C'est dans cet océan de supputations et de perplexité qu'un magazine fit
paraître en octobre 2002 une interview de Maxime Schmitt, un des plus proches
amis de Kraftwerk, nous y livrant quelques révélations très goûtues sur leur
futur album. Car pour lui, c'était déjà sûr, futur album il y aurait bien. Et
il donnait même une date : Noël 2002 !
Cela dit, et comme pour prolonger le mystère sur ce futur opus, il ajoutait que
de toute façon Kraftwerk restait maître du jeu et qu'ils ne sortiraient un
nouvel album que quand ils le jugeront bon.
N'empêche. Pour lui la chose était sûre, le futur album existait déjà et il ne
lui manquait plus qu'une date de sortie.
Et quoi ressemblerait le futur opus ? D'après lui à un "mélange
brillant", qu'il qualifiait du doux adjectif de "fantastique",
quelque chose entre "Trans-Europe Express" et "The Mix".
Noël 2002 arriva, mais nul nouvel album de Kraftwerk n'accompagna sa venue.
Maxime Schmitt nous avait-il offert un faux espoir ? L'hypothèse avait quelque
chose d'assez improbable, l’homme étant vraiment un des amis les plus
proches du groupe et étant donc par là même une des personnes les mieux
informées sur lui. Peut-être Kraftwerk avait-il du mal à terminer son nouvel
album ou alors le groupe n'était-il pas entièrement satisfait de celui-ci ? Le
mystère planait, épais. Et l'attente des fans, elle, se prolongeait.
Ce ne fut que vers la fin juin 2003 que le doute fut levé, 1) par la sortie,
assez soudaine, d'un nouveau simple du groupe, "Tour de France 2003",
à la gloire de l'internationalement célèbre course cycliste, et composé de 3
versions différentes d'un même titre et par une version "Long
distance" de ce même titre, 2) par l'annonce de la sortie prochaine, aux
environs de la fin juillet 2003, d'un nouvel album.
Le simple reçu un accueil partagé entre la joie des uns, qui trouvaient ce
simple très encourageant dans la perspective du nouvel album à venir, et la
déception des autres, qui trouvaient au contraire que Kraftwerk avait perdu de
son habileté à créer des mélodies efficaces et que si le nouvel album était de
la même eau, il s'agirait là d'un ratage total.
L’album tant espéré sorti, enfin,
au début du mois d'août 2003. Il s'appela "Tour de France
Soundtracks" et comme son titre l'indiquait clairement, il se voulait une
illustration musicale du Tour de France.
Il se composait ainsi :
1. Prologue - 00'31 (enchainé à)
2. Tour de France [Etape 1] - 04'28 (enchainé à)
3. Tour de France [Etape 2] - 06'41 (enchainé à)
4. Tour de France [Etape 3] - 03'56 (enchainé à)
5. Chrono - 03'19
6. Vitamin - 08'09
7. Aero Dynamik - 05'05 (enchainé à)
8. Titanium - 03'21
9. Elektro Kardiogramm - 05'16
10. La Forme - 08'41 (enchainé à)
11. Regeneration - 01'16
12. Tour de France - 05'10
Ainsi venait d'abord une longue plage concernant le thème central de ce nouvel
album, sa raison d'être, à savoir le Tour de France en tant que course,
développé sur 5 titres liés les uns aux autres. Puis venaient 4 autres plages
consacrées à différentes notions liées au Tour de France. Enfin venait une
dernière plage conclusive concernant le Tour de France. Cela prouvait que rien
dans ce nouvel album n'avait été laissé au hasard. Sa structure avait été
pensée, voulue.
Nous avions donc d'entrée 5 titres enchaînés et formant une longue plage
musicale de 18 minutes et 55 secondes. Cette longue plage suivait la logique
d'un Tour de France : un prologue, des étapes (3) et même une course contre la
montre. Ce qui voulait dire que l'on pouvait comparer cette plage musicale à ce
que Kraftwerk avait déjà fait avec "Autobahn", à propos de la
voiture, et "TEE", à props du train. Ce qui voulait dire aussi que
Kraftwerk continuait plus que jamais à rester un groupe conceptuel, sans se
soucier d'un quelconque aspect commercial. En effet, la facilité musicale et
commerciale aurait été que Kraftwerk regroupe un prologue, une étape et une
éventuelle course contre la montre. Mais le groupe a été jusqu'au bout de son
idée initiale et a enchaîné musicalement 3 étapes au lieu d'une. Une belle
preuve d'honnêteté vis à vis du concept de base de l'album et un éclatant
courage commercial.
Bien sûr, il y aura toujours des grincheux pour trouver que cette plage de 18
minutes et 55 secondes trop longue, trop répétitive, trop ceci, trop cela.
Kraftwerk y a juste exposé musicalement un concept. Et c'est ainsi que ce
groupe reste lui-même, en traduisant musicalement des concepts.
Les 4 plages suivantes décrivaient tour à tour l'alimentation des coureurs
cyclistes ("Vitamin"), leur position très étudiée sur leur vélo ("Aero
Dynamik"), le vélo lui-même ("Titanium"), l'effort soutenu des
coureurs ("Elektro Kardiogramm"), leur condition physique ("La
Forme") et la récupération nécessaire après l'effort
("Regeneration"). Plus que de simples chansonnettes vocoderisées,
elles formaient plutôt une succession de poèmes sonores et musicaux qui
s'adaptent élégamment au sujet concerné. Ainsi "Vitamin" était plein
de vitalité, "Aero Dynamik" en constante recherche de vitesse et
"Elektro Kardiogramm" rythmé par les battements d'un coeur. Mais
c'est surtout avec "La forme", aérien et euphorique, et
"Regeneration", carrément céleste, que s'exprimait le mieux la poésie
de ces plages sonores. Ici Kraftwerk nous gratifiait d'une atmosphère musicale
inhabituellement bienheureuse et relaxante.
Notons que l'ordre des plages n'était pas, là aussi, due au hasard. Le groupe
avait judicieusement jalonné le parcours conceptuel décrit par ces poèmes
soniques. En effet, d'abord les coureurs s'alimentaient, puis ils prenaient une
position profilée sur leur vélo, lui-même très étudié. Après de nombreux
kilomètres, la fatigue commençait à se faire sentir. Seuls ceux qui étaient en
excellente condition physique pourraient prétendre à la victoire. Au final,
tous, champions ou retardataires, auraient droit à un repos bien mérité. Venait
enfin, après ces 4 plages, une nouvelle version de "Tour de France",
plus fluide et plus dansante.
Ce qui frappait le plus tout au long de ce nouvel album, c'est l'incroyable
maîtrise des mélodies, des rythmes et des sons dont faisait preuve le groupe.
Il y avait juste la bonne mélodie au bon moment, ou le bon changement de tempo,
ou le son rêvé pour dépeindre tel ou tel sujet. Rien de trop ou de trop peu.
Sans compter un évident plaisir du groupe à jouer. Cela se sentait. Il semblait
que Kraftwerk avait traversé une sorte de crise à un certain moment de son
existence. "Electric Café" semblait en porter les traces. Mais là, si
crise il y avait vraiment eu, elle était clairement terminée. Les plages de ce
nouvel album coulaient avec une éclatante et constante sérénité. C'est sûr, le
groupe tenait une sacrée forme en plus d'une dextérité technologique
phénoménale. On pouvait presque parler d'une renaissance pour ce groupe, d'un
re-début allié à toute la maîtrise qu'avait acquis Kraftwerk. Et puisqu'il
était clair que la formation était plus en possession de son art que jamais, on
pouvait se mettre à rêver sans trop de risque à un autre album, dans quelques
années, pour faire suite à celui-ci. Mais en attendant, à quand ce nouvel album
en live et sur scène ? Il existait un bon espoir pour que cela soit pour
bientôt.
C’est au cours du mois
de janvier 2004 qu’on apprit très officiellement que Kraftwerk était sur
le point d’entamer une tournée mondiale et que c’est en Finlande,
le 6 février, qu’elle allait débuter. Autant dire que toutes les
informations en provenance de ce premier concert allaient être scrutées à la
loupe et rapidement diffusées via le net sur toute la planète. C’est
ainsi qu’on su le soir même ce à quoi les 4500 spectateurs du Helsingin
Jäähalli d'Helsinki avaient pu assister en avance sur le reste du Globe :
Vocoder intro - Les membres
de Kraftwerk sont habillés comme sur la pochette de l'album "The
Man-Machine"
1) The Man-Machine
2) Expo 2000
3) Tour de France 2003
4) Vitamin
5) Tour de France
6) Autobahn
7) The Model
8) Neon Lights
9) Sellafield/Radioactivity
10) Trans-Europe Express
Le rideau se ferme - Quand il s'ouvre à nouveau, les hommes-machines de
Kraftwerk portent une cravate animée par des LEDs
11) Numbers/Computer World
12) It's More Fun to Compute/Homecomputer
13) Pocket Calculator
Le rideau se ferme - Quand il s'ouvre à nouveau, les membres-robots de
Kraftwerk occupent la scène en lieu et place des hommes-machines
14) The Robots
Le rideau se ferme - Quand il s'ouvre à nouveau, les hommes-machines sont de
nouveau sur la scène, tous habillés d'une combinaison noire à motif "en
grille" vert fluo
15) Elektro Kardiogramm
16) Aero Dynamik
17) Music Non Stop
Schneider quitte la scène, suivi, quelques instants après, par Hilpert, puis,
encore un moment après par Schmitz, puis enfin par un Hütter demeuré seul sur
scène pendant quelques secondes encore
Le lundi 6 juin 2005 parut "Minimum-Maximum", le tout premier album
live de Kraftwerk, souvenir digitalisé de leur récente tournée aussi mondiale
que triomphale. Il aurait donc fallu 35 ans au Kling Klang Men-Machines Quatuor
from Düsseldorf pour sortir un début de témoignage scénique officiel. On
commençait à ne plus y croire. Mais les habitués du groupe savent de toute
façon à quel point Kraftwerk, et Ralf Hütter en tête de liste, gère le temps
d'une manière lente et indépendante.
Beaucoup, après la parution
d' "Electric Café", en 1986, avaient trouvé que Kraftwerk était un
groupe finissant sinon cérébralement mort. Puis l'enterrement fut reporté de 5
ans suite à la sortie de "The Mix". Un dernier sursaut désespéré
d'un groupe déjà plongé dans un coma profond disait-on alors en ricanant, un
dernier salut auto-plagié du groupe avant ses funérailles, la mise au tombeau
et l'oubli. Toutefois, ceux qui parlaient ainsi de Kraftwerk ne connaissaient
visiblement rien à cette formation.
Oh, c'est vrai, on aurait pu
alors les croire, et facilement. Wolfgang Flür avait quitté le groupe, Karl
Bartos avait fait de même un peu plus tard. Oui, c'était alors aisé de
dire que Kraftwerk était un groupe prenant l'eau de toutes parts. Oui, c'était
alors une "évidence" que Ralf Hütter était un tyran, certes génial,
mais fou, menant son groupe à sa perte à force de maniaqueries et d'autisme,
aidé en cela par Florian Schneider, finalement pas moins coupable que lui
d'enfermement mental et de rigidité comportementale.
Oui, mais voilà, nous étions
maintenant en 2005 et Kraftwerk était toujours là et bien là. Alors, où était
donc l'erreur des fossoyeurs trop pressés et trop zélés de la Centrale
Electrique ? Ils avaient juste oublié que Ralf Hütter et Florian Schneider
s'occupent tout autant du passé et du présent que de l'avenir. Et l'avenir,
c'est justement une des grandes spécialités de Kraftwerk. Ces gens-là voient
loin, très loin. Les années ne leur font pas peur. Ils ont une claire vision de
ce que doit être Kraftwerk à chacune de ses étapes et les changements à
effectuer pour cela. Et peu importe le temps, l'essentiel est de mener chaque
phase à son terme avant d'entreprendre la suivante. Et c'est exactement ce que
Kraftwerk a accompli entre "Electric Café" et "The
Mix". Il a pris acte du passage de l'ère de l'analogique à celle du
digital et s'est modernisé, pour les mêmes raisons et de la même manière
qu'une entreprise. Ce fut long, pénible et ingrat, mais Kraftwerk
devait le faire, alors il l'a fait. Et tant pis si Flur et Bartos n'ont
pas été solidaire de la démarche, c'était obligatoire, une question de vie ou
de mort pour le groupe.
Et qu'avions-nous à présent ?
Nous avions tout simplement un Kraftwerk plus à l'avant-garde et plus
rayonnant que jamais. Le groupe, tel un immortel Phénix, était revenu des
profondeurs d'un long silence forcé pour renaître dès 2000 avec "Expo2000",
puis entamer en 2002 une première série de concerts, pour se lancer enfin, en
2004, dans une tournée mondiale. La victoire du groupe fut totale avec ce
premier live. On ne pouvaitt plus les enterrer. On ne pouvait que les admirer
quand bien même on n’aimerait pas leur musique. Car après 35 ans
d'existence, et ce live était là pour le prouver très clairement, non
seulement Kraftwerk n'était pas un groupe de musiciens décrépis et usés,
mais c'était même le groupe qui possédait le concept le plus moderne du monde
et l'installation scénique la plus technologiquement avancée de toute
l'histoire de la musique planétaire. Sans compter que ce live était une
véritable gifle sonore...
Ce qui frappait d'abord à
l'écoute de ce live était l'extrême qualité du son. Ç'en est à un tel point que
les applaudissements en devenaient pratiquement gênants, le comble pour un
enregistrement en public ! Car les tous les morceaux présents sur ce live
avaient tout simplement été portés à leur plus haut degré d'achèvement. Cela
démontrait un Kraftwerk ultra-vivant et hyper-concentré sur la qualité de ses
productions, surtout quand elles étaient interprétées en concert. Et le mieux
de l'affaire est que cette qualité top niveau était obtenue de manière enjouée
et décontractée. Pas la trace de la moindre crispation dans le jeu des
musiciens ni dans la voix de Ralf Hütter. Kraftwerk jouait, dans le vrai sens
du terme. Les hommes-machines s'amusaient, pour le plus grand plaisir du
public, et du nôtre à l'écoute de ce live. Pourtant l'enjeu avait été énorme.
Beaucoup attendaient Kraftwerk au tournant, prêts à assassiner de leurs mots le
groupe au moindre faux-pas de celui-ci. Mais c'est l'inverse qui avait eu lieu.
C’était les vilipendeurs trop âpres au dénigrement qui étaient à présent
sous terre. Et pour longtemps. Car kraftwerk ne semblait pas vouloir s'arrêter
en si bon chemin. Un DVD était même déjà annoncé pour bientôt
En fait, et à y réfléchir, ce
live était moins la résultante directe de la dernière tournée mondiale de Kraftwerk
que le résultat lointain de "The Mix". C'est là que tout s'était
joué. En effet, si l'on s'en souvient bien, "The Mix" était déjà un
live, mais un live sans public, juste les joueurs de studio du Kling Klang Club
interprétant pour eux-mêmes un réarrangement sur-digitalisé d'une
sélection de leurs meilleurs morceaux. Autrement dit, Krafwerk savait déjà, dès
1991, que la prochaine étape serait de présenter "The Mix"
sur de vraies scènes et d'en ravir le public. C'est ce qui avait
été accompi, et de façon grandiose, durant leur dernière tournée planétaire et
"Minimum-Maximum" n'en était que la conséquence obligée et depuis
toujours désirée.
Le DVD, d’ailleurs
double, parut en décembre 2005 et porta le même que le nom que le double album
live sorti précédemment. Nul se savait trop à quoi
s'attendre. Car s'il est assez évident de faire un DVD live d'un concert de
rock, animé et spectaculaire par essence, il l'est moins d'en faire d'un groupe
dont les quatre membres sont plutôt statiques sur scène, même si leurs concerts
n'en sont pas moins magiques. Cette magie, justement, à la fois frappante et
subtile, allait-elle se retrouver dans ce DVD ?
Oui. Mais d'une façon différente que celle de la simple restitution
audo/visuelle de la dernière tournée de Kraftwerk. En fait, ce sont les
concepts directeurs de chaque morceau joué qui,
spécifiquement et séquentiellement, transparaissent tout au long de ce
double DVD live. On n’y passe donc pas seulement d'un morceau à un autre,
mais d'un concept à un autre. Ceci est essentiel. Car cela définit que ce DVD
live n'en est pas un en réalité. C'est une manière de leg. Kraftwerk,
plutôt que de simplement nous offrir un témoignage de leurs derniers concerts,
nous offre d'un bloc tout son univers sonore, visuel et conceptuel.
Cela commence par une voix
synthétique qui nous souhaite la bienvenue. Autant dire que nous ne sommes déjà
plus dans le cadre d'un concert, mais dans le royaume, l'univers de
Kraftwerk. Un univers à la fois très réel et parfaitement rêvé. Vient alors l'hymne
à l'homme-machine, à la fois demi-homme et homme-double. Est-il nous, nous en
tant que machines vivantes ? Ou sommes-nous lui, quand
nous travaillons pareils à des machines ? Ce concept central énoncé, alors tous
les autres peuvent suivre. Nous pouvons, par exemple, dès lors apprécier
le cyclisme comme un couple homme-machine, la machine n'étant rien sans l'homme
et l'homme étant multiplié par la machine. Nous pouvons également dès lors
apprécier comment Kraftwerk habille ce couple homme-machine de musiques et
le fait rouler au gré de mélodies bien plus subtiles qu'elles n'y paraissent
car taillées très exactement sur mesure. Décidément, ne voir dans ce double DVD
live que la simple restitution d'un concert de Kraftwerk, c'est ne vraiment
rien comprendre à ce groupe. Kraftwerk est un concept. Ses musiques sont des
concepts. Et ce DVD est un concept d'organisation de concepts. Ce qui ne
l'empêche surtout pas d'être bourré de rythmes et de mélodies !
Et justement, car la question
est souvent posée, Kraftwerk joue-t-il réellement sur scène ? Disons tout de
suite qu'en matière de musique électronique, la question a peu de sens. A moins
de bannir l'usage des séquenceurs et des boîtes à rythmes. Mais les séquenceurs
et des boîtes à rythmes ne jouent pas tout ! C'est juste le substrat
nécessaire, les fondations. Alors intervient la main de l'homme, mue par le
coeur et l'âme du musicien, agissant sur les instruments. Encore un couple
homme-machine. Souvenez-vous, c'est le concept central. Alors, oui, dans ce
cadre-là bien compris, Kraftwerk joue, s'amuse, improvise. Mais comment
font-ils cela exactement ? C'est un mystère que le DVD ne dévoile qu'un peu.
Juste de quoi nous plonger encore plus avant dans le mystère...
Et maintenant ?
Allons-nous devoir attendre à nouveau une dizaine d’années avant que
Kraftwerk ne nous fasse le cadeau d’un nouvel album ? Ralf Hütter
nous a promis que non. Et si certains bruits se confirment, il semble
qu’il soit déjà en train de tenir sa promesse.
En effet, une rumeur
insistante voudrait que Kraftwerk ait en projet de sortir avant la fin de cette
année 2006 ce qui serait son onzième album-studio. Toujours selon la même
rumeur, il devrait s’appeler "Evolution" et serait basé sur le
célèbre livre de Charles Darwin "L'origine des espèces" Cette supposition sera-t-elle bientôt
démentie ? Possible. En attendant, la rumeur est déjà accréditée par le
"Helsingin Sanomat", qui est le plus sérieux des journaux finlandais.
Ces mêmes finlandais qui avaient été les premiers à applaudir Kraftwerk sur
scène lors de leur récente tournée mondiale. Faut-il y voir un signe ?
© Frédéric Gerchambeau
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Pour m'écrire : Frédéric Gerchambeau
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