L'Amérique est coupable, l'Europe est coupable, nous sommes tous
coupables : depuis le 11 septembre, la rumeur ne cesse
d'enfler qui nous appelle, nous les repus, les gavés, à la
pénitence, à la flagellation. On voit les chaisières du
tiers-mondisme et de l'anticapitalisme ressortir leurs bréviaires,
énoncer gravement que nous payons la fracture Nord-Sud, les
inégalités flagrantes, la domination de la finance internationale.
On nous expliquera peut-être demain que, si la taxe Tobin avait été
adoptée, Ben Laden aurait retenu ses kamikazes...
L'auto-examen est la meilleure des choses pourvu qu'il ne
dégénère pas à son tour en nouvelles mythologies. Contrairement à ce
qui s'écrit ici ou là, les attaques terroristes ne sont nullement la
conséquence de la misère ou du sous-développement. Si le terrorisme
était le fruit de la pauvreté, la dernière arme du déshérité, alors
tous les attentats commis depuis trente ans auraient dû l'être par
des ressortissants de l'Afrique subsahélienne. Ce qui n'est pas le
cas. Les pays arabo-musulmans connaissent d'importantes différences
de niveau de vie, mais ils comptent aussi parmi eux les nations les
plus riches de la planète.
Pas plus qu'il n'est économique, le problème n'est
politique : l'instrumentalisation du conflit
israélo-palestinien, invoqué jusqu'à la nausée par les uns et les
autres, n'est qu'un alibi grossier (même s'il faut évidemment
travailler à sa résolution). C'est en 1993, en plein accord d'Oslo,
que le World Trade Center avait été la cible d'une première
explosion à la bombe. La réconciliation des frères ennemis du
Proche-Orient ne ferait qu'exacerber la fureur des extrémistes.
Ce qui motive le terrorisme, ce n'est pas telle ou telle erreur
de l'Europe ou de l'Amérique - et Dieu sait si nous en avons
commis -, c'est la haine pure et simple.
Cette haine est antérieure à toute
excuse qu'elle se donne pour frapper, elle commence par haïr et
cherche, ensuite, des raisons. Elle ne s'adresse pas à l'Occident
pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il est. Notre crime, à ses
yeux, c'est d'exister purement et simplement.
C'est pourquoi la recherche éperdue des causes, même si elle part
d'une bonne intention, fait fausse route : la culture de
l'excuse, l'explication par le désespoir, l'humiliation, exonère
l'acte de son horreur et débouche sur la tentation de l'indulgence.
"Ils ne peuvent pas avoir fait ça tout seuls, ils y ont été
poussés par des circonstances extrêmes !" Hélas !
non ! Aucune concession n'apaise les terroristes, ils tuent
sans autre finalité que de tuer plus encore, ils veulent punir le
genre humain tout entier d'être né. Si demain les troupes
américaines évacuaient leurs bases d'Arabie saoudite, si le blocus
onusien à l'égard de l'Irak était levé, si même Israël était rayé de
la carte, ils n'en continueraient pas moins leur croisade
meurtrière. Nous pouvons bien montrer les Etats-Unis du doigt,
égrener la longue liste de leurs péchés, nous réjouir de
l'humiliation qu'ils ont subie, nous sommes tous embarqués sur le
même bateau.
Là aussi, il faut distinguer le rigorisme sourcilleux - fidélité
maniaque aux rituels, à l'écriture des textes sacrés - du fanatisme
proprement dit. Les réseaux dormants de la multinationale Ben Laden
(ou de ses affiliés) ne sont pas peuplés de croyants mais de
nihilistes. Ce n'est pas Dieu qu'ils célèbrent, c'est la mort, leur
véritable idole, comme jadis les troupes franquistes qui s'écriaient
"Viva la muerte" ou les divisions SS (sans qu'il y ait le
moindre lien entre ces phénomènes). Ils confisquent la foi de leurs
coreligionnaires pour la convertir en rêve d'holocaustes géants, en
massacre d'innocents à vaste échelle. Ils ont l'intelligence,
l'acuité, la détermination de qui a contracté un mariage d'amour
avec le martyre, n'a plus rien à perdre et tient la vie humaine pour
peu de chose.
Cette soif d'immolation ne se réfute pas, n'est pas une idéologie
que l'on pourrait, comme jadis le communisme, discuter avec des
arguments rationnels : elle se combat, se neutralise. Comme
l'ont compris depuis longtemps un certain nombre de régimes arabes
ou musulmans, au prix, il est vrai, de dérapages souvent sanglants
et contre-productifs.
Ce qui a disparu dans la destruction des Twin Towers de New York,
c'est l'insouciance des pays développés consécutive à la chute du
mur de Berlin, c'est la croyance naïve, élevée au rang d'un culte,
dans les vertus magiques du marché, dans l'invincibilité de
l'Amérique, dans la contagion spontanée du sentiment démocratique au
reste du monde.
Autant d'illusions dont nous devons nous défaire pour retrouver
au plus vite le sens de la politique comme art de la prudence dans
un univers incertain. L'Histoire n'a jamais été aussi tumultueuse
depuis qu'on l'a décrétée officiellement finie. Quelle que soit
l'ampleur du chantier qui nous attend, nous devons nous souvenir que
la force des démocraties réside avant tout dans leur capacité de
réflexion et d'autocritique. Nous pouvons donc rectifier le tir,
changer de cap ; mais en aucun cas nous excuser d'être ce que
nous sommes et resterons : les enfants des Lumières et de la
prospérité.
Pascal Bruckner est écrivain.