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La relation
nécessairement malheureuse
des psychanalystes avec le pouvoir
Il
y a deux situations dans lesquelles les psychanalystes sont
malheureux : quand ils arrivent eux-mêmes à exercer le
pouvoir et quand ils rentrent en conflit avec le pouvoir de
puissantes institutions ou quand ils manifestent une sorte de soif
de pouvoir. Nous parlons seulement des psychanalystes
professionnels qui se sont appropriés les concepts freudiens et
dont le travail est de comprendre l’inconscient de leurs
analysants. Nous ne parlons pas ici de situation artificielle ou
abstraite mais de faits et de personnes réelles. Nous faisons
référence à notre propre expérience de trente quatre ans d’activité
psychanalytique et à celles de collègues qui pratiquent ou
travaillent dans les institutions. En aucune manière nous ne
prétendons que toutes les personnes concernées par ce problème
l’ont compris et appréhendé de la même manière mais il nous
semble que la majorité ne l’ont pas résolu de telle façon que
les solutions qui convenaient le mieux se présentent comme des
exceptions.
La
question de savoir pourquoi il faut avoir des exigences
particulières en ce qui concerne la relation au pouvoir des
psychanalystes et qui, de ce fait, ne peut se comprendre et se
juger comme pour n’importe quel citoyen, est la conséquence
d'une exigence fondamentale de la psychanalyse. Tout praticien se
doit de connaître ses propres appétits pour le pouvoir, son
besoin narcissique d’exercer un pouvoir sur les autres et les
motivations toutes puissantes de son inconscient. Il doit aussi
percevoir cela chez les personnes qu’il analyse et surtout le
reconnaître dans le transfert sur sa personne ou quand il a la
tentation d’exercer un pouvoir agressif et aussi de satisfaire
son narcissisme sur l’analysant. Par-dessus tout, il doit être
capable de reconnaître clairement ses envies de pouvoir, souvent
cachées, envies avec lesquelles tous les analystes ont été
confrontés durant l’enfance et l’adolescence et pour la
plupart d’entre eux, continuent d’y être exposés sans en
avoir conscience.
Il
faut voir de quelle façon les analystes mettent en oeuvre dans
leur pratique ces nécessités inhérentes pour une part à leur
compétence professionnelle. Le problème devient un scandale
quand les analystes, au sein des associations et des institutions
didactiques, exercent eux-mêmes leur pouvoir de façon aveugle ou
quand, en tant qu’individus dans leur corporation, ils se
retrouvent tellement démunis, à la merci du pouvoir comme quelqu’un
qui s’y confronterait de façon totalement désarmée.
Pendant
l’analyse il existe une grande tentation de l’exercice aveugle
du pouvoir dans le cadre du contre-transfert positif. Le désir de
libérer l’analysant de ses symptômes douloureux, de normaliser
une relation perturbée avec les personnes d’influence dans son
monde professionnel, pourraient contribuer chez l’analyste à
suborner son surmoi et à « scotomiser » ses envies de
pouvoir, y compris son désir omnipotent de guérir totalement. De
cette façon il ne fera pas mieux que des parents qui
« veulent toujours le mieux » courant ainsi le risque
d’entraver le processus analytique en vue de parvenir à une
adaptation à ses propres attentes, y compris l’adaptation
sociale.
Si,
fréquemment, l’analyse prend ce chemin équivoque, le plus
souvent cela peut être reconnu et corrigé, néanmoins ceci est
plus difficile dans le cas des analyses didactiques. Tous les
analystes qui assurent ce travail doivent avoir comme prémisses
deux pré-requis idéaux : d’une part une haute estime de
la psychanalyse comme science et, associé à cela, le sentiment
de responsabilité envers les potentialités des analysés durant
leur formation. Ces analystes didacticiens peuvent ressembler à
des grands-parents qui réussissent à transmettre des valeurs
traditionnelles, implantées comme moi idéal, plus irréfutables
que celles des parents quand ceux-ci n’arrivent pas à l’imposer,
si bien que ces valeurs paraissent provenir d’héritages
transmis par « intérêts supérieurs ».
Quelques
analystes peuvent arriver à reconnaître cet abus de pouvoir bien
intentionné qui inclut la nécessité de compenser leurs propres
erreurs narcissiques à travers l’identification avec celui qui
apprend. Ceci se complique dans le cadre des instituts de
formation, que ces derniers soient directement dirigés par les
institutions psychanalytiques ou seulement reconnues par elles.
Les instituts sont organisés soit selon l’exemple d’une
Académie classique dans laquelle les membres se choisissent par
affinité, soit comme un établissement d’enseignement
académique avec un système d’épreuve et d’examen – dans
la plupart des cas, suivant le modèle, les deux formes d’organisation
se mélangent. Ici s’actualise l’idéal
« élevé » de la psychanalyse ainsi que Freud le
décrit exactement dans « Psychologie des masses et analyse
du moi » : comme un idéal commun du moi qui se
substitue aux unions individuelles, encourageant alors une
relation identificatoire intime entre les participants du groupe
institutionnalisé (ce que Freud appelle dans ce cas
« masse »). En conséquence, pour ceux qui enseignent
et pour ceux qui sont enseignés, ces dites identifications
apportent des satisfactions extraordinaires au point d’être
quasiment indispensables. Face à la solitude et à la tendance à
l’isolement social qu’amène avec elle la profession d’analyste,
se construisent en contrepoint un sentiment d’appartenance et un
sentiment d’identité professionnel qui génèrent et exigent
une implication émotionnelle plus importante que dans d’autres
professions.
Au
service de cet idéal commun de la majorité des analystes, il ne
leur est pas possible de reconnaître et d’écarter leurs
fantasmes de pouvoir, non seulement dans la situation d’apprentissage
mais aussi dans leur propre façon de vivre. Comme preuve de l’omniprésence
de ce phénomène de pouvoir dans les institutions de formation,
on pourrait mentionner les histoires qui se sont passées dans le
célèbre Institut de Chicago où l’abus de pouvoir, le plus
cruel et légitimé par les statuts, fut supprimé seulement en
1972 : l’analyste devait maintenir sa position didactique
et professionnelle face à son « candidat », donnant
son avis sur les aptitudes de ce dernier. On pourrait également
se rappeler, aujourd'hui encore, qu’est prévu un conseil d’analystes
didacticiens quand est découvert par exemple un comportement
homosexuel afin d’exclure un candidat et d’invalider sa
formation. D’autres caractéristiques de comportement établi et
réglementé par les instituts de formation sont encore plus
impressionnantes. Dans toutes les institutions la sélection par
« curriculum » pour entrer dans un institut d’analyse,
se fait dans le strict secret pour la personne concernée ;
les membres de ce conseil se compromettent en maintenant le secret
face à la personne concernée mais pas face à des tiers !
La force avec laquelle ce groupe forme un consensus solidaire se
trouve médiatisée par l’identification à un idéal
collectif ; cela aboutit à la tendance à former des
factions hostiles entre elles à partir de différences
théoriques ou cliniques (de façon pas très différentes des
partis politiques totalitaires ou centralistes). Ainsi
apparaissent des boucs émissaires, qui s’opposent aux objectifs
de leur milieu professionnel, et des traîtres à l’intérieur
des groupes, face auxquels on doit avoir des réserves morales -
pour des raisons obscures qui ne peuvent être divulguées pour
des raisons de discrétion -.
Les
établissements d'enseignement de la psychanalyse représentent
pour les candidats susceptibles d’y recevoir une formation –
pour autant que leur idéal du moi ne corresponde pas à celui du
groupe - ainsi que pour ceux qui en ont été exclus, des
institutions douteuses qui ne sont même pas comparables à des
sectes ou à des partis politiques autoritaires (dans leur rôle d’exercice
silencieux du pouvoir sur leurs membres). De l’expérience du
« Séminaire psychanalytique de Zurich » (de la rue
Tellstraße) qui n’est plus reconnu depuis 1977 par la Société
Suisse de Psychanalyse, et qui ne peut plus donner la
qualification de membre, ni un ensemble de compétences, nous
pourrions en déduire que l’abus de pouvoir en question, exercé
le plus souvent inconsciemment sur le futur professionnel, n’a
pas diminué quand bien même la « scotomisation »
individuelle du pouvoir est plus accessible aux critiques.
Les
psychanalystes sont des intellectuels critiques et selon Jean-Paul
Sartre les intellectuels ont une « conscience
obligatoirement malheureuse ». Par leur savoir, ils ont
vocation à critiquer les relations de pouvoir, de domination ou d’autorité.
Précisément, par ce savoir, ils participent à la possession d’un
privilège qu’ils partagent avec les dominants et les
possédants. Les psychanalystes sont des intellectuels mais ils le
sont dans une situation particulière et spéciale. Dans leur
travail quotidien, ils sont profondément impliqués
émotionnellement et sont placés du côté des désirs
pulsionnels et refoulés. Ils doivent et veulent se prémunir des
conséquences de leur refoulement, comme contre les mécanismes de
défenses qui découlent automatiquement des frustrations passées
et des vécus persécutifs de leurs analysants. Toutes ces raisons
qui ont conduit à étouffer et à déformer la vie psychique
individuelle sont l’expression et la conséquence de la
répression sociale qui s’origine dans le malaise général de
la culture. Les psychanalystes pratiquent une profession qui les
met en position de désavouer « inexorablement » la
société, à laquelle ils appartiennent de même que leurs
analysants. Ils sont acteurs de subversions cachées. Ils
attaquent les relations de pouvoir de la société à laquelle ils
participent en tant que membres privilégiés. Leur activité est
protégée, ou mieux camouflée sous couvert de la discrétion à
laquelle est tenue chaque analyse, masquant ainsi aux yeux du
public et des autorités, le travail de subversion quotidien et
intense.
En
Argentine il a été montré dans les neuf dernières années,
comme en un modèle d’expérimentation horrible, que le
gouvernement totalitaire connaissait le contenu subversif du
processus analytique. Avec la prise du pouvoir par la junte
militaire, sous le général Videla, les analystes argentins
furent obligés de renoncer à toute prétention à la critique
sociale et ils furent obligés de s’adapter inconditionnellement
à la dictature inhumaine. Une partie des analystes, certains
membres de la Société Psychanalytique (membres de l’IPA), se
sont soumis malgré eux. Par exemple des membres persécutés par
les militaires furent exclus de la liste de l’I.P.A et
ultérieurement à nouveau acceptés lorsqu’ils abandonnèrent
leur contestation. Les autres psychanalystes, ainsi que les
psychologues et psychiatres d’orientation psychanalytique,
furent persécutés comme de dangereux subversifs et incités à l’exil ;
plus d’une centaine furent arrêtés et assassinés.
Les
psychanalystes sont en contradiction avec leur position de classe.
Presque sans exception, ils appartiennent aux classes bourgeoises,
et partagent leurs idéaux traditionnels. Leur idéal de groupe
est quasi identique avec l’échelle des valeurs humanistes des
classes bourgeoises des nations industrielles occidentales de la
fin du 19ème et de la première moitié du 20ème
siècle. En raison de leurs connaissances sur le pouvoir, sur les
fantasmes concernant le pouvoir et sur l’exercice occulte du
pouvoir à travers la transmission inconsciente, les
psychanalystes ont non seulement une conscience nécessairement
malheureuse, selon la conception sartrienne, mais ils se trouvent
de plus face à la tâche de s’arranger en permanence avec cette
situation discordante ou de s’évader d’elle par le moyen de
la négation et du refoulement, cela ayant des effets sur leur
personnalité. Qu’elle est alors la situation de ce groupe qui
par sa profession est condamné à l’ostracisme social, avec
lequel il n’est pas d’accord, et qui n’est porté que par un
idéal commun : la psychanalyse ? Un groupe
« d’outsider », sans vrai pouvoir, et qui ne dépend
pas seulement de la législation de l’état, dans le droit d’exercice
du traitement des malades, mais qui est ainsi extrêmement
vulnérable en cas de perte de prestige et de reconnaissance
publique. Si les analystes perdent la confiance, dans le sens
traditionnel de la relation médecin - patient, ils perdent leurs
clients et leur sécurité financière. Ils sont très facilement
discriminés. Disqualifiés, exposés à la blessure
narcissique : considérés comme des ennemis de la société,
porteurs d’une critique subversive sans discernement, ils se
trouvent menacés dans leur identité bourgeoise comme membre
utile « supérieur » dans une société dès qu’on
les surprend dans leur pratique professionnelle. D’un côté
extrêmement subversifs, de l’autre côté comme thérapeutes de
confiance extrêmement adaptés, déguisant leur intégration dans
les relations de pouvoir existantes, ils mènent une existence
nécessairement malheureuse ou du moins difficile.
Il
n’est pas surprenant que beaucoup d’analystes dans des groupes
constitués en institution, ou des personnes individuellement,
face à des attaques ou des menaces d’attaques du pouvoir se
montrent sur-adaptés, soumis et profondément réactionnaires.
Ils développent ce qui est décrit comme une « mentalité
de migrant » : identification excessive aux valeurs, aux
normes et aux règles d’une culture étrangère qui détient le
pouvoir et à la merci de celle-ci pour ne pas perdre ses droits
et sa reconnaissance.
Quand
en 1933, le National-Socialisme a exclu les juifs de l’institut
psychanalytique de Berlin, cela parut juste à de nombreux
analystes de s’adapter à ce pouvoir inhumain pour conserver et
protéger « la psychanalyse », non pas dans une
prétention critique fondamentale mais bien comme un idéal commun
unificateur. La moindre menace, comme le cas de crise économique
ou de conflits entre différents partis politiques légalement au
pouvoir, provoquent des mouvements d’adaptation analogues.
Le
groupe des psychanalystes essaye de se débarrasser totalement de
son potentiel de critique sociale, à se séparer de son savoir et
de son savoir-faire. De cette position découle l’illusion que
la trahison de leur savoir pourrait conserver leur existence comme
membres estimés du monde bourgeois. Précisément ce savoir sur l’origine
du pouvoir et son effet dans les institutions, en commençant par
la famille jusqu’à l’inconscient du dominé, s’abandonne
facilement. Ce qui serait une arme véritable et effective des
analystes contre le prétendu pouvoir est la capacité de valider
« la production d’inconscient de la part de la
société » (Erdheim), cela fut abandonné. De cette façon,
on ne sauve que l’illusion, pour le moment, de se protéger
soi-même, de protéger les disciples et les patients. Le prix à
payer est trop élevé. Les psychanalystes ont abandonné leur
capacité et leur possibilité de lutter contre la façon secrète
d’agir du pouvoir et contre la répression ouverte de l’être
humain.
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