La
crise financière a « surpris » par son ampleur et l’opinion publique
s’inquiète des montants mobilisés pour restaurer une confiance dans un
système bancaire qui a trop longtemps cru que l’innovation bancaire
était réelle alors qu’elles n’étaient comme toutes les innovations
financières que des habits neufs de l’endettement. Là où il y a eu
nouveauté, c’est que pour la première fois dans l’histoire du monde
plus de 50% de cet endettement n’était plus assis sur une ou des
opérations qui ont un minimum de réalité, mais sur des opérations
d’endettement elle-même surévaluées.
La
tulipomania, la compagnie
des indes occidentales (La Louisiane) etc. avaient au début au moins un
minimum de réalité économique, mais vite les surévaluations ont pris le
pas sur la réalité. Et la bulle a éclaté lorsque certains se sont
inquiétés de la vraie valeur. Il n’en restait pas moins qu’il y avait
toujours une richesse réelle même si sa valeur n’avait rien à voir avec
une certaine réalité. Aujourd’hui rien de cela. On a fait de
l’endettement sur l’endettement en raison de la politique monétaire
américaine qui a systématiquement injecté des liquidités lorsque des
débuts de crise se profilaient (LTCM, Mexique, Thaïlande etc.).
Je
crois que malheureusement le Plan Paulson fera l’effet d’un cautère sur
une jambe de bois, tant les ordres de grandeur du désastre sont éloignés
de ce qu’il faudrait faire.
Tout
d’abord, quelques remarques de fond.
La
crise financière ne peut être que mondiale pour la simple et bonne
raison que les titres que l’on doit provisionner se sont échangés entre
toutes les banques et que toutes à des degrés divers ont en leur
possession des actifs dont la valeur ne correspond pas à une valeur
d’usage (difficile à évaluer mais que l’on peut raisonnablement évaluer
par la capacité de remboursement lorsqu’il s’agit de l’immobilier, et
de la rentabilité interne lorsqu’il s’agit d’entreprise)
La
mondialisation s’appuie sur la théorie des coûts comparatifs, et ses
thuriféraires justifient la mise en œuvre de cette mondialisation sur
la base de ces concepts. Mais c’est oublier
- Que
cette théorie s’appuie sur des échanges de marchandises
- Qu’elle
suppose une réciprocité des comportements
- Qu’elle
intervienne dans un cadre permanent des échanges c'est à dire là ou la
confiance peut s’établir par la répétition des comportements et que
toute trahison au sens de la théorie des jeux peut être sanctionné.
On
constate que la mondialisation des biens et services ne remplit aucun
de ces critères quand elle s’applique au niveau mondial, les échanges
de marchandises se réalisent bien sur des marchés plus larges, mais
surtout au niveau des grandes régions du monde Europe, États-Unis,
Chine, Inde. La réciprocité des comportements est un leurre, la
répétition des échanges ne tient pas devant l’avantage immédiat de la
politique d’échange au coup par coup.
Nulle
part il n’est question
de la mondialisation financière et de ce qu’apporte cette
mondialisation financière si ce n’est l’instabilité. Il apparait en
effet clairement que la mondialisation financière a créé deux
phénomènes concomitants
Le
besoin d’une croissance de la masse
monétaire mondiale pour satisfaire à la croissance des échanges, et
cette croissance est plus que proportionnelle au volume des échanges
physiques, c’est la raison pour laquelle la masse monétaire avait
besoin de croître aussi rapidement.
Dans
le même temps certains pays
qui avaient un gisement de main d’œuvre à bon marché ont exercé une
pression incroyable sur les prix à la consommation, non seulement par
le fait du commerce international mais parce que les productions à bas
prix exerçaient une pression incroyable sur les seuls prix à la
consommation. Le ralentissement de l’inflation des prix à la
consommation ne doit rien aux banques centrales.
Mais
la
mondialisation des marchandises physiques n’a été que partiellement au
rendez vous, et c’est avec l’Europe que les échanges se sont développés
au point que 15% seulement du PIB européen dépend de l’extérieur. C’est
à la fois peu et beaucoup.
C’est
peu car malgré tout 85 % du PIB européen est fait en Europe
C’est
beaucoup parce qu’au travers des 15% restants passent toutes les
toxines de la mondialisation : rémunération des dirigeants exorbitante,
en comparaison de ce qui se fait ailleurs, pression sur le salariat,
etc.
Cependant
la coexistence de ces déséquilibres ne pouvait se
financer que par un accroissement plus que proportionnel de la masse
monétaire à un taux de croissance qui avoisinait les 15% dans le temps
ou l’économie mondiale croissait de 7%, Cela revient à dire que cette
croissance connaissait un différentiel de 8% sur un minimum de 20 ans,
La
réalité de l’économie pouvait à la rigueur justifier une croissance
monétaire de 10% au grand maximum. La différence s’est portée sur le
prix des actifs qui ont ainsi connu une croissance spectaculaire allant
de pair avec une rentabilisation des capitaux toujours plus difficile,
car non justifiée par la réalité de la croissance économique.
Si
l’on fait le calcul pour la France, avec un Pib qui a cru au rythme de
2% sur 20 ans et avec une croissance de la masse monétaire de 12% cela
a engendré un excès de capitaux disponibles en première approximation
et par comparaison aux 1000 milliards avoués par les américains de plus
de 200 Milliards d’€ par rapport à ce qui aurait été strictement
nécessaire.
Ainsi
les LBO ont connu une inflation considérable,
pousses par des exigences bancaires absolument hors normes avec des
rentabilités attendues de l’ordre de 25%, atteignable uniquement avec un
taux d’endettement de 80%.
L’immobilier
a cru de 20v6 soit
environ 9% par an, alors que la rémunération des capitaux investis
n’augmentaient dans le même temps que de 3% par an et même parfois
moins.
D’où
un déséquilibre pour ces seules rubriques que je chiffre à 200 Mds d’€,
soit 60*(1,06)20 .
Ce
déséquilibre n’est malheureusement qu’une petite partie du déséquilibre
de l’endettement car à côté des opérations financières surévaluées, il
y a tout le cortège des opérations d’accompagnements, avec les produits
dérivés qui ne s’appuient malheureusement sur aucune réalité et les
chiffres sont alors hallucinants.
Ce
déséquilibre est traduit par le
graphe suivant. Ce graphique montre que si nous évaluons la
richesse mondiale à quelques 200000 milliards de $ (soit 2 fois la
capitalisation boursière pour tenir compte notamment de l’immobilier),
il y a malgré tout 300000 milliards de $ « en l’air » qui n’a aucune
contrepartie physique réalisable.
On
peut donc estimer qu’il faut au niveau mondial absorber de l’ordre de
300.000 milliards de dollars (pour l’instant on pense à un plan
avoisinant les 1000 milliards sur les États-Unis) sur une richesse
collective qu’on peut estimer à 200.000 milliards (soit 2 fois la
capitalisation boursière) Cela signifie l’élimination de 300.000
milliards sur une assiette de 200.000, soit une division par
2,5
environ de la valeur des produits dérivés.
Pour
parvenir à ce but il n’y a pas 36 solutions mais :
Accepter
une inflation de minimum 10% sur 5 ans ce qui réduira ce
montant de 180.000 milliards.
Nationaliser
toutes les banques sans achat d’actions mais par
recapitalisation à hauteur de 10000 milliards
Déprécier
de 50% les produits dérivés qui n’ont pas de contreparties
réelles. soit environ 200.000 milliards. D’ailleurs ces produits dérivés
sont des crédits sans base aucune et sans valeur réelle.
Devant
l’énormité des montants on reste sans voix devant le laxisme des
banquiers centraux et je regrette profondément de n’avoir pas pu me
faire entendre lorsque j’étais au Conseil de la Politique Monétaire,
mais à l’époque il était impossible de parler de
l’endettement de
manière raisonnée.
On
présentait toujours l’endettement en fonction
de la capacité d’emprunter, et non en fonction de la capacité de
rembourser et de la rentabilité des opérations physiques faites.
Personne
ne faisait attention à l’inflation des actifs puisque cela ne rentrait
pas dans l’indice des prix.
Enfin
dans les années 90 quand j’étais au Conseil de la Politique Monétaire,
critiquer M. Greenspan était carrèment suicidaire. Il est vrai que j’ai
toujours trouvé suspectes les analyses du Président de la FED, car j’ai
peu tendance à croire quelqu’un qui dit en permanence « si
vous
avez compris ce que je dis, c’est que je me suis mal exprimé
». Je
dois avouer que je ne comprenais rien à ce qu’il disait, et pas
seulement pour des raisons linguistiques.
Je
crois profondément
que les gouvernants doivent être clair et faire appel à l’intelligence
de leurs interlocuteurs plutôt que d’utiliser la langue de bois, tant
il est vrai qu’on ne peut cacher la vérité tout le temps à tout le
monde. Ce n’est malheureusement pas le cas, mais il est vraisemblable
qu’eux même se refusent à voir la vérité tant elle les inquièterait,
alors qu’elle pourrait être un formidable levier de l’action.
Jean-Pierre
Gérard