IX - LE SOUS-MARIN ET LA MINE
Aux cuirassés, croiseurs, torpilleurs et chalutiers en action dans les Dardanelles, s'étaient jointes deux autres sortes d'intrus, les hydravions et les sous-marins. Les premiers, pour fouiller les criques et découvrir les mines oubliées, en exécutant des vols bas au-dessus de l'eau. Quant au rôle des seconds, moins nous en parlerons et mieux il vaudra, afin de ne révéler, à leur sujet, ancune particularité dont puisse profiter l'ennemi. Il est cependant une aventure, survenue à l'un d'eux, que nous pouvons conter, une vraie histoire à faire dresser les cheveux sur la tête. Cela se passait le 14 mars. A 3 heures du matin, le Coulomb appareillait de Mavro (îles aux Lapins) avec la double mission de torpiller tout navire ennemi qui chercherait à poser de nouvelles mines et d'aider au repérage des batteries turques. Or, la seule façon de remplir ce dernier objectif était, une fois parvenu dans la zone dangereuse, de naviguer tout le temps au périscope, pour bien attirer les coups, et de noter le gisement des batteries qui ouvriraient le feu. Toutes les chances de se faire envoyer par le fond, quoi!
Arrivé devant les détroits au point du jour, le Coulomb attend la sortie des dragueurs pour s'y engager à son tour. En passant à portée, les hommes échangent des brocards: " Bonne pêche, les ravageurs?"- « Soyez tranquilles, on vous en a laissé! » Ils ne croyaient pas si bien dire. Jusque-là, le sous-marin a fait route en surface. Parvenu au point A (voir le croquis), la terre ayant commencé à le servir, il prend la plongée et suit le parcours
indiqué par le grahhique, son périscope faisant gerbe comme l'évent d'une baleine. Naturellement, des projectiles se mettent à pleuvoir de tous les côtés, avec accompagnement du tambour que les marteaux d'eau jouent sur la carapace d'acier. Mais l'équipage les entend à peine. Il est trop attentif à recevoir les ordres dont l'exécution représente sa seule chance de salut, trop affairé après les manivelles de commande et les leviers bizarres, trop étourdi par les relents de benzine et le ronflement des machines bien graissées. " A 7 h. 30, nous sommes au point B. Ne découvrant aucun bâtiment suspect sur le champ de mines, viré de bord et rentré le périscope. (Journal de bord du lieutenant de vaisseau Delègue, commandant le Coulomb.) Viré de nouveau en C, à 7 h. 50. Navigué, le périscope masqué, ne prenant vue que toutes les dix minutes et pendant quelques secondes à peine. A 8 h. 40, viré en D. Mais cette fois l'abattée s'arrête brusquement, tandis qu'à l'avant on ressent un choc brutal, puis des coups répétés sur le ballast, à croire que tout va se démolir. En même temps, la barre de plongée devient tellement dure à manoeuvrer, que je dois renoncer à m'en servir. J'ai beau mettre en avant à toute vitesse, l'évolution ne se produit que péniblement. Le navire est comme bridé et les chocs continuent. " Or, ceux du Coulomb avaient compris tout de suite de quoi il s'agissait: c'était la Mort en personne qui cognait à la muraille, sous la forme d'une mine dont l'orin venait de s'engager dans le gouvernail avant. Rabattu le long de la coque, l'engin burinait contre, et la seule question était de savoir quand il exploserait, ce coup-ci ou le prochain? Car tout ce qui tue est sujet à d'étranges caprices, faisant même parfois grâce, sans qu'on puisse s'expliquer comment ni pourquoi. Et dans l'attente du grand coup de tam-tam de la fin, le Coulomb continuait son galop fatal, enlacé à la danseuse titubante qui s'était accrochée à lui. On voit d'ici le tableau, et le parti qu'en eût tiré un Rudyard Kipling. Mais le
commandant Delègue ne daigne même pas s'apercevoir de ce que la situation offre de tragique. II se contente d'expliquer sa manoeuvre. Pour se débarrasser de ce qui surcharge son bâtiment et l'empêche de gouverner, le seul plan serait de remonter à la surface, d'ouvrir le capot et d'envoyer des hommes à l'extérieur. Il essaye de le faire, mais, au moment où il va émerger, un aéro s'envole de Souan-Déré et fonce dessus. Plongé bien vite, toujours en compagnie de la mine qui frappe à coups redoublés, tandis qu'éclate la furieuse pétarade des bombes lancées par l'avion. Nouvelle tentative un peu plus loin, et, afin que la série soit complète, rencontre nez à nez avec un torpilleur turc, accouru pour achever l'ennemi pris au lasso. Replongé à tout risque, et fait route en profondeur jusqu'à la sortie du détroit, en ne donnant plus que les coups de périscope strictement indispensables pour se guider. Oui, plutôt sauter avec la mine qu'être pris par les Turcs! Car tel était le dilemme, et le Coulomb n'eut pas une minute d'hésitation. Et ce qu'il y a de plus incroyable, c'est que la mine ne sauta pas... " Extrêmement alourdi, ne marchant plus que 3 noeuds sur le fond malgré que le courant fût pour nous, j'avais toutes mes barres à monter et n'arrivais à prendre vue qu'en mettant à toute vitesse.
Je m'étais, bien entendu, débarrassé de tout ce que je pouvais comme lest liquide, et ai dû faire surface en F, à bloc de mes batteries d'accumulateurs. " Mais le Coulomb était sauvé. Dès qu'ils purent sortir de leur prison, les hommes virent une mine peinte en gris se dégager de l'avant et courir le long du bord. " On distinguait nettement la patte d'oie et le bout de l'orin de fixation. Elle était dans un état de conservation telle qu'elle ne devait être mouillée que récemment, et il est d'autant plus étonnant qu'elle n'ait pas explosé dans ses chocs répétés contre la coque. Quand elle me lâcha, un navire en surveillance à l'entrée du détroit l'aperçut et la fit sauter à coups de canon. " C'est ainsi que se termine le récit du commandant du Coulomb, et je me ferais scrupule d'y ajouter un seul mot.
Mais d'autres furent moins heureux, et l'horrible sort auquel échappa le Coulomb devint celui du Joule, commandé par le lieutenant de vaisseaux Aubert du Petit-Thouars, cousin du brillant capitaine de frégate du même nom, celui dont j'ai mis le précieux journal à si large contribution. Officier d'élite à tous les points de vue, et dévoré par le désir de faire comme il est de tradition parmi les siens, le commandant du Joule s'était offert pour attaquer les transports turcs dans les Narrows, en même temps que les submarines anglais exploraient la mer de Marmara. Parti de Moudros le 1°mai de grand matin, on le vit plongée à l'entrée du Détroit, mais ce fut en vain que l'on guetta son retour. Il ne reparut jamais... La nuit suivante, un sans fil intercepté nous apprenait deux très mauvaises nouvelles: la première, que les Turcs avaient coulé en Marmara, le sous-marin australien A-E 2 et fait l'équipage prisonnier; la seconde, qu'un autre submersible, demeuré inconnu, avait dû rencontrer une mine à hauteur de Chanak et sauter avec, d'après l'aspect des débris projetés par l'exploxion de celle-ci. La trouvaille que fit l'Agamemnon, de garde dans les Dardanelles, du réservoir à air d'une torpille marquée comme appartenant au sous-marin manquant, vint confirmer les renseignements de l'ennemi. Le Joule avait bien disparu, hélas! emporté dans la plus tragique des apothéoses...
Après l'arrière-grand-oncle, le légendaire commandant du Tonnant, qui à Aboukir, avait eu les deux jambes coupées par un boulet et s'était fait planter dans un baril de son pour mourir sur son banc de quart, après le grand-oncle auquel nous devons Tahiti, après l'oncle, l'amiral qui a laissé un souvenir impérissable dans le Pacifique, où j'eus l'honneur de faire ma première campagne sous ses ordres, le du Petit-Thouars du Joule a trouvé moyen d'ajouter encore à l'éclat d'un nom qui brillera impérissablement dans notre histoire maritime. Offrons nos plus belles couronnes à sa mémoire, ainsi qu'à celle des 29 irréprochables braves qu'il a conduits à la plus glorieuse des morts, pour la Patrie !
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