par J-H Fabre
(1823-1915)

Chapitre XIII Le terrier
- L'oeuf
Célèbre presque autant que la Cigale, le Grillon champêtre, hôte des pelouses,
figure au nombre des insectes classiques, nombre très restreint, mais glorieux.
Il doit cet honneur à son chant et à sa demeure. Un seul point manque à sa renommée.
Par un oubli regrettable, le maître dans l'art de faire parler les bêtes lui
accorde deux lignes à peine.
Dans l'une de ses fables, il nous montre le Lièvre saisi de crainte à la vue
de l'ombre de ses oreilles, que les mauvaises langues ne manqueront pas de faire
passer pour cornes en un moment où il est périlleux d'être connu. Le prudent
animal fait ses paquets, décampe.
"Adieu, voisin Grillon, dit-il ; je pars d'ici ;
Mes oreilles enfin seraient cornes aussi. "
Le Grillon réplique :
"Cornes cela ! Vous me prenez pour cruche !
Ce sont oreilles que Dieu fit."
Le Lièvre insiste :
" On les fera passer pour cornes."
Et c'est tout. Quel dommage que La Fontaine n'ait
pas fait discourir l'insecte plus au long ! En deux vers, où se montre déjà
le coup de pouce magistral, le débonnaire Grillon se dessine. Non, certes, il
n'est pas cruche ; sa grosse tête eût trouvé d'excellentes choses à dire. Après
tout, le Lièvre n'eut peut-être pas tort d'abréger les adieux. Lorsque la médisance
est à vos trousses, le meilleur est de fuir.
Florian donne quelque ampleur à son récit sur un autre thème ; mais que
nous sommes loin, avec lui, de la verve du bonhomme! Dans sa fable Le Grillon,
il y a de l'herbe fleurie et de l'azur, il y a le petit-maître et la dame nature,
enfin les fadaises d'une rhétorique sans vie, qui oublie la chose pour le mot.
Il y manque la naïveté du vrai, et puis le grain de sel, condiment indispensable.
D'ailleurs, quelle idée saugrenue d'aller faire du Grillon un mécontent, un
désespéré qui se lamente sur sa condition ? Qui le fréquente le sait au contraire
très heureux de son talent et de son trou. Après la déconfiture du papillon,
c'est du Teste ce que lui fait avouer le fabuliste :
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché !
Je trouve plus de nerf et plus de vérité dans l'apologue de l'ami anonyme à
qui je dois déjà la pièce provençale -La Cigalo et la Fournigo-. Il voudra bien
m'excuser. si, pour la seconde fois, je l'expose, malgré lui, au périlleux honneur
de la lettre moulée.
LE GRILLON
L'histoire des bêtes rapporte
Qu'autrefois un pauvre grillon,
Prenant le soleil sur sa porte,
Vit passer un beau papillon.
Un papillon à longues queues,
Superbe, des mieux décorés.
Avec rang de lunules bleues,
Galons noirs et gros points dorés. [ Toujours exact dans ses descriptions,
mon ami, si je ne me trompe, parle ici du Machaon. ]
« Vole, vole, lui dit l'ermite,
Sur les fleurs, du matin au soir :
Ta rose ni ta marguerite
Ne valent mon humble manoir. »
Il disait vrai. Vient un orage,
Et le papillon est noyé
Dans un bourbier ; la fange outrage
Le velours de son corps broyé.
Mais la tourmente en rien n'étonne
Le Grillon, qui, dans son abri,
Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne,
Vit tranquille et chante cri-cri.
Ah ! n'allons pas courir le monde
Parmi les plaisirs et les fleurs ;
L'humble foyer, sa paix profonde,
Nous épargneront bien des pleurs.
Ici je reconnais ma bête. Je vois le grillon
qui se frise les antennes sur le seuil de son terrier, le ventre au frais et
l'échine au soleil. Il ne jalouse pas le papillon ; il s'apitoie au contraire
sur son compte avec cet air de narquoise commisération familière
au bourgeois qui possède pignon sur rue et voit passer devant sa porte
quelque tapageuse toilette sans gîte. Loin de se plaindre, il est très
satisfait et de sa demeure et de son violon. En vrai philosophe, il sait la
vanité des choses ; il apprécie le charme d'une modeste retraite
hors du tumulte des jouisseurs.
Oui, c'est à peu près cela, mais très insuffisant, non
marqué au coin, qui laisse empreinte durable, le grillon attend encore
et attendra longtemps, depuis l'oubli de La Fontaine, les quelques lignes nécessaires
à la consécration de ses mérites.
Pour moi, naturaliste, le trait principal des deux apologues, trait que je
retrouverai ailleurs, à n'en pas douter, si je n'étais réduit
à quelques livres dépareillés rangés sur une planche
de sapin, c'est le terrier, base de l'affabulation. Florian
parle de la retraite profonde ; le second vante l'humble manoir. Ce qui s'impose
avant tout à l'attention, même à celle du poète,
peu soucieux en général des réalités, est donc la
demeure.
Sous ce rapport, en effet, le grillon est bien extraordinaire. Seul de nos insectes,
il a, quand vient l'âge mûr, domicile fixe, ouvrage de son industrie.
En mauvaise saison, la plupart des autres se terrent, se blottissent au fond
d'un refuge provisoire, obtenu sans frais et abandonné sans regret. Divers,
en vue de l'établissement de la famille, créent des merveilles
: outres de cotonnade, corbeilles de feuillage, tourelles de ciment.
Quelques larves vivant de proie habitent des embuscades permanentes, où
s'attend le gibier. Celle de la cicindèle, entre autres, se creuse un
puits vertical, qu'elle clôt de sa tête plate et bronzée.
Qui s'aventure sur l'insidieuse passerelle disparaît dans le gouffre,
dont la trappe fait aussitôt bascule et se dérobe sous le passant.
Le fourmi-lion pratique dans le sable un entonnoir à pente très
mobile où glisse la fourmi, que lapident des pelletées de projectiles
lancés du fond du cratère par la nuque du chasseur convertie en
catapulte. Mais ce sont là toujours des refuges temporaires, des nids,
des traquenards.
Le domicile laborieusement édifié, où l'insecte s'établit
pour ne plus déménager, ni dans les félicités du
printemps, ni dans les misères de l'hiver ; le véritable manoir,
fondé en vue de sa propre tranquillité, sans préoccupation
de chasse ou de famille, le grillon seul le connaît. Sur quelque pente
gazonnée, visitée du soleil, il est propriétaire d'un ermitage.
Tandis que tous les autres vagabondent, couchent à la belle étoilé
ou sous l'auvent fortuit d'une écorce crevassée, d'une feuille
morte, d'une pierre, lui, par un singulier privilège, est domicilié.
Grave problème que celui de la demeure, résolu par le grillon,
le lapin et finalement l'homme. Dans mon voisinage, le renard et le blaireau
ont des tanières dont les anfractuosités du roc fournissent la
majeure part. Quelques retouches complètent le réduit. Mieux avisé,
le lapin fonde son domicile et creuse où bon lui semble lorsque manque
le couloir naturel qui lui permettrait de s'établir sans frais.
Le grillon les dépasse tous. Dédaigneux des abris de rencontre,
il choisit toujours l'emplacement de son gîte, en terrain hygiénique,
aux bonnes expositions. Il ne profite pas des cavités fortuites, incommodes
et frustes ; il creuse en plein son chalet depuis l'entrée jusqu'à
l'appartement du fond.
Au-dessus de lui, dans l'art du domicile, je ne vois que l'homme ; et encore
celui-ci, avant de gâcher du mortier pour relier des moellons, avant de
pétrir la glaise pour enduire la hutte de branchages, a-t-il disputé
aux fauves l'abri sous roche et la caverne.

Comment donc se répartissent les privilèges de l'instinct ? Voici
un des plus humbles qui sait à la perfection se loger. Il a un chez soi,
avantage inconnu de bien des civilisés ; il a retraite paisible, première
condition du bien-être, et nul autour de lui n'est capable de se domicilier.
Il faut remonter jusqu'à nous pour lui trouver des émules.
D'où lui provient ce don ? Serait-ce bénéfice d'un outillage
spécial. Non, le grillon n'est pas excavateur hors ligne ; on est même
quelque peu surpris du résultat si l'on considère la faiblesse
des moyens.
Serait-ce nécessité d'un épiderme exceptionnellement délicat
? Non, parmi ses proches affiliés, d'autres épidermes non moins
impressionnables que le sien ne redoutent en rien le plein air.
Serait-ce propension inhérente à la structure anatomique, talent
imposé par les intimes poussées de l'organisme ? Non : mon voisinage
possède trois autres grillons (gryllus bimaculatus, gryllus désertus,
gryllus burdigalensis), si ressemblants d'aspect, de coloration, de structure
avec le grillon champêtre, qu'un premier coup d'oeil les confond avec
lui. Le premier a sa taille ou même la dépasse. Le second le représente
réduit à peu près de moitié. Le troisième
est plus petit encore. Eh bien, ces fidèles imitations, ces sosies du
grillon champêtre, ne savent ni l'un ni l'autre se creuser un terrier.
Le grillon bimaculé habite les tas d'herbages pourrissant en lieux humides
; le grillon solitaire vagabonde dans les fissures des mottes arides soulevées
par la bêche du jardinier ; le grillon bordelais ne craint pas de pénétrer
dans nos habitations, où il chante discrètement en août
et septembre, dans quelque recoin obscur et frais.
Inutile de poursuivre : le non reviendrait à chacune de nos questions.
Se révélant ici et disparaissant là malgré des organisations
en tout similaires, l'instinct ne nous dira jamais ses causes. Il dépend
si peu de l'outillage qu'aucune donnée anatomique ne peut l'expliquer,
et encore moins le faire prévoir. Les quatre grillons presque identiques,
et dont un seul connaît l'art du terrier, ajoutent leur témoignage
aux preuves multiples déjà données ; ils affirment d'une
façon frappante, notre profonde ignorance sur l'origine des instincts.
Qui ne connaît la demeure du grillon ! Qui, à l'âge des
ébats sur la pelouse, ne s'est arrêté devant la cabane du
solitaire ! Si léger que soit votre pas, il a entendu votre approche,
et d'un brusque recul il est descendu au fond de sa cachette. Lorsque vous arrivez,
le seuil du manoir est désert.
Le moyen de faire sortir le disparu est connu de tous. Une paille est introduite
et doucement agitée dans le terrier. Surpris de ce qui se passe là-haut,
chatouillé, l'insecte remonte de son appartement secret ; il s'arrête
dans le vestibule, hésite, s'informe en remuant ses fines antennes ;
il vient à la lumière, il sort, désormais facile capture,
tant les événements ont troublé sa pauvre tête. Si,
manqué une première fois et devenu plus soupçonneux, il
résiste aux titillations de la paille, l'inondation avec un verre d'eau
déloge l'obstiné.
Adorables temps du grillon mis en cage et nourri d'une feuille de laitue, candides
chasses enfantines sur le bord des sentiers gazonnés, je vous revois
en explorant aujourd'hui les terriers à la recherche de sujets pour mes
volières d'étude ; je vous retrouve presque dans votre fraîcheur
première lorsque mon compagnon, petit Paul, déjà maître
dans la tactique de la paille, brusquement se lève après une longue
lutte de patience et d'adresse contre le récalcitrant, brandit en l'air
sa main fermée et s'écrie, tout ému : « Je l'ai,
je l'ai ! » Vite dans un cornet de papier, petit grillon. Tu seras choyé,
mais apprends-nous quelque chose et montre-nous d'abord ta demeure.
C'est parmi les gramens, sur quelque pente ensoleillée, propice au prompt
écoulement des pluies, une galerie oblique, à peine du calibre
du doigt, infléchie ou droite, suivant les exigences du terrain. Un pan
au plus mesure sa longueur.
Il est de règle qu'une touffe de gazon, respectée de l'insecte
quand il sort pour brouter la verdure voisine, dissimule à demi le logis,
lui serve d'auvent et projette sur l'entrée une ombre discrète.
Le seuil, en pente douce, scrupuleusement ratissé et balayé, se
prolonge à quelque distance. Lorsque tout est tranquille à la
ronde, c'est sur ce belvédère que le Grillon stationne et racle
de l'archet.
L'intérieur du domicile est sans luxe, à parois nues, non grossières
cependant. De longs loisirs permettent d'en effacer les rugosités trop
déplaisantes. Au fond du couloir est la chambre de repos, l'alcôve
en cul-de-sac, un peu mieux lissée que le reste et de diamètre
légèrement amplifié. En somme, demeure très simple,
fort propre, exempte d'humide, conforme aux besoins d'une hygiène bien
entendue. Ouvrage énorme d'ailleurs, vrai tunnel de cyclope eu égard
aux modestes moyens d'excavation. Essayons d'assister au travail. Informons-nous
aussi de l'époque où commence l'entreprise, ce qui nous oblige
de remonter à l'oeuf.

Qui désirerait assister à la ponte du grillon n'a pas à
se mettre en frais de préparatifs : il lui suffit d'un peu de patience,
qui, d'après Buffon, est le génie, et que j'appellerai plus modestement
la vertu par excellence de l'observateur. En avril, mai au plus tard, établissons
l'insecte par couples isolés dans des pots à fleurs avec couche
de terre tassée. Les vivres consistent en une feuille de laitue renouvelée
de temps à autre. Une lame de verre couvre le réduit et prévient
l'évasion.
Des données bien curieuses sont acquises avec cette installation sommaire,
que seconde, au besoin, la cloche de toile métallique, meilleure volière.
Nous y reviendrons. Pour le moment, surveillons la ponte, et que notre vigilance
ne laisse pas échapper l'heure favorable.
C'est dans la première semaine de juin que mes visites assidues ont un
commencement de satisfaction. Je surprends la mère immobile, avec l'oviscapte
verticalement implanté dans le sol. Insoucieuse de l'indiscret visiteur,
longtemps elle stationne au même point. Enfin elle retire son plantoir,
efface, sans y bien insister, les traces du trou de sonde, se repose un instant,
déambule et recommence ailleurs, d'ici, de là, dans toute l'étendue
de l'aire à sa disposition. C'est, avec des manoeuvres plus lentes, la
répétition de ce que nous a montré le dectique. Dans les
vingt-quatre heures, la ponte me paraît terminée. Pour plus de
sûreté, j'attends encore une paire de jours.
Je fouille alors la terre du pot. Les oeufs, d'un jaune paille, sont des cylindres
arrondis aux deux bouts et mesurent à peu près trois millimètres
de longueur. Ils sont isolés dans le sol, disposés suivant la
verticale et rapprochés par sernis plus ou moins nombreux, correspondant
aux pontes successives. J'en trouve dans toute l'étendue du pot, à
une paire de centimètres de profondeur. Autant que le permettent les
difficultés d'une masse de terre explorée à la loupe, j'évalue
à cinq ou six centaines la ponte d'une seule mère. Telle famille
subira certainement à bref délai énergique émondage.
L'oeuf du grillon est une petite merveille de mécanique. Après
l'éclosion, il figure un étui d'un blanc opaque, ouvert au sommet
d'un pore rond, très régulier, sur le bord duquel adhère
une calotte qui faisait opercule. Au lieu de se rompre au hasard sous la poussée
ou sous les cisailles du nouveau-né, il s'ouvre de lui-même suivant
une ligne de moindre résistance expressément préparée.
Il convenait de voir la curieuse éclosion.
Quinze jours environ après la ponte, deux gros points oculaires ronds
et d'un noir roussâtre, obscurcissent le pôle antérieur.
Un peu au-dessus de ces deux points, tout au bout du cylindre, se dessine alors
un subtil bourrelet circulaire. C'est la ligne de rupture qui se prépare.
Bientôt la translucidité de l'oeuf permet de reconnaître
la fine-segmentation de l'animalcule. Voici le moment de redoubler de vigilance
et de multiplier les visites, dans la matinée surtout.
La fortune aime les patients et me dédommage de mon assiduité.
Suivant le bourrelet où, par un travail d'infinie délicatesse,
s'est préparée la ligne de moindre résistance, le bout
de l'oeuf, refoulé par le front de l'inclus, se détache, se soulève
et retombe de côté, ainsi que le couvercle d'une mignonne fiole.
Le grillon sort, pareil au diablotin d'une boite à surprise.
Lui parti, la coque reste gonflée, lisse, intacte, d'un blanc pur, avec
la calotte operculaire appendue à l'embouchure. L'oeuf de l'oiseau grossièrement
se casse sous les heurts d'une verrue, venue exprès au bout du bec du
nouveau-né ; celui du grillon, d'un mécanisme supérieur,
s'ouvre ainsi qu'un étui d'ivoire. La poussée du front suffit
pour en faire jouer la charnière.
Rivalisant de promptitude avec celle des bousiers, l'éclosion, que stimulent
les plus belles journées de l'année, ne met guère à
l'épreuve l'attente de l'observateur. Le solstice n'est pas encore arrivé
que déjà les dix ménages internés sous verre pour
mes études sont entourés de leur populeuse famille. La durée
de l'oeuf est donc à peu près d'une dizaine de jours.
Je viens de dire que de l'étui d'ivoire à couvercle soulevé
sort le jeune grillon. Ce n'est pas tout à fait exact. Ce qui se présente
à l'embouchure est l'animalcule au maillot, méconnaissable encore
sous une fine gaine qui l'enserre. Je m'attendais à cette enveloppe,
à cette layette des premières heures, pour les mêmes raisons
qui me l'avaient fait prévoir au sujet du dectique.
Le grillon, me disais-je, naît sous terre. Lui aussi porte très
longues antennes et gigues exagérées, appendices gênants
au moment de l'exode. Il doit alors posséder une tunique de sortie.

Ma prévision, très juste en principe, ne s'est vérifiée
qu'à demi. Le grillon naissant possède en effet une configuration
temporaire ; mais, loin d'en faire usage pour se hisser au dehors, il se dépouille
de ses nippes sur l'embouchure même de l'oeuf.
A quelles circonstances attribuer cette exception ? Peut-être à
celle-ci. Avant d'éclore, l'oeuf du grillon ne séjourne en terre
que peu de jours ; celui du dectique y séjourne huit mois. Le premier,
sauf de rares exceptions en une saison vouée à la sécheresse,
gît sous une mince couche de terre aride, poudreuse, sans résistance
; le second repose, au contraire, dans un milieu qui, tassé par les longues
pluies de l'automne et de l'hiver, doit présenter difficultés
sérieuses.
En outre, le grillon est plus courtaud que le dectique, moins guindé
sur échasses. Tels seraient, semble-t-il, les motifs de la différence
entre les deux insectes sous le rapport de la méthode d'émersion.
Né plus profondément sous une couche tassée, le dectique
a besoin d'une casaque libératrice, dont peut se passer le grillon, moins
encombré, plus voisin de la surface et n'ayant à traverser qu'une
couche poudreuse.
A quoi bon alors le maillot que ce dernier rejette aussitôt l'embouchure
de l'oeuf franchie ? A cette question, je répondrai par une autre : à
quoi bon les deux moignons blancs, les deux pâles ébauches d'ailes
que le grillon possède sous les élytres, converties en vaste appareil
sonore ? C'est si mesquin, si débile, que l'insecte n'en fait, certainement
aucun usage, pas plus que le chien ne tire utilité de son pouce, appendu
inerte à l'arrière de la patte.
Pour des raisons de symétrie, on peint parfois, sur les murs d'une habitation,
des simulacres de fenêtre qui font pendant à des fenêtres
réelles. Ainsi le veut l'ordre, suprême condition du beau. De même
la vie a ses symétries, ses répétitions d'un prototype
général. Quand elle supprime un organe, devenu sans emploi, elle
en laisse des vestiges qui maintiennent l'arrangement fondamental.
Le pouce rudimentaire du chien affirme la patte à cinq doigts, caractéristique
des animaux supérieurs ; les moignons alaires du grillon témoignent
de l'insecte apte au vol réglementairement ; la mue subie sur le seuil
de l'oeuf est réminiscence du maillot nécessaire à la difficultueuse
sortie des locustiens nés sous terre. Ce sont des superfluités
de symétrie, des restes d'une loi tombée en désuétude,
mais non abrogée.
Aussitôt dépouillé de sa fine tunique, le jeune grillon,
tout pâle, presque blanc, s'escrime contre la terre qui le surmonte. Il
cogne de la mandibule ; il balaye, il refoule en arrière par des ruades
l'obstacle poudreux, de résistance nulle. Le voici à la surface,
dans les joies du soleil et dans les périls de la mêlée
des vivants, lui si débile, guère plus gros qu'une puce. En vingt-quatre
heures, il se colore et devient superbe négrillon dont l'ébène
rivalise avec celle de l'adulte. De sa pâleur initiale il lui reste un
blanc ceinturon qui cerne la poitrine et fait songer à la lisière
de la prime enfance.
Très alerte, il sonde l'espace avec ses longues antennes vibrantes ;
il trottine, il bondit par élans que ne lui permettra plus l'obésité
future. C'est l'âge aussi des délicatesses stomacales. Que lui
faut-il pour nourriture ? Je ne sais. Je lui offre le régal de l'adulte,
la tendre feuille de laitue. Il dédaigne d'y mordre, ou peut-être
ses bouchées m'échappent, tant elles sont petites.

En peu de jours, avec mes dix ménages, je me vois accablé de
charges de famille. Que faire de mes cinq à six milliers de grillons,
gracieux troupeaux certes, mais d'éducation impraticable dans mon ignorance
des soins réclamés ? Je vous donnerai la liberté, ô
mes gentilles bestioles je vous confierai à la souveraine éducatrice,
la nature.
Ainsi est-il fait. De-ci, de-là, aux meilleurs endroits, je lâche
mes légions dans l'enclos. Quel concert devant ma porte, l'an prochain,
si tous viennent à bien ! Mais non : la symphonie sera probablement silence,
car va venir le féroce émondage amené par la fécondité
de la mère. Quelques couples survivant à l'extermination, c'est
tout ce qu'il est permis d'attendre.
Comme au sujet des mantes religieuses, les premiers accourus à cette
manne et les plus ardents au brigandage sont le petit lézard gris et
la fourmi. Cette dernière, odieux flibustier, ne me laissera pas, je
le crains, un seul grillon dans le jardin. Elle happe les pauvrets, les éventre,
frénétiquement les gruge.
Ah ! la satanée bête ! Et dire que nous la mettons au premier rang
! Les livres la célèbrent, ne tarissent en éloges sur son
compte ; les naturalistes la tiennent en haute estime et chaque jour ajoutent
à sa réputation ; tant il est vrai que, chez l'animal comme chez
l'homme, des divers moyens d'avoir une histoire le plus sûr est de nuire.
Nul ne s'informe du bousier et du nécrophore, précieux assainisseurs
; et chacun connaît le cousin, buveur de sang ; la guêpe, irascible
spadassin, à dague empoisonnée ; la fourmi, malfaisante insigne
qui, dans les villages du Midi, mine et met en péril les solives d'une
habitation avec la même fougue qu'elle vide une figue. Sans que je m'en
mêle autrement, chacun trouvera, dans les archives humaines, des exemples
similaires de l'utile méconnu et du calamiteux glorifié.
De la part des fourmis et autres exterminateurs, le massacre est tel que mes
colonies de l'enclos, si populeuses au début, ne me permettent pas de
continuer. Il me faut recourir aux renseignements du dehors.

En août, parmi les détritus de feuilles, dans les petites oasis
où la canicule n'a pas en plein brûlé la pelouse, je trouve
le jeune grillon déjà grandelet, tout noir comme l'adulte, sans
vestige aucun du ceinturon blanc des premiers jours. Il n'a pas de domicile.
L'abri d'une feuille morte, le couvert d'une pierre plate lui suffisent, tentes
de nomade insoucieux du point où il prendra repos.
Jusque vers le milieu de l'automne, le vagabondage persiste. C'est alors que
le sphex à ailes jaunes pourchasse les errants, proie facile, et emmagasine
sous terre des bourriches de grillons. Il décime les survivants de l'extermination
par les fourmis. Une demeure fixe, creusée quelques semaines avant l'époque
usitée, préserverait des ravisseurs. Les éprouvés
n'y songent. La dure expérience des siècles ne leur a rien appris.
Assez vigoureux déjà pour l'excavation d'un clapier protecteur,
ils restent invinciblement fidèles aux antiques usages, ils pérégrinent,
dût le sphex poignarder le dernier de leur race.
C'est sur la fin d'octobre, à l'approche des premiers froids, que le
terrier est entrepris. Le travail est très simple, d'après le
peu que m'apprend l'observation de l'insecte sous cloche. Jamais la fouille
ne se fait en un point dénudé de l'enceinte ; c'est toujours sous
l'auvent d'une feuille fanée de laitue, reste des vivres servis. Ainsi
se remplace le rideau de gazon indispensable au mystère de l'établissement.
Le mineur gratte avec les pattes antérieures ; il fait emploi des pinces
mandibulaires pour extraire les graviers volumineux. Je le vois trépigner
de ses fortes pattes d'arrière, à double rangée d'épines
; je le voix râteler, balayer à reculons les déblais et
les étaler en un, plan incliné. Toute la méthode est là.
Le travail marche d'abord assez vite. Dans le sol facile de mes volières,
en une séance d'une paire d'heures, l'excavateur disparaît sous
terre. Par intervalles, il revient à l'orifice, toujours à reculons
et toujours balayant. Si la fatigue le gagne, il stationne sur le seuil du logis
ébauché, la tête en dehors, les antennes mollement vibrantes,
il rentre, il reprend la besogne des pinces et des râteaux. Bientôt
les repos se prolongent et lassent ma surveillance.
Le plus pressé est fait. Avec une paire de pouces, le gîte suffit
aux besoins du moment. Le reste sera ouvrage de longue haleine, repris à
loisir, un peu chaque jour, rendu plus profond et plus large à mesure
que l'exigent les rudesses de la saison et la croissance de l'habitant. L'hiver
même, si le temps est doux, si le soleil rit à l'entrée
de la demeure, il n'est pas rare de surprendre le grillon amenant au dehors
des déblais, signe de réparation et de nouvelles fouilles. Au
milieu des joies printanières se poursuit encore l'entretien de l'immeuble,
constamment restauré, perfectionné jusqu'au décès
du propriétaire.
Avril finit, et le chant commence, rare d'abord et par solos discrets, bientôt
symphonie générale où chaque motte de gazon a son exécutant.
Je mettrai volontiers le grillon en tête des choristes du renouveau. Dans
nos garrigues, lors des fêtes du thym et de la lavande en fleur, il a
pour associée l'alouette huppée, fusée lyrique qui monte,
le gosier gonflé de notes, et de là-haut, invisible dans les nuées,
verse sur les guérets, sa douce cantilène. D'en bas lui répond
la mélopée des grillons. C'est monotone, dépourvu d'art,
mais combien conforme, par sa naïveté, à la rustique allégresse
des choses renouvelées ! C'est l'hosanna de l'éveil, le saint
alléluia compris du grain qui germe et de l'herbe qui pousse. En ce duo,
à qui la palme ? Je la donnerais au grillon. Il domine par son nombre
et sa note continue. L'alouette se tairait, que les champs glauques des lavandes,
balançant au soleil leurs encensoirs camphrés, recevraient de
lui seul, le modeste, solennelle célébration.
Chapitre XIV Le
chant - la pariade
Voici que l'anatomie intervient et dit brutalement
au grillon. «Montre-nous ton engin à musique. » -- Il est
très simple, comme toute chose de réelle valeur ; il est basé
sur les mêmes principes que celui des locustiens : archet à crémaillère
et pellicule vibrante.
L'élytre droit chevauche sur l'élytre gauche et le recouvre presque
en entier, moins le brusque repli qui emboîte le flanc. C'est l'inverse
de ce que nous montrent la sauterelle verte, le dectique, l'ephippigère
et leurs apparentés. Le grillon est droitier, les autres sont gauchers.
Les deux élytres ont également même structure. Connaître
l'un, c'est connaître l'autre. Décrivons celui de droite. Il est
presque plan sur le dos et brusquement déclive sur le côté
par un pli à angle droit, qui cerne l'abdomen d'un aileron à fines
nervures obliques et parallèles. Sa lame dorsale a des nervures robustes,
d'un noir profond, dont l'ensemble forme un dessin compliqué, bizarre,
ayant quelque ressemblance avec un grimoire de calligraphie arabe.
Vu par transparence, il est d'un roux très pâle, sauf deux grands
espaces contigus, l'un plus grand, antérieur et triangulaire, l'autre
moindre, postérieur et ovale. Chacun est encadré d'une forte nervure
et gaufré de légères rides. Le premier porte en outre quatre
ou cinq chevrons de consolidation ; le second, un seul courbé en arc.
Ces deux espaces représentent le miroir des locustiens ; ils constituent
l'étendue sonore. Leur membrane est, en effet, plus fine qu'ailleurs
et hyaline, quoique un peu enfumée.
Le quart antérieur, lisse et légèrement lavé de
roux, est limité en arrière par deux nervures courbes, parallèles,
laissant entre elles une dépression où sont rangés cinq
ou six petits plis noirs semblables aux barreaux d'une minuscule échelle.
Sur l'élytre gauche, exacte répétition du droit. Ces plis
constituent les nervures de friction qui rendent l'ébranlement plus intense
en multipliant les points d'attaque de l'archet.
A la face inférieure, l'une des nervures, limitant la dépression
à échelons, devient une côte taillée en crémaillère.
Voilà l'archet. J'y compte environ 150 dents ou prismes triangulaires
d'une exquise perfection géométrique.
Bel instrument en vérité, bien supérieur à celui
du dectique. Les cent cinquante prismes de l'archet mordant sur les échelons
de l'élytre opposé ébranlent à la fois les quatre
tympanons, ceux d'en bas par la friction directe, ceux d'en haut par la trépidation
de l'outil frictionneur. Aussi quelle puissance de son ! Le dectique, doué
d'un seul et mesquin miroir, s'entend tout juste à quelques pas ; le
grillon, possesseur de quatre aires vibrantes, lance à des cent mètres
son couplet.
Il rivalise d'éclat avec la cigale, sans en avoir la déplaisante
raucité. Mieux encore : le privilégié connaît la
sourdine d'expression. Les élytres, disons-nous, se prolongent chacun
sur le flanc en un large rebord. Voilà les étouffoirs qui, plus
ou moins rabattus, modifient l'intensité sonore et permettent, suivant
l'étendue de leur contact avec les mollesses du ventre, tantôt
chant à mi-voix et tantôt chant dans sa plénitude.
L'exacte parité des deux élytres mérite attention. Je vois
très bien le rôle de l'archet supérieur et celui des quatre
aires sonores qu'il ébranle ; mais à quoi bon l'archet inférieur,
celui de l'aile gauche ? Ne reposant sur rien, il manque de point d'attaque
pour sa crémaillère, dentelée avec le même soin que
l'autre. Il est absolument inutile, à moins que l'appareil n'intervertisse
l'ordre de ses deux pièces et ne mette dessus ce qui était dessous.
Après cette inversion, la parfaite symétrie de l'instrument reproduirait
en tout le mécanisme nécessaire, et l'insecte serait apte à
striduler de sa crémaillère actuellement sans emploi. De son archet
inférieur devenu supérieur, il raclerait comme d'habitude, et
le chant resterait le même.
Cette permutation est-elle dans ses moyens ? L'insecte peut-il, tour à
tour, se servir de l'une ou de l'autre crémaillère et alterner
la fatigue, condition propice à la durée du chant ? Se trouve-t-il
au moins des grillons gauchers de façon permanente ?
Je m'y attendais, autorisé par la rigoureuse symétrie des élytres.
L'observation m'a convaincu du contraire. Je n'ai jamais surpris un grillon
qui ne se conformât à la règle générale. Tous
ceux que j'ai examinés, et ils sont nombreux, portaient, sans une seule
exception, l'élytre droit sur le gauche.
Essayons d'intervenir et de réaliser par artifice ce que les conditions
naturelles nous refusent. Du bout des pinces, sans violence bien entendu, sans
entorse, je fais prendre aux élytres une superposition inverse, résultat
obtenu sans difficulté avec un peu d'adresse et de patience. C'est fait.
Tout est bien en ordre. Pas de luxation aux épaules, pas de pli aux membranes.
En l'état normal, les choses ne sont pas mieux disposées.
Avec son instrument interverti, le grillon va-t-il chanter ? Je l'espérais
presque, tant les apparences étaient engageantes. Je fus bientôt
tiré d'erreur. Après quelques instants de calme, l'insecte, que
cette inversion incommode, fait effort et remet l'instrument dans l'ordre réglementaire.
Vainement je recommence ; son obstination triomphe de la mienne. Les élytres
déplacés reviennent toujours à leur arrangement normal.
Il n'y a rien à faire dans cette voie.
Serai-je plus heureux en m'y prenant alors que les élytres sont naissants
? A l'heure actuelle, ce sont des membranes rigides, rebelles aux modifications.
Le pli est pris, et c'est au début qu'il faut manipuler l'étoffe.
Que nous apprendront des organes tout neufs, plastiques encore, intervertis
dès leur apparition ? La chose mérite d'être expérimentée.
A cet effet, je m'adresse à la larve et j'épie le moment de sa
métamorphose, sorte de seconde naissance. Les ailes et les élytres
futurs lui forment quatre menues basques qui, par leur forme, leur brièveté,
leur divergence, font songer au veston court des fromagers de l'Auvergne. Prodigue
d'assiduité si je ne veux manquer l'instant propice, j'ai enfin la chance
d'assister au dépouillement. Dans les premiers jours de mai, vers les
onze heures du matin, une larve rejette, sous mes yeux, sa rustique défroque.
Le grillon transformé est alors d'un rouge marron, sauf les élytres
et les ailes, qui sont d'un beau blanc.
Récemment sortis de leurs étuis, ailes et élytres se réduisent,
les uns et les autres, à de brefs moignons chiffonnés. Les premières
restent, ou peu s'en faut, dans cet état rudimentaire. Les seconds petit
à petit s'amplifient, se déploient, s'étalent ; leurs bords
internes, d'un mouvement trop lent pour être perçu, vont au-devant
l'un de l'autre, sur le même plan, au même niveau. Aucun indice
ne permet de dire lequel des deux élytres chevauchera l'autre. Voici
que les deux bords se touchent. Encore quelques instants, et le bord droit passera
sur le bord gauche. C'est le moment d'intervenir.
Avec un fétu de paille, je change doucement l'ordre de uperposition ;
j'engage le bord gauche sur le bord droit. L'insecte proteste un peu, dérange
ma combinaison. J'insiste avec tous les ménagements possibles, crainte
de compromettre des organes si tendres, qui semblent taillés dans une
feuille de papier très fin et mouillé. Plein succès : l'élytre
gauche s'avance, sur le droit, mais de bien peu encore, un millimètre
à peine. Laissons faire : les choses marcheront désormais toutes
seules.
Elles marchent effectivement à souhait. Toujours s'étalant, l'élytre
gauche finit par recouvrir en entier l'autre. Vers les trois heures de l'après-midi,
le grillon a passé du rougeâtre au noir, mais les élytres
sont toujours blancs. Encore une paire d'heures, et ceux-ci posséderont
la coloration normale.
C'est fini. Les élytres ont mûri dans l'arrangement artificiel
; ils se sont étalés et moulés suivant mes desseins ; ils
ont pris ampleur et consistance, ils sont nés, pour ainsi dire, dans
un ordre de superposition inverse. En l'état, le grillon est gaucher.
Le restera-t-il définitivement ? Il me le semble, et mon espoir s'accroit
le lendemain et le surlendemain, car les élytres persistent, sans trouble
aucun, dans leur arrangement insolite. Je m'attends à voir bientôt
l'artiste jouer de cet archet dont les membres de sa famille ne font jamais
emploi. Ma surveillance redouble pour assister à l'essai du violon.
Le troisième jour, débuts du novice. Quelques brefs grincements
s'entendent, bruit de machine détraquée qui remet ses rouages
dans l'ordre requis. Puis le chant commence avec son timbre et son rythme habituels.

Voile-toi la face, inepte expérimentateur, trop confiant dans la malice
de ton coup de paille ! Tu croyais avoir créé un instrumentiste
d'un nouveau genre : tu n'as rien obtenu du tout. Le grillon a déjoué
tes combinaisons : il racle de l'archet droit, il en raclera toujours. D'un
effort douloureux il s'est disloqué les épaules, mûries,
durcies à contresens ; malgré un moulage qui semblait définitif,
il a replacé dessous ce qui doit être dessous, et dessus ce qui
doit être dessus. Ta pauvre science voulait en faire un gaucher. Il nargue
tes artifices et s'établit droitier.
Franklin a laissé un éloquent plaidoyer en faveur de la main gauche,
qui mériterait, autant que sa soeur la main droite, apprentissage soigné.
Quel immense avantage d'avoir ainsi deux serviteurs d'égale habileté
! Certes oui, mais, à part quelques rares exemples, est-elle bien possible,
cette parité des deux mains dans la force et l'adresse ?
Non, nous répond le grillon : il y a dans le côté gauche
une faiblesse originelle, un défaut de pondération que l'habitude
et l'éducation peuvent corriger dans une certaine mesure sans parvenir
à les jamais faire totalement disparaître, façonné
par une éducation qui le prend à sa naissance et le moule, le
solidifie au-dessus de l'autre, l'élytre gauche revient pas moins au-dessous
lorsque l'insecte veut chanter. Quant à la cause de cette originelle
infériorité, c'est à l'embryogénie de nous le dire.
Mon échec affirme que, même secondée par le secours de l'art,
l'élytre gauche est incapable de faire usage de son archet. Dans quel
but alors cette crémaillère dont l'exquise précision ne
le cède en rien à celle de l'autre ? On pourrait invoquer des
raisons de symétrie, faire intervertir la répétition d'un
plan prototype, comme je le faisais tantôt faute de mieux, au sujet de
la dépouille que le jeune grillon laisse sur l'embouchure de son étui
ovulaire ; mais, je préfère l'avouer, ce ne serait là qu'un
semblant d'explication, un leurre par de grands mots.
Viendraient, en effet, le dectique, la sauterelle et les autres locustiens qui
nous montreraient leurs élytres, l'un avec l'archet seulement, l'autre
avec le miroir, et nous diraient : « Pourquoi la symétrie au grillon,
notre proche allié, et à nous tous locustiens, tant que nous sommes,
la non-symétrie ? » A leur objection, aucune réponse valable.
Confessons notre ignorance et disons humblement : «Je ne-sais. »
Pour acculer au pied du mur la superbe de nos théories, l'aile d'un moucheron
suffit.
Assez sur l'instrument ; écoutons sa musique. C'est au seuil du logis
dans les allégresses du soleil, jamais à l'intérieur, que
chante le grillon. Les élytres, relevés en double plan incliné
et ne se recouvrant alors qu'en partie, stridulent leur cri-cri avec des douceurs
de tremolo. C'est plein, sonore, bien cadencé et de durée indéfinie.
Ainsi se charment, tout le printemps, les loisirs de la solitude. L'anachorète
chante d'abord pour lui. Enthousiasmé de vivre, il célèbre
le soleil qui le visite, le gazon qui le nourrit, la paisible retraite qui l'abrite.
Dire les félicités de la vie est le premier mobile de son archet.
Le solitaire chante aussi pour les voisines. Curieuse
scène, ma foi que les noces du grillon, s'il était possible d'en
suivre les détails hors des troubles de la captivité. Chercher
l'occasion serait ici peine perdue, tant l'insecte est craintif. Il faut l'attendre.
La trouverai-je un jour ? L'extrême difficulté ne me fait pas désespérer.
Pour le moment, contentons-nous de ce que nous apprennent le probable et la
volière.
Les deux sexes sont domiciliés à part et tous les deux casaniers
à l'extrême. A qui revient de se déplacer ? L'appelant va-t-il
trouver l'appelée ? Est-ce l'appelée qui vient chez l'appelant
? Si, dans la pariade, le son est le seul guide entre demeures largement distantes,
il est de nécessité que la muette aille au rendez-vous du bruyant.
Mais pour sauver la bienséance et pour me conformer d'ailleurs à
ce que m'apprend l'insecte captif, je me figure que le grillon a des moyens
spéciaux qui le guident vers la grillonne silencieuse.
Quand et comment se fait la rencontre ? Je soupçonne que les choses se
passent aux discrètes lueurs du crépuscule du soir et sur le seuil
du logis de la belle, en cette esplanade sablée, en cette cour d'honneur
qui précède l'entrée.
Tel voyage, de nuit, à quelque vingt pas de distance, est pour le grillon
grave entreprise. Son pèlerinage accompli, comment retrouvera-t-il sa
demeure, lui casanier, inexpert en topographie ? Regagner ses pénates
doit lui être impossible. Il erre, je le crains, à l'aventure,
sans gîte. Faute de temps et de courage pour se creuser un nouveau terrier,
sa sauvegarde, il périt misérablement, savoureuse bouchée
du crapaud en ronde nocturne. Sa visite à la grillonne l'a exproprié,
l'a tué. Que lui importe il a accompli son devoir de Grillon.
Ainsi je vois les événements en combinant le probable de la pleine
campagne avec le réel de la volière. J'ai sous la même cloche
plusieurs couples. En général mes captifs s'abstiennent de se
creuser une demeure. L'heure est passée des longs espoirs et des longues
entreprises. On vagabonde dans l'enceinte, insoucieux d'un logis fixe ; on se
blottit sous le couvert d'une feuille de laitue.
La paix règne dans la chambrée tant que n'éclate pas l'instinct
batailleur de la pariade. Alors, entre prétendants, les rixes sont fréquentes,
vives, mais sans gravité. Les deux rivaux se dressent l'un contre l'autre,
se mordent au crâne, solide casque à l'épreuve des tenailles,
se roulent, se relèvent, se quittent. Le vaincu détale au plus
vite ; le vainqueur l'insulte d'un couplet de bravoure ; puis, modérant
le ton, il vire, revire autour de la convoitée.
Il fait le beau, le soumis. D'un coup de doigt, il ramène une antenne
sous les mandibules, pour la friser, l'enduire de cosmétique salivaire.
De ses longues pattes d'arrière, éperonnées et galonnées
de rouge, il trépigne d'impatience, il lance des ruades dans le vide.
L'émotion le rend muet. Ses élytres, en rapide trépidation
néanmoins, ne sonnent plus ou ne rendent qu'un bruit de frôlement
désordonné.
Vaine déclaration. La grillonne court se cacher dans un repli de salade.
Elle écarte un peu le rideau cependant, et regarde, et désire
être vue.
Et fugit ad salices, et se cupit ante videri,disait délicieusement l'éloge,
il y a deux mille ans. Saintes agaceries des amours, comme vous êtes partout,
les mêmes !
Le chant reprend, entrecoupé de silences et de tremolo à mi-voix.
Fléchie par tant de passion, Galatée, la grillonne je veux dire,
sort de sa cachette. L'autre vient à sa rencontre, brusquement fait volte-face,
lui tourne le dos et s'aplatit le ventre contre terre. Rampant à reculons,
il essaye à diverses reprises de se glisser dessous. La singulière
manoeuvre du recul aboutit enfin. Doucement, petit, doucement ! Aplati et discret,
tu parviens à t'insinuer. Nous y sommes. Le couple est formé.
Un spermatophore, granule moindre qu'une tête d'épingle, est appendu
en lieu requis. Les pelouses auront leurs Grillons l'an prochain.
La ponte suit de près. Alors la cohabitation par couples dans une enceinte
amène fréquemment des querelles de ménage. Le père
est battu, estropié ; son violon est mis en loques. Hors de mes loges,
dans la liberté des champs, le persécuté peut fuir ; et
il le fait apparemment, non sans raison.
Cela donne à réfléchir, que cette aversion féroce
de la mère contre le père, même chez les plus pacifiques.
Le chéri de tantôt, s'il tombe sous la dent de la belle, est quelque
peu mangé ; il ne se retire des dernières entrevues qu'avec les
pattes amputées, les élytres dépenaillés. Locustes
et grillons, représentants attardés d'un vieux monde, nous disent
que le mâle, rouage secondaire dans la mécanique primitive de la
vie, doit, à bref délai disparaître et laisser la place
libre à la vraie génératrice, la vraie laborieuse, la mère.
Que plus tard, dans les séries plus élevées, parfois même
chez l'insecte, un rôle de collaborateur lui revienne, rien de mieux :
la famille ne pourra qu'y gagner. Mais le grillon n'en est pas encore là,
fidèle qu'il est aux antiques traditions. Donc le désiré
de la veille devient objet odieux, que l'on malmène, que l'on éventre
en le dégustant.
Même libre de fuir son acariâtre compagne, le grillon hors de service
ne tarde pas à périr, tué par la vie. En juin tous mes
captifs succombent, les uns de mort naturelle, les autres de mort violente.
Quelque temps les mères survivent au milieu de leur famille éclose.
Mais, le célibat aidant, les choses se passent d'autre façon :
les mâles jouissent alors d'une longévité remarquable. Voici
les faits.
On dit que les Grecs, passionnés de musique, élevaient des cigales
en cage pour mieux jouir de leur chant. Je me permets de ne pas en croire un
mot. D'abord l'aigre cliquetis des cigales, longtemps prolongé dans un
étroit voisinage, est un supplice pour une oreille quelque peu délicate.
Les Grecs avaient l'ouïe trop bien disciplinée pour se complaire
à de telles raucités en dehors du concert général
des champs, entendu à distance.
En second lieu, il est absolument impossible d'élever en captivité
des cigales, à moins de mettre sous cloche un olivier, un platane, ce
qui fournirait une volière d'installation peu commode sur le rebord d'une
fenêtre. Pour une journée de séjour dans une enceinte peu
spacieuse, l'insecte aux grands essors se laisse mourir d'ennui.
N'aurait-on pas confondu le grillon avec la cigale, comme on le fait aussi de
la sauterelle verte? Le grillon, à la bonne heure. En voilà un
qui gaiement supporte la captivité : ses habitudes casanières
l'y prédisposent. Dans une cage pas plus grosse que le poing, pourvu
qu'on lui serve chaque jour sa feuille de salade, il vit heureux et ne cesse
de bruire. N'est-ce pas lui que les gamins d'Athènes élevaient
en de mignons treillis appendus contre le cadre d'une fenêtre ?
Leurs successeurs de la Provence, et de tout le Midi d'ailleurs, ont conservé
ces goûts. Dans les villes, c'est pour l'enfant un trésor que la
possession d'un grillon. L'insecte, amoureusement choyé, lui parle dans
sa chansonnette des naïves joies de la campagne. Sa mort est un petit deuil
pour la maisonnée.
Eh bien, ces reclus, ces célibataires obligés deviennent des patriarches.
Lorsque leurs compères des pelouses depuis longtemps ont succombé,
eux, toujours dispos, chantent jusqu'en septembre. Avec trois mois de plus,
long espace de temps, ils doublent leur durée sous la forme adulte.
La cause de cette longévité est évidente. Rien n'use comme
la vie. Les grillons libres ont gaillardement dépensé avec les
voisines leurs réserves d'énergie ; ils ont dépéri
d'autant plus vite qu'ils se consumaient d'une ardeur plus intense. Les autres,
les incarcérés, menant vie très calme, ont acquis surcroît
de durée par la privation forcée de joies trop dispendieuses.
N'ayant pas accompli leur devoir final de grillon, ils se sont obstinés
à vivre jusqu'aux limites du possible.

Les trois autres grillons de mon voisinage, sommairement étudiés,
ne m'ont rien appris de quelque intérêt. Sans domicile fixe, sans
terrier, ils vagabondent d'un abri provisoire à l'autre, qui sous les
herbages desséchés, qui dans les fissures des mottes. Pour tous,
l'appareil sonore est celui du grillon champêtre, avec de légères
variantes de détail. De part et d'autre, le chant se ressemble beaucoup,
abstraction faite du degré d'ampleur. Le plus petit de la famille, le
grillon bordelais, stridule devant ma porte, sous le couvert des bordures de
buis. Il s'aventure jusque dans les recoins sombres de la cuisine, mais son
chant est si faible qu'il faut une oreille très attentive pour l'entendre
et reconnaître enfin le point où l'insecte s'est blotti.
Ici nous manque le grillon domestique, hôte des boulangeries et des foyers
ruraux. Mais si, dans mon village, les crevasses sous la plaque des cheminées
sont muettes, en compensation les nuits estivales emplissent la campagne d'une
charmante mélopée peu connue dans le Nord. Le printemps, aux heures
du plein soleil, a pour symphoniste le grillon champêtre ; l'été,
dans le calme des nuits, à l'oecanthe pellucide ou grillon d'Italie.
L'un diurne et l'autre nocturne, ils se partagent la belle saison. A l'époque
où cesse le chant du premier, ne tarde pas à commencer la sérénade
de l'autre.
Le grillon d'Italie n'a pas le costume noir et les formes lourdes caractéristiques
de la série. C'est, au contraire, un insecte fluet, débile, tout
pâle, presque blanc, comme il convient à des habitudes nocturnes.
On craint de l'écraser rien qu'en le prenant entre les doigts. Sur les
arbustes de toute nature, sur les hautes herbes, il mène vie aérienne,
et rarement descend à terre. Son chant, gracieux concert des soirées
calmes et chaudes, de juillet jusqu'en octobre, commence au coucher du soleil
et se continue la majeure partie de la nuit.
Ce chant est ici connu de tous, car le moindre fourré de broussailles
a son groupe de symphonistes. Il résonne même dans les greniers
où parfois l'insecte s'égare, amené par les fourrages.
Mais personne, tant les moeurs du pâle grillon sont mystérieuses,
ne sait exactement la provenance de la sérénade, que l'on rapporte,
bien à tort, au vulgaire Grillon, à cette époque tout jeune
et muet.
La chanson est un Gri-i-i, Gri-i-i- lent et doux, rendu plus expressif par un
léger chevrotement. A l'entendre, on devine l'extrême finesse et
l'ampleur des membranes vibrantes. Si rien ne trouble l'insecte, établi
sur le bas feuillage, le son ne varie ; mais au moindre bruit, l'exécutant
se fait ventriloque. Vous l'entendiez là, tout près, devant vous,
et voici que soudain vous l'entendez là-bas, à vingt pas, continuant
son couplet assourdi par la distance.
Vous y allez. Rien. Le son arrive du point primitif. Ce n'est pas encore cela.
Le son vient cette fois de gauche, à moins que ce ne soit de droite,
si ce n'est d'arrière. Indécision complète, impuissance
de s'orienter par l'ouïe vers le point où stridule l'insecte. Il
faut une belle dose de patience et de minutieuses précautions pour capturer
le chanteur à la clarté d'une lanterne. Les quelques sujets pris
dans ces conditions et mis en volière m'ont fourni le peu que je sais
sur le virtuose qui déroute si bien notre oreille.
Les élytres sont l'un et l'autre formés d'une ample membrane aride,
diaphane, aussi fine qu'une blanche pellicule d'oignon, et apte à vibrer
dans toute son étendue. Leur forme est celle d'un segment de cercle atténué
au bout supérieur. Ce segment se replie à angle droit suivant
une forte nervure longitudinale et descend en un rebord qui cerne le flanc de
l'insecte dans l'attitude du repos.
L'élytre droit se superpose à celui de gauche. Son bord interne
porte en dessous, près de la base, une callosité d'où partent
cinq nervures rayonnantes, deux dirigées vers le haut, deux vers le bas,
et la cinquième à peu près transversale ; cette dernière,
légèrement rousse, est la pièce fondamentale, enfin l'archet,
comme le démontrent les fines dentelures dont elle est gravée
en travers. Le reste de l'élytre présente quelques autres nervures
de moindre importance, qui tiennent la membrane tendue sans faire partie de
l'appareil de friction.
L'élytre gauche, ou inférieur, a la même structure, avec
cette différence que l'archet, la callosité et les nervures qui
en rayonnent occupent maintenant la face d'en haut. On constate en outre que
les deux archets, celui de droite et celui de gauche, se croisent obliquement.
Lorsque le chant a son plein éclat, les élytres, tenus hautement
relevés et pareils à une ample voilure de gaze, ne se touchent
que par le bord interne. Alors les deux archets engrènent obliquement
: l'un sur l'autre, et leur mutuelle friction engendre l'ébranlement
sonore des deux membranes tendues.
Le son doit se modifier suivant que les coups de râpe de chaque archet
se portent sur la callosité, elle-même rugueuse, de l'élytre
opposé, ou bien sur l'une des quatre nervures lisses et rayonnantes.
Ainsi s'expliqueraient en partie les illusions produites par un chant qui semble
venir d'ici, de là, d'ailleurs, lorsque l'insecte craintif se méfie.
L'illusion des sons faibles ou forts, éclatants ou étouffés,
et par suite de la distance, ressource principale de l'art du ventriloque, a
une autre source, facile à découvrir. Pour les sons éclatants,
les élytres sont en plein relevés ; pour les sons étouffés,
ils sont plus ou moins abaissés. Dans cette dernière pose, leur
rebord externe se rabat à des degrés divers sur les flancs mous
de l'insecte, ce qui diminue d'autant l'étendue de la partie vibrante
et en affaiblit le son.
L'approche ménagée du doigt étouffe l'éclat d'un
verre qui tinte, et le change en un son voilé, indécis, qui semble
venir du lointain. Le blême grillon connaît ce secret d'acoustique.
Il égare qui le recherche en appliquant sur les mollesses du ventre le
rebord de ses lames vibrantes. Nos instruments musicaux ont leurs étouffoirs,
leurs sourdines ; celui de l'oecanthe pellucide rivalise avec eux et les dépasse
en simplicité de moyens, en perfection de résultats.
Le grillon champêtre et ses congénères font usage, eux aussi,
de la sourdine au moyen du rebord des élytres emboîtant le ventre
plus haut ou plus bas ; mais aucun ne retire de cette méthode des effets
aussi fallacieux que ceux du grillon d'Italie.
A cette illusion des distances, source de petites surprises renouvelées
pour le moindre bruit de nos pas, s'ajoute la pureté du son, en doux
tremolo. Je ne connais pas de chant d'insecte plus gracieux, plus limpide dans
le calme profond des soirées du mois d'août. Que de fois, -per
amica silentia lunae-, me suis-je couché à terre, contre un abri
de romarins, pour écouter le délicieux concert de l'Harmas !
Le grillon nocturne pullule dans l'enclos. Chaque touffe de ciste à fleurs
rouges a son orphéoniste ; chaque bouquet de lavande possède le
sien. Les arbousiers touffus, les térébinthes deviennent des orchestres.
Et de sa gentille voix claire, tout ce petit monde s'interroge, se répond
d'un arbuste à l'autre ; ou plutôt, indifférent aux cantilènes
d'autrui, célèbre pour lui seul ses allégresses.
Là-haut, juste au-dessus de ma tête, la constellation du Cygne
allonge sa grande croix dans la voie lactée ; en bas, tout à mon
entour, ondule la symphonie de l'insecte. L'atome qui dit ses joies me fait
oublier le spectacle des étoiles. Nous ne savons rien de ces yeux célestes
qui nous regardent, placides et froids, avec des scintillations semblables à
des clignements de paupière.
La science nous parle de leurs distances, de leurs vitesses, de leurs masses,
de leurs volumes ; elle nous accable de nombres énormes ; elle nous stupéfie
d'immensités, mais elle ne parvient pas à émouvoir en nous
une fibre. Pourquoi ? Parce qu'il lui manque le grand secret, celui de la vie.
Qu'y a-t-il là-haut ? Que réchauffent ces soleils ? Des mondes
analogues aux nôtres, nous affirme la raison ; des terres où la
vie évolue dans une variété sans fin. Superbe conception
de l'univers, mais en somme pure conception, non étayée sur des
faits patents, témoins suprêmes, à la portée de tous.
Le probable, le très probable n'est pas l'évident, qui s'impose
irrésistible, ne laisse aucune prise au doute.
En votre compagnie, ô mes grillons, je sens au contraire tressaillir la
vie, âme de notre motte de boue ; et voilà pourquoi, contre la
haie de romarins, je n'accorde qu'un regard distrait à la constellation
du Cygne, et je donne toute mon attention à votre sérénade.
Un peu de glaire animée, apte au plaisir et à la douleur, dépasse
en intérêt l'immense matière brute.