Stéphane RIVES / Agnès PALIER
OXYMORE
Frédéric BLONDY
PARABASE
LA BELLE DU QUAI
Bertrand DENZLER CLUSTER
Y ?
LEO RECORDS
Minéral. Et déchirant. Les fourmillements de magma sont auscultés à même la matière sonore. Souffles, voix, corps en arrachement restent les signes les plus probants de ces épuisements : l'exploration de toutes les possibilités ouvertes au sein de cet espace microscopique inaugure une musique poussée jusqu'à la saturation. Une terreur noire matinée d'horreur (ces corps qui crient - Francis Bacon, Munch... ), des intensités foudroyantes, quelques consumations comme prolégomènes à l'amour restent les expressions les plus incarnées de cette rencontre. Grâce à une respiration continue contrée d'un chant aux harmoniques colorées et cruelles (les deux ne font pas souvent la paire..), Stéphane Rives et Agnès Pallier lèchent et avivent la déchirure d'être-au-monde.
Si cette écoute est épuisante, c'est que les intensités sont effilées et actives au plus haut point d'impact.. En-deçà, au-delà, à côté du sens. Comme s'ils posaient des jalons pour une modernité encore à inventer, pleine de déraison et de fureur.
A ce jeu-là, Blondy n'est pas manchot lui non plus. Il exécute une danse sèche sur le clavier. Et reste sans trêve et à tâtons à l'écoute de l'aléatoire. Comme une systole qui s'ouvre, se referme à intervalles réguliers. Il se déploie, développant ses éléments musicaux, de nouveau alors tendu, dans un jeu minimal, en attente de ce quelque chose qui fera dérailler le linéaire prévisible... Si son jeu laisse une large part au hasard (qu'un coup de dés n'abolira jamais... : le retour périodique d'éléments circulaires le confirme), c'est qu'il se plaît à amplifier les accidents musicaux. L'improvisation n'est pas un vain mot pour Blondy. Et manifestement une pratique assidue.
Il ne cesse de brider un lyrisme (qui reste du même coup souterrain) par une sorte de sobriété à peine poussée, pourtant étouffante : à l'articulation de ce tiraillement, perdure un équilibre entre Masculin et Féminin. Et s'il mêle une sécheresse venue du contemporain à une densité épurée (familière à l'improvisation), ne cesse d'aiguiser une précision glaciale (quelque chose de Wodrascka ?) ; s'il martèle ses touches comme Taylor (ou, au plus proche, Irène Schweizer), nous rappelle quelque chose, indicible, de la manière de Fred Van Hove, c'est, au final, pour mieux s'affranchir de tous ces signes. Grâce à un ton et une direction de jeu bien à lui. Des influences certes - celles-ci, auxquelles peuvent s'ajouter peut-être Mengelberg pour une maîtrise ahurissante, Stravinsky ou Schoenberg dans certaines sonorités à la limite de l'onirisme - mais absorbées, diluées au point de pouvoir en revendiquer l'appartenance. En mains propres. Un disque à écouter avec grande attention.
En voici un autre (de larron...) ni moins doué, ni moins prometteur .La présence de Bertrand Denzler aux côtés des disques du Labelle se justifie par sa qualité de membre fondateur, comme Blondy, Rives et Palier ,de l'association Klac-Sons (déjà organisatrice de plusieurs concerts dont une nuit de l'improvisation...). Le ténor s'est tourné cette fois vers Leo Feigin pour graver quelques improvisations bien tournées.
En 1998, le trio d'origine s'agrandit : après un travail en duo avec Denzler, Delbecq rejoint le trio. Parallèlement, Hélène Labarrière remplace Thomas Dürst pour plusieurs concerts....
Ils signent tous les quatre un disque de toute beauté : Delbecq d'entrée emplit l'espace de ses notes éclatantes et pleines. Une manière de révéler l'espace musical, en éclairant son relief. Sa complicité avec Denzler est totale et pleine d'entrain au point de fonder en mouvement cette réunion. Pfammater propose des orientations judicieuses, aux pulsations amples, à distance ; Labarrière, gonflée et sûr, s'insinue dans les fissures pour introduire des notes qui dérangent, soutient une rythmique charpentée apte à jalonner cette exploration.
Rythmes syncopées, danse en accélération et ruptures menée de haute main par Benoît Delbecq, attaques vives au-delà des enchaînements pour Denzler : les couches sonores se superposent, au point à certains moments d'en arriver aux collages; les références se glissent comme des clins d'oeil oubliées. Des sonorités ornettiennes et une frénésie qui atteint parfois l'esprit le plus pur du free, des silences, mieux des suspensions haletantes se succèdent tant au piano qu'au ténor, mènent l'auditeur, le surprennent : c'est un voyage aux remous divers. A ce jeu-là, Delbecq, un des rares à utiliser le piano préparé, est un maître. Son phrasé très vocalisé, ancré dans la polyrythmie (à la manière parfois du collage pictural...), sa limpidité contrastent avec la force et la raucité du souffle de Denzler. Ces deux-là, qui à certains moments distancent, de par leur complicité, leurs compagnons, ne font pas table rase du passé et inventent en chemin une modernité inouïe, bien à eux, et pourtant aussi folles que celles de leurs prédécesseurs, du free américain (Shepp ?) à l'improvisation européenne si l'on se cantonne aux territoires du jazz....
Les qualités de ce disque sont inépuisables, tant ce quartet multiplie les directions de jeu, les voies empruntées, les petites phrases qui trouvent leurs propres justifications, les fausses pistes, les idées de chemins. Ce tissu dense respire pourtant : ils ménagent des interstices assez larges pour des improvisations alertes et tendues. C'est un labyrinthe construit avec humour et légèreté. Dans lequel évidement on ne se perd pas. La globalité du chemin parcouru n'est pas visualisable, mais les souvenirs des contrées traversées ne s'oublient pas. Ce disque porte la musique à de rares sommets. C'est revigorant, plein d'espérance pour l'avenir (avec Blondy & Cie... il est assuré...). Jubilatoire et enchanteur. Tout simplement.
Bertrand SERRA
COSTES
Nègre blanc(Rectangle / Improjazz)
Alors que je faisais écouter Roger Blin lisant "La recherche de la fécalité" d'Artaud à Noël Akchoté pour un blind test paru dans "Vibrations" et non intégralement publié, celui-ci me disait que "le problème avec Artaud, c'est que c'est aussi devenu de la culture finalement". Rajoutant : "Guyotat aussi, enfin presque. Le culturel c'est social, donc c'est bien, y'a de la plus value à faire. L'art, c'est personnel en soi, ça engage pour le pire comme pour le meilleur. La culture, ça part de tous. L'art, ça parle à tous. L'art c'est le sens commun le plus subjectif qui soit, là où la culture ce serait la subjectivité la plus commune possible". Ce qui me trottait en tête en faisant écouter Artaud à Noël Akchoté, c'était en fait de le questionner sur Costes qu'il a édité à deux reprises ("Nègre blanc" étant la seconde après "Vivre encore"), avec lequel il a joué et dont il disait dans "Musica Falsa" qu'il est "en dessous de tout, de la culture, dans le gueuloir". Voici la réponse : "Costes, c'est pour moi, à peine ce qu'il dit, mais c'est qu'il le dise ! Et pas une petite fois pour se faire peur, non non, il le dit totalement avec le corps, la bouche, le trou du cul et tout le reste. Quand vous allez voir Costes, observez le public, c'est lui qui a un problème car (pas tous, une partie) il ne sait pas formuler ce qu'il vient chercher là et c'est bien souvent qu'il se retrouve face à face avec ce qu'il ne voulait pas voir. En fait, dans certains cas, il s'y voit, et donc il se barre très vite et par la petite porte. Costes, c'est une position. Ca devrait faire réfléchir car pas mal d'artistes sont engagés à ce titre, en tant que positions. C'est de la position qu'on achète. Est-ce qu'on peut la tenir? Costes sur scène, ça n'a rien de pervers, c'est même assez naturel je trouve"...en espérant que cela lève les malentendus qui vont bon train autour de Costes. En attendant une histoire du blues avec le guitariste Red et Itaru Oki, voici déjà celle du jazz revue et corrigée par Costes. Evidemment, l'ensemble, sur une rythmique bancale rap lo-fi (avec Quentin Rollet au saxophone), n'est pas piqué des vers. Costes est "un nègre. Non pas un noir, un nègre. Un noir, on sait pas trop qui c'est, vaguement foncé...Mais un nègre, là c'est clair : c'est de la merde". "Rejeté, méprisé, inadapté, raté, condamné, déprimé, destructuré, décharné, dépecé, dépouillé", Costes a le blues du "nègre blanc, et parfois le jazz (le jazz c'est le blues qui délire)". Sûr que Brandford Marsalis -conseiller technique chez Columbia (qui ferait bien de réécouter le Groove Gang de Julien Lourau), blanc bec chez Buckshot Lefunk et accessoirement saxophoniste (à une époque lointaine où il accompagnait Charlie Haden et le Liberation Music Orchestra sur un disque qui n'oubliait pas de rendre hommage à Martin Luther King et Malcom X)- s'il tombe sur cette galette va sauter au plafond (lire ses propos difficilement acceptables dans "l'acid test" du "Vibrations" numéro 14). Costes, lui, n'a que faire de ces simagrées : il n'a pas "appris le jazz à Berkeley pour frimer et devenir avocat". Ce qu'il propose, c'est l'anti- "boite de jazz" de Michel Jonaz : il ne connaît pas "par cœur les solos de Parker mais sait ce que sont les cris du cœur et des corps qui grincent au bout de la corde". Là, réécouter "Strange fruit" de Billie Holiday. Silence. A dire vrai, il existe des nègres noirs et des nègres blancs. Costes appartient sans nul doute à la seconde catégorie. Brandford Marsalis, je sais pas, sinon que le gardien du temple n'est pas cool. Bonne chance à David S. Ware !!!
Philippe ROBERT
STRING TRIO OF NEW YORK
AREA CODE 212
Black Saint 120048-2/Dam
Billy Bang (vln), James Emery (g), John Lindberg (b). 1981.
STRING TRIO OF NEW YORK
Faze Phour : a Twenty Year Retrospective
Black Saint 120168-2/Dam
Diane Monroe (vln), Emery (g),
Lindberg (b).
DOMINIC DUVAL & THE C.T. STRING QUARTET
THE NAVIGATOR
Leo Records CD LR 257
Orkhêstra/Improjazz
Duval (b), Tomas Ulrich (cello), Jason Hwang (vln), Ron Lawrence (alto).
EUROPEAN CHAOS STRING QUINTET
LINIEN
For 4 Ears Records CD 718
Orkhêstra/Improjazz
Susanna Andres, Karel Boeschoten (vln), Karri Koivukoski (alto), David Gattiker, Beat Schneider (cello) + Johannes Bauer (tb).
Tristan HONSINGER QUINTET
MAP OF MOODS
FMP CD 76/Improjazz
Honsinger (cello), Alex Kolkowski, Stephano Lunardi (vln), Ernst Glerum (b), Louis Moholo (dm).
IST
GHOST NOTES
BRUCE’S FINGERS BF 28
Improjazz/Bruce’s Fingers, 24 Chauntry Road, Haverhill CB9 8BE, UK
Rhodri Davies (harpe), Mark Wastell (cello), Simon H. Fell (b).
Longtemps avant, à La Nouvelle-Orléans, il y avait eu le Roseals Orchestra avec Pops Foster. Puis le Revolutionnary Ensemble avec Leroy Jenkins et Sirone, à l'époque des Black Panthers. Et voilà qu'un beau jour de 1977 apparaissait le String Trio of New York – le plus phénoménal ensemble de cordes de l'histoire du jazz moderne, affirmerons-nous pour enquiquiner les dresseurs de palmarès habituels. On connaît la prudence affichée dans ce domaine, lorsque les "strings" ne désignent pas expressément une contrebasse et une guitare, ou un violon, mais des additifs toujours plus huileux ou quelque transposition trop prévenante. Chaque nouvelle tentative nous valait de nouvelles promesses, de nouvelles justifications et, à peu près immanquablement, la même vieille consternation - jusqu'à ce que les improvisateurs se mettent de la partie et fassent des ensembles à cordes l'un de leurs horizons (citons au moins le trio de Barre Phillips, Martin Schütz et Hans Burgener récement chroniqué dans Improjazz, ou les rôles historiques des contrebassistes Alan Silva, Sirone, William Parker et maintenant Dominic Duval, du violoncelliste Tristan Honsinger, des violonistes Leroy Jenkins et Ramsey Ameen dans la musique de Cecil Taylor). Ces ensembles existent aujourd'hui au même titre que les quatuors classiques, sans qu'il soit besoin de faire dépendre les uns des autres. Selon James Emery, les trois fondateurs du String Trio of New York auraient d'ailleurs pu être organiste, tubiste et flûtiste. La trace qu'ils ne pouvaient perdre, quelque fût le contexte, c'était celle d'une certaine prolifération rythmique, d'une gageure de liberté mélodique inapaisable - cette caravane de bondissements qui appuient leurs dires et les poussent en avant, et cette intelligence de l'émiettement cette fois-ci caractéristique du pizzicato : soit que les uns s'en remettent aux autres pour déloger les arrières, soit qu'ils jouent ensemble à se mettre joliment en déroute. Dès ses débuts, et "Area 212" est le deuxième album réédité, le trio semble avoir retrouvé l'écriture pour peaufiner les accès à l'improvisation collective, et donc ses différentes allures, les services qu'elle peut rendre. La célérité polymorphe d'Emery, la poigne et l'aisance de John Lindberg, l'aberrante impétuosité de Billy Bang (qui voulait faire chanter son violon comme un saxophone) changent précipitamment de figures, matrices et parures : identiques, accolées ou opposées, évidentes, savantes ou troublées, proches parentes du blues comme du flamenco, rayonnantes. Depuis quelques années, le STNY a déserté les clubs et les festivals pour de plus confidentielles sorties. Du coup on parle moins d'eux. Entre Bang et Diane Monroe, il y a eu Charles Burnham, puis Regina Carter, il y a le même soin apporté à la hardiesse. Sur leur dernier enregistrement (l'ironique "rétrospective"), la quatrième violoniste et sixième personnalité du groupe a signé les arrangements forcément exigeants de Straight, no chaser/Raise Four et d'In a Sentimental Mood - auxquels il faut ajouter une reprise aussi originale, aussi organique de Pithecanthropus Erectus. On trouvera difficilement liberté plus fidèle à l'esprit de ces compositions. Les lignes sinueuses se gonflent et bourgeonnent, germent en pointillés, s'adoptent et se repoussent, s'éclaircissent, et hérissent la statue du jazz.
Les trois prochaines formations ont plus d'un angle en commun. Pour commencer, leurs disques procèdent chacun d’une visée plus vaste. Groupe dédié à une évidente intelligence pour le C(ecil) T(aylor) String Quartet de Dominic Duval. Deuxième volet d'une trilogie annoncée par l'European Chaos String Quintet, celui des longues pièces portraitistes succédant aux miniatures du premier et précédant les agapes rock du dernier. Spécimen et exemplaire d'un jeu de constructions impromptues, avec le quintette de Tristan Honsinger. Le quatuor à cordes "ordinaire" a subi ici et là quelques modifications : la contrebasse de Duval s'est substituée au second violoniste et son quartette, sur un autre opus ("The Alexander Suite"/Leo Records CD LR 258), a prêté main forte au saxophoniste ténor Ivo Perelman ; l'ECSQ s'est adjoint un second violoncelliste et a fait appel à un tromboniste ; Honsinger a préféré un contrebassiste à un altiste et a intégré un batteur à son groupe. Si Johannes Bauer pénètre comme un intrus dans la vie de l'European Chaos String Quintet, comme un chien dans un jeu de quilles, Louis Moholo fait crépiter peaux et cymbales et les diffuse au sein même du quintette de Tristan Honsinger. Fondus dans un paysage plus ou moins apparent (celui, aussi, des remarquables pochettes de For 4 Ears), croissant ou déclinant sur son horizon soupçonneux, les membres de l'ECSQ lanternent, furètent et finalement captent, même irrégulièrement, une musique plaintive et impérative. Beaucoup plus mobilisé dans le cours des choses, davantage impliqué, le quintette de Tristan Honsinger s’articule et se démembre au gré d'une suite de compositions laissées à la discrétion de chacun : n'importe lequel des participants peut à chaque instant amorcer l'une d'entre elles... et ses partenaires de lui emboîter le pas, jusqu'à ce que l’un d’entre eux entrevoie une nouvelle "ouverture" et fasse basculer la partie. Parmi tant d'incitations canalisantes se dessine un réseau de galeries, de couloirs et de corridors où musique et musiciens doivent se frayer un passage à force de frottements et de zébrures. Partout un jeu à l’archet ravivé et vertigineux tire les leçons d’une histoire parallèle des instruments à cordes, une histoire qui repart de cette contrebasse rejetée par les uns, rachetée et feuilletée comme un poumon sylvestre par les autres, qui se découvre des capacités percussives et des habiletés harmoniques inédites, s’assouplit et se mélange, se met à parler, qui revient chercher violons, altos et violoncelles et les convertit à ses métamorphoses (de Bartok à Radulescu, en passant par George Crumb, ce vent de folie a même fini par décoiffer quelques perruques classiques). Dominic Duval n’ignore aucun de ces aléas lui qui, après trois décennies de clandestinité obstinée, a pris part à plus de vingt séances d’enregistrement au cours des quatre ou cinq années passées, avec Taylor, Joseph Scianni ou Michael Jefry Stevens, avec Perelman, Mark Whitecage ou Glenn Spearman. Mais le secret de " The Navigator ", de son immixtion, repose avant tout sur une appréciation recommencée des libertés prises et à prendre : l’expressivité superpose, affine, rend insaisissable chaque passage, et continûment se réduit en cendres ou se lance dans le ciel. Certainement que les improvisateurs à cordes sont des tisserands : nulle part ailleurs la musique n’a ce drapé, ni ne s’effile aussi loin dans le labyrinthe des sons.
Dans IST, que l’on a pu entendre avec Derek Bailey, Rhodri Davis joue de la harpe, comme Anne LeBaron aux États-Unis ou Hélène Breschand en France. Quoique, là encore, avant les moyens utilisés et leur éventuelle excentricité, il s’agit d’obtenir, de soutirer des bruits et une musique inouïe : sur Ritmico, le chapeau tiré par Mark Wastell à John Stevens, on s’efforce de ne jouer que du bois des instruments. Plus généralement, le trio grince, grouille et crépite comme un montage de Pol Bury. A côté d’escapades ravies et mobilisatrices dans les fourrés de l’improvisation, qui reste leur modus operandi, leur défi, Davies, Wastell et Simon H. Fell ont demandé à certains de leurs amis, et se sont demandés à eux-mêmes, d’échafauder des théories sur lesquelles rejailliraient leurs aptitudes à changer le cours des événements, de donner les instructions pour travailler la matière ou la suivre, la rêver. Ces nouveaux venus sur la scène anglaise ou galloise (le qualificatif de nouveau venu est souvent trompeur, cf. la "british interview" de Fell dans Improjazz n°50, mais pas celui de gallois puisque la langue celte est choisie par le trio) ne s’adonnent pas tout à fait aux plaisirs sécurisants de la prévision, mais cherchent à se mettre dans des situations où certaines textures, certaines dynamiques, certaines tonalités et certains timbres partiellement recommandés exigent de cultiver dans l’instant des structurations appropriées, qui ne seront le bien exclusif ni du compositeur, ni des interprètes. L’improvisation : art magique et science des complémentarités.
Même adossées et regardant dans des directions différentes, le String Trio of New York, Dominic Duval & The C.T. String Quartet, l’European Chaos String Quintet, le quintette de Tristan Honsinger et IST (j’en passe) font la démonstration de toutes les flèches que les cordes ont désormais à leur arc.
Alexandre PIERREPONT
Niels-Hennig Orsted PEDERSEN /
Floris Nico BUNINK
BREAKING THE ICE
BVHAAST CD 9902
Dist. Improjazz
Amsterdam 3 avril 1988
A l’exception d’une seule composition due à NHOP, cette rencontre s’effectue autour de standards plus qu’éprouvés.
En bon pianiste d’obédience bop, Floris Nico Bunink, respectueux de la tradition, ne s’avise pas de les détourner à la manière d’un Martial Solal, par exemple. Modestement, il s’efface quelque peu au profit de son partenaire et le bassiste danois, considéré à juste titre comme l’un des monstres sacrés de l’instrument, ne se prive pas de nous régaler de tout son savoir-faire.
A l’aise sur tous les tempo, tous les registres alliant la puissance du jeu aux notes articulées avec plénitude, c’est la perfection. Et même si parfois la performance frôle la démonstration, on lui pardonne pour le plaisir qu’il procure.
Gustave CERUTTI
PAUL PLIMLEY
SAFE-CRACKERS
Victo 066
dist : Orkhêstra
Paul Plimley : p / Lisle Ellis : cb / Scott Amendola : dms
Heureux les irrésolus, ils ne se satisfont d’aucune autoroute balisée. Pour eux le salut passe par les sentiers caillouteux aux complexes bifurcations. Depuis longtemps payée la dette taylorienne, il restait à Paul Plimley le choix du péage à emprunter. Pas de panneaux de signalisation, pas de boussole salvatrice, il faut s’engager là où d’autres ont depuis longtemps rebroussé chemin. N’allez surtout pas croire que Safe – Crackers, porté par quelque vent malin, parte dans tous les sens. Au contraire il y a longtemps que le pianiste canadien a trouvé son chemin. Mais à chaque fois, il en porte plus loin l’exploration, en trace d’autres imaginaires, souscrit aux destinations incertaines. Musique aux accès libres, Safe – Crackers flâne entre les lignes, refuse la démonstrative brillance, joue l’audace sereine (Many People), s’amuse d’un thème faussement funky (Here’s What Happened) ou s’invite en after swing (Teleparallelogram). Aux dernières nouvelles, le pianiste n’aurait toujours pas payé le péage.
Luc BOUQUET
STILLUPPSTEYPA
REDUCE BY REDUCING CAT. NO. F-15 /SOME 11
FIRE. INC.
NOCTURNAL EMISSIONS
OMPHALOS !
SOLEILMOON
VIDNA OBMANA / ASMUS TIETCHENS
MOTIVES FOR RECYCLING
SOLEILMOON
Distribution : Musique Korrekt, Brunnenstrasse 184, 10119 Berlin, Allemagne
Voici des disques, tous distribués par Staalplaat, de musique électronique, ambiante et techno minimale. "Reduce by reducing" marque le début de la collaboration entre Staalplaat et Fire. inc., label des premiers Stock, Hausen & Walkman et C. M. Von Hausswolff dirigé par Stilluppsteypa, groupe qui commence à se faire un nom dans le milieu post-industriel (il a fait l'année dernière la première partie de Trumans Water et Sonic Youth) et dont le travail sur le son rappelle le meilleur des productions Mego, de Pan Sonic, Ryoji Ikeda et Goem. Nocturnal Emissions est le groupe de Nigel Ayers, un des pionniers de la musique environnementale (qui vient de sortir un triple-CD sur Soleilmoon avec Randy Grief de Static Effect et Robin Storey de Zoviet*France). Répétitif, lancinant, atmosphérique et apaisant comme le fruit du recyclage de la musique d'Asmus Tietchens par Vidna Obmana (auquel on pourra préférer les trois opus signés A. Titchens parus sur Artware : "Scheuchengebiete 3", "Glimmen" et "Stockholmen Totentanz" avec Okko Bekker), "Omphalos !" installe des masses sonores aux harmonies linéaires générant un climat glacial et légèrement menaçant. Entêtant.
Philippe ROBERT
STEVENS - RUST - SORGEN
NOVELLALeo Records CD LR 253 Orkhêstra/ImprojazzMichael Jefry Stevens (p, orgue), Steve Rust (b), Harvey Sorgen (dm) + Todd Reynolds (vln).MICHAEL JEFRY STEVENS - MARK WHITECAGE
SHORT STORIES(Red Toucan 9312 - 2) Dist. ImprojazzStevens (p), Whitecage (as, ss, cl)Joe FONDA
FROM THE SOURCE
Konnex KCD 5075 / OrkhêstraFonda (b), Anthony Braxton (as, sopranino, cl, cbcl, fl), Herb Robertson (tp, trompinette), Grisha Alexiev (dm, perc), Brenda Bufalino (claquettes, voc), Vickie Dodd (voc).
FONDA - STEVENS GROUP
PARALLEL LINESMusic & Arts CD 979 / DamFonda (b), Stevens (p), Robertson (tp), Whitecage (as, ss), Harvey Sorgen (dm).
FONDA - STEVENS GROUP
EVOLUTIONLeo Records CD LR 260 Orkhêstra/ImprojazzFonda (b), Stevens (p), Robertson (tp, cornet, bugle), Whitecage (as, cl), Harvey Sorgen (dm).
Pour une formation aussi courue dans l’histoire moderne du jazz que le trio piano + contrebasse + batterie, il existe un impératif lié à l’incontournable personnalité des musiciens : manière et manière immédiatement reconnaissable de s’engager ou pas, de prendre et de perdre pied, qui conforte ou contrarie la belle ordonnance. Stevens + Dust + Sorgen sont les détenteurs d’un secret d’expectatives périssables, d’apothéoses régularisées. Immédiatement la musique consentante est mise sous le boisseau, les mélodies chassent, les rythmes bifurquent, et ce qui n’hésite pas à paraître (une composition ? un trio ? un art du trio ?) rentre aussitôt dans une ombre paisible et poissonneuse où se tient déjà en embuscade la prochaine libellule. Unanimités de quelques secondes ou disparitions mystérieuses, évanouissements brefs ou coups de folie dont on doute, qui n’ont rien à voir avec Bill Evans, Martial Solal ou Keith Jarrett, annonces, attentes et oublis, morceaux toujours à deux doigts de... L’histoire passée de Michael Jefry Stevens et de Mark Whitecage est celle d’un pianiste d’abord incrédule qui découvre les pouvoirs de l’improvisation auprès d’un saxophoniste catapulté en plein lyrisme. Aujourd’hui, quelques segments - de courtes histoires - leur suffisent. Les pistes brouillées et débrouillées font le reste. Whitecage (ostensiblement mis de côté par la plupart des recensements en date), cavalier à souhait, se laisse vaguer d’une aimantation à l’autre, autour du piano à fleur d’eau de Stevens dont on dirait qu’il a appris à diluer et étonner le cadre harmonique. A ses heures perdues, l’histoire présente, de la leur à la nôtre, sait donc arrêter le temps. Mais encore. Comme depuis toujours avec le jazz, ces quelques innervations pointent un réseau plus large d’amitiés manifestées à droite et à gauche. Un détour par Joe Fonda (qui, avec le batteur Kevin Norton, forme la "rythmique" actuelle d’Anthony Braxton) nous fait rencontrer " From the Source ", un album autant qu’un projet. Pour commencer, il y a l’idée de reconstituer la troupe entière des musiciens et des danseurs : les claquettes à parts égales de Brenda Bufalino motivent rythmes allusifs et mélodies braquées par séries de crépitements approbateurs ou réprobateurs. Il y a également l’idée de renouer les liens entre ce que certains américains appellent les "Performing Arts" (par exemple le jazz) et les "Healing Arts" (le jazz aussi, parfois) en la personne de Vickie Dodd, une aventureuse thérapeute se chargeant de redonner santé et liberté de mouvement par la voie des sons. Il y a, sous cet éclairage salubre, le coudoiement magistral entre Herb Robertson et Braxton au comble de sa mobilité et qui n’avait peut-être pas trouvé un tel répondant chez un trompettiste depuis Leo Smith ou Kenny Wheeler. Il y a enfin, pour guider ce débrouillement, l’énorme balancier calme de la contrebasse de Fonda. Le quintette qu’il co-dirige par ailleurs avec Michael Jefry Stevens (lui-même co-responsable d’un quintette avec le contrebassiste Dominic Duval, et ainsi de suite...) mène un autre train de vitalité. L’armature connue, ou généralement prêtée au jazz, y est embrassée et, en son âme et conscience, magnifiée : bases harmoniques ou pas, maintien du tempo ou pas... improvisation collective ou pas. Elaboration de textures. Sous couvert d’un ou deux énoncés coulants, longs à venir ou revenir, chacun y demeure libre de donner ou de couper la parole, de reproduire, retoucher ou reformuler les propositions de jeu. C’est-à-dire aussi que le quintette a suffisamment l’occasion (la chance) de se produire, pour exister en tant que groupe et pour se laisser aller à jouer avec son propre répertoire, ses propres prédispositions, sans autre forme de procès. Waltz, sur " Parallel Lines ", tout du long très structuré, est ainsi aplani sur la fin. Le saxophone et le piano d’un côté, la trompette et la contrebasse de l’autre, se partagent simultanément Second Time Around, sur " Evolution ", capté lors d’une tournée européenne. Il est intéressant de noter que Robertson, prenant modèle sur les coups d’ailes de Whitecage, choisit cette fois-ci de percer à jour, quasiment d’ébraser la musique. Ou que la "rythmique" est trop impliquée dans ce qui se fait, à se rendre même en douce la pareille, pour exécuter les ordres d’un quelconque soliste. S’il doit y avoir un moyen terme au jazz, qu’au moins il soit pris à ce degré de compréhension et d’avancement. Hors champ et plein champ, il s’en porte d’ores et déjà mieux. Alexandre PIERREPONTTRIO HORIZONTAL
CD-R Fait-maison 1198
Dist. Improjazz
Récemment, en mettant de l’ordre dans ma discothèque, je tombais sur un vieux LP Ducretet-Thompson consacré aux premières tentatives de musique concrète. Après son écoute, je constatais que malgré les techniques primitives utilisées, ces compositeurs parvenaient parfois à des résultats non dénués d’intérêt. Au-delà de ces audacieuses (pour l’époque) expérimentations, toutes ces oeuvres s’élaboraient sur des structures solides. En particulier, je pense au " Voile d’Orphée " de Pierre Henry qui conserve encore un grand pouvoir de suggestion.
Rien de tel chez le Trio Horizontal où l’on ne décèle aucune ligne directrice, où le bricolage bruitiste relève de l’aléatoire le plus total.
C’est long, long... ennuyeux, même pas provocateur. Il sacrifie aussi à la sempiternelle projection au sol de cymbales ou de couvercles de casseroles... à peine né et déjà ringard !
Peut éventuellement intéresser un retraité nostalgique de son usine.
L’usage du CD-R va remplacer celui de la cassette et conférer davantage de prestige aux productions de la majorité de petits génies incompris. Alors attention : ne m’envoyez pas n’importe quoi car dorénavant, je ne céderai plus aux légères sympathies auxquelles je me suis laissé aller par le passé envers des débutants.
Gustave CERUTTI
MARCEL DUCHAMP
THE CREATIVE ACT
(Sub Rosa / Naïve)
S'il est quelqu'un d'important et incontournable dans la révolution formelle et conceptuelle de l'art moderne, c'est sans conteste Marcel Duchamp. Comme le note Jean-Christophe Bailly dans l'ouvrage qu'il lui consacre : "Duchamp est l'anti-Cézanne, celui qui ne refait rien. La sécheresse hautaine de l'idée lancée une fois pour toutes, tel est son domaine, et c'est celui du jeu, du coup, de la "cosa mentale" libérée de ses attaches. Le "hasard en conserve" suit le coup de dés de Mallarmé et impose sa présence ironique, sa légèreté : dans cette inconsistance même de l'art de Duchamp, il y a une consistance extrême, et le désir d'une transparence intégrale, d'une invisibilité du geste artistique : comme si la pensée pouvait d'elle-même et d'un seul coup aboutir à des objets, comme s'il y avait au fond un hiatus entre la décision de l'œuvre et sa réalisation : inachèvement, secret, rapidité seront tour à tour les ruses choisies pour que cette discrétion soit opérante". Au bout du compte, Duchamp laisse une œuvre qui, encore et bien que maigre, divise, en irrite et agace certains, fascine d'autres, et dont "avoir l'apprenti dans le soleil", dessin réalisé à la hâte sur une page de portées musicales au début du siècle, pourrait être, outre la référence maçonnique, le symbole de l'ironique modernité. Car ils sont nombreux ceux qui emboîtèrent le pas du vélo de Duchamp, des nouveaux réalistes lancés par Restany à Sylvie Fleury aujourd'hui !
On pourrait longuement disserter sur les rapports de Duchamp avec la musique. Celle portative de "A Bruit Secret", pelote de ficelle coincée entre deux plaques de laiton jointes par de longues vis et à l'intérieur de laquelle Walter Arensberg a placé un objet dont la nature est restée à sa demande inconnue à Duchamp et dont la présence ne se signale que par le bruit fait lorsqu'on remue la pelote. Ses ready-made signalent les premiers la possibilité et la pertinence à s'approprier des éléments esthétiques préfabriqués dans le monde qui nous entoure. Que font aujourd'hui certains DJs ? Duchamp fabriquait des disques et des machines, s'amusant de leurs rotations et effets de relief rappelant ceux de la toupie du Bauhaus. Le logo du label Vertigo repris au centre des vinyles vient de là. Et plus près de nous celui d'Ass Run, série de LPs initiée par Thurston Moore. Duchamp proposera d'ailleurs ses rotoreliefs tirés à 500 exemplaires sur un stand du Concours Lépine ! (l'un d'eux illustre le présent CD). Et deux groupes, Etant Donnés et Dust Breeders, n'empruntent-ils par leur nom à l'artiste ?
Compilé par Marc Dachy, "The Creative Act" rassemble la lecture du "Processus Créatif" faite à Houston en 57 (le texte bilingue français / anglais a été publié aux éditions de l'Echoppe, collection "envois"), "à l'infinitif", deux entretiens datant de 1959 où Duchamp s'explique sur le ready-made, ainsi que deux interprétations, l'une à l'harmonium, l'autre pour trois voix, d'"Erratum Musical", pièce réalisée en tirant au hasard des notes d'un chapeau, sensibilisation à l'aléatoire plus tard reprise par l'école de New York et John Cage notamment. Autant dire qu'il s'agit là d'un témoignage historique dont la portée n'est, évidemment, pas que...musicale !
Philippe ROBERT
CALCULATOR BREAKDOWN
CD-R COLLACHIEN PRODUCTIONS
Red : g, samples, voc, dr
Noël AKCHOTE vs RED
COLLACHIEN PRODUCTIONS
CD-R
Concert Public, Rennes 13.03.1999
Dist. Improjazz
Production artisanale réalisée à domicile à l'aide d'un magnétophone à quatre pistes, ce CD-R est constitué de morceaux relativement courts. Mais chacun de ces morceaux possèdent son caractère particulier qui excite la curiosité car le guitariste Red ne manque pas de tempérament ni d'imagination.
On pourrait lui reprocher un excès de générosité (est-ce un défaut ?) ou un abus de certaines ficelles techniques qu'il faudrait élaguer afin de valoriser l'essentiel. Toutefois cette réserve ne peut éluder le fait que nous sommes en présence d'un musicien au potentiel créatif indiscutable.
Cette certitude se renforce en écoutant son duo avec Noël Akchoté où il ne démérite pas de la comparaison avec son illustre partenaire. Durant trente-cinq minutes ils dialoguent en parfaite osmose, sans assauts guitaristiques spectaculaires, jouant les équilibristes entre tension et détente avec un tel naturel qu'on se pose la question de savoir si cet unique morceau est improvisé de bout en bout en temps réel où s'il provient d'un assemblage des meilleures séquences du concert. Dans les deux cas l'objectif est atteint : une musique qui concilie expérimentation et passion.
En guise de conclusion, j'aimerais savoir si le chien de Michel Debré, dont la photo illustre le label, perçoit des royalties ?
Gustave CERUTTI
MICHEL DONEDA / BENAT ACHIARY / KAZUE SAWAÏ
TEMPS COUCHE
Victo 055
dist : Orkhêstra
Michel Doneda : ss / Beñat Achiary : v, perc / Kazue Sawaï : koto
YAGI MICHIYO
SHIZUKU
Tzadik 7218
dist : Orkhêstra
Yagi Michiyo : koto
FRANCISCO LOPEZ
Untitled 1993
(Staalplaat / Musique Korrekt, Brunnenstrasse 184, 10119 Berlin)
Aussi controversé soit l'art de Francisco Lopez, ne nous plaignons pas de l'inflation subite de sa discographie. Après "La Selva" (V2) et "Belle Confusin 969" (Sonoris), montages de sons recueillis au Brésil, Costa Rica, Sénégal, etc, voici, curieusement, un "live" ! Toujours aussi minimal, tant dans le titre et la présentation qui rappelle le CD sorti sur Table of the Elements, que dans la musique, "Untitled 1993" compile des pièces enregistrées à travers le monde, de San Francisco à New York en passant par Albuquerque et réalisées en compagnie de Michael Gendreau (Crawling with Tarts), John Hudak, Gen Ken Montgomery, Steve Peters et Zan Hoffman. L'amateur ne sera ni déçu ni surpris et reconnaitra la patte de Lopez (comme on reconnaît celle de Merzbow immédiatement) et ses drones jouant à cache-cache avec le silence, questionnant sans répit écoute et seuils de perception auditive limites. Pour reprendre les propos de Jérôme Langlais dans "Foetus" : "Lopez crée l'apaisement sur le qui-vive et rénove la perception". A qui découvrirait aujourd'hui cet univers acousmatique singulier, il est conseillé de se reporter aux entretiens parus dans "ND" 18 et "Revue & Corrigée" 40.
Philippe ROBERT
BRASSERIE TRIO
MUSIQUE MECANIQUE
LEO CD LR 269
Orkhêstra / Improjazz
Alberto Mandarini, tp, flh, perc, voice ; Lauro Rossi, tb, voice ; Carlo Actis Dato, ts, bs, bcl, voice.
Pise, 18 décembre 1998
Qu’on se rassure, ce Brasserie Trio n’évoque en rien une quelconque fête de la bière avec ses musiciens vêtus de culottes en peau de dahut et de chapeaux à plumet de chatalu. Il est à inscrire dans la catégorie des petits marrants qu’on rencontre tout au long de l’histoire du jazz et qui savaient concilier, par le biais de l’ironie, du détournement et le sens du spectacle, aussi bien les exigences des amateurs avertis que celles des profanes.
Heureusement, cette tradition se perpétue de nos jours avec les ensembles américains du Dirty Dozen Brass Band, du Lester Bowie Brass Fantasy, les européens du Willem Breuker Kollektief, de l’ICP Tentet, du Mike Westbrook Brass Band et, pour la seule Italie, Carlo Actis Dato Quartet, Tubatrio, Atipico Trio, Sud Ensemble et l’Italian Instabile Orchestra, pour ne citer que les plus notoires.
Avec un appêtit d’ogre, les membres du Brasserie Trio bouffent à tous les rateliers : jazz classique, bop, afro-cubain, free, musiques antillaise, maghrébine, slave, italienne et bruitiste. Ils adorent se produire dans les lieux les plus disparates car la réussite de leurs prestations réclame la complicité d’une audience qui ne résiste pas longtemps à leur potion magique. Sauf quelques critiques coincés, allergiques à l’humour et qui peuvent toujours se rabattre sur les oeuvres pseudo-classiques du MJQ ou ergoter sur les différentes versions de la " Carmen " de Bizet alors qu’il existe depuis belle lurette une référence incontournable, celle de Spike Jones !
Gustave CERUTTI
NOT MISSING DRUMS PROJECT
OFFLINE ADVENTURES
Leo Lab 057
STATEMENTS Quintet
THE CAT’S PYJAMAS
Leo Lab 054
dist : Orkhêstra/Improjazz
Offline Adventures est la résultante de trois concerts berlinois donnés en décembre 1997. Formation à géométrie variable Not Missing Drums Project et ses deux leaders Thomas Böhm-Christi et Joachim Gies ont choisi d’assembler quelques extraits de ces trois concerts en vue du présent compact. On ne parlera pas de continuité ici mais d’un collage baroque, les musiciens se croisant, s’éclipsant puis se retrouvant au gré des soirées. Est-ce ce découpage que je qualifierais de malheureux qui fait qu’une certaine lassitude s’empare de nous au fil de l’écoute ? Il est fort heureusement des surgissements qui dérèglent cette non suite ; l’insaisissable ténor de Ernst-Ludwig Petrowsky, la trompette aventureuse de Axel Dörner ou le saxophone convulsif de Joachim Gies. Quelques raclements de cordes, cassures lapidaires, écarts inquiétants viennent nous rappeler au bon souvenir des musiques que nous défendons, témoin cette dernière pièce (Scharfe Ränder) entre cris et chaos ; là le musique prend toute son amplitude, se refait une santé et hurle sa différence.
D’emblée la musique du quintet Satements saute aux oreilles ; brouillages, distorsion des sons, écorchures, stridences, nous sommes en terrain miné. Musique sans concession, peu soucieuse de séduction, on ne s’embarrasse d’aucun préambule. Droit au but : violence du trait, superpositions de couches, étranglements, basse ronflante, symphonie électronique brutale. Avec en prime deux découvertes de taille ; la provocante guitare de Hans Tammen évoluant tout près des préoccupations soniques des Frith, Moore, Montera et le piano tantôt taylorien, tantôt sombre et minimal d’Ursel Schlicht. Si le violon de Christoph Irmer nous fait parfois penser à celui de Mat Maneri, quelques écartèlements d’archet menaçant nous plongent dans une parfaite bonne humeur. Quant au batteur et percussionniste Jay Rosen il est la finesse même, mais cela nous le savions déjà. Déroutant, décapant et déviant, tout ce que l’on aime. Il serait regrettable que cette 54eme production Leo Lab passe inaperçue. Vraiment.
Luc BOUQUET
ELLERY ESKELIN & HAN BENNINK
DISSONANT CHARACTERS
HATOLOGY
dist : Harmonia Mundi
Ellery Eskelin : ts / Han Bennink : dms
On pourrait arrêter cette chronique à cette seule et unique constatation ; le duo Eskelin – Bennink commence là où les autres terminent. Ainsi le lecteur aurait déjà une idée assez juste de la musique proposée sur cette trente quatrième production Hatology. Musique de l’évasion, de la libre circulation, musique de l’échange total oubliant les préliminaires, il ne s’agit pas de franchir une quelconque limite, elle est d’emblée franchie, le territoire créé est autre, hors d’atteinte du commun des musiciens. Exit le figé, le prémédité, le bon sens qui plaît, on n’est pas là pour ça. Ici on vit l’instant présent, on ignore le risque car la musique est en état de risque naturel et permanent. Point d’équilibre savant, le funambule chute et rechute à loisir. Play et bosses au menu. Sparadrap et grosse sueur à l’arrivée. Une petite respiration toutefois ; Brilliant Corners et Let’s Cool One, deux thèmes de Monk, compositeur béni des duos sax – batterie. De la musique insaisissable, vivante, captivante, indispensable (larguons la caisse aux dithyrambiques !). Du tout bon mais vous l’aviez déjà compris. Bonjour Monsieur le disquaire…
Luc BOUQUET
Sylvie COURVOISIER/ Mark FELDMAN
MUSIC FOR PIANO
& VIOLIN
AVANT 065
Zürich 1996 et NYC 1998
Sylvie Courvoisier fait partie de cette infime minorité de musiciens suisses romands qui délaissent les voies taries du néo-bop ambiant pour le goût de l’aventure. Son association avec Mark Feldman -violoniste virtuose rompu à toutes les disciplines, du country à l’improvisation radicale - permet la mise en valeur de leur vaste bagage musical au service d’une ambitieuse tentative consistant à concilier à la fois le romantisme du siècle passé avec la musique contemporaine tout en prenant en compte les diverses formes du jazz (les puissantes basses roulantes du piano dérivent du boogie) ou de l’improvisation.
Les trois principales compositions sont bâties sur un canevas à peu près identique : introduction chaotique au piano préparé et au violon bruitiste d’où émergent progressivement un air romantique (le processus s’inverse dans " One Too ") qui se voit parfois bousculé par un gag ou par une conclusion en forme de pirouette. Tant que cette alternative s’effectue rapidement, le procédé se révèle efficace. Mais, comme dans " Kit ", il peut aussi perdre de son impact par un trop languissant mouvement central qui rebondit heureusement par la vivacité de sa coda.
Pour ma part, je préfère les compositions plus courtes avec des dialogues serrés, inventifs, d’une redoutable précision de " Smoke " ou " terre d’Agala ", l’humour de " Dog Town Road " et sa démarche claudicante ou l’entrain de " Valse Noire ".
Un premier disque bourré de potentialités à élaguer vers davantage de concision... donc à suivre de très près par la suite.
Gustave CERUTTI
FRED FRITH &
HENRY KAISER
FRIENDS & ENEMIES
CUNEIFORM 117/118
dist : Orkhêstra
Fred Frith : g, b, p, synt, vln, dms / Henry Kaiser : g,b, dms, sitar, p
Au début était le bruit. 1979 : With Friends Like These ; métaux déchirés, douce hypnose. 1983 : Who Needs Enemies ; boites à rythmes proto technoïde, beat bordélique. A la fin (du moins aujourd’hui et en attendant demain) toujours le bruit. Entre les deux, un exquis chaos. 20 ans déjà !158 minutes et cinquante secondes d’un double compact reprenant les séances Metalanguage (Friends & Enemies) ainsi que deux autres séances inédites, dont une captée live en 1984. Symphonie sidérurgique de saturations, stridences, métaux rouillés, écartelés, recousus sans anesthésie, l’asso-ciation Frith – Kaiser en appelle aux retournements, aux inouïs dénichés. Folk blues déjanté, fausse disco insaisissable, il m’est avis que vous connaissez la chanson. Penchons nous plutôt sur la dernière séance studio de janvier 1999. Exit les drums machine robotiques (youpi !), retour au bruit originel. L’esprit toujours en éveil, en recherche du bancal en tant qu’art absolu, constamment sur la ligne de défrichage, Frith et Kaiser sont repartis pour vingt ans… au moins !
Luc BOUQUET
TEMPORARY CONTEMPORARY
REPEAT
FOR FOUR EARS CD 1032
Dist. IMPROJAZZ
Toshimaru Nakamura : no-input mixing board, sampling toshi-self ; Jason Kahn : dr, metals, sampling
Tokyo 22 octobre 1998
Ce duo américano / nippon, en choisissant de se nommer Contemporain Temporaire, veut-il se préserver de référence comparative quant à sa future évolution ? Pour l’instant, il propose une intéressante alternative à la musique répétitive bien éloignée des séductions planantes / gnangnan d’un Terry Riley, par exemple.
Pour l’élaboration des sept pièces présentées dans ce CD, le duo utilise un canevas identique : sur la base d’un motif répétitif aigu qui fait songer au chant d’un grillon métallique, il superpose une ou plusieurs structures d’amplitude variable ou joue du mouvement tournant par effet stéréophonique. Une percussion minimaliste, axée principalement sur les métaux, vient conforter cette atmosphère obsessionnelle ou casser brutalement sa linéarité par d’intempestives interventions.
Bien que procédant de ce schéma, chacune de ces sept compositions se distinguent les unes des autres avec le seul point commun de générer l’inquiétude plutôt que d'annihiler la réflexion par un hypnotisme de bazar.
Gustave CERUTTI
HANS OTTE
DAS BUCH DER KLÄNGE
ECM New Series 1659
dist : Universal
Herbert Henck : p
Né en 1926 le compositeur Hans Otte s’est longtemps inspiré de la musique de John Cage avant d’élaborer un langage singulier dans ses mises en scène mêlant son, langue, image et geste. Entre 1979 et 1982, désireux de retrouver une simplicité perdue, il compose Das Buch Der Klänge (le livre des sons) œuvre en douze parties pour piano solo. A l’arrivée 433 feuillets que le compositeur réduira à 25 pages pour plus de clarté. Car c’est bien une douce clarté qui illumine cette suite, magnifiquement interprétée par le pianiste Herbert Henck. Rien de spectaculaire ici, pas ou peu de virtuosité, le discours est ailleurs, dans cette inquiétude qui ne se dit pas, dans cet entre deux insaisissable. Modestie d’une musique faussement romantique, légère, dépouillée, minimale, tout est dans ce souple flottement, dans ces longues volutes de son qui s’incrustent dans nos mémoires, dans ces espaces où s’engouffrent nos imaginaires. Le piano respire, résonne, s’invente une retenue superbe. Entre tendre enchantement et douce fascination, une musique qui résonne longtemps après écoute. Une réussite.
Luc BOUQUET
HASHISHEEN
THE END OF LAW
SUB ROSA / NAÏVE
En Inde, Egypte, Algérie, Arabie, les propriétés du chanvre ont toujours été connues. Hérodote raconte que les Scythes jetaient des pierres rougies par le feu sur les graines de chanvre, créant un bain de vapeur parfumée "dont la jouissance était si vive qu'elle arrachait des cris de joie". Plus près de nous, Baudelaire dans "Le Poème du Hachisch" extrait des "Paradis artificiels" explique que "les récits de Marco Polo dont on s'est à tort moqué, comme de quelques autres voyageurs anciens, ont été vérifiés par les savants et méritent notre créance", ajoutant "je ne raconterai pas après lui comment le Vieux de la Montagne enfermait, après les avoir enivrés de hachisch (d'où, Hachischins ou Assassins), dans un jardin plein de délices, ceux de ses plus jeunes disciples à qui il voulait donner une idée du paradis, récompense entrevue, d'une obéissance passive et irréfléchie". "Nothing is true. Everything is permitted" était le slogan de cette secte médiévale perse de terroristes ésotériques fondée en 1090 par Hassan i Sabbah dit "le Vieil Homme de la Montagne" et dispersée (?) en 1257 par les hordes mongoles. Pour en savoir plus, on peut se reporter à "L'Histoire des Assassins" de Josef von Hammer parue en français en 1833, au tome IV des "Mémoires de l'Académie des inscriptions" de Sylvestre de Sacy (1818) ou aux photos d'Alamut (Iran) prises par Phauss (C.M. von Hausswolff) et publiées dans le numéro 2 de la revue "Radium 226. 05" (où figurent aussi Burroughs, Gysin et Genesis P. Orridge). "The end of law" rend hommage à Hassan i Sabbah, Brion Gysin et William S. Burroughs, travail prolongeant celui initié par la série "Aural document" avec "One night at the 1001" (Brion Gysin), "The Majoon Traveller" (Ira Cohen), "10 %, File under Burroughs" et la collaboration de DJ Cheb i Sabbah avec Timothy Leary sur "Ancient lights and the blackcore". Le projet a été confié à Bill Laswell et Peter Lamborn Wilson aka Hakim Bey, poète révolutionnaire auteur de quelques utopies pirates. Iggy Pop, Lizzy Mercier Descloux, Genesis P. Orridge, Patti Smith, Hakim Bey, etc, figurent parmi les "récitants". La musique est signée Paul Schutze, Jah Wobble, Nicky Skopelitis, Techno Animal, Laswell, entre autre. L'ambiance, obsessionnelle et entêtante, est celle -également à l'œuvre chez les Masters Musicians of Jajouka- d'un voyage au pays de la magie et au coeur de l'Islam. Aujourd'hui, Hakim Bey et son campement d'ontologistes de la guerilla urbaine regroupés en zones autonomes temporaires est un peu (comme le furent avant lui Gysin et Burroughs) l'héritier de la pensée du Vieil Homme de la Montagne. En attendant la révolution à laquelle, c'est sûr, il participe déjà activement, il écrit : "La défense c'est l'invisibilité (qui est un art martial) et l'invulnérabilité (qui est un art occulte dans les arts martiaux). La machine de guerre nomade conquiert sans être remarquée et se déplace avant qu'on puisse en tracer la carte". Pendant musical à la "boîte à outils théoriques d'urgence pour les artistes du XXIe siècle" de Maurice Dantec (co-auteur de "Schizotrope" avec Richard Pinhas), "The end of law" s'intègre parfaitement à la "politique" subversive du label belge Sub Rosa.
Philippe ROBERT
P.S. : A signaler sur Leo Lab, la sortie de "Hallucinations, Music and Words for William S. Burroughs" de Glen Hall, avec un Roswell Rudd dans une forme olympique qui nous ramène à ..."Escalator over the Hill" !!! (dist. Improjazz)
Eric MINGUS /
Jim DVORAK
THIS ISN’T SEX
SLAM CD 504
Dist. Improjazz
Eric Mingus : words spoker, words sung, b ; Jim Dvorak : tp, ptp, voc
Londres, janvier 1999
Eve PACKER -
Noah HOWARD TRIO
WEST FRM 42nd
ALSAX 9008
Eve Packer : words, Noah Howard : as, Wilber Morris : b, Cayler Duncan : dr.
NYC et Bruxelles 1997
Mes limites dans la connaissance de l’anglais ne me permettent pas de juger de la qualité littéraire des textes contenus dans ces deux CD, aussi je m’en tiendrais à des considérations basées sur l’aspect musical.
Eric Mingus (le fils de Charles), à défaut d’avoir hérité du génie de son père, se révèle un bassiste fort honorable. Sa voix rappelle celle de son géniteur tant par la diction, l’articulation des phrases que par son côté théâtral. Quelques textes chantés / rappés peuvent laisser entrevoir une belle carrière dans la catégorie des chanteurs de jazz soul.
On retiendra encore la qualité de l’enrobage musical qui bénéficie des techniques sophistiquées du studio sans oublier de citer les interventions toujours appropriées de Jim Dvorak et sa trompette aux sonorités raffinées.
Chez la poétesse Eve Packer, la diction est peut-être moins " professionnelle " mais elle véhicule une émotion et un sens du vécu plus profond encore soulignés par l’accompagnement du trio de Noah Howard qui se réfère davantage à la tradition du jazz. Ce saxophoniste revenant peut s’exprimer abondamment entre la lecture des textes et on espère pour lui, et pour nous, qu’il reprenne les devants d’une scène qu’il mérite d’occuper aux premiers rangs.
Bonus non négligeable pour le CD de Packer : les textes figurent dans le livret.
Gustave CERUTTI
RYOJI IKEDA
MORT AUX VACHES (Staalplaat / Musique Korrekt, Brunnenstrasse 184, 10119 Berlin)Issu des légendaires live sessions radio VPRO (qui viennent de nous régaler d'un exceptionnel Etant Donnés et de Kreidler), ce disque de Ryoji Ikeda ne déroge pas à la règle. Fidèle à l'electronica minimale dont il est un des piliers avec le collectif Dumb Type dont il fait partie, Pan Sonic, Microstoria et la vague Touch / Ash, "Mort aux Vaches" distille sans compter fréquences basses minimales et répétitives aux frontières de la techno. Quelque part proche de l'esprit des œuvres d'une musicienne contemporaine comme Eliane Radigue. En un mot : zen.
Philippe ROBERT
CENTER OF THE WORLD
CENTER OF THE WORLD
VOL.1 LIVE
FRACTAL 006
LAST POLKA IN NANCY ?
FRACTAL 007
26 rue Garnier 92200 Neuilly/Seine
Fax : 01 474 517 02
ou Improjazz
J’ai enfin la réponse à la question : " Mais comment se fait-il que deux telles pièces musicales n’aient encore jamais été rééditées ? ". Car ces deux chefs-d’œuvre avaient réellement révolutionné la musique, free, jazz, free-jazz ou toute étiquette à coller irrémédiablement dessus, à l’époque. C’est à dire 1972 et 1973. Non seulement la musique, mais aussi la forme de distribution de celle-ci, à savoir que le prix maximum à payer pour leur acquisition étaient imprimé directement sur la pochette, elle-même sommaire. 16,90 F. Il est vrai aussi qu’habitant à l’époque à Nancy, le titre du second volume était attirant et attractif. Et pour le pauvre étudiant que j’étais, cela permettait d’acquérir non seulement deux galettes pas chères mais aussi de remplir le frigo du copain avec qui on partageait l’appartement rue de Metz (il faudra un jour parler de Paulette, la logeuse, dont le fiancée avait disparu pendant la guerre (la première) et qui élevait des lapins dans son grenier, juste au-dessus de nos chambres respectives…). De Polka, il n’en est pas question ici. C’est probablement pourquoi il s’agit de la dernière. 1973, soit deux ans avant l’épique journée qui avait présenté sur scène le Brotherhood of Breath l’après-midi et le Centipede le soir… Parce qu’à l’époque, le Nancy jazz Pulsations se déroulait tous les deux ans. Il est amusant de comparer ces disques avec ce que j’écoutais juste avant, un trio composé de trois Man/n : Brötz, Berg et Borg… Nous reviendrons sur le pianiste (Borah), mais à 23 ans d’écart, la filière est intéressante : même fougue, même génération aussi, toute l’école black-free-libertaire / revendicative contenue dans un discours libératoire, dans une délivrance sans retenue, à l’image de quatre hommes qui bénéficiaient d’un accueil sur le sol français comme il n’en existe plus aujourd’hui, hors des tracasseries paperassières et procédurières. Elles existaient, mais le jeu consistait à passer au travers, et tout cela semblait facile. Insouciance. Contestation. Loi Debré sur l’armée. C’était l’après 68, sûrement pas pour eux, car leur préoccupation se situait à un autre niveau, mais l’évolution des mœurs avait autorisé la libre prise de position, sur scène comme dans la vie, musicale et politique, et ceux-là ne s’en privait pas ! (Avaient-ils besoin d’autorisation ?). Ils avaient pour nom : Frank Wright, Muhammad Ali, Bobby Few, Alan Silva. Ces deux disques sont absolument indispensables dans toute collection digne de ce nom, et même pour les non-collectionneurs. Ils font tout simplement partie de l’Histoire du free-jazz.
Philippe RENAUD
Je reviens sur ce que je disais plus haut : à la fin du concert nancéen, une annonce est faite pour la vente de disques : 15 francs pièce ! Il en faut un tout petit peu plus aujourd’hui, plus de 25 ans après. Mais c’est largement justifié.
Susie IBARRA
& Assif TSAHAR
HOME COOKINGHOPSCOTCH Records Hop 1
dist. Improjazz
La découverte sur le vif de Susie Ibarra et Assif Tsahar lors du premier Vision Festival en 1996 fut pour moi un choc significatif : ces deux-là se livraient trop passionnément, avec une intensité trop compacte et résolue, à leur musique pour qu’il s’agisse d’un simple feu de paille. Passé cet ébranlement initial, il me restait à réaliser que l’énergie pure, aussi manifeste fut-elle dès l’abord, ne constituait chez eux qu’un aspect d’une exigence musicale plus entière. Les concerts en duo donnés en France à l’automne 97 en furent une première démonstration, confirmée par le remarquable "Ein Sof" (en trio) paru chez Silkheart peu après. Et voici maintenant ce témoignage discographique de leur travail à deux, première oeuvre auto-produite par Ibarra et Tsahar sur leur label récemment créé, Hopscotch Records.
Suivant une formule inaugurée avec Ein Sof, ils ont intercalé entre les morceaux joués au ténor et à la batterie, une série de pièces très brèves et d’un caractère tout différent, les Dream Songs, numérotées de 1 à 8 et jouées sur un assortiment d’instruments en majorité non occidentaux : balafon, kulintang, Gamelan, djembé, flûte en bambou, etc., mais aussi violon, clarinette basse et flûte pour Tsahar, vibraphone et timbales d’orchestre pour Ibarra. Elles aèrent la présentation d’ensemble de la musique et la font respirer selon des modes de jeu moins tendus, élargissant son horizon sans que leur insertion ne paraisse un artifice sonore gratuit. C’est en elles, notamment, que résonne au plus clair l’écart de perception qu’apportent à leur scène musicale d’ "accueil" ces deux jeunes gens issus de cultures et d’histoires différentes (même si Susie Ibarra est américaine de naissance) et qu’ils n’ont aucune intention d’oublier. Ainsi de leur approche respective de leur instrument principal : J’ai entendu reprocher à Assif Tsahar de faire du sous-David S. Ware, ce qui me paraît totalement infondé. Plus perceptible à mon sens, l’empreinte de Charles Gayle est cependant bien assimilée à une manière propre qui n’est pas de simple dérivation (si l’intensité n’en charrie évidemment pas le même poids de vécu et si son imprégnation par les puissances "gardiennes" du jazz est moins directe). Elle transparaît dans l’utilisation de vibratos "exagérés" et autres procédés d’emphase de la diction (Arrival / Salutations), dans le recours fréquent à un sur-registre poussant l’aigu jusqu’au seuil de la douleur ; mais se distingue malaisément d’autres empreintes, dont celle de Rob Brown : exaspération du timbre par la production de sons simultanés - cf. l’extraordinaire At Dawn, que le gauchissement de certains intervalles fait aussi confiner à l’univers tonal hypersensitif de Joe Maneri. L’articulation de ces éléments en un discours homogène, la poussée qui imprime à celui-ci une direction expressive sans équivoque, sont, elles, toutes d’Assif Tsahar. Sa signature est aussi patente dans les pièces enlevées (l’impérieux Liquid Time) que dans celles où toute scansion du temps s’efface pour laisser remonter des modes plus immémoriaux de mise en vibration du son (The Wordless Song). Il serait de même très réducteur de ne voir en Susie Ibarra qu’une espèce d’épigone doué de Milford Graves. Si celui qu’elle se reconnaît comme maître a déterminé son approche fondamentale de l’instrument - reposant sur l’habileté à produire et développer simultanément quatre motifs rythmiques ou mélodiques distincts, grâce à une indépendance totale et réellement efficace des quatre membres -, le jeu qui en résulte est une synthèse d’éléments extrêmement divers, au moyen de dispositions physiques/mentales et d’une sensibilité musicale qui sont les siennes propres. La finesse insinuante d’un toucher jamais indécis nourrit de couleurs sonores parmi les plus vibrantes, profondes et tendres que puissent délivrer le bois des fûts ou le métal des cymbales, des entrelacs mélodico-rythmiques dont l’inépuisable richesse pour l’oreille, peut-être jamais aussi bien restituée que sur ce disque, "sous-entend" la grâce spatiale des gestes qui les ont produits. Armée d’une souplesse supérieure - de l’imagination combinante comme des jointures et des muscles - Susie Ibarra peut à loisir faire naître et renouveler des figures inédites jamais forcées, sans avoir à puiser dans un stock de formules toutes faites ; inventivité qui s’applique avec le même naturel informé aux pièces comportant un rythme "mesuré" - les étonnantes variations d’ Ambrosia captent, à travers Ed Blackwell, quelque chose de Vernell Fournier, autre mentor d’Ibarra - qu’à celles en temps "ouvert" comme What Is Not, réflexion du blues où la batterie respire au plus près des phrases du ténor. Cette jeune femme qui réactive les avancées les plus hardies, les plus perméables à une réelle universalité rythmique, de l’art de la batterie de jazz, porte en elle un monde de possibilités percussives nouvelles, bien plus prometteur pour la musique à venir que toutes les orthodoxies et les fusions forcées.
Assif Tsahar et Susie Ibarra ne font pas retour au "free" (comme, au néo-conservatisme ambiant, on opposerait son négatif, référent historique fixe remplacé par un autre qui le serait tout autant), mais, à partir de son rayonnement vivant, s’avancent éveillés dans un présent qu’il n’est plus possible de différer.
Marc CHALOIN
BAGAD MEN HA TAN
HENRI TEXIER
DOUE LANN
L'OZ-COOP BREIZH
C'est en Ecosse qu'on trouve l'archétype du bagad, pourtant le greffon breton du pipe band a si bien pris que 50 années après son implantation, il incarne villes et bourgs plus sûrement que le blason paroissial. Moulage certes, mais pas clonage: chaque bagad rivalise d'astuce et d'initiative pour affirmer ses couleurs et son identité. Le Bagad Men ha Tan de Saint Nazaire dirigé par Pierrick Tanguy, est avec celui de Lokoal-Mendon, l'orchestre le plus novateur de toute la péninsule. A l'Europa Jazz du Mans en compagnie d'Henri Texier, il n'a pas mincement contribué à libérer ce type de formation de son aura martiale. Ici, Pierrick Tanguy rend hommage à Doêlan où il vit le jour et ses compositions se déclinent et se tournent comme les pages d'un livre. Un livre où les souvenirs d'enfance s'échappent par images nostalgiques et où les évocations d'Outre Atlantique ricochent en référence à la position portuaire de la bourgade sud-finistérienne. La musique roule et chaloupe avec une grâce insoupçonnée chez ce mastodonte au pied léger. C'est que les Men ha Tan n'ont pas seulement l'orteil marin, ils l'ont également latin: les percussions sont chromatiques et complètent un spectre sonore et mélodique déjà passablement ébouriffant. Il y a un arôme de "Cayenne" sur "Doue lann", mais aussi du grain et de l'embrun. Les ronflements de la contrebasse d'Henri Texier arriment solidement les chorus puissants des cornemuses et des bombardes. L'accordéon de Tangui Bodin l'enracine dans la musique populaire. La gavotte et le cantique, mamelles nourricières du répertoire traditionnel, tombent le chupenn et le surplis. Avec "Doue Lann", le bagad cesse d'être l'interprète de sons monolithiques, il s'autorise des quartiers-libres (soli de Roman Le Gourierec) tout en demeurant fidèle aux canons et aux tempéraments identitaires du genre. Avec les "Roñsed Mor" de l'ARFI-Bagad Lokoal-Mendon, "Doue Lann" annonce bien plus qu'une confrontation des genres mais une symbiose d'un type inédit. Et fatalement, celle-ci n'aurait pu voir le jour en écosse puisque le pipe band y est incarcéré sous une chape de respectabilité et de traditions incompatibles avec toute innovation.
Accompagné d'un livret superbement illustré par des images de Michel Thersiquel et présenté sous la forme d'un emballage cartonné, ce disque se donne même des airs de production E.C.M; on ne prête qu'aux riches.
René GUYOMARC'H
MOTOR TOTEMIST GUILD
CITY OF MIRRORS
CUNEIFORM REC. 116
Dist. ORKHESTRA / 1999
Après avoir été initié aux charmes rythmiques de U Totem via ses deux albums sur ce label de Washington, après avoir par la suite découvert les archives délirantes et déviantes du collectif de James Grigsby sur No Man's Land (dont les géniales et absurdes 'songs for Barbie), quoi de plus normal que de vouloir avoir le plaisir de se replonger dans cette furia bancale que celle proposée par Motor Totemist Guild ? Sur des schèmas jazz improvisé et des rythmiques contraponctuelles, on y découvre des fugues musicales mélodiques et abruptes aux accents classiques, balinais, indiens ou contemporains. Avec cette large formation protéiforme où les cuivres ont la part belle (Saxophones, clarinettes, trompette, trombone, etc...), MTG réinvente le big-band, pas celui de grand-père et de la Nouvelle Orléans, plutôt une vision diablement In Opposition des grands ensembles musicaux contemporains avec une exploitation au maximum de toutes les possibilités données par une telle formation. Dans cette architecture complexe, la densité sonore surprend par ses pauses, ses territoires ambigus et ses orientations précises. Bien sûr, comme tout projet de près ou de loin assimilable à Henry Cow, Grigsby n'a pas oublié le basson (joué par Eric Johnson) ni la voix haut perchée de Emily Hay. Une cohérence interne puissante propulse le tout dans un ensemble détonnant et élégant, pendant que le génie fait le reste. Rien de moins qu'un Arkhestra des années 90s.
Jérôme SCHMIDT
Günther CHRISTMANN-Alexander FRANGENHEIM
ALLA PRIMA
COD 001/Explica 007
Phil DURRANT-A. FRANGENHEIM
FURTHER LOCK
COD 002
Evan PARKER-G.CHRISTMANN
HERE NOW
SOLOS/DUOS
COD 003
Distribution Improjazz
Nouveau venu sur la scène des musiques improvisées, le label de Stuttgart "Concepts of Doing" nous présente là ses trois premiers enregistrements exclusivement consacrés à l'improvisation totale. Ces disques enregistrés entre janvier 97 et avril 98 nous font entendre une actualité des pratiques d'improvisation telles qu'elles sont vécues par deux générations de musiciens et ce dans la lignée des "Werkstätte" Vario initiés par Günther Christmann voici une vingtaine d'années et auxquels ont participé Lovens, Altena, John Rose au début et plus près de nous Mats Gustafsson et Alex Frangenheim…
C'est avec un petit peu d'appréhension je dois le confesser que j'enfournai "Alla Prima" dans mon lecteur, sachant que ce que je risquais d'entendre ne serait pas évident. D'entrée ce sentiment allait disparaître et la musique jouée s'avérait abordable pour qui voudrait se donner la peine d'écouter. "Alla Prima" est exclusivement composé de duos, comme d'ailleurs "Further Lock", duo de cordes violon/ - Durrant- contrebasse et cello et trombone/ -Christmann- contrebasse. Rarement musique peut procurer un tel plaisir. Cordes pincées, percutées, frottées de Frangenheim avec l'aide de baguettes et mailloches sur les cordes et le bois de l'instrument, Durranr quant à lui joue de l'archet mais de telle façon que l'on pense avoir à faire à un violon démultiplié (on retrouve la même chose chez Evan Parker), polyphonique, évoluant comme un fétu de paille dans la tempête. A certains moments, le rythme s'affole, la basse gronde et enfle, l'intensité gagne du terrain, puis tout se casse en brisures d'étoiles et un calme trompeur se réinstalle. Un petit peu en dessous Christmann joue -se joue- du trombone par un très gros travail au niveau de l'embouchure, de l'émission du son ralentie par des sourdines, elles mêmes percutées font de "Alla Prima" et "Here Now" des bribes de musique jetées à l'oreille de l'auditeur, mais tellement maîtrisées que celui-ci veut savoir la fin de l'histoire. "Here Now" a certainement moins d'unité que les deux autres car Christmann et Parker ne jouent que 23 minutes ensemble, le reste du CD étant consacré à deux petites pièces au violoncelle ("Radix" et "291142"). Les deux premiers morceaux, "Cone of the Future" et "Cone of the Past", sont des solos ou Evan, au soprano pratiquant toujours la respiration circulaire donne l'impression de jouer plusieurs instruments simultanément.
Les débuts de "Concepts of Doing" sont on ne peut mieux réussis. Alors, attendons patiemment la suite.
Serge PERROT
Marilyn CRISPELL / Agusti FERNANDEZ
DARK NIGHT, AND LUMINOUS
MUSICA SECRETA NCM 7
Distribution Improjazz
La rose des vents tourne parfois à l'envers. Le pianiste catalan, depuis longtemps admirateur de son homologue américaine lui adresse ses disques. Séduite, elle l'invite lors d'un passage aux Etats-Unis à enregistrer avec elle. Tout se passe bien : profondes affinités, entente immédiate dès les premières mesures. Mais les tensions qui ont toujours structuré le jeu de Marilyn Crispell expriment une intime division de forces arc-boutées, le sentiment physique d'un obstacle dont la pesée suscite une égale énergie déployée à le vaincre, et peut-être l'idée que ce combat n'est jamais simplement ni définitivement gagné. Aussi est-elle d'autant meilleure que ses partenaires excellent eux-mêmes à figurer cette opposition intérieure. Elle ne peut pas se satisfaire d'une ombre, si fidèle soit-elle, qui transforme à tout coup des passes virevoltantes en redondants moulinets. Situé sur un terrain trop vite trouvé commun, le face à face s'abolit dans un stérile jeu de reflets ; le dédoublement divise la surprise. Il en fut souvent ainsi des duos de pianos qui, d'une façon ou d'une autre n'ont pas trouvé la bonne distance. Trop lointains (Williams / Taylor), trop proches (Bill Evans et lui-même, Ellington / Strayhorn), ils déçoivent, mais chacun selon des modalités qui disent beaucoup sur la musique et son essentielle difficulté.
Philippe ALEN
KOCH / SCHUTZ / STUDER & MUSICOS CUBANOS
FIDEL
INTAKT CD 056
Dist. Orkhêstra
Hans Koch : ss, ts, bcl, contr.cl, elec, samples ; Martin Schütz : cello, electr. Cello, elec, samples ; Fredy Studer : dr, perc + musiciens et chanteurs cubains. 1997-98
Au sein du trio Koch / Schütz / Studer le mixage des sons instrumentaux avec les apports électroniques atteint un tel degré de perfection qu'il balaie toute réticence. Pour avoir assisté à l'un de leurs concerts, je peux certifier que ces trois musiciens sont capables de reproduire en temps réel le large éventail sonore qui figure sur leur premier disque "Hardcore Chambermusic" (Intakt 042). A cet exploit s'ajoute un élément que je considère comme essentiel : celui de communiquer et d'entretenir un dynamisme éloigné de toute expérimentation aride.
Concernant cette nouvelle production, la démarche ne doit pas être assimilée à celle entreprise par Steve Coleman avec les musiciens cubains. A la tentative de fusion, il faut substituer celle de juxtaposition complémentaire. Le trio se sert des bandes enregistrées à La Havane pour les monter à la manière du collage cinématographique. Essentiellement constitué de percussions et de voix, l'apport cubain va du simple solo de timbales (sur lequel Koch brode d'excitantes improvisations à la clarinette contrebasse) ou d'une formation réduite permettant au trio de s'envoler sur une assise rythmique mouvante. Toutefois, le point culminant est atteint avec le big band CLAVE Y GUAGUANCO où le mélange des voix, de la polyrythmie afro-cubaine, du trio acoustique augmenté de ses rumeurs urbaines débouche sur des atmosphères quasi surréalistes.
Quand l'expérimentation s'appuie sur un tel potentiel de créativité, le plaisir procuré nous fait oublier les procédés, ce qui relève du grand art.
Gustave CERUTTI
ALAIN SOLER REUNION
PLAY THE RED BRIDGE
(Alain Soler : dms, p / Larry Schneider : ts, ss / fl / André Jaume : ts,cl/Rémi Charmasson : g François Méchali : cb)
Un peu d’histoire pour commencer : En 1871, Mac Mahon écrase la Commune de Paris et fait exécuter ses derniers défenseurs au pied du mur des fédérés du Père Lachaise. Louise Michel est déportée en Nouvelle Calédonie. La triste morale totalitaire reprend le pouvoir.
Un peu de musique pour continuer : Le 2 novembre 1996, Alain Soler et ses amis enregistrent au Möbius Studio de San Francisco le présent compact. Play The Red Bridge est tout entier dédié à la mémoire des insurgés de la Commune et plus généralement encore aux femmes et aux hommes qui ont fait de leur vie un combat pour la liberté. Il se dégage de cet enregistrement, outre son implication totale, un doux parfum de solidarité et d’échange. François Méchali y est convainquant et rythmiquement irréprochable. Ses chorus à l ’ à propos rare (Blues des Communards) cèdent parfois la place à des surgissements d’archet à la noirceur inquiétante (Ouverture). André Jaume fait exploser le blues de sa personnalité généreuse (Blues des Communards encore). Larry Schneider américanise un peu trop à mon goût mais nous offre de fluides chorus de flûte (Tropax).
Rémi Charmasson, comme toujours, épaule merveilleusement ses partenaires. Quant à Alain Soler, à la délicatesse et au raffinement remarquable, il s’inscrit dans la meilleure veine des batteurs mélodistes. Et si l’on ne devait retenir de ce compact qu’un seul thème, ce serait assurément l’ Internationale. Commencée dans les douces inflexions d’un Crescent coltranien, elle s’envole bien vite dans de libertaires envolées collectives que n’aurait pas renié le grand Albert ; le chaud ténor de Jaume se densifiant alors dans une masse sonore explosive.
Un peu d’ espoir pour finir : Il y a quelques semaines de cela, le trio de Larry Schneider, Alain Soler et François Méchali se produisait dans la ville de Vitrolles, gérée par qui vous savez. Sur la scène de l’association Charlie Free, un beau discours de tolérance, d’amitié et de résistance s’élaborait. La lutte continue ! Encore et Toujours !
Luc BOUQUET
SOTOS
SOTOS
GAZUL GA 8620
dist. Musea/MSI / 1999
Tiré d’un roman de Philippe Djian, ce groupe de ‘diablotins’ n’en finira sûrement pas de surprendre les publics actuels. C’est à Bordeaux que ce tout jeune groupe officie depuis quelques temps et il a su se forger en un temps record une renommée inattendue mais nullement surfaite avec sa musique qui, bien loin des standards musicaux commerciaux, est directement inspirés des maîtres comme Magma, Gong, King Crimson, Univers Zero ou autres Present. Une formation donc atypique de 17 à 28 ans, pour une musique instrumentale brillante, complexe, hautement mélodique, à la noirceur étonnante et aux accents balkaniques. ‘Toujours plus à l’est ?’ Peut-être en tout cas que ce combo à la cohésion parfaite s’est fait sien cet adage et, en tout cas, le résultat est plus que saisissant : quatre longues compositions d’une quinzaine de minutes chacune qui démontrent le talent de composition des frères Hazera, les incursions postclassiques du violoncelle et surtout une rythmique directement sortie du jeu des maîtres Christian Vander et surtout Daniel Denis. Sotos est un groupe d’exception qui surgit d’une boîte et qui surprend tout le monde par son côté à la fois rock et la complexité de ses compositions servies par une maîtrise instrumentale parfaite (guitare, basse, batterie, violoncelle, percussions, etc...). Après avoir gagné tous les tremplins rock du Sud Ouest, et joué en première partie de groupes renommés, c’est avec un bagage d’exception que ce groupe sort son premier opus. Du grand art musical à découvrir.
Jérôme SCHMIDT
MNEMONIST
HORDE
Rer MN1/ 1998
Dist Orkhestra
Avant Biota était le groupe-collectif Mnemonist, précurseurs aux côtés de Richard Pinhas de la musique industrielle, mais pour leur part non pas du côté électronique mais bien acoustique. C'est en effet une large palette de musiciens armés de violoncelles, bandes, saxophones, clarinettes, pianos, guitares ou cornet qui s'attaque à la matière sonore, l'échardant violemment, attaquant le silence. Il en résulte une musique très dense, tendue et acerbe qui rappelle Faust ou AMM. D'un rock-choucroute distendu on passe à des bandes noise répétées à l'infini, tranchées par des improvisations free-jazz et des virevoltements divers. Une obsessions musicale maladive, une sorte de pulsion morbide contemporaine est à l'étymon de ce processus de montée en puissance sonore, sorte de vision microscopique d'un son à l'état brut, une tentative de créer une cartographie en fractale du bruit blanc. Pas étonnant que l'on ait intronisé au rang de 'culte' cet album étonnant qui est un des points de départs ou de passages de beaucoup d'expériences radicales d'aujourd'hui. Bien plus que le simple aspect de document, 'Horde' est une (re)découverte musicale passionnante.
Jérôme SCHMIDT
Bertrand RENAUDIN
ZOOMTOP ORCHESTRA
L'échappée promise factice et pompeuse, le ton écriard et faussement colérique ne dérangent pas, n'animent pas ces zones intérieures étrangères aux convenances, à la complaisance. Renaudin se dérobe à cet exercice corporel. Creuser la langue, les sons, les mouliner de manière à se déplacer en deçà du sens : créer touche bien à autre chose.. Disque après disque, il gère sa petite boutique, agite des arguments et des folichets dans le but de nous tromper : cette musique n'est pas libre, n'est pas ouverte. Il faut certainement bien plus que des déclarations de principes (qui abondent : revue de presse, notes) pour endosser la liberté, gagner souvent de haute lutte, au prix de résistance(s) farouche(s) : contre soi-même, contre le prêt-à-penser-prêt-à-mâcher ; se tailler des brèches dans l'épaisseur même du Moloch de la machine-capital.
L'exotisme affiché (ces appels à des mémoires lointaines ne cessent de ramener l'autre au même, en le dénaturant), cette esthétisation ubiquiste qui chasse toute cohérence éthique - mode de vie, mode de jeu - (après moi le déluge ! lançait un mégalomane averti), manifestent ce constat : c'est de la gonflette !! Tous les apparats utilisés (que du tape-à-l'oeil !) pour emballer cette musique (la pochette, les titres, les textes légitimant sa démarche) n'arrivent pas à cacher la vacuité même de ce projet, conçu dans une logique marchande. La stratégie adoptée par Renaudin, vrillée par un désir de reconnaissance proche du ressentiment, écœure. Les situs ont démonté les rouages de ses mécanismes morbides, Dubuffet l'a conspué : asphyxiante culture ?
Bertrand SERRA
N.B : Nous qui désirons sans fin ne sommes pas dupes...
V.A.: ODE AN DIE LANGEWEILE - EINE HOMMAGE AN HANSS EISLER
NO MANS LAND 9826
(CD 1999)
Dist. Orkhestra
Bien loin d'une quelconque compilation sans orientation claire, cet hommage musical au compositeur engagé Hanns Eiseler est un rafraîchissement très personnel d'un homme qui recouvert de la poussière du Mur détruit aurait du mal à paraître aujourd'hui sous son meilleur jour musical et idéologique. Ce que se propose cet album très cohérent est bien donc une réinterprétation hors-contexte d'une musique plus jouée par les chœurs militaires que par les formations interlopes formées par ces musiciens. La touche apportée est une profonde fragilité des mélodies, des voix décalées délectables, des structures bancales, toujours en porte-à-faux. C'est une musique de l'incertitude qui nous est ici délivrée, des chansons qu'on regrette de chanter, des mélodies qui perdurent malgré soi. C'est doux et effrayant, comme ces voix de cabarets désertés, avec un brin de nostalgie comme Dagmar Krause ou Heiner Goebbels savent souvent le faire dans ses œuvres. Ces musiciens qui naviguent des musiques improvisées les plus originales à un jazz intimiste en trio apportent par la diversité de leurs approches une relecture profondément émouvante d'une œuvre tombée dans l'oubli, une réactualisation bouleversante.
Jérôme SCHMIDT
LAMBCHOP
WHAT ANOTHER MAN SPILLS
(CITY SLANG-LABELS)
Tous les Wagner ne sont pas à mettre dans le même sac: il y a Richard et Kurt, c'est le capitaine de Lambchop, un groupe à la géométrie variable (entre 9 et 14 membres) qu'on n'hésitera pas une seule seconde à consacrer comme l'incarnation de country-soul la plus incongrue des Etats-Unis. Empruntant à Gram Parsons sa vision d'un C & W mariant sa pâleur avec la négritude soul (vision qui partit en fumée dans le bûcher funéraire que lui confectionna son meilleur ami au pied de l'arbre de Joshua dans le désert de la Yucca Valley), Kurt Wagner chasse les cauchemars soniques des Doobie Brothers. Ici rien n'est suave: la pedal steel a l'oeil torve et elle arracherait des larmes à un tas de cailloux. Les guitares acoustiques ont l'arpège menaçant et la ritournelle suicidaire. Puis par enchantement, une ballade musclée de Curtis Mayfield se dévide comme on débouche une toilette en enfer. Ca braille et ça brame comme dans une discomobile déposée dans un champ de cacti. Les falsettos tabagiques ont le souffle court du fumeur en phase terminale. Le phrasé à l'octave souterraine, les vignettes à la poésie sarcastique, tout cela contribue à faire des Lampchop une formation mutante et dangereusement rapace (elle kidnappe même Vic Chesnutt) qui titube et divague avec adresse sur une frontière que certains souhaiteraient à jamais voir hermétiquement bétonnée. On pourrait rire volontiers de Lampchop comme on le fit jadis de Commander Cody & the Lost Planet Airmen si sa poésie et sa musique n'étaient pas si denses et opaques, si sombrement habitées par un génie à l'intelligence et l'humour dépressifs. Kurt Wagner retourne les académismes et les clichés comme pour mieux faire apparaître sous les coutures du vêtement la chair qui sue, suite et saigne juste en dessous.
René GUYOMARC'H
NEW AIR & CASSANDRA WILSON
AIR SHOW
Black Saint 120 099-2 / dam
Henry Threadgill (as ,ts ,fl, banjo), Fred Hopkins (b), Pheeroan akLaff (dm), Cassandra Wilson (voc). 1986.
Par un rapide retour éternel, quelques aspects de l'un des plus grands organisateurs de musique et compositeurs de réalité de ce temps que nous sommes quelques-uns à vivre. On ne peut d'abord dire du trio auquel Henry Theardgill a mis fin il y a quelques années que l'extraordinaire mobilité, la variabilité essentielle : rien n'y fait bloc mais tout s'entraîne, l'espace demeure entre les musiciens comme pour mieux tirer parti, dans la simultanéité, de leur "langage intérieurs" (cf. Don't drink that corner, my life is in the bush, paroles savamment réveillés par Cassandra Wilson comme pour un dieu noir). L'improvisation collective met donc l'inspiration à l'entière disposition des sujets, sur le carreau des consciences et tout l'art de Threadgill est alors d'exacerber les décalages et les dissemblances plutôt que de les résorber comme on calfeutrerait une voie d'eau. Les "événements" d'akLaff, les assertions d'Hopkins et, plus encore, les propres traits du saxophoniste nidifient dans l'éclatement, dans une ramification permanente qui est celle de logiques raccordées et non unitairement contraintes. Il n'est alors que d'écouter et de s'éprendre d'un solo (?) d'alto: à ce niveau il ne s'agit plus de sauts d'intervalles, tout ce passe comme si les séries de notes les plus hétérogènes, les moins en rapport a priori, d'être rapprochées arbitrairement et à grande vitesse devenaient poétiques. Un aspect: ce qui lie un son à un autre, c'est la distance, c'est d'amener entre eux le sentiment du possible.
Alexandre PIERREPONT
THREE WINDOWS + TWO
A PORTRAIT OF JIMMY GIUFFRE
Celp 39
(André Jaume : ts – bcl – fl / Rémi Charmasson : g / Randy Kaye : dms / Jean-François Canape : tp – bugle / Bob Harrison : cb)
Ceux qui connaissent l’AJMI (Association pour le Jazz et la Musique Improvisée) en Avignon savent à quel point cette vénérable association demeure indispensable pour le développement des libres musiques dans la cité papale. A l’occasion du vingtième anniversaire de l ’AJMI, les murs de la Manutention (haut lieu d’émulation culturelle et de rencontres en tous genres ; cinéma, musique, danse, etc …) ont vibré des libertaires notes de musique de plus d’une trentaine de musiciens, sensibles depuis longtemps à la démarche de son directeur artistique Jean-Paul Ricard. Le présent disque peut donc se lire comme un résumé de ces trois mémorables soirées de juin dernier. Mais plus qu’un disque souvenir, il faut surtout y voir un hommage sincère à un musicien emblématique de l’association avignonnaise, l’auda-cieux Jimmy Giuffre.
La trente-neuvième production Celp (et la première en digipack !) s’ouvre sur Finger Snapper. D’entrée on est surpris par l’énorme cohérence de la section rythmique, le léger décalage du drumming de Randy Kaye procurant à ses partenaires une plus grande autonomie encore. Sur Apes, belle et printanière composition de Jimmy, le remarquable soutien du guitariste Rémi Charmasson fait à nouveau s’envoler la section rythmique (ces trois là devraient songer à créer un trio !). Mais c’est avec River Chant et River Station que ce compact devient intense. Splendide composition de Jimmy Giuffre, River Chant s’ouvre sur une minimale ligne de contrebasse du précieux Bob Harrison. De grands espaces s’ouvrent alors pour les solistes. La modale flûte d’André Jaume en profite alors pour s’élever dans une orientale quiétude ; celle d’un chant profond universel. Après un improvisé duo contrebasse - clarinette basse, River Station se fait unisson-procession. La trompette de Jean-François Canape en profite pour surgir et déchirer la voûte céleste d’une sombre plainte. A Ring-Tail Monkey, final à l’éclat radieux vient conclure trop tôt un compact de l’échange complice et total. Concernant nos cinq zigotos, c’est le contraire qui aurait été étonnant.
Ce soir là, l’AJMI avait vingt ans. Jimmy Giuffre aussi.
Luc BOUQUET
ERIK FRIDLANDER
CHIMERA
Disk Union Avan 057
Friedlander (cello), Drew Gress (b), Chris Speed (cl),
Andrew D'Angelo (bcl).
Il y a des filiations discrètes comme le monde qu'elles préfèrent entrevoir que désigner, des musiques courant sous la roche de la musique: après les duos de Julius Hemphill et Abdul Wadud, le Dark Wood Ensemble de Marty Ehrlich où Erik Friedlander remplaça Wadud, Chimera prend place dans le même contre-jour de cordes et de bois qui défraya tout un climat de bruits. Admettons même qu'il s'agisse d'une musique jouée et écoutée les volets fermés, d'une musique qui passe comme les rayons du soleil à travers les persiennes, à l'intérieur de laquelle le violoncelle et la contrebasse suspendent le temps, les clarinettes roulent un tapis volant. Car voilà incontestablement un quartette ou un carré magique: nul besoin de trop en faire avec la mélodie ou d'étaler une âpreté présente mais intériorisée, nul besoin de reprendre les rôles d'un autre quartette (en témoigne la version sinueuse de Little Niles de Randy Weston, l'homme qui s'y entend si bien pour marier...piano et percussions). Le jeu de dynamiques dès l'abord assouvies tisse plutôt une tapisserie ajourée, sur un canevas où quatre aiguilles simultanément se glissent et serpentent comme dans un feuillage. Alors, tour à tour, Chimera nous voile et nous pique au vif.
Alexandre PIERREPONT
PHLEGM
TELEMAK
LYKILL RECORDS
Association Voskhod,
23 route de la Gare, 25720 Larnod
Amateurs de "post-rock", vous allez être aux anges : fans de Tortoise et consort, c'est sans plus tarder (l'édition est limitée à 500 exemplaires) qu'il vous faut commander ce 12", première référence du label Lykill. Sur la face A de ce vinyle, "Somm" et "Lunarcy" crée pour la première partie du concert de Lee Ranaldo au Pezner, longues pièces instrumentales entêtantes au groove lancinant et hypnotisant signées Phlegm et enregistrées par Eric Aldéa, ex-Bästard. Sur la face B, un titre de Phlegm, "Blaum", un autre de Telemak, "Remembering", plus sombre et méditatif. D'un côté Phlegm évoque, en vrac et par bribes, Ulan Bator, Bästard, Sister Iodine, Sonic Youth comme des réminiscences de Bill Dixon à la trompette, de l'autre, avec Telemak, ce serait plutôt Tony Conrad. A signaler, Telemak enregistre en ce moment avec Amaury Cambuzat pour le label du fanzine "Feardrop". A découvrir.
Philippe ROBERT
Anthony BRAXTON/
Lauren NEWTON
COMPOSITION 192
(for 2 musicians & constructed environment)
LEO CD LR 251
A.BRAXTON/Stewart GILLMOR DUO
14 COMPOSITIONS
(traditional) 1996
LEO CD LR 259
Dist. Orkhêstra/Improjazz (VPC)
A.BRAXTON/
Gino ROBAIR
DUETS 1987
Music & Arts CD 1026
Dist. DAM
Depuis trente cinq ans, pas une pause dans l'inlassable défrichage des formes. Braxton est le plus obstiné des hommes. Il l'a déclaré une fois pour toutes : "Le seul moyen de continuer d'évoluer n'est pas d'attendre l'aide de quelqu'un. Je ne dois compter que sur moi-même. Je suis un spécialiste des projets non réalisés, mais je veux bien être damné si je n'écrivais pas pour la seule raison que je ne suis pas joué ou pas enregistré. On ne peut pas se plaindre si on n'a rien écrit. J'écris d'abord, je me plains ensuite". Fort de cette politique - la seule possible, en art -, Braxton a conçu pour son opus 192 un dispositif incluant une "roue de la fortune", une machine à tester sa force, des bandes pré-enregistrées par les musiciens, et un dispositif vidéo. La roue assure une fonction d'aiguillage parmi les compositions à jouer, désignant en certains points de la partition quelle musique suivra. Cette Composition 192 appartient à la nouvelle série de pièces illustrant le concept de Ghost Trance Music (d'autres ont été publiées par Braxton House). Celui-ci met en œuvre des procédures d'exploration du continu, "définit des stratégies pour former des mélodies sans début ni fin, qui ne se développent pas et n'entretiennent aucun rapport avec la tonalité". Le résultat est simplement fascinant. La musique est ce qui transfigure le monde sans en modifier l'ordonnance apparente. Elle habite les lieux comme un fantôme, hante l'espace et le charge d'un nouveau potentiel. Les lignes dessinées ici selon un rigoureux caprice, la voix toujours doublée comme par son ombre, introduisent à une durée autre qui est comme l'envers du temps musical. Tout est saisi, en effet, comme d'une transe immobile, vibre, animé de l'intérieur. Qui ne prendrait pas au sérieux les dénominations braxtoniennes sera pourtant frappé de l'exactitude de celle-ci. A l'issue de la répétition, Lauren Newton, de qui la partition exigeait des capacités de déchiffreuse à vue égales à son tempérament d'improvisatrice, déclara à Leo Feigin : "J'ai été braxtonisée". Jadis, elle eût dit : "mesmérisée". La musique de Braxton doit affronter une telle incrédulité qu'il faut lui souhaiter d'atteindre des oreilles non prévenues. Elles seules peut-être sauront ne pas se refuser à une expérience aussi forte. Pour les autres, notre iconoclaste a réservé une belle pomme de discorde sous l'espèce d'un album trad. Non pas une de ces collections de standards qu'il effleure (In the tradition, Steeplechase), ou déjoue (ses piano-quartets, dont personne à ce jour n'a risqué l'évaluation) ; non ! du trad, du vrai : Kansas City Man Blues, Do you know what it means to miss N.O. ?, Ain't gonna give nobody none of my jelly roll, Ja da, et autres Memphis blues. Délaissant ici son staccato idiosyncrasique pour des volutes baroques et précipitées, parfois keatoniennes mais toujours émouvantes (Rosetta), optant là pour un suave contrepoint de flûte sur cor (Blue, turning grey over you), abandonné à une simplicité tant virgilienne qu'elle en devient provocatrice (Skylark, comme pour soi, avec des excursions hors l'harmonie qu'une rêverie toute privée autorise sans discussion), Braxton va son chemin avec pour seul souci de rendre à leur fraîcheur première des mélodies assombries par les vernis successifs. Il y va avec la liberté sublime d'un amateur, jouant le jeu sans se faire jouer par lui. Blues my naughty sweetie gives to me, au saxo basse, tremblotte comme au temps du muet ; I'm gonna sit right down and write myself a letter, est pris au pied du titre, Jelly roll à l'exposé presque déchiffré (au ténor !) a la beauté de l'antique, mais ailleurs, Stardust devient (alto et cor) un hymne comme on n'en a jamais ouï. Gillmor, partenaire respectueux au piano à pompe, donne au cor et à la trompette l'occasion de tester les précieux alliages, inédits et probants, qui assurent une variété de couleurs et d'attaques bien plus néo-orléanaise que les reconstitutions marsalissiennes. Rien ne manque, ni la marche (Battle cry), indispensable touche d'humour et de fidélité, luxe d'authenticité : à quand Braxton au Lincoln Center ? Pour patienter, Music & Arts réédite en l'augmentant un duo de 87 avec Gino Robair (Rastascan BRD 002). Les compositions de Braxton, anciennes (40, 86, 108, respectivement de 74, 78 et 84) ou plus récentes (136), sont ici dépouillées, délicatement abordées dans des nuances piano et mezzo forte. 86, comme un mobile, s'oriente à partir de points de suspension, déroule ses anneaux en glissements soudains qu'accentue le choix d'un xylophone, léger et capricant, aux sons secs et discrets qu'un jeu tremolando rend plus insaisissable encore. Celui-ci domine une large moitié de cet album et lui confère une couleur particulière. Ballad for the Children, co-signée, déploie une très belle ligne horizontale qui s'enfonce dans une zone pastel de mirages berceurs du plus bel effet. Plus loin et pour conclure, une Counting song apprend progressivement à compter jusqu'à dix-sept, puis à ne plus s'en laisser compter, confirmant par là que Duets 1987, en dépit de son titre sèchement descriptif est en réalité un disque pour enfants. Comme les deux autres d'ailleurs. Mais voilà : seuls les adultes ne s'en apercevront pas, et ils ont la clé du porte-monnaie. Il ne reste qu'à convaincre l'enfant qui demeure en eux de bien vouloir se laisser séduire. Braxton ne s'adresse qu'aux enfants.
Philippe ALEN
AnAnAnA
Label d’origine portugaise en
² voix² d’expansion, fabricant de galettes aux goûts particulièrement épicés : pimentées, poivrées, iodées, aigre douces, âcres ou parfois fades, amères, indiennes… toutes ces galettes ont en commun ce goût prononcé pour la déroute de l’ouïe.Résolument tournées vers l’expérimentatoire, l’après avant-garde ou le dingue, les musiques produites font le plus souvent office de petits pavés dans la morne mare. Comme nous allons le voir en nous penchant sur trois émanations récentes du noyau AnAnAnA, et forcément découlant de toute tentative de recherche et d’aboutissements (ou non) musicaux, le pire comme le meilleur peuvent allègrement s’y côtoyer.
Ce label, à qui l’on doit par exemple l’étrangissime Osso Exotico (voir Improjazz n°43), de par son entreprise et ses efforts, s’avère nécessaire au paysage des musiques de traverses. Saluons ici son existence et son audace extrême.
CARLOS ZINGARO
CENAS DE UMA TARDE DE VERAO
AnAnAnA, TNDM 001
Il s’agit d’une musique composée en 1997 pour la pièce éponyme de Jorge Guimaraes. Je vous le dis d’emblée : il est inutile et vain de tenter d’y traquer la moindre trace du violon du Zingaro de In Situ ou de Potlatch. Ici, la musique se développe au ralenti, louchant sur les productions du Label 4AD – les voix en moins. Aux incisives attaques de l’archet se sont donc substituées, pour notre malheur, de synthétiques nappes
² violines² où tour à tour s’égrènent quelques notes d’un piano new-age ou des cris de mouettes, des bruits de vagues.Musique résolument climatique donc, au parfum d’éther, où tout semble vouloir s’étirer, s’évaporer, brumeux… mais une brume sans grain, une brume fadasse : ça rappelle la musique des vieux documentaires TV du dimanche après midi où l’on croupissait devant les images volées des profondeurs d’un océan aux couleurs ternes, passées (à moins que ce ne fut celles de mon antique télé). Sauf que là, on n’a plus rien pour tromper notre ennui : ni raies mantas, ni lamproies, ni congres, ni poissons-pierre, ni silures ou sirènes, ni poulpes nains. Ni chimères à tête cornue.
TELECTU / SCLAVIS / BERROCAL
JAZZ OFF MULTIMEDIA
AnAnAnA, NON 001
Fait sans conteste parti du meilleur de la production AnAnAnienne. Il s’agit d’un enregistrement live capturé au Guimaraes Jazz Festival en 95. Telectu, formé par le duo V. Rua / JL. Barreto, élabore un réseau complexe et ravagé, où s’épanouit une myriade de sons nés de nulle part, qui se disputent l’existence avec une clarinette, une trompette bouchée, un soprano… Tout fusionne de manière aquatique : notes souvent tenues, en apesanteur, échos troubles, parfois vivement transpercés par un banc de sons ou le chant écaillé d’une sirène.
Cela produit une impression d’espace et de lent chaos : immersion dans un monde étrangement beau et inquiétant à la fois, qui n’est pas notre milieu naturel. Un grand moment électro-acoustique.
Forcément, plongés jusqu’au cou dans un tel environnement, Sclavis et Berrocal s’en donnent à cœur joie. Le premier n’hésite guère à fissurer les superbes sculptures de ses mélodies, à les émietter, ce qui nous donne quelque chose de fabuleux. Le second fait glisser ses chants, les slappe, les entortille, ce qui nous donne quelque chose de fabuleux.
Une œuvre dans laquelle il faut s’immerger, un truc de fous.
RAMUNTCHO MATTA & SAMON TAKAHASHI
SOUNDCARDS FROM CHILE
AnAnAnA, NON 002
Ramuntcho Matta a volé toute une série de sons au cours d’un voyage au Chili : des bribes de voix (un chanteur mongol, la dernière femme Yagan du Chili…), débris de bêlements, de meuglements, d’aboiements, quelques sifflements, les jacassements d’une oie, peut-être même de deux, des chants d’oiseaux, des cot cot éparses, des coulures d’eau, des instruments précolombiens aussi. Il a mixé le tout pour en extraire du sens, tandis que Samon Takahashi s’est occupé du traitement sonore. Pour ma part, je n’ai toujours pas capté la moindre trace de sens. Qu’on écrive au journal qui transmettra si.
Ceci dit, je ne dis pas que ça m’a gênée outre mesure. Ca n’est pas emballant non plus, tous ces bêlements. Pourtant, les passages avec le chanteur mongol sont très forts, prennent aux tripes. Et ce petit bout d’ocarina aussi… L’écho d’un pas sur un sentier de l’Aucanquilcha… Partie pour
² descendre² le disque, je m’aperçois que je ne parviens finalement pas à m’y résoudre, que quelque chose de profondément humain m’y attache. Curieux, non ?
Maud ENCRE
ERNEST RANGLIN
IN SEARCH OF THE LOST RIDDIM
Palm Pictures-Virgin
Le reggae, synthèse du mento traditionnel et du rythm'n'blues diffusé depuis Miami, est né dans les dancehalls jamaïcains. Son apparition coïncida avec l'indépendance. Cet idiome à la syncope unique a depuis fait le tour du monde (Babylone?) et marqué toutes les autres musiques populaires. Dès le début des années 60, Ernest Ranglin, jeune guitariste de jazz en résidence dans les studios d'enregistrements de Duke Reid, allait imprimer de son jeu atypique la rythmique identitaire d'une musique en gestation. En parallèle avec une carrière de musicien de studio, il en poursuivit une autre plus discrète de jazzman. Lors de son exil londonien où il vécut une partie des années 60 comme bon nombre de compatriotes (Rico Rodriguez), il fréquenta assidûment le club de Ronnie Scott... Après "Below the Bassline", encore profondément tributaire des standards reggae, Ernest Ranglin retourne à la case départ. Il emprunte le chemin inverse (mais cette fois ci consenti) que prirent les milliers d'esclaves acheminés par les européens vers le Nouveau Monde. "In search of the lost riddim" (A la recherche du rythme perdu) est le récit d'une quête spirituelle et musicale au Sénégal. Le descendant d'esclaves jamaïcains foule la terre que quittèrent ses ancêtres 4 siècles plus tôt, les fers aux pieds et sans espoirs de retour. Baaba Maal, chez qui ce disque a été enregistré, impose sans autorité une moitié des compositions: djembe et kora, hoddu, balafon et calebasse, tama et sabar et vocaux en langues vernaculaires enveloppent la guitare et lui imposent leur impérieux contexte traditionnel. Ernest Ranglin niche ses riffs et ses chorus de façon instinctive. Chaleureux et exalté, "In search of the lost riddim", coule de source. Il impose deux évidences: l'Afrique est bien la matrice de toutes les musiques populaires afro-américaines et le mélodiste Ernest Ranglin s'est immergé au point de s'y fondre dans un nouveau vocabulaire sans même passer par l'apprentissage de son alphabet.
René GUYOMARC'H
JONI MITCHELL
TAMING THE TIGER
REPRISE-WEA
Joni Mitchell, même si elle est issue de la scène folk américaine des années 60, est bien à l'étroit dans une famille musicale si restrictive. Sur cet album aux compositions complexes, elle apparaît comme un auteur sophistiqué qui brise quelques conventions harmoniques en vigueur dans le monde de la pop et de la variété anglo-saxonne. Joni Mitchell n'est pas plus la muse de Céline Dion qu'elle n'est celle de Barbara Streisand. Elle utilise les talents et le génie des solistes qui la secondent (Larry Klein-basse, Greg Leisz-pedal steel, Wayne Shorter-saxophone) pour faire exploser le format de la chanson conventionnelle. Des claviers et de la guitare dont elle s'accompagne, elle arrache d'imprévisibles dissonances et des ambiances orageuses. "Taming the tiger" est un disque aux climats aussi violents qu'incertains et si Joni Mitchell préfère ne pas y apprivoiser les fauves, elle y dompte des mélodies rebelles et contrastées. Elle en expulse des humeurs cyclothymiques qui s'ordonnent d'elles-mêmes comme les nouvelles dans un recueil. Aquarelliste qui flatte la toile d'un pinceau plutôt habile, elle illustre le livret qui accompagne le disque d'une multitude de chats. Tous les félins ne sont pas destinés à errer dans les jungles. Certains méritent de subir la domestication.
Elle partage avec Buckley père et fils la singulière aptitude à taquiner des univers sonores pervers. A ceci près qu'elle est encore de ce monde...
René GUYOMARC'H
DOUBLE JEU TRIO
MOBILES
Unit Records UTR 4108 CD
François Chevrolet, div s; Christian Graf, g; Bernard Trontin, perc
Le Double Jeu Trio se nomme-t-il ainsi parce qu'il se prendrait pour une espèce de Janus, le dieu au double visage ? Les bases percussives de ce disque tendraient à confirmer cela, car elles ont toutes les apparences du rock. Le résultat, lui, est plutôt côté jazz-rock, avec un penchant certain pour le jazz. Ces étiquettes, je les manie ici avec beacoup de réserves - écoutez la septième plage, "sonars", où la guitare et l'alto se côtoient en chiens de faïence, la guitare rockeuse menaçant de ses grondements le frêle saxophone jazzique. Et si on laissait tomber les étiquettes tout en permettant à nos oreilles de nous guider dans le labyrinthe des musiques actuelles? Alors la liberté de ton, la souplesse rythmique, un certain bon goût sur fond d'élégance recherchée et voulue, mon inguérissable jazzophilie tend à mettre tout cela sous l'étiquette jazz. Revoilà les étiquettes. Ecoutez "Perpetuum mobile", plage 5, puis venez me jeter au visage que je les rattache au jazz de manière un peu sybilline. Au fond, je ne tiens à les rattacher ni au jazz ni au rock ni à la nouvelle musique improvisée ni ? (a vous de continuer le jeu des étiquettes). Je me suis laissé séduire par leur côté félin et un brin reptile sympa serpentant librement. C'est ce qu'ils font dans les déchaînements de la quatrième plage, "sourire carré". Ailleurs c'est un superbe échantillonnage d'approches rythmiques toujours renouvelées et frappantes, dues au travail de Trontin aux percussions - c'est lui qui parle de percussions plutôt que de batterie, peut-être à cause de cette liberté de ton à laquelle je faisais allusion quelques lignes plus haut. Mais, dans l'organisation de ce trio, chacun doit veiller à tous les aspects du jeu, étant donné que l'on a cherché à se dégager de certains liens traditionnels - on ne saurait donc rien attribuer précisément à l'un ou l'autre, si ce n'est les solos et les compositions signées indivi-duellement. La musique de Double Jeu est également faite de chocs et de heurts qui tiennent à l'héritage des forces en présence: la guitare penche du côté des sonorités telluriques et tectoniques venues du rock, la batterie devient son alliée, à moins que ce ne soit la batterie qui et la guitare qui suit, mais voici que le saxophone vient rappeler que l'univers est aussi fait de hauteurs et de non-pesanteurs, et alors la batterie ou la guitare le rejoignent et c'est reparti pour un tour. Des tours et des détours, ils en ont plein leurs instruments, les trois du Double Jeu Trio. En fait, le nom Double Jeu m'a l'air trop modeste, je propose de les rebaptiser "Multiple Jeu", tant sont variés et imaginatifs les moyens mis en œuvre pour vous tenir en haleine. 47 minutes et 47 secondes de défis et de plaisirs, aussi exigeants et variés les uns que les autres. Et en disant "plaisirs c'est avec délectation que je souligne ce mot.
Norberto GIMELFARB
QUATTROPHAGE
KOINOBIOS
SORDIDE SENTIMENTAL / SEMANTIC
Olivier Hue (elg, g préparée, rin japonais, effets électroniques et sons concrets), Pierre Dellacherie (cello), Matthieu Safatly (cello, cello préparé, tambours de freins, elb, voc), Nicolas Lelièvre (perc, effets életroniques, platines disques) + Cyril Sergé (bs), Matthieu Degrave (cor), Blaise Pavie (p), Juliette Safatly (alto), Christophe Foquereau (b), Julie Bouhallier (voc).
Quelle équivoque appellation que celle de "musiques actuelles". Notre perception du temps est-elle si fragilisée et le souci de désigner réduit à de tels expédients? Mais quelle que soit l'incertitude que les signes maquillent inutilement, il y a ce que de Quattrophage normand (un nom bien moins curieux) cherche par exemple à signifié et qui pourrait se révéler être un désarroi d'un importance elle aussi moins accommodante. Dans "Koînobios", un sombre paysage sonore nous recouvre - expression qui se justifie autant par les associations que la musique fait naître (par son déroulement scrutateur, ses citations urbaines, ethnographiques ou de muzak judicieusement déplacées, par ses raccordements et ses résonances) que par l'expression pourquoi pas très nette que ce paysage est bel et bien constitué de sons, de "touches de sons", et qu'il faudrait alors faire appel à un phénomène dit de "visualisation sonore" . Désarroi encore, mais riche désarroi, dans la mesure où les instruments circulent davantage entre les domaines dont chacun s'environne, et y pénètrent parfois, qu'ils "n'exécutent" quoi que se soit ensemble. C'est alors que toute cette recherche entre fixation et dilution, peaux et noyaux, étonnements et inquiétudes, finit par apparaître comme un renouvellement troublé des modes d'échange. Disons alors que les quatre membres de Quattrophage et leurs invités ont leur propre actualité et leur raisons aussi, non loin de celles de Pierre Reverdy qu'ils utilisent.
Alexandre PIERREPONT
PRIMA MATERIA
BELLS
KNITTING FACTORY WORKS 190
Dist. ORKESTRA
Louie Belogenis (ts), Allan Chase (as), Greg Murphy (p), Joe Gallant (b), Rashied Ali (dm)
ROVA'S 1995
JOHN COLTRANE'S ASCENSION
BLACK SAINT 120180-2
DIST. DAM
Jon Raskin, Steve Adams (as), Larry Ochs, Bruce Ackley (ts) + Glenn Spearman (ts), Dave Douglas, Raphé Malik (tp), Chris Brown (p), George Cremaschi, Lisle Ellis (b), Donald Robinson (dm).
Nous y (re)voilà. L'intense activité volcanique que connurent les Etats-Unis au cours des années 60 est encore dans toutes les mémoires, particulièrement les éruptions du 1er mai 1965 à New York et du 28 juin de la même année dans le New Jersey. Aurait-il donc déplu à Albert Ayler, principal témoin de la première d'entre elles, que l'on reconstituât cet événement irrépressible et par suite réputé impraticable? Peut-être, si l'on considère que la compression des plaques "traditionnelles" et "modernes" qui avait rendu possible l'arc tectonique connu sous le nom de "Bells" ne doit plus rien aux aperçus et à l'énergie spirituelle d'un homme rassemblé à la musique dissemblable, mais à la poignée de fidèles qui n'a plus que cet homme et quelques autres en vue. Certainement pas quand on constate que Prima Materia ne s'y livre précisément que dans le but déclaré de rassembler les esprits. Réattaquer "Bells", est-ce propager encore ce qu' Ayler désignait lui-même comme des vibrations? Mais alors lesquelles? Louie Belogenis et Rashied Ali veulent-ils nous galvaniser d'entrée de jeu et de haut en se bravant si longuement? Le quintette en son entier (le piano de Greg Murphy se substituant parfois curieusement à la trompette de Don Ayler) est-il en mesure de conforter et réjouir quand, après six semaines de concerts, il en est venu à reconnaître une heure de chemins dans une oeuvre qui ne dépassait pas la vingtaine de minutes? Aurais-je tendance à répondre par l'affirmative? De même, parce que Rova Saxophone Quartette n'a eu besoin que de s'adjoindre les services de Gleen Spearman pour oser "Ascension" (sans compter les cuivres et la rythmique), là où John Coltrane avait dû à l'inverse retenir quatre des meilleurs saxophonistes de la nouvelle génération, faut-il penser que leur configuration, en plus de leur éthique, prédisposait Adams, Ackley, Ochs et Raskin à tenter cette aventure ? Non, si l'on tient à tout prix à dénicher par où l'hommage est trop appuyé, la "version" déficiente, le rappel à l'ordre complaisant, la déclaration d'amour gênée et gênante... que sait-on encore? Eventuellement si l'on suit attentivement les courants qui entourent encore cette guirlande d'îles volcaniques, les centres tonals à partir desquels s'organise, se déploie, s'élève l'improvisation collective et passionnée. Puristes et progressistes myopes se retrouveront pour dire qu'il y a mieux à faire. Par principe. Spearman y voit pour sa part une manière d'offrande propitiatoire. Et il est vrai que l'on n'écoute ici que le cœur. Allez savoir.
Alexandre PIERREPONT
LE QUINTETTE POPOLIEN
LE TRANPOPOLIEN
ASSOCIATION EUSTACHE AE-PL 10
Dist. Plainisphare (Suisse)
Ce quintet vient de fêter ses dix ans d'existence et s'il n'a pas encore atteint le degré de notoriété du BBFC (aujourd'hui dissous), il s'affirme comme la formation vaudoise actuelle la plus importante aussi bien par la qualité des musiciens qui le compose que par l'originalité de la musique qu'il propose.
Popol Lavanchy dirige son monde avec une bonhomie qui ne masque pas l'impeccable pulsation de sa basse ou les délicates fantaisies qu'il tisse à l'archet. A ses côtés on trouve Diego Marion, saxophoniste chaleureux avec ses envolées lyriques, Jean-François Bovard, tromboniste qui sait allier vélocité, onctuosité et truculence, Michel Bastet, pianiste capable d'opérer la synthèse entre romantisme evansien et audaces monkiennes, et enfin Jean Rochat, batteur d'une précision diabolique et aussi l'un des rares à pouvoir jouer à pleine puissance sans couvrir les solistes.
Toutes les compositions, écrites par Lavanchy, Rochat ou en collaboration, contiennent leur lot d'heureuses trouvailles. Elles se singularisent d'abord par la plénitude des ensembles et elles se déroulent souvent comme une petite suite racontant une histoire avec des variations de mode, de tempo, citations (valse, marche, polka), quelques fantaisies bruitistes, une certaine nostalgie aussitôt contrebalancée par une bonne dose d'ironie.
Manifestement, cette musique difficilement catégorisable (heureusement) peut séduire mais elle le fait sans aucun mépris, ni démagogie car elle s'adresse avant tout à l'intelligence du public.
Gustave CERUTTI
Ce disque sera distribué en France cet automne lors de la future tournée du Quintette Popolien. Les impatients peuvent s'adresser à la rédaction d'Improjazz afin d'obtenir une adresse en Suisse.
Cyrille BUGNON
SOUTHERN PERSPECTIVE
TCB 98302 Red Line
Cyrille Bugnon, st, comp; Eric Lewis, p; Lonnie Plaxico, b; Gene Jackson, bat; Englewood, NJ, les 26 et 27 août 1995
J'ignore s'il faut aujourd'hui présenter Cyrille Bugnon au public lecteur. Sa biographie présente des ressem-blances avec celle de quelques autres jazziciens suisses romands en ceci qu'il a suivi une carrière universitaire et a tardé un peu à se consacrer entièrement au jazz. Dans son cas, ce fut le droit, et il a travaillé trois ans comme juriste avant de choisir la existence hasardeuse du jazzicien profes-sionnel. Né à Montreux - dont le festival de jazz s'inscrit en lettres d'or dans l'histoire jazzique romande et mondiale, surtout par le beau climat jazzique qui y a régné pendant la période 1967-1982 - en 1964, issu d'une famille de musiciens, il a côtoyé des jazziciens étasuniens d'envergure qui visitaient la maison familiale. Le reste, c'est l'histoire d'une passion personnelle pour le jazz et le saxophone. La maîtrise du saxophone ténor, qui n'est pas une mince affaire. La quête d'une voix et d'une voie personnelles sur un instrument dont la brève histoire jazzique est tellement intense que ça vous donne le tournis. Surtout parce que tant de géants y ont laissé leur empreinte. Tenez, l'année où Bugnon est né on pouvait entendre en direct des ténors du ténor tels que Coleman Hawkins, Ben Webster, Bud Freeman, Budd Johnson, Don Byas, Stan Getz, Sonny Stitt, Sonny Rollins, John Coltrane, Joe Henderson ou Wayne Shorter. Ma liste ne se veut nullement exhaustive, elle est là pour rappeler que le choix du saxophone ténor vous confronte à l'un des instruments du jazz dont la voix a été façonnée par de telles sommités que ? Non, je ne veux pas dire que tout jazzicien choisissant le ténor soit une espèce de héros. Je veux seulement montrer à quel point il faut travailler l'instrument pour laisser ne serait qu'une petite trace sur une voie si royalement ouverte et parcourue. Bugnon, à 34 ans, peut se targuer d'être en bonne voie de pouvoir y laisser son empreinte personnelle. Ici, accompagné de trois rythmiciens étasuniens de tout premier ordre, habitués de toutes les audaces, il nous dépeint une "Perspective du sud", en anglais : Southern Perspective, titre de la galette et de l'une des plages. Belle sonorité chaude et pleine sur tout le registre de l'instrument, idées foisonnantes, échanges toujours intenses avec ses compagnons. Bugnon propose en outre des créations de sa plume qui sont loin d'être négligeables et qui ne pâlissent pas à côté de deux thèmes dûs à deux grands compositeurs jazziques: "Black Nile" de Wayne Shorter et "Upper Manhattan . tenue par un musicien qui est allé à New York, cette métropole si magique et impitoyable, le cœur du devenir jazzique, et qui se rappelle à notre souvenir en nous donnant de belles perspectives sur son aventure personnelle.
Norberto GIMELFARB
LAURENT FICKELSON
UNDER THE SIXTH
(Seventh / Harmonia Mundi)
Si Seventh Records fût créé en 86 afin de rééditer le fond de catalogue de Magma et le résultat du travail de Stella et Christian Vander, ce label offre également une chance à de jeunes artistes en devenir. Ce fût le cas du batteur Simon Goubert ("Haïti", "Couleurs de Peau"), de la pianiste Sophia Domancich ("L'Année des 13 Lunes") et aujourd'hui, c'est au tour du pianiste Laurent Fickelson de sortir son premier disque. Comme probablement tous les musiciens évoluant dans la galaxie Vander, le Collectif Mu notamment, Laurent Fickelson doit vouer un culte à Coltrane (et à Mc Coy Tyner, et à Jimmy Garrison, et à Elvin Jones...). D'une immense ferveur chargée d'une passion tantôt exacerbée tantôt toute de retenue, ce quartette installe des climats aux vertus incantatoires ("Under the sixth") et distille de mélancoliques ballades ("Hush"). Attention : ici, pas plus que sur "Infinity" du Belmondo Quintet, l'on imite Coltrane. On en perpétue (et célèbre) l'esprit. Ce n'est pas la même chose et cela vaut la peine d'être noté. Une révélation.
Philippe ROBERT
Dino SALUZZI & ROSAMUNDE QUARTET
KULTRUM
ECM
Le tango achève-t-il le long périple qui l'a fait quitter au début de ce siècle les bouges de Buenos Aires pour atterrir grimé en pingouin dans un boudoir mondain ? Dino Saluzzi lui fait-il perdre son âme en l'acoquinant avec les instrumentistes du Rosamunde Quartet ? De la même façon que les "Juliet letters" surprirent, voire agacèrent à la fois les amateurs du Brodsky Quartet et ceux d'Elvis Costello, "Kultrum" interroge l'auditeur et lui soumet la récurrente question de la pertinence du mariage des genres : tout est-il toujours permis, voire encouragé ? Mais ici, on doit sans doute écouter ces compositions en gardant en mémoire le travail pionnier d'Astor Piazzola et de Gerry Mulligan ; il augurait d'une révolution en marche qui allait bousculer une poignée de certitudes et un paquet de préjugés…
Instruments à cordes et accordéons sont faits pour s'entendre : dans les orchestres traditionnels de tango, le couplage est fréquent. Le Rosamunde Quartet prolonge artificiellement le souffle court du bandonéon sur lequel repose en grande partie le caractère urgent et dramatique du genre. Cette cavalcade de notes, course mélodique grisante, est ralentie jusqu'à une quasi-sédimentation, elle s'éteint presque, ne laissant plus palpiter que la plus fragile des pulsations. Le rythme s'enfuit du tourbillon de la danse, il est disséqué jusqu'à l'ombre d'un imperceptible mouvement. On entend les doigts de Dino Saluzzi courir sur les touches de l'instrument pendant que les soufflets se gonflent et se tendent comme les poumons assoiffés d'air d'une poitrine entravée: c'est le cœur même du tango qui palpite.
A mille lieux des feintes complicités qui pullulent en matière de "musiques du monde", intense, grave et majestueux, "Kultrum" s'impose comme une œuvre de référence. Le refus prudent et partagé par les protagonistes de ce projet audacieux de céder aux effets faciles ou de bâtir des ponts évidents entre préciosité et rugosité établit une espèce de jurisprudence du bon goût. Son lyrisme explore des espaces intérieurs inédits. L'éthique de l'extraversion est retournée et ce disque divulgue un secret : celui du tango inconnu.
René GUYOMARC'H
JAZZ AROUND
n° 18(février/mars 99) : Petrucciani, Michel Herr, Bertrand Renaudin, Les musiques actuelles au Japon, Jazz & Cinéma…
c/o MUZAK, BP 134, 4020 Liège, Belgique.
MARSHALL / TRAVIS / WOOD
BODYWORK
33 JAZZ REC. 036
Dist. Improjazz
Le saxophoniste ténor Theo Travis fait partie de cette nouvelle génération de musiciens britanniques issue d'un background post bop mais entraînée dans le courant de certains aînés guère plus vieux qu'eux qui officièrent au sein de Loose Tubes il y a (quand même déjà) une quinzaine d'années. Pour qui le redécouvre aujourd'hui, la transformation est éloquente. De plus, il sait s'entourer. John Marshall n'est pas le premier venu, loin s'en faut, et même s'il a rasé sa célèbre moustache, il n'a rien perdu d'une force de jeu qui assure n'importe quelle assise. Mark Wood est un guitariste plutôt "planant" - il est membre du groupe indie "The Mystics"- mais il est passé dans les mains de leaders tels que Dudu Pukwana, Ian Carr, Hermeto Pascoal et il fréquente aussi la Knitting Factory.
Ce trio inaugure sa discographie sur le label "33 Jazz" dont nous reparlerons prochainement. La confrontation des trois musiciens crée une atmosphère mélodique totalement improvisée. Tantôt, sur un drumming permanent et les nappes sonores de la guitare, le saxophoniste intervient la plupart du temps rageusement, dans des phrases courtes mais saccadées, tantôt il délivre un discours basé sur de longues plaintes. C'est ainsi que l'on peut retrouver aussi bien des accents du Spontaneous Music Ensemble, de Trevor Watts (lorsque ce dernier joue de l'alto avec Moiré Music) ou des pièces beaucoup plus planantes "à la John Surman", avec en plus un côté hispanisant ou oriental.
Ce disque est un parfait voyage dans le temps pour qui veut se faire une idée précise de ce que représente le courant novateur britannique actuel, imprégné de tout ce qui en a fait sa force au cours des trente cinq dernières années.
Philippe RENAUD
THE DECEMBER JAZZ TRIO
THE NEW STREET IN OLD CITY
C.M.C, 1992
(ça nous rajeunit pas ! !)
Simone MAURI
PRODUZIONE PROPRIA ENSEMBLE
ALTRI SUONI
(Suisse)
Fabio MARTINI -
CIRCADIANA
CLANGORI
LEO RECORDS
Umberto PETRIN
MONK'S WORLD
ENTEN ELLER
TRAIT D'UNION
SPLASC(H) RECORDS
(Tous ces labels sont distribués entre autres par Improjazz)
Ce tour d'horizon transalpin commence en Sicile, avec le December Jazz Trio, qui a gravé en 1992 sa première réalisation : Giorgio Occhipinti (membre du Pino Minafra Ensemble, qui a mixé début février la bande enregistrée en Belgique en compagnie de Joëlle Léandre d'un disque qui s'intitulera "Incandescence"), Giu-seppe Guarrella, Francesco Branciamore : belle brochette sicilienne. Qui dessine un panorama continental - à vélo, en patins à roulettes, a pedibus, un voyage serein (celui-là en train peut-être) et méditerranéen (ambiance régionale avec la Sosta) au son des ballades de jazz, très jazz ; le swing, merveilleux, charpenté du bout des doigts par Guarrella, intransigeant dans ses slaps. Et au-delà, bien au-delà, à la manière d'hommes occupés à la semaille de pierres polies par l'oubli, ils vagabondent sur cette voie chaotique qu'est la mémoire du jazz. Ces airs entendus, enracinés dans le folklore, toujours détournés, agitent des bribes d'un futur pressenti: une ouverture luit et nous projette vers l'avant, à la conquête d'un désir enveloppé de la tendresse et la douceur méridionales (le Sud, encore le Sud) qui hantent les fondations même de leur musique. The New Street in Old City : la tradition nouée à l'avant-garde, quelque chose comme un parfum d'utopie mêlée de nostalgie...
Simone Mauri et ses acolytes n'arborent pas la tenue du trio précédent... et pourtant... Quelques vagues mauves des deux anches - Mauri et Guido Dom Barbieri, quelques scats roucoulés et la sauce prend: ritournelles lovers, mélodies arrangées, bien soufflés, non-improvisées... d'où une carence cruciale de surprises. Enfin, en passant, ils détournent nos oreilles un petit temps, un petit tour et puis s'en vont. On aime quand ça chambarde, incise...
Fabio Martini s'en charge pour nous : l'été 1995 il décida de réunir quelques jeunes improvisateurs italiens d'horizons divers au sein d'un large groupe confraternel : Circadiana. Rock avant-gardiste pour Spera, Martini ou autre Avogadri, improvisation au sein de territoires jazz pour Locatelli, Falascone, Monico (tous trois acteurs de Takla Maklan) ou Cicarelli : la rencontre est détonnante et s'opère à la confluence des genres. L'esprit se construit pourtant autour d'une unité cimentée par une fraternité joyeuse et une circulation intense des idées : l'ensemble trouve rapidement son centre de gravité naturelle et livre une musique audacieuse, pataphysique - une absurdité fine et insidieuse, une légèreté annonciatrice d'une joie presque enfantine, d'une souplesse enchanteresse. Sous ces nappes d'humour se terre cependant une froideur frissonnante propre à celle rencontrée dans les espaces les plus étranges : Leo Feigin en défricheur invétéré de terres inexplorées qu'il est ne s'y est pas trompé.
Avec Umberto Petrin, le ton et l'univers changent. Le pianiste, à l'instar de Giorgio Gaslini (G.G. Plays Monk, 1981, Soul Note) qu'il a remplacé au sein de l'Italian Instabile, s'attaque à l'étrange Thelonious. Structures harmoniques intriquées, mélodies simples et appréhension toute monkienne du temps charpentent cette plongée dans le corpus du géant américain. Une infiltration insensée permet à Petrin d'habiter les compositions sans les dénaturer. D'un jeu félin et souple, il noue une exactitude glaciale à une dextérité élastique pour mieux nous révéler la patience des grands fauves. Un poème d'Amiri Baraka - Leroi Jones et trois compositions personnelles - Black Painting, Escape et White Painting où le silence grignote à mesure(s), nous rappellent son vif intérêt pour la poésie (illustrée par une longue collaboration avec différentes revues) et la peinture contemporaines ( " J'ai une prédilection pour des peintres comme Rothko et Kline (...) Je suis convaincu que les peintres arrivent avant les autres à la solution de problèmes esthétiques "). Si Monk's World s'élève bel et bien aux rangs d'objet monkien (l'exercice reste pourtant périlleux), Petrin a pourtant échoué là où Monk excellait ; j'entends dans cette dimension presque métaphysique de sa musique : Monk appelait du ciel chaque note telle une pierre déposée dans un écrin...
Finissons-en avec les Instabiles : au tour d'Alberto Mandarini, acteur d'Enter Eller, fondé à l'initiative de Maurizio Brunod, guitariste averti et Massimo Barbiero en 1986(3) Après plusieurs réalisations successives sous des configurations variables et des sonorités diverses, un équilibre perdure désormais : outre les deux leaders, le trompettiste piémontais arrivé en 1996 accompagne Giovanni Maier (déjà présent sur Cassandra et Antigone), contrebassiste impertinent, pour un free-jazz-progressif-électrique. Quand Barbiero reste convenu, Brunod ne se plaît guère dans la peau d'un leader ; Mandarini revêt comme d'habitude une élégance de dandy, Giovanni Maier s'impose en locomotive. Il chahute la bande, ouvre la voie à ses compagnons, les surpasse sans les perdre pourtant de vue, fait exploser toutes les barrières. Frivole, charpenté, aérien, brisé, corp(s)ulent. Ce type a tout simplement des doigts de fée. Déjà brillant, demain incontournable. Je vous en reparle très prochainement...Arriverdecci.
Bertrand SERRA
(3) D'abord en septet sur Streghe (1987, C.M.C) puis Cassandra et Antigone (1989 et 1991, Splasc(h) avec Carlo Actis Dato et Giovanni Maier), enfin en quartet sur Medea (1996, C.M.C) avec une équipe approchant la présente situation (Rocco de Lucia à la place de Maier).
Sonia SLANY
MEETING ELECTRA
VILLAGE LIFE 97121
Henry LOWTHER's STILLWATERS
I.D.
VILLAGE LIFE 97122
Dist. Improjazz
Nouveau label, nouvelles pistes ; nouvelles données, basées sur l'amour de la musique. C'est pourquoi ce label est très largement ouvert, à tous ceux qui se passionnent pour cet art, quelque soit son expression. A tout seigneur… La violoniste Sonia Slany y signe une oeuvre contemporaine romantique, toute en finesse, que ce soit dans les titres en solo (dont le magnifique introductif "Air"), avec l'Electra String octet, en quartet (dans la définition classique du terme), en quintet ou en duo ("Procession for two", pièce soulignée par les subtiles percussions de son compagnon, dans la vie et dans ce label, Paul Clarvis). Si le ton général peut paraître parfois monotone au niveau de la composition, la variété des sonorités offre une palette de couleurs au sein de chaque morceau. Des références remontent à la surface, un côté Penguin Café Orchestra mais sans la répétition fascinante, plutôt l'établissement profondément ancré ici de liens noués très serrés entre eux pour former un tapis musical chatoyant et en même temps confortable, avec parfois quelques cassures / fractures / ruptures ("Blue String", avec deux violoncelles).
Henry Lowther n'est pas un inconnu. Regardez dans votre collection de jazz européen, même si elle est réduite, vous trouverez probablement son nom sur quelques disques, tant ce session-man est réputé et recherché. Paradoxalement, il n'avait auparavant réalisé qu'un seul LP sous son nom ("Child Song", Deram SML 1070, 1970). Le groupe qu'il a réuni ici, Stillwaters, compte dans ses rangs une partie de la fine fleur britannique : Julian Argüelles, Paul Clarvis, Pete Saberton et l'immense Dave Green. Lowther possède un son de trompette reconaissable, à la manière d'un Kenny Wheeler, mais la comparaison avec le canadien ne s'arrête pas là ; Lowther est devenu un compositeur de haut vol, il le prouve d'entrée dans I.D., à la structure simple mais accentuée par un leitmotiv à partir duquel les souffleurs s'en donnent à cœur joie. Il enchaîne avec une mélodie superbe, très "britannique" au sens tippettien (?!) du terme… Sa trompette coule et survole, relayée par le sax tout aussi fluide de Julian Argüelles. Il y a de la Méditerranée là-dedans : musique ensoleillée, illuminée, étonnamment optimiste.
Les compositions de ce disque (à l'exception de 2 standards) ont été écrites depuis un certain temps, c'est peut-être là l'explication de leur charme. En tout cas, Henry Lowther s'affirme comme un musicien important, plus pour les autres, mais désormais pour lui même.
A suivre : Paul Clarvis, "For All the Saints", (Village Life 97123 - trio avec Tony Hymas et Stan Sulzmann) et Martin Speake's Fever Pitch, (Village Life 98054 - avec Stuart Hall, Oren Marshall…), et des nouveautés à venir prochainement.
Philippe RENAUD