Gustave Flaubert :
Petit Dictionnaire
(A - N)
A B C D E F G H I J K L M N « Qui vous dit que votre jugement humain soit infaillible ? que votre sentiment ne vous abuse pas ? Comment pouvons-nous, avec nos sens bornés et notre intelligence finie, arriver à la connaissance absolue du vrai et du bien. Saisirons-nous jamais l'absolu ? Il faut, si l'on veut vivre, renoncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit. L'humanité est ainsi, il ne s'agit pas de la changer, mais de la connaître. »
A Mlle Leroyer de Chantepie.18 mai 1857.
Action
« L'action m'a toujours dégoûté au suprême degré. Elle me semble appartenir au côté animal de l'existence. »
A Louise Colet. 5 mars 1853.
Ame
« Une âme se mesure à la dimension de son désir, comme l'on juge d'avance des cathédrales à la hauteur de leurs clochers. »
A Louise Colet. 21 mai 1853.
« Notre âme est une bête féroce ; toujours affamée, il faut la gorger jusqu'à la gueule pour qu'elle ne se jette pas sur nous. »
A Mlle Leroyer de Chantepie.1er mars 1858.
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« La bêtise est quelque chose d'inébranlable ; rien ne l'attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure et résistante. »
A son oncle Parain. 6 octobre 1850.
« Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la merde à la bouche, comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir. J'en veux faire une pâte dont je barbouillerai le XIXe siècle, comme on dore de bougée de vache les pagodes indiennes. »
A Louis Bouilhet. 30 septembre 1855.
Blague
« Et nous crevons par la Blague, par l'ignorance, par l'outrecuidance, par le mépris de la grandeur, par l'amour de la banalité, et le bavardage imbécile. »
A George Sand. 26 septembre 1874.
Blâme
« Tout homme médiocre considérant le blâme comme quelque chose de désagréable, il s'ensuit que l'on doit prendre pour baume toute la merde qu'on nous prodigue. »
A Louise Colet. 8 décembre 1853.
Bois
«... les bois les plus durs sont ceux qui pourrissent le moins vite. »
A Louise Colet. 25 février 1854.
Bonheur
« Le bonheur est comme la vérole : pris trop tôt, il peut gâter complètement la constitution. »
A Louise Colet. 25 mars 1853.
« Prenons de tout cela le plus que nous pourrons, mais n'y croyons point. Soyons persuadés que le Bonheur est un mythe inventé par le Diable pour nous désespérer. Ce sont les peuples persuadés d'un Paradis qui ont des imaginations tristes. Dans l'antiquité, où l'on n'espérait (et encore !) que des Champs-Elysées fort plats, la Vie était aimable. »
A Louise Colet. 18 décembre 1853.
Bourgeois
« Versons de l'eau-de-vie sur ce siècle d'eau sucrée. Noyons le bourgeois dans un grog à 11 mille degrés et que la gueule lui en brûle qu'il en rugisse de douleur ! C'est peut-être un moyen de l'émoustiller ? On ne gagne rien à faire des concessions, à s'émonder, à se dulcifier, à vouloir plaire en un mot. »
A Ernest Feydeau. 19 juin 1861.
« Axiome : la haine du Bourgeois est le commencement de la vertu. Moi, je comprends dans ce mot de "bourgeois" , les bourgeois en blouse comme les bourgeois en redingote.»
A George Sand. 17 mai 1867.
But
« Pourquoi l'Océan remue-t-il ? Quel est le but de la nature ? Eh bien ! je crois le but de l'humanité exactement le même. Cela est parce que cela est, et vous n'y ferez rien, braves gens. Nous tournons toujours dans le même cercle, nous roulons toujours le même rocher. »
A Louise Colet. 22 avril 1854.
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« Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu'ils ne m'empoisonnent pas de leurs chandelles. »
A Maxime Du Camp. Juillet 1852.
Cilice
« Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure, et où je n'ai rien pour me soutenir qu'une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d'impuissance, mais qui est continuelle. J'aime mon travail d'un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre.»
A Louise Colet. 24 avril 1852.
Conclusion
« Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l'infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l'Océan :"Je vais compter les grains de tes rivages." Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu'il faut faire sur la grève ? Il faut s'agenouiller et se promener. »
A Mlle Leroyer de Chantepie.18 mai 1857.
Critique
« L'excès de critique engendre l'inintelligence. »
A Louis Bouilhet. 23 mai 1855.
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« Il n'y a de défaites que celles que l'on a tout seul, devant sa glace, dans sa conscience. »
A Louise Colet. 22 avril 1853.
Demi-Dieu
« Oui, je soutiens (...) qu'il faut faire dans son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tête n'ont rien de commun. S'ils se rencontrent mêlés, prenez-les et gardez-les. Mais ne les cherchez pas réunis, car ce serait factice et cette idée de bonheur, du reste, est la cause presque exclusive de toutes les infortunes humaines : réservons la moelle de notre coeur pour la doser en tartines, le jus intime des passions pour le mettre en bouteilles. Faisons de tout notre nous-mêmes un résidu sublime pour nourrir les postérités. »
A Louise Colet. 21 août 1853.
Démocratie
« Je hais la démocratie (telle du moins qu'on l'entend en France), parce qu'elle s'appuie sur la "morale de l'évangile", qui est l'immoralité même, quoi qu'on dise, c'est-à-dire l'exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du Droit, en un mot l'anti-sociabilité. »
A George Sand. 30 avril 1871.
Dissection
« Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses d ce monde, sans risquer de passer, plus tard, pour un imbécile ? cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous exaspèrent. Disséquer est une vengeance.
A George Sand. 18 décembre 1867.
Distraction
« J'aime à user les choses. Or tout s'use; je n'ai pas eu un sentiment que je n'aie essayé d'en finir avec lui. Quand je suis quelque part, je tâche d'être ailleurs.- Quand je vois un terme quelconque, j'y cours tête baissée. Arrivé au terme, je baille. C'est pour cela que lorsqu'il m'arrive de m'embêter, je m'enfonce encore plus dans l'embêtement. Quand quelque chose me démange, je me gratte jusqu'au sang, et je suce mes ongles rouges. Se distraire d'une chose, c'est vouloir que la chose revienne. - Il faut que cette chose se distrait de nous au contraire, qu'elle s'écarte de notre être, naturellement.»
A Louise Colet. 31 décembre 1851.
Doute
« Le doute absolu me paraît être si nettement démontré que vouloir le formuler serait presque une niaiserie. »
A Louise Colet. 26 avril 1853.
Drapeau
« Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de merde qu'il est temps de n'en plus avoir, du tout ! »
A George Sand. 5 juillet 1869.
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« Je suis revenu de Rouen, hier, sur le bateau de La Bouille, au milieu de "l'éluite". J'ai fait la conversation, j'ai été charmant. C'était infect. »
A sa nièce Caroline. 20 juin 1869.
Encrier
« Un encrier pour beaucoup ne contient que quelques gouttes d'un liquide noir. Mais pour d'autres, c'est un océan, et moi je m'y noie. J'ai le vertige du papier blanc, et l'amas de mes plumes taillées sur ma table me semble parfois un buisson de formidables épines. J'ai déjà bien saigné sur ces petites broussailles-là. »
A Louis de Cormenin. 14 mai 1857.
Espèce humaine
« J'en suis arrivé à avoir une rage sereine contre mon espèce, et puisqu'on n'est entouré que de canailles ou d'imbéciles dans ce bas monde (il y en a qui cumulent), que ceux qui ne se croient être ni des uns ni des autres, se rejoignent et s'embrassent.»
A son oncle Parain. 1er janvier 1853.
« Il faut traiter les hommes comme des mastodontes et des crocodiles. Est-ce qu'on s'emporte à propos de la corne des uns et de la mâchoire des autres ? Montrez-les, empaillez les, focalisez les, voila tout ; mais les apprécier, non. Et qui êtes-vous donc vous-mêmes, petits crapauds ? »
A Louise Colet. 31 mars 1853.
« C'est peut-être un monstrueux orgueil mais le diable m'emporte si je ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux. Je suis sûr d'ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles. - Elles se tourmentent ensemble, voilà tout. »
A Louise Colet. 26 mai 1853.
« Je me sens maintenant pour mes semblables une haine sereine, ou une pitié tellement inactive que c'est tout comme. J'ai fait, depuis deux ans, de grands progrès. L'état politique des choses a confirmé mes vieilles théories à priori sur le bipède sans plumes, que j'estime être tout ensemble un dinde et un vautour. »
A Louise Colet. 25 juin 1853.
« L'humanité a la rage de l'abaissement moral. - Et je lui en veux, de ce que je fais partie d'elle »
A Louise Colet. 22 septembre 1853.
« On a dit que nous dansions sur un volcan ; la comparaison est emphatique ! Pas du tout ! Nous trépignons sur la planche pourrie d'une vaste latrine. L'humanité, pour ma part, me donne envie de vomir, et il faudrait aller se pendre, s'il n'y avait, par-ci par-là, de nobles esprits qui désinfectent l'atmosphère. Ceci est une allusion à l'auteur. »
A Eugène Delattre. 10 janvier 1859.
Estomac
« Les estomacs qui trouvent en la ratatouille humaine leur assouvissance ne sont pas larges. »
A Louise Colet. 1er juin 1853.
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« En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc, je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous les dit en face. Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez ; mon cul vous contemple. »
A Louise Colet. 28 juin 1853.
Farce
« Voir les choses en farce est le seul moyen de ne pas les voir en noir. Rions pour ne pas pleurer. »
A Louise Colet. 22 juillet 1852.
Folie
« Et puis rien ne fait mieux passer la vie que la préoccupation incessante d'une idée, qu'un idéal, comme disent les grisettes... Folie pour folie, prenons les plus nobles. Puisque nous ne pouvons décrocher le soleil, il faut boucher toutes nos fenêtres et allumer des lustres dans notre chambre. »
A Elisa Schlesinger. 14 janvier 1857.
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« Le génie, comme un fort cheval, traîne à son cul l'humanité sur les routes de l'idée. Elle a beau tirer les rênes, et par sa bêtise, lui faire saigner les dents, en hocquesonnant tant qu'elle peut, le mors dans sa bouche, l'autre, qui a les jarrets robustes, continue toujours au grand galop, par les précipices et les vertiges. »
A Louise Colet. 27 février 1853.
Gentleman
« Il faut toujours être gentleman ! jusqu'au moment où l'on casse la gueule aux gens. »
A sa nièce Caroline. 26 août 1872.
Gladiateur
« Déclamez donc contre les gladiateurs et parlez-moi du progrès ! Moralisez ! Faites des lois, des plans ! Réformez-moi la bête féroce. Quand même vous auriez arraché les canines du tigre, et qu'il ne pourrait plus manger que de la bouillie, il lui restera toujours son coeur de carnassier ! Et ainsi le cannibale perce sous le bourgeron populaire, comme le crâne du Caraïbe sous le bonnet de soie noire du bourgeois. Qu'est-ce que tout cela nous fout ? Faisons notre devoir, nous autres ; que la Providence fasse le sien ! »
A Louise Colet. 2 janvier 1854.
Gouffre
«Il ne faut pas regarder le gouffre car il y a au fond un charme inexplicable qui nous attire. »
A Ernest Chevalier. 21 avril 1840.
Goutte d'eau
« Dans les grands vases, une goutte d'eau n'est rien. Et elle emplit les petites bouteilles.»
A Louise Colet. 5 mars 1853.
Gredins
« La générosité à l'encontre des gredins est presque une indélicatesse à l'encontre du bien. »
A Louise Colet. 26 septembre 1853.
Guerre
« La guerre contient en soi un élément mystique inanalysable : c'est le seul côté par lequel les foules voient l'idéal. »
A Edma Roger des Genettes. 31 juillet 1870.
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« Enfin ce n'est pas parce qu'un imbécile a deux pieds comme moi, au lieu d'en avoir quatre comme un âne, que je me crois obligé de l'aimer, ou tout au moins de dire que je l'aime, et qu'il m'intéresse. »
A Louise Colet. 26 mai 1853.
Honorer
«... tous ceux qui s'honorent assez peu pour que l'on puisse les honorer.»
A Louise Colet. 29 mai 1852.
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« L'ignoble me plaît. C'est le sublime d'en bas. Quand il est vrai, il est aussi rare à trouver que celui d'en haut. Le cynisme est une merveilleuse chose, en cela qu'étant la charge du vice il en est en même temps le correctif et l'annihilation. »
A Louise Colet. 4 septembre 1846.
Invention
« Tout ce qu'on invente est vrai, sois-en sûre. »
A Louise Colet. 14 août 1853.
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« Mais je jure tellement en dedans qu'on doit me passer le peu qu'on en entend. »
A Louise Colet. 14 novembre 1847.
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« Nous dansons non pas sur un volcan, mais sur la planche d'une latrine qui m'a l'air passablement pourrie. »
A Louis Bouilhet. 14 novembre 1850.
Liberté
« Il faut se placer au-dessus de tout, et placer son esprit au-dessus de soi-même, j'entends la liberté de l'idée, dont je déclare impie toute limite.»
A Louise Colet. 27 mars 1852.
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«...On croit un peu trop généralement que le soleil n'a d'autre but ici-bas que de faire pousser les choux. Il faut replacer de temps à autres le bon Dieu sur son piédestal. Aussi se charge-t-il de nous le rappeler, en nous envoyant par-ci par-là quelques pestes, choléra, bouleversement inattendu, et d'autres manifestations de la Règle. - A savoir le Mal-contingent qui n'est peut-être pas le Bien-nécessaire, mais qui est l'Etre, enfin, chose que les hommes voués au néant comprennent fort peu. »
A Louise Colet. 12 juillet 1853.
Malheur
«Avez-vous remarqué comme nous aimons nos douleurs ? (...) Mais nous ne valons peut-être quelque chose que par nos souffrances, car elles sont toutes des aspirations. Il y a tant de gens dont la joie est immonde et l'idéal si borné, que nous devons bénir notre malheur, s'il nous fait plus dignes. »
A Mlle Leroyer de Chantepie.4 novembre 1857.
Mathématique
« Autre loi mathématique à découvrir : combien faut-il connaître d'imbéciles au monde pour vous donner envie de se casser la gueule ? »
A Louise Colet. 7 juillet 1853.
Momies
« Les momies qu'on a dans le coeur ne tombent jamais en poussière et, quand on penche la tête par le soupirail, on les voit en bas, qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles. »
A Louise Colet. 16 janvier 1852.
Morpions
« La Société n'est-elle pas l'infini tissu de toutes ces petitesses, de ces finasseries, de ces hypocrisies, de ces misères ? L'humanité pullule ainsi sur le globe, comme une sale poignée de morpions sur une vaste motte.»
A Louise Colet. 25 juin 1853.
Mulets
« Le bourgeois se rassure à la vue d'un gendarme, et l'homme d'esprit se délecte à celle d'un critique. Les chevaux hongres sont applaudis par les mulets. »
A Louise Colet. 9 décembre 1852.
Musique
« Le plaisir d'entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi. »
A Louise Colet. 27 mars 1852.
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« J'aime mieux le néant que le mal, et la poussière que la pourriture. »
A Louise Colet. 28 décembre 1853.
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